Dernier jour sur Terre/ Son of a gun

 

Article deux-en-un aujourd’hui, sur deux textes de la rentrée littéraire qui partagent une thématique commune, bien que traités sur des tons extrêmement différents. Chacun part d’un fait-divers sanglant, et en arrive à la même interrogation : Pourquoi les Américains du Nord sont-ils si foutrement attachés à leurs flingues, tout en ayant conscience du nombre de drames qui pourraient être supprimés sans eux ?

 

Dernier jour sur Terre

David Vann – traduit de l’américain par Laura Derajinsky

Gallmeister Totem – 252 pages

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« Après le suicide de mon père, j’ai hérité de toutes ses armes à feu. J’avais treize ans. Tard le soir, je tendais le bras derrière les manteaux de ma mère dans le placard de l’entrée pour tâter le canon de la carabine paternelle, une Magnum 300. Elle était lourde et froide, elle sentait la graisse à fusil. Je la portais dans le couloir, à travers la cuisine et le garde-manger jusque dans le garage, où j’allumais la lumière pour l’observer, une carabine à ours avec une lunette de visée, achetée en Alaska pour chasser les grizzlys. Le monde s’était vidé, mais l’arme conservait une présence, une puissance indéniables. »

 

Tout part d’un fait divers horrible mais somme toute banale, aux Etats-Unis comme ailleurs. En février 2008, Steve Kazmierczak tue cinq personnes et en blesse dix-huit dans l’université où il étudie. David Vann, l’auteur de Sukkwan Island, s’intéresse à son histoire à cause du suicide final de Steve, thématique qui parcourt toute son œuvre (et sa vie…). Enquêtant donc sur un suicide tragique à la manière d’un Truman Capote, il va à la rencontre des proches du jeune meurtrier, et se retrouve plongé dans l’étude d’une personnalité qui, d’un côté, le dépasse complètement, mais avec qui il ne peut s’empêcher de se trouver des points communs : l’obsession des armes parmi lesquelles tous deux ont grandi, et la violence intérieure. L’auteur compare ainsi son enfance avec celle de son sujet, tentant de comprendre ce qui a pu pousser l’un vers la mort et l’autre vers l’écriture, bouée de sauvetage d’une adolescence pas forcément bien partie.

 

David Vann nous invite avec ce « Dernier jour sur terre » à une réflexion sur les origines du mal tapi en chacun de nous. Entre « De sang froid » et « Bowling for columbine », il tente de faire sens dans la destinée d’un monstre américain, nourri aux armes et à la culture pop. Le ton est clinique, proche du documentaire, mais l’auteur n’hésite pas à donner son avis sur son sujet et son parcours. Souvent, on le sent largué par la vie de Steve, ou par la réaction de ceux qui l’ont connu. On voit le « work in progress » de l’auteur évoluer, parfois à son plus grand étonnement.

 

Le doublé portrait de Steve/confession personnelle de l’auteur est en cela très réussie. David Vann s’implique beaucoup trop dans son enquête, et ne peut s’empêcher de tirer des parallèles entre le jeune meurtrier et lui-même. La chasse, les armes, la mort toujours trop présente : les points communs dans l’enfance sont nombreux et poussent l’auteur à se confier, comme s’il interrogeait sa propre violence à l’aune de celle de Steve. C’est peut-être dans ce texte que David Vann se dévoile le plus, et nous donne le plus de clés de compréhension pour son œuvre, parfois abrupte.

 

 

Son of a gun

Justin St Germain – Traduit de l’américain par Santiago Artozqui

Presses de la cité – 319 pages

son of a gun

« J’ai pensé qu’il fallait écrire quelque chose à propos de cette journée-là, pour que mon futur moi n’oublie jamais comment c’était d’avoir vingt ans, d’être orphelin de mère et peut-être en danger de mort, d’être abruti par le choc et de détester sa propre incapacité à ressentir quoi que ce soit. Cependant, je ne savais pas quoi dire. J’avais peur de ne pas rendre justice à ce que j’éprouvais, de choisir les mauvais mots. A l’époque, j’étais en première année de lettres -initiation à la littérature américaine- et je venais de rédiger une dissertation sur La Bête dans la jungle, de Henry James. Alors, j’ai fait ce que tout étudiant en lettres aurait fait : j’ai cité quelqu’un d’autre.

