Voyageur malgré lui

Voyageur malgré lui – Minh Tran Huy – Flammarion – 231 pages
voyageur-malgre-lui« Ouvrier gazier français, Albert dadas (1860-1907) est né à Bordeaux, mais a passé la majeure partie de sa vie loin de chez lui. (…) Souffrant de dromomanie ou « folie du fugueur », il entrait dans des états de transe semi-somnambulique qui lui faisaient tout quitter pour voyager avec frénésie, généralement à pied. Il se retrouvait régulièrement dépouillé de tout et emprisonné dans des cités lointaines, sans jamais pouvoir expliquer comment il était arrivé là. Il a été le premier cas officiel de « tourisme pathologique », maladie qui a fleuri en épidémie dans toute la France à la fin du XIX° siècle, puis qui s’est propagée en Italie et en Allemagne, avant de s’éteindre après une vingtaine d’années. »

C’est lors de vacances à New-York que Line entend parler pour la première fois d’Albert Dadas. Se passionnant d’emblée pour ce personnage hors-norme, elle se plonge dans un mémoire du médecin d’Albert, datant de 1887, Les Aliénés Voyageurs. Au cours de sa lecture, lui reviennent alors des figures intimes ou inconnues qui ont également été des « voyageurs malgré eux » : Thinh, l’oncle bizarre, que l’exil a enfermé dans un silence mélancolique ; Samia Yusuf Omar, jeune athlète olympique somalienne qui mourut dans le naufrage d’un bateau clandestin en direction de l’Italie ; et la figure omniprésente du père de Line, dont le silence s’effritera très doucement et qui lui racontera le Vietnam d’avant l’exil.

L’avis d’Yvain

De Minh Tran Huy, j’avais lu La double vie d’Anna Song, qui m’avait beaucoup touché. Forcément, quand on cumule roman sur la musique et (magnifique) histoire d’amour, la midinette musicophile en moi se réveille et se pâme à tout bout de champ (chant…). J’étais donc tout pressé et anxieux de lire le nouveau roman de l’auteur.
Roman, effectivement, puisque cadre narratif il y a, bien que ténu (le voyage du personnage principal aux Etats-Unis). Mais même s’il n’y avait pas eu cette fine trame, je sais que j’aurais dévoré le livre sans même m’en rendre compte. Bien sûr, le dit cadre permet d’aborder le thème important de la relation au père et l’histoire de celui-ci, dont pour le coup, je n’aurais pas voulu me passer, mais je me serai tout aussi bien contenté des pensées d’un personnage principal sans contexte aucun, tant l’important n’est pas là.

Déjà, il y a Albert Dadas, et on comprend que l’auteur (et le personnage principal) se soit passionnée pour ce type hors-norme, dont la folie (terme à prendre avec des pincettes) est fascinante. Qu’est-ce qui peut pousser un homme jugé bon fils, bon ami, bon collègue, à rentrer ainsi en transe à la moindre mention d’un ailleurs lointain, pour se réveiller quelques jours ou semaines plus tard, dans le dit lieu et sans souvenir aucun du chemin parcouru ? Nous explorons avec le médecin d’Albert cette pathologie unique, celle d’un voyageur involontaire qui cherche à faire sens de ses impensables aventures.
Les allers-retours entre la France d’Albert et le Vietnam de la famille de Line sont alors presque des évidences, tout comme les destins de ces gens jetés sur les routes contre leur gré. Un oncle, un père, une coureuse olympique, autant de visages et de vies différentes pour un même combat impossible, avec lequel il faut savoir composer si on a su –ou pu- survivre.
L’exil est un thème sur-abordé dans les romans, mais le livre de Minh Tran Huy m’a donné une impression de nouveauté dans le traitement comme dans le propos. Albert Dadas nous convie à une idée de l’exil auquel nous ne sommes pas habitués, tant le caractère de sa pathologie mélange l’inattendu et l’invraisemblable. De là, les raisons de l’exil, au Vietnam comme au Rwanda, semblent moins instantanément acquis, et on les réfléchit différemment.
Minh Tran Huy parvient au petit miracle d’aborder des sujets parfois graves ou touchants sans jamais distiller la moindre touche de pathos. D’une pudeur exemplaire, l’écriture limpide de ce livre est d’une justesse confondante quels que soient les sujets abordés ou les portraits esquissés. On sourit parfois, on s’interroge souvent, on a le cœur serré régulièrement, mais on remercie toujours l’auteur de nous offrir ces pages, quoi qu’elles recèlent. Bref, un énorme coup de cœur que je ne peux que conseiller à tout le monde.

