Trilogie « Le Chaos en marche »

indispensable0Patrick Ness – Traduit de l’anglais par Bruno Krebs

Tome 1 – La voix du couteau – 529 pages

Tome 2 – Le cercle et la flèche – 561 pages

Tome 3 – La guerre du bruit – 629 pages

Les trois tomes sont édités en grand format par Gallimard jeunesse, et en poche dans la collection Pôle Fiction.

 

 

roman, romans jeunesse, mondes imaginairesEn fait, Maire Prentiss est différent.

Son bruit est effarriblement clair, et je dis bien effarriblement dans le sens d’effarrible. Il croit, voyez vous, qu’on peut mettre de l’ordre dans le Bruit. Il croit qu’on peut trier le Bruit, que si on le domestique, en quelque sorte, alors on peut s’en servir. Et quand vous passez devant la maison du Maire, vous l’entendez, lui et ses hommes, ses adjoints et les autres, et ils sont toujours en plein exercice, à penser, à compter, à imaginer des choses parfaites et à scander des hymnes bien disciplinées comme JE SUIS LE CERCLE ET LE CERCLE EST MOI  ce qui veut dire quoi j’en sais feuttre rien et c’est comme s’il modelait une petite armée, comme s’il se préparait à quelque chose, comme s’il se fabriquait une sorte de Bruit armé.

Ca ressemble à une menace. Ca ressemble à un monde qui change et qui vous abandonne.

 

Cette trilogie parue chez Gallimard Jeunesse n’est sans doute pas tant pour la jeunesse que ça. La lire avant 14 ans (excellent lecteurs, qui plus est) me semble un poil prématuré tant les thématiques abordées et l’écriture demandent un minimum de maturité. Néanmoins, on ne peut que remercier Gallimard Jeunesse de l’avoir publié, ce qui nous garantie au moins de pouvoir le lire en français –dans une traduction plus qu’admirable…

 

roman, romans jeunesse, mondes imaginairesTodd Hewitt vit dans un petit village, élevé par deux hommes, Ben et Killian. Il va bientôt avoir 13 ans, et, il le sait, quelque chose va se passer.

Depuis qu’un mystérieux virus s’est abattu sur le pays quelques années plus tôt, décimant toute la  population féminine, il n’y a plus eu de nouvelle naissance, et Todd est le plus jeune. A 13 ans, il deviendra un homme.

Autre conséquence du virus, et non des moindres : l’apparition du Bruit. Le Bruit, c’est la pire malédiction de toute civilisation : chaque créature vivante entend toutes les pensées de chaque créature vivante, humaine et animale compris. Ce qui exaspère grandement Todd, car il ne peut que se rendre compte au quotidien de la bêtise acharnée de son chien, Manchee.

Un jour que Todd se balade dans les bois, il décèle comme un trou dans le Bruit, une bulle de calme auquel il n’est pas habitué. C’est sa rencontre avec Viola, une fille de son âge. Comme si ce n’était pas assez choquant, il se rend compte qu’il n’entend rien de ses pensées. A peine rentré chez lui, ses pères paniquent et lui disent que le village devient trop dangereux pour lui : il lui faut fuir, immédiatement. Embarquant Manchee et Viola au passage, Todd s’exécute, la mort dans l’âme. C’est sans savoir que son évasion –et sa découverte d’une presque femme- est bien entendue éventée par son Bruit, et que le village entier se met à leur poursuite, mené par l’horrible Maire Prentiss (personnage plus que flippant, cf l’extrait ci-dessus).