« Ma mère est morte. La Bête a surgi. » »

 

En septembre 2001, Debbie, la mère de l’auteur, est assassinée par son cinquième mari dans leur mobil-home. Dix ans plus tard, Justin St Germain revient sur ce tournant de sa vie, et nous brosse tout à la fois le portrait de cette femme malheureuse mais aimante, des divers pères de substitution qui ont parsemé son enfance, de tout ce que l’enquête à mise à jour. C’est également les souvenirs de jeunesse à Tombstone, Arizona, ville du mythique « règlement de comptes à Ok Corral », et des questions que le fait-divers intime implique sur une plus large portée : que penser de la facilité à porter des armes et à tuer son prochain dans un endroit qui a bâti sa légende sur une fusillade ? Comment haïr le meurtrier de sa mère quand on dort avec une carabine sous son lit ? Et comment se construire quand l’enfance s’est terminée aussi abruptement ?

 

Mai 2014, présentation de la rentrée littéraire Belfond/Presses de la cité. Un grand gaillard qui parle doucement et qui a l’air un peu surpris de cette foule de libraires venus l’écouter alors que son livre est à trois mois de paraître : voilà Justin St Germain, auteur de Son of a gun. Après dix minutes de questions-réponses avec l’éditrice, applaudissements nourris devant la sincérité et la gentillesse des réponses. Environ les trois-quarts de l’assistance avaient décidé de lire son livre, et l’ont commencé dans la foulée.

 

Pour un premier texte, Son of a gun est un coup de maître. D’autant plus si l’on considère les risques du sujet : témoignage personnel, anatomie d’un fait-divers, portrait de la mère victime, réflexion sur les armes… Bref, un mélange casse-gueule de sujets à manier avec la plus grande délicatesse pour que le cocktail ne vous pète pas en pleine tronche !

 

Pari réussi haut la main néanmoins par ce très jeune auteur. Le portrait de Debbie est juste et vibrant, l’enquête policière est sans artifices ni pathos. L’histoire de Tombstone est intéressante, et semble cristalliser en un seul lieu tous les conflits intérieurs du pays. Quant aux ressentis de l’auteur, et à son chemin personnel pour tenter de sortir sa vie d’un fait-divers brutal, il est d’une grande justesse de ton, où affleure parfois une mélancolie rageuse qui cherche désespérément à faire sens.

 

Le mariage des genres a ainsi l’air d’être une évidence, et son auteur a tout d’une future grande plume, à l’instar d’un Kevin Powers, dont j’avais déjà évoqué le magnifique « Yellow Birds » dans ces pages, là encore roman à l’écriture cathartique d’un souffle rare.

 

L’avis de Valérie

Pourquoi un homme en vient-il à assassiner sa femme puis à se suicider ? Enfant, Justin Saint Germain a trouvé sa mère, morte, dans la caravane où ils vivaient, tuée par son 5e mari. Il est devenu le fils de la femme assassinée et cette filiation, en plus de la douleur, l’a hanté longtemps. Il le raconte dans ce livre, qui est bien plus que cela. C’est un livre très fort, un témoignage authentique, brut et sans fioritures, sur cette Amérique des armes mais aussi de la pauvreté, sur ces vies de misère parsemées de drames familiaux, de violences conjugales ou simplement de fâcheuses rencontres.

Le récit de sa visite à un Salon des armes fait froid dans le dos : vente de tout l’arsenal d’armes imaginable, CD de chants nazis, drapeaux de croix gammées et portraits de quelques représentants de cette Amérique républicaine et conservatrice qui est loin de faire rêver.

C’est aussi le poignant récit d’une rédemption, d’un retour à la vie possible, sans cette morte, pour ne plus être le fils de la femme assassinée et ainsi  retrouver sa mère.

Un livre saisissant.

 

Pour qui ?

Pour les amateurs de fait-divers, mais qui, loin de « Détective magazine », cherchent à comprendre et réfléchir plus qu’à se baigner dans la bidoche.