NB : Je recommande à quiconque ne la connaitrait pas d’aller sur le champ écouter « Aller sans retour » de Juliette, chanson sur l’exil auquel « Voyageur malgré lui » m’a fait souvent penser. Peut-être à cause de la mélancolie sans pathos qui se dégage des deux œuvre
s.

L’avis de Valérie

Retrouver Min Tran Huy est un vrai bonheur : J’avais beaucoup aimé La double vie d’Anna Song, roman original et sensible sur l’amour et (de) la musique.

Ici elle s’intéresse à un sujet très différent, car il s’agit de redonner vie à la mémoire de son père, qui l’a perdu en fin de vie, évoquer ses souvenirs du Vietnam qu’il a quitté pour venir faire ses études à Paris et qu’il n’a jamais retrouvé et ses souvenirs de lui : mémoires en abîme et récit à deux voix.

Magnifique hommage aussi à son père et à l’amour qu’elle lui porte, à tout ce qu’il lui a apporté.

Roman du déracinement et de l’éternel quête de l’ailleurs, elle met en parallèle et en lumière ses « fous voyageurs », qui ne peuvent s’empêcher de partir, encore et toujours, dans un besoin irrépressible, avec ses déracinés qui ont quitté leur pays et ne se sentent plus chez eux nulle part.

D’une plume sobre et limpide, Min Tran Huy nous emmène dans ce très beau roman sur les pas de ces éternels voyageurs malgré eux, en quête perpétuelle de leur identité.

L’avis de Sonia

Comme mes deux comparses, j’avais adoré La double vie d’Anna Song, alors bien évidemment, j’ai été ravie de retrouver Minh Tran Huy. J’ai commencé Voyageur malgré lui avec une pointe d’appréhension, la peur d’être déçue après avoir été aussi enthousiaste pour le précédent. Elle a disparu rapidement. J’ai voyagé avec Line immédiatement, je me suis sentie aussi intéressée qu’elle par Albert Dadas. Comment ne pas l’être ? Ce besoin de partir, au point de quitter tout ce qui a un sens, est le moteur de sa vie, mais aussi la cause de son malheur. Ensuite, comme Line, je me suis revue voir la course de Samia, faire l’éloge de son courage et comme tant d’autres l’oublier aussitôt les Jeux terminés. Ce fut bizarre d’ailleurs de m’en souvenir, car ceux qui me connaissent savent à quel point regarder les JO ne fait pas partie de mes hobbies.

Puis, Line nous raconte sa famille, le choix de partir, de ne pas revenir, choix jamais motivé par l’envie mais par la nécessité. Avec simplicité, sans jamais au grand jamais manquer d’intensité, on vit le déracinement, la difficulté de s’intégrer, le désir de rentrer, et pour finir ne plus savoir où rentrer pour se sentir chez soi.

Le parallèle du voyage de Line, par envie, avec celles d’Albert, Samia, de ses oncles, son père, renforce encore la notion de nécessité dans ces voyages ci pour vivre, mieux vivre, survivre. Line nous offre une magnifique déclaration d’amour à son père, à ses silences, comblés par l’histoire qu’il lui raconte finalement au moment même où les mots lui manquent.

Ce roman trouvera forcément un écho en vous, alors ne le ratez pas. Attention, vous aurez envie d’aller au Vietnam après ça !

Pour qui ?
Pour tous ceux qui aiment le voyage, volontaire ou non.
Pour les amoureux du Vietnam.
Pour ceux qui aiment qu’un texte les fasse vibrer et les pousse à réfléchir.

Yvain, Valérie et Sonia.

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