Victus – Barcelone 1714

Albert Sanchez Pinol – Traduit de l’espagnol par Marianne Millionnouvautes0

Editions Actes Sud – 612 pages

 

Les ingéniromans étrangers, romaeurs de mon siècle, dont moi, n’ont pas exercé un métier, mais deux. Le premier, sacré, consistant à construire des forteresses ; le second, sacrilège, à les détruire. Et maintenant que je suis devenu une personnalité, laissez-moi vous révéler le mot, ce Mot. Parce que mes amis, mes ennemis, tous des insectes dans le périmètre limité de notre univers : le traître, c’est moi. C’est à cause de moi que la Maison du Père fut prise d’assaut. J’ai procédé à la reddition de la ville que j’avais été en charge de défendre, une ville qui a défié le pouvoir de deux empires coalisés. La mienne. Et le traître qui l’a livrée, c’est moi.

 

Ainsi parle le vieillard Marti Zuviria du fond de son exil viennois, pendant que la grosse et laide Waltraud, la pauvre femme qui lui sert d’infirmière et de secrétaire, prend en note le récit de sa vie. Et quel récit ! Eduqué aux mystères de l’ingénierie par le Marquis de Vauban, Marti évoluera au gré de rebondissements incessants des deux côtés de la guerre de succession d’Espagne, jusqu’à se retrouver à Barcelone, sa ville natale, pendant le siège d’un an que celle-ci subit en 1713-1714. Dès la première page, on le sait : si la ville a fini par tomber, c’est à cause de lui… Le comment restera un mystère une bonne partie du livre.

 

D’Albert Sanchez-Pinol, j’avais découvert à sa sortie « La peau froide », dont j’avais pensé le plus grand bien tout en attendant de voir les écrits suivants de son auteur. Ce fut chose faite avec « Pandore au Congo », un de mes romans fétiche, que j’ai conseillé et offert un bon millier de fois à des gens qui n’en demandaient pas tant. « Treize mauvais quart-d’heure », recueil de nouvelles sorti peu après, finit d’enfoncer le clou. Autant dire que j’attendais de pied ferme la sortie de « Victus »… et que l’attente en valait la peine !

 

Roman historique conséquent, « art de la guerre » à la française, roman picaresque truffé de rebondissements, de personnages hauts en couleur et d’humour constant… Voilà déjà ce qu’on peut en dire.

 

Roman historique conséquent car il couvre une quinzaine d’années de la guerre de succession espagnole dont je ne savais rien. De même, le siège de Barcelone qui nous est raconté avec foule de détails, et les rapports plus que tendus entre espagnols et catalans (et qui couvent encore de nos jours, ce que je comprends mieux désormais).

Art de la guerre à la française car le roman nous est narré par un catalan qui a appris son métier chez Vauban, dernier dinosaure d’une époque où l’on devait respect et courtoisie à ses ennemis, du moins chez les ingénieurs et les gradés. C’est la bonne idée de l’auteur de faire évoluer son personnage dans toutes les couches de l’armée et dans les différentes armées en conflit. Si la guerre est un art chez les puissants, elle est source de haine et de revanche chez les soldats, et d’indifférence ou de mépris chez les miquelets (les catalans qui refusent de participer au nom d’un roi qu’ils ne reconnaissent pas et qui sévissent en bande organisés dans les forêts, mi-brigands mi-terroristes).

 

Roman picaresque truffé de  rebondissements car on suit ce pauvre Marti se faire ballotter constamment d’un événement à l’autre, se faisant rosser plus souvent qu’à son tour, à travers toutes les couches de la société, trouvant l’amour et une famille là où il s’y attend le moins, des amis dans ses anciens ennemis, et surtout nombre d’ennemis chez ses anciens amis.

 

Enfin, et malgré quelques moments très poignants et justes, c’est l’humour qui prime et nous fait tourner les pages constamment. Déjà à cause de la pauvre Waltraud, qui ne prendra jamais la parole directement, et à qui Marti dicte ses mémoires en l’insultant de façon constante à travers les 600 pages de sa confession (« pauvre » Waltraud qu’on prendra d’abord en pitié avant de se rendre compte qu’elle a, même indirectement, du répondant…).

Humour encore avec les années d’apprentissage chez Vauban, sous la houlette de deux honorables professeurs qui apprendront à Marti à creuser des tranchées en lui tirant dessus à coup de fusils pour lui donner l’habitude d’un champ de bataille. Ou la curieuse famille que Marti se composera à Barcelone avec un nain, un vieillard râleur et près de ses sous,  un enfant kleptomane et une femme qui sera son grand amour.

Comme dans Pandore, il ne faut pas plus de quatre pages à A. Sanchez-Pinol pour nous plonger dans son histoire (avec une mémorable histoire de beuverie, de corbillard et de marchand de vitres) et nous faire sentir qu’on ne lâchera plus le livre.

 

Bref, plus qu’à attendre fébrilement le prochain roman de cet auteur génial, qui sait se renouveler à chaque roman avec le même talent.

 

Pour qui ?

Pour les amateurs de romans historiques

Pour ceux qui aiment les rebondissements constants et les éclats de rire impromptus dans les transports en commun, vous faisant passer pour un dingue par les autres voyageurs.

Pour ceux qui savent que les mystères de la vie se limitent parfois à un unique mot, mais que le trouver prend parfois une vie entière… (Oui, j’aime bien glisser des phrases crypto-cryptiques dans mes articles, mais dès que vous aurez lu le roman, tout deviendra très clair…)

 

Bonnes lectures à toutes et tous,

 

Yvain

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