Pour ceux qui sont toujours fascinés par les contradictions américaines, et pour qui la dualité amour/haine des armes en est une des plus flagrantes expressions.

 

Bonnes lecture à toutes et tous,

 

Yvain

Voyageur malgré lui

Voyageur malgré lui – Minh Tran Huy – Flammarion – 231 pages
voyageur-malgre-lui« Ouvrier gazier français, Albert dadas (1860-1907) est né à Bordeaux, mais a passé la majeure partie de sa vie loin de chez lui. (…) Souffrant de dromomanie ou « folie du fugueur », il entrait dans des états de transe semi-somnambulique qui lui faisaient tout quitter pour voyager avec frénésie, généralement à pied. Il se retrouvait régulièrement dépouillé de tout et emprisonné dans des cités lointaines, sans jamais pouvoir expliquer comment il était arrivé là. Il a été le premier cas officiel de « tourisme pathologique », maladie qui a fleuri en épidémie dans toute la France à la fin du XIX° siècle, puis qui s’est propagée en Italie et en Allemagne, avant de s’éteindre après une vingtaine d’années. »

C’est lors de vacances à New-York que Line entend parler pour la première fois d’Albert Dadas. Se passionnant d’emblée pour ce personnage hors-norme, elle se plonge dans un mémoire du médecin d’Albert, datant de 1887, Les Aliénés Voyageurs. Au cours de sa lecture, lui reviennent alors des figures intimes ou inconnues qui ont également été des « voyageurs malgré eux » : Thinh, l’oncle bizarre, que l’exil a enfermé dans un silence mélancolique ; Samia Yusuf Omar, jeune athlète olympique somalienne qui mourut dans le naufrage d’un bateau clandestin en direction de l’Italie ; et la figure omniprésente du père de Line, dont le silence s’effritera très doucement et qui lui racontera le Vietnam d’avant l’exil.

L’avis d’Yvain

De Minh Tran Huy, j’avais lu La double vie d’Anna Song, qui m’avait beaucoup touché. Forcément, quand on cumule roman sur la musique et (magnifique) histoire d’amour, la midinette musicophile en moi se réveille et se pâme à tout bout de champ (chant…). J’étais donc tout pressé et anxieux de lire le nouveau roman de l’auteur.
Roman, effectivement, puisque cadre narratif il y a, bien que ténu (le voyage du personnage principal aux Etats-Unis). Mais même s’il n’y avait pas eu cette fine trame, je sais que j’aurais dévoré le livre sans même m’en rendre compte. Bien sûr, le dit cadre permet d’aborder le thème important de la relation au père et l’histoire de celui-ci, dont pour le coup, je n’aurais pas voulu me passer, mais je me serai tout aussi bien contenté des pensées d’un personnage principal sans contexte aucun, tant l’important n’est pas là.

Déjà, il y a Albert Dadas, et on comprend que l’auteur (et le personnage principal) se soit passionnée pour ce type hors-norme, dont la folie (terme à prendre avec des pincettes) est fascinante. Qu’est-ce qui peut pousser un homme jugé bon fils, bon ami, bon collègue, à rentrer ainsi en transe à la moindre mention d’un ailleurs lointain, pour se réveiller quelques jours ou semaines plus tard, dans le dit lieu et sans souvenir aucun du chemin parcouru ? Nous explorons avec le médecin d’Albert cette pathologie unique, celle d’un voyageur involontaire qui cherche à faire sens de ses impensables aventures.
Les allers-retours entre la France d’Albert et le Vietnam de la famille de Line sont alors presque des évidences, tout comme les destins de ces gens jetés sur les routes contre leur gré. Un oncle, un père, une coureuse olympique, autant de visages et de vies différentes pour un même combat impossible, avec lequel il faut savoir composer si on a su –ou pu- survivre.
L’exil est un thème sur-abordé dans les romans, mais le livre de Minh Tran Huy m’a donné une impression de nouveauté dans le traitement comme dans le propos. Albert Dadas nous convie à une idée de l’exil auquel nous ne sommes pas habitués, tant le caractère de sa pathologie mélange l’inattendu et l’invraisemblable. De là, les raisons de l’exil, au Vietnam comme au Rwanda, semblent moins instantanément acquis, et on les réfléchit différemment.
Minh Tran Huy parvient au petit miracle d’aborder des sujets parfois graves ou touchants sans jamais distiller la moindre touche de pathos. D’une pudeur exemplaire, l’écriture limpide de ce livre est d’une justesse confondante quels que soient les sujets abordés ou les portraits esquissés. On sourit parfois, on s’interroge souvent, on a le cœur serré régulièrement, mais on remercie toujours l’auteur de nous offrir ces pages, quoi qu’elles recèlent. Bref, un énorme coup de cœur que je ne peux que conseiller à tout le monde.

NB : Je recommande à quiconque ne la connaitrait pas d’aller sur le champ écouter « Aller sans retour » de Juliette, chanson sur l’exil auquel « Voyageur malgré lui » m’a fait souvent penser. Peut-être à cause de la mélancolie sans pathos qui se dégage des deux œuvre
s.

L’avis de Valérie

Retrouver Min Tran Huy est un vrai bonheur : J’avais beaucoup aimé La double vie d’Anna Song, roman original et sensible sur l’amour et (de) la musique.

Ici elle s’intéresse à un sujet très différent, car il s’agit de redonner vie à la mémoire de son père, qui l’a perdu en fin de vie, évoquer ses souvenirs du Vietnam qu’il a quitté pour venir faire ses études à Paris et qu’il n’a jamais retrouvé et ses souvenirs de lui : mémoires en abîme et récit à deux voix.

Magnifique hommage aussi à son père et à l’amour qu’elle lui porte, à tout ce qu’il lui a apporté.

Roman du déracinement et de l’éternel quête de l’ailleurs, elle met en parallèle et en lumière ses « fous voyageurs », qui ne peuvent s’empêcher de partir, encore et toujours, dans un besoin irrépressible, avec ses déracinés qui ont quitté leur pays et ne se sentent plus chez eux nulle part.

D’une plume sobre et limpide, Min Tran Huy nous emmène dans ce très beau roman sur les pas de ces éternels voyageurs malgré eux, en quête perpétuelle de leur identité.

L’avis de Sonia

Comme mes deux comparses, j’avais adoré La double vie d’Anna Song, alors bien évidemment, j’ai été ravie de retrouver Minh Tran Huy. J’ai commencé Voyageur malgré lui avec une pointe d’appréhension, la peur d’être déçue après avoir été aussi enthousiaste pour le précédent. Elle a disparu rapidement. J’ai voyagé avec Line immédiatement, je me suis sentie aussi intéressée qu’elle par Albert Dadas. Comment ne pas l’être ? Ce besoin de partir, au point de quitter tout ce qui a un sens, est le moteur de sa vie, mais aussi la cause de son malheur. Ensuite, comme Line, je me suis revue voir la course de Samia, faire l’éloge de son courage et comme tant d’autres l’oublier aussitôt les Jeux terminés. Ce fut bizarre d’ailleurs de m’en souvenir, car ceux qui me connaissent savent à quel point regarder les JO ne fait pas partie de mes hobbies.

Puis, Line nous raconte sa famille, le choix de partir, de ne pas revenir, choix jamais motivé par l’envie mais par la nécessité. Avec simplicité, sans jamais au grand jamais manquer d’intensité, on vit le déracinement, la difficulté de s’intégrer, le désir de rentrer, et pour finir ne plus savoir où rentrer pour se sentir chez soi.

Le parallèle du voyage de Line, par envie, avec celles d’Albert, Samia, de ses oncles, son père, renforce encore la notion de nécessité dans ces voyages ci pour vivre, mieux vivre, survivre. Line nous offre une magnifique déclaration d’amour à son père, à ses silences, comblés par l’histoire qu’il lui raconte finalement au moment même où les mots lui manquent.

Ce roman trouvera forcément un écho en vous, alors ne le ratez pas. Attention, vous aurez envie d’aller au Vietnam après ça !

Pour qui ?
Pour tous ceux qui aiment le voyage, volontaire ou non.
Pour les amoureux du Vietnam.
Pour ceux qui aiment qu’un texte les fasse vibrer et les pousse à réfléchir.

Yvain, Valérie et Sonia.