Commence ainsi une longue fuite vers des cieux plus cléments, pour peu qu’ils existent…

 

Ceci était un résumé des 50 premières pages du premier tome. Autant dire qu’il ne reflète pas le centième de ce que recèle cette trilogie, une des œuvres les plus originales qu’il m’ait été donné de lire. Difficile d’en parler, malgré mon envie démesurée d’en dire tout le bien que j’en pense sur 50 pages… Mais bon, Patrick Ness a un tel art de la révélation et du renversement de situation qu’en dévoiler plus serait en dévoiler trop…

 

Voilà ce qu’on peut en dire au plus. Le premier tome est donc cette fuite éperdue, menée tambour battant et dans un climat proche de la paranoïa pure et simple. Dans un monde où le simple fait de penser vous attire forcément des ennuis, difficile de se cacher bien longtemps quand vous avez une armée aux basques. Mais les tomes 2 et 3 nous emmènent bien plus loin, abordant des thématiques plus vastes : l’esclavage, la dictature, le contrôle de soi et des foules, l’individualité, la rébellion et l’extrémisme, la guerre, ainsi que toutes les questions que pose l’idée de terrorisme. Quand, en luttant pour un monde plus juste, retombons nous dans les erreurs et les travers de ceux que nous combattons ? Qu’est-ce que l’intégrité ? Quelle est la place de l’individualité dans le collectif et vice-versa ?

 

Sans jamais tomber dans la leçon moralisatrice, distillant ses réflexions par l’action constante, l’auteur nous amène à nous poser une foultitude de questions sur ses sujets épineux. Plus que cela, et contrairement à certains romans qui abordent des thématiques sans faire autre chose qu’en gratter le point d’interrogation, Patrick Ness pose ses questions et tente d’en aborder toutes les facettes, afin que le lecteur, quel que soit son âge, ait toutes les clés en main pour entamer sa propre réflexion.

 

Alors, autant le dire, noir, c’est noir. C’est même un peu oppressant, et certaines scènes ont tiré des mini-dépressions à plusieurs adultes de ma connaissance –moi le premier. Mais sur tous les clients à qui je l’ai conseillé, comme aux amis à qui je l’ai offert ou aux collègues avec qui j’en ai parlé, je n’ai eu qu’un seul retour : cette trilogie est un pur chef-d’œuvre. (Si, j’ai eu un autre retour constant : « Ils ont édité ça dans une collection jeunesse ? Non, mais, ils sont dingues ! »).

 

Il faut noter l’écriture de Patrick Ness comme partie intégrante de la fascination que crée ce livre chez ceux qui l’ont lu. En nous plongeant dans la tête de ses différents personnages, qui redoutent même jusqu’au fait de penser, il nous implique dans le moindre évènement et nous rend complètement prisonnier de son intrigue. Conséquence indirecte de la disparition des femmes, le langage de ce monde s’est perverti et appauvri à l’extrême, et  cette novlangue chétive est extrêmement bien rendue –du moins dans un premier temps car l’expression plus que douteuse de Todd s’arrange heureusement au cours des livres…

 

Je parlais de traduction admirable, et je maintiens, car on se rend compte en tournant les pages du challenge qu’a du représenter la traduction de ces mille six-cent feuilles de prose hallucinée, pourtant toujours parfaitement lisible.

 

Anecdote personnelle dont tout le monde se fout pour clore cet article : Je veux un chien depuis environ vingt ans, et attends plus ou moins patiemment le jour où j’aurai un morceau de jardin pour assouvir mon fantasme de gosse. Une question au moins est résolue suite à la lecture de ce roman. Mon chien s’appellera Manchee, car croyez moi, ce personnage inoubliable est vraiment un « feutu purain de bon chien ». Et à ceux qui trouveraient que ce nom est moche, sachez que j’étais d’accord avec vous les 50 premières pages du premier tome… avant de tomber amoureux du cabot.

 

Pour qui ?

Pour les plus de quinze ans, clairement…

Pour ceux qui apprécient que la littérature pose de vraies questions et qu’un auteur compte sur leur intelligence.

Pour les lecteurs de Hunger Games, dont certaines thématiques sont ici reprises mais traitées de façon bien plus intelligente et en profondeur.

Pour les fans de La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio, qui retrouveront le plaisir d’une écriture totalement neuve et d’un univers plus qu’envoûtant.

 

Bonnes lectures à tous et toutes

 

Yvain

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *