Hobboes

Philippe Cavalier

381 pages – Ed. Anne Carrière

 

 

couv1_274« Tous avancèrent ainsi dans la nuit jusqu’au bord des falaises. Là, au sommet des parois de granit dominant l’océan, le vent soufflait sans retenue. Aucun arbre, aucun mur ne l’arrêtait. L’endroit était un plateau rocheux terminé par un à-pic de cent yards au-dessus de la mer furieuse. C’était l’heure de la marée haute. Les vagues du Pacifique Nord battaient la côte comme des béliers monstrueux lancés à pleine volée contre une immense forteresse. Tina Calhoun donna la main à sa mère et à son frère. Elle leur sourit de