Chiens enragés

chiens enragésnouvautes0Chiens enragés – Marc Charuel – Albin Michel – 556 pages – 22 euros – En librairie depuis le 26 février 2014

Si vous souhaitez rencontrer Marc Charuel, il sera sur le stand Albin Michel  du Salon du livre de Paris dimanche 23 mars après midi.

« Tu vas leur expliquer que tu travailles à l’alphabétisation des enfants d’immigrés. Karim t’en a déjà parlé. Tu commenceras bientôt. Il te donnera tout à l’heure toutes les informations nécessaires. C’est dans une cité que tu connais. Tu n’auras qu’à y emmener ta femme et tes gosses un de ces quatre. Ils verront que tu gagnes honnêtement ta vie. Montre-leur ça et laisse-les tranquilles. Une fois que ta mission avec les frères du Pakistan aura été remplie, tu pourras les reprendre en main. Nous avons le temps. Le plus important, c’est de recevoir nos envoyés avec le message de l’émir. C’est la seule chose qui doit guider tes pas. On a la pression, en Afghanistan. Nos moudjahidin tuent beaucoup de croisés, mais eux, ils meurent par centaines. Lorsque nous aurons accompli ses dernières volontés, nous serons enfin sur la voie de la libération. Nous pourrons alors penser à l’instauration du califat. Des temps meilleurs viendront, mon frère. Grâce à toi. Ce que tu vas faire, c’est peu au regard de ce que nous obtiendrons. Nous interdirons les piscines, l’union libre, l’homosexualité, le jeu, la musique, le tabac, le maquillage, l’alcool, les films et les photos… Nous interdirons tout. Tout ! » (p.185)

Certains livres marquent durablement et certains auteurs persistent à me produire cet effet-là : rester longtemps en moi à travers des mots, des images, des sensations, des impressions. Lire n’est pas anodin, c’est aussi de ces mots et ces histoires que nous sommes faits. J’ai découvert Marc Charuel en 2011 avec son premier roman chez Albin Michel ; il avait écrit d’autres livres chez d’autres éditeurs auparavant dont certains sont épuisés, en lien avec son métier, photographe de guerre et journaliste. Il s’est beaucoup frotté au pire du pire de l’invention humaine, la guerre, et à travers ses livres, c’est encore le pire du pire qu’il nous donne à voir dans ses romans qui font partie des meilleurs thrillers que j’ai lus.

Le jour où tu dois mourir,  qui vient (enfin!) de sortir  en poche chez Pocket, nous immergeait dans la fabrication et le trafic des snuff movies en Asie et de ses consommateurs en Europe, à partir du meurtre d’une jeune fille à Arcachon. La claque, vraiment. Le genre de livre qui ne vous laisse pas indifférent, ce n’est pas un de plus, c’est un autre, différent, dérangeant et impossible à lâcher.

Au second, sorti en 2012, il a choisi l’armée française et la chape de plomb qui s’abat sur elle de l’intérieur lorsque survient une perturbation dans le fonctionnement de ses rouages, même si ces perturbations sont en l’occurrence des meurtres commis en son sein. Seconde réussite.

C’est la marque de fabrique de Marc Charuel, frapper fort sur des sujets sensibles, et nous embarquer coûte que coûte, contraint par sa plume à le suivre, et cela fonctionne à nouveau avec ce troisième roman, ces Chiens enragés, qui en l’occurrence vont probablement déranger.

Car ces chiens enragés ne sont autres que des soldats d’Allah, ces hommes au cerveau lessivé par les imams et prêts à tout et entre autre à tuer pour la grandeur du prophète. Et ces hommes, ils vivent dans le roman à Nanterre, en banlieue parisienne. L’histoire alterne fort habilement, entre 2001 et 2011, et nous raconte à travers l’histoire d’un homme, Sébastien Verdier, celles des milieux islamistes terroristes en France et en Afghanistan mais aussi celles du travail des services secrets français et américains pour infiltrer et démanteler ces réseaux.

Et le résultat est là, passionnant mais qui fait frémir. Rien ne nous est épargné des atermoiements et bassesses des uns et des autres, car on a beau chercher, il est difficile de trouver quelqu’un à sauver dans cette histoire. Les hommes sont veules et lâches, cupides, égoïstes et violents. Le seul qui force notre empathie est Sébastien Verdier, embarqué dans cette galère par appât du gain certes, mais dans le but de gâter ses enfants. Alors…

Un livre à lire absolument et, des heures de lecture compulsive plus tard, un malaise palpable et une certaine frayeur. Je vous l’ai dit, c’est la marque de cet auteur, nous  faire frémir des pires réalités qui nous entourent, nous faire gamberger.

Pourquoi ? J’ai eu envie de connaître un peu mieux cet auteur et ses motivations et lui ai posé ces questions.

CHARUEL-3-200x200Marc Charuel pouvez-vous vous présenter en quelques  phrases ?

M.C : Indépendant et assez solitaire depuis mon plus jeune âge. Davantage tourné vers les arts que vers les sciences. Amoureux des livres dès cinq ou six ans. Et une nette tendance à me raconter des histoires. Donc pour me calmer, j’ai pris, l’année de mon baccalauréat, la décision d’aller me frotter à celles des autres. Ce fut d’abord l’Irlande du Nord, puis très vite le Sud-Viêtnam et ensuite, pendant des années, toutes les guérillas qui sévissaient de l’Asie du Sud-Est au Pacifique. Et plus tard, les guerres de Croatie et de Bosnie après que je fus rentré en Europe. Enfin, il y aura eu également l’Afghanistan et l’Afrique. Si j’y retourne encore parfois, alors que j’ai soixante ans depuis ce matin, c’est pour garder la forme. Mais d’une façon générale, cette maladie de la guerre qui me collait à la peau depuis ma jeunesse m’a quitté il y a fort longtemps. Heureusement! J’ai réintégré le monde normal pour vivre une passion qui me dévore chaque jour: l’amour de mes enfants. Ça peut paraître être une banalité affligeante, mais c’est comme ça. J’assume.

Il est écrit sur la couverture de vos trois livres parus chez Albin Michel: roman. Pourtant, ce sont davantage des polars, des romans noirs que des romans. Est-ce un choix induit par vos goûts personnels en matière de lecture ou une nécessité au regard de ce que vous voulez raconter?

M.C : C’est surtout le choix de l’éditeur. À l’exception de sa collection “suspense”, il ne précise pas s’il s’agit de romans noirs, de polars ou de thrillers. Mais on ne trompe personne dans la mesure où la quatre de couverture est toujours très explicite. Quand on achète mes livres en se donnant la peine d’en lire le résumé, on sait qu’on ne va pas lire un roman à l’eau de rose…

Je sens à travers vos romans le regard du photographe, du journaliste, du témoin. En quoi pensez-vous que votre travail influe sur vos romans ?

M.C : Ma vie de photographe marque mes romans parce qu’elle m’a marqué moi-même. Au fer rouge… Ce n’est jamais anodin d’aller voir les gens mourir. Encore moins lorsqu’on réalise que beaucoup ont certainement perdu la vie à cause de vous. À cause de votre entêtement à vous trouver là où il ne fallait pas être…

Vos romans sont parfaitement construits et réellement impossibles à lâcher. Quelle est votre méthode de travail? Vous construisez chaque étape, chaque rebondissement? Vous planifiez tout avant de commencer à écrire ou vous vous lancez avec certains éléments et vous vous laissez le loisir d’inventer au fil de l’écriture? Connaissez-vous la fin avant de commencer à écrire?

M.C : Je réfléchis d’abord grossièrement au genre d’histoire que j’ai envie d’écrire: un fait divers, une manipulation politique… Ensuite, je cherche quels seront les personnages de cette histoire, puis j’en établis les fiches. Très précises. Après seulement, je bâtis le plan de roman. De manière très rigoureuse, comme un scenario cinématographique. Chapitre par chapitre. Scène par scène. Ça me prend parfois trois ou quatre mois.  Puis je me mets à écrire. Si je connais très exactement la fin de mon histoire avant même d’en avoir rédigé le début, je m’autorise quelques changements, bien sûr. Rien n’est jamais gravé dans le marbre.

Ce dernier roman, Chiens enragés, plonge au cœur des mouvements terroristes, en Afghanistan et aussi en France. Pensez-vous que cette mine de jeunes gens fanatisés par les imams puis entraînés en Afghanistan est une spécificité française ou une situation qu’on retrouve aussi dans d’autres pays européens ? Pensez-vous que cette menace d’attentats soit toujours réelle ?

M.C : Cela va sans dire. J’ajouterais même: plus qu’hier et moins que demain! Les groupes terroristes se multiplient en Europe et donc en France. Nos services de police travaillent très bien, mais ce n’est pas sûr qu’ils aient encore longtemps les moyens de faire face à cette mouvance qui se renforce chaque jour. Et déteste notre société un peu plus aussi chaque jour… Il ne faut pas l’oublier.

C’est un roman qui traite également des services secrets français et américains qui ne semblent coopérer que pour mieux tirer la couverture à eux. Est-ce romancé?

M.C : Il y a malheureusement du vrai là-dedans, bien sûr. Les services du monde libre ont appris à collaborer ensemble, mais vous avez affaire à des hommes, donc rien n’est jamais parfait.

Le seul à s’en tirer avec honneur dans ce livre est le journaliste. Les journalistes sont-ils toujours aussi honnêtes et avides de vérité…?

M.C : La bonne blague! Non évidemment. Malheureusement, j’ajouterais que beaucoup confondent militantisme et journalisme. Mais que peut-on y faire? Là aussi on a affaire à des hommes. Et puis une vérité d’un côté de la planète n’en est plus une de l’autre côté!

Avez-vous été confronté dans le cadre de votre travail de journaliste à cette raison d’état qui vous aurait empêché de publier? L’information est-elle muselée en France?

M.C : Oui. Il y a une vingtaine d’année, dans le cadre d’une enquête que j’ai menée sur Giat et un contrat de vente de nos chars de combat Leclerc. Ça a été très compliqué pour ne pas dire autre chose. J’en glisse d’ailleurs deux mots dans mon dernier livre.

J’ai lu que, jeune homme, vous vouliez être dessinateur de bandes dessinées. Cela ne vous a plus jamais tenté? Êtes-vous encore un lecteur de bandes dessinées?

M.C : Mon côté artiste… J’ai rapidement laissé tomber parce que je voulais vivre moi-même l’aventure. Pas la faire vivre à des personnages. Et cela fait des années que je n’ai plus ouvert une BD.

Quels sont vos trois auteurs préférés ?

M.C : Comment répondre à cette question? J’ai envie de vous dire: Jonathan Coe, Jean Giono et Jean Hougron (auteur de La nuit indochinoise qui lui vaudra le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1953) mais ce sera vrai et faux à la fois. Il y a tellement d’autres auteurs qui ont écrit parfois un seul livre qui m’a vraiment passionné, que cela me gêne de ne pas les citer tous.

Et vos auteurs de polar préférés ?

Edward Bunker, James Ellroy, Philip Kerr, Patrick Graham, Ian Rankin, Maud Tabachnik, Jean-Christophe Grangé, Mo Hayder, Dennis Lehane, Jim Nisbet, Jim Harrison, Russel Banks, Donald Ray Pollock, Michael Crichton, Stewart O’Nan, Donald Westlake, John Grisham et le très grand Gérard de Villiers.

Que lisez-vous en ce moment ?

M.C : Je lis en ce moment Les hommes de Diên Biên Phù de Roger Bruge,  Diên Biên Phù vu d’en face, paroles de bô dôi, et Dépêches du Vietnam de John Steinbeck. Vous voyez, c’est très asiatique! Mais je vais ouvrir prochainement Prières pour la pluie de Dennis Lehane.

Mille mercis pour ses réponses et joyeux anniversaire Marc.

Je vous souhaite d’écrire encore d’aussi bons livres et qu’ils rencontrent de nombreux lecteurs.

Belles lectures à tous,

Valérie

PS : Veuillez excuser le bug de mise en page qui interdit à ma tranquillité d’esprit d’avoir les mêmes espaces entre chaque paragraphe…impossible à corriger….je capitule et puis l’essentiel est ailleurs, n’est-ce pas, dans le contenu par exemple…