Gary tout seul

gary tout seul

nouvautes0Gary tout seul – Sophie Simon – JC Lattès –

350 pages – 18 € – En librairie depuis le 9 avril 2014

« Je traversais l’une de ses journées.

Je n’en étais qu’à la toute première étape, celle où vous avez envie de vous jeter dans l’Hudson.

Je me trouvais lâche et j’étais las de me trouver lâche.

Las de mon impuissance, de ma faiblesse face à un type comme Brad et déprimé en songeant à mon avenir de sous-fifre […]

Quand j’ai rallumé mon portable, dans la voiture, j’avais trois longs messages de Vern.

Dans le premier, il m’engueulait. Dans le deuxième, qui me fit beaucoup rire, il s’excusait de m’avoir engueulé, et dans le dernier, il me donnait rendez-vous dans un café, d’ici une demi-heure.

Je lui étais presque reconnaissant de m’avoir distrait un instant.

J’ai regardé ma montre.

J’ai mis le moteur en marche…

J’allais déjà mieux. J’avais même le sourire aux lèvres.

Mais il me vient toujours cette gaieté étrange quand je me sens au fond du trou. Une sorte d’ivresse des profondeurs. De celle qui donne toutes les audaces, même les plus traîtresses. »

Voici un roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir.

C’est le second roman de Sophie Simon, après American Clichés en 2011 (chez JC Lattès aussi), que j’ai très envie de lire, maintenant.

sophie simon

Elle nous raconte l’histoire de Gary, jeune homme passablement paumé. Il est pourtant doté d’une femme qu’il aime et qui l’aime mais avec laquelle il ne partage aucune complicité et d’un boulot, comptable dans une boîte de traders, qu’il déteste car il n’y est pas valorisé. Un homme pas vraiment malheureux mais pas vraiment heureux non plus, qui cache sous des dehors de bien vêtu, une blessure qui remonte à loin, et qui lui fait traîner comme des chaînes, un manque complet de confiance en lui et un besoin de reconnaissance démesuré.

Il est incapable d’aimer, incapable de se réjouir de quoi que ce soit, incapable de donner autre chose que du faux et du superficiel, pas bien le Gary et tout seul, oui.

Le décor, c’est New York où il vit. Cleveland d’où il vient et la Colombie britannique (tout à fait à l’ouest du Canada, dans les Rocheuses)où il tentera de se (re)trouver.

Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser le bonheur de tourner les pages et de découvrir petit à petit les affres de Gary avec la vie.

Un regard réaliste mais optimiste, une jolie plume, des personnages bien campés, une histoire qui tient la route et un univers très personnel.

J’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien et redonné le goût et l’envie de tourner les pages, momentanément envolés.

Je vous la recommande aussi et retenez ce nom, Sophie Simon.

Merci Alexandra pour le conseil, tu avais raison, c’était super, je me suis régalée.

Belles lectures à tous !

Valérie

Un ciel rouge, le matin

un ciel rouge, le matinnouvautes0« D’abord, il n’y a que du noir dans le ciel, et ensuite vient le sang, la brèche de lumière matinale à l’extrémité du monde. Cette rougeur qui se répand fait pâlir la clarté des étoiles, les collines émergent de l’ombre et les nuages prennent consistance. La première averse de la journée descend d’un ciel taciturne et tire une mélodie de la terre. Les arbres se dépouillent de leur vêture d’obscurité, il s’étirent, leurs doigts feuillus frémissant sous le vent, des flèches de lumière se propagent ici et là, cramoisies puis dorées. La pluie s’arrête, il entend les oiseaux s’éveiller. Ils clignent des yeux en secouant la tête, éparpillent leurs chants à travers le ciel. La vieille terre frissonnante se tourne lentement vers le soleil levant. »

C’est l’ouverture de ce roman, le premier paragraphe, la naissance du jour et celle d’un grand écrivain, dont voici le premier roman.

J’aurais pu vous choisir tant de passages que j’aurais recopié le livre, j’ai truffé le livre de post-it tant la langue de Paul Lynch est belle. Ce livre fera indéniablement partie de mes préférés de 2014, car un livre de cette ampleur, de cette épaisseur et de cette beauté ne se rencontre pas tous les jours. Tant mieux, on en serait lassé, peut-être. La rareté permet d’apprécier à sa juste valeur ce Ciel rouge, le matin. Francis Geffard, éditeur génial de ce livre, dit de lui qu’il a « du coffre et de l’âme ». Indéniablement.

Mais je m’envole et ne vous dis point de quoi il retourne.

Nous sommes en 1832, dans la campagne d’Inishowen,  sur la péninsule la plus au nord de l’Irlande, dans le comté du Donegal, d’où est natif Paul Lynch. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il va être expulsé avec sa femme enceinte et sa petite fille. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller parler à l’héritier du domaine, mais la confrontation vire au drame et Coll n’a pas d’autre choix que de fuir, seul. Cette raison, nous ne la connaîtrons que beaucoup plus tard dans le livre, mais Coll, lui, ne la saura jamais. Il embarque à Londonderry sur un bateau avec d’autres émigrants pour l’Amérique.

Embauché dès la descente du bateau, Coll va s’user à creuser la voie du futur chemin de fer, près de Philadelphie, avec la volonté tenace sans cesse vrillée au corps de retourner en Irlande retrouver sa famille.

Comme souvent chez les irlandais, la réalité sociale est peinte sans fioritures, dans sa cruelle vérité. Qu’il parle des métayers d’Irlande ou de ses hommes transformés en bêtes de somme en Amérique pour creuser la voie du chemin de fer, Paul Lynch sait trouver les mots pour dépeindre la difficulté de leur travail et la misère qui l’accompagne.

Ce livre a la beauté d’un long poème, on en déguste chaque mot, heureux de découvrir le suivant, émerveillé de le trouver encore si savoureux. Pas un mot de trop et je voudrais saluer ici le travail de la traductrice Marina Boraso, qui a su traduire toute la beauté, la chaleur mais aussi l’âpreté de la langue de l’auteur. Elle contribue à faire de ce livre un bijou.

C’est un somptueux roman à la beauté sombre, digne des meilleurs livres de l’ouest américain. La nature et les espaces y ont une grandeur, une densité et une proximité palpables : on sent la terre qui crisse sous les chaussures, les reliefs se dessinent et les couleurs prennent vie. Les hommes y ont une profondeur et une humanité rares et justes. L’amour, l’amitié sont traduits avec une infinie pudeur et une forme de grâce. La seule touche féminine apparaît à travers la voix de Sarah, qui émaille le récit de Coll pour dire combien elle attend le retour de son homme. Il y a quelque chose d’envoûtant à lire ce roman. Les premiers mots nous captent et on se laisse porter sur les phrases.

Tout est parfaitement calibré et maîtrisé dans ce livre à l’alchimie parfaite.

Souvenez-vous du nom de ce nouveau venu : Paul Lynch. J’ai hâte de lire son second roman qu’il a déjà écrit et que Francis Geffard publiera en 2015. Son livre a reçu un très bel accueil en Irlande, en Grande Bretagne et aux États-Unis et il a décidé de se consacrer uniquement à l’écriture, pour notre plus grand bonheur à venir.

J’ai eu la chance de rencontrer cet auteur aussi lumineux que son livre est sombre.  Il a l’humour, la jovialité et ce mélange de poésie et de réalisme qui caractérisent les irlandais, et l’envie de raconter des dizaines d’histoires. Pour ce livre-ci, il s’est inspiré d’un fait divers : il y a 5 ans, 57 corps d’ouvriers du rail, originaires du même village irlandais du Donegal ont été retrouvés dans une tranchée, près de Philadelphie. Certains étaient morts du choléra, d’autres avaient été assassinés. De là est né l’histoire de Coll.

Merci aux éditions Albin Michel pour cette rencontre. Merci à Paul Lynch pour ce livre.

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J’espère avoir réussi à vous transmettre l’enthousiasme de cette belle découverte. Courez l’acheter dans votre librairie préférée !

Belles lectures à tous,

Valérie

Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso- Albin Michel

En librairie depuis le 26 février 2014

286 pages – 20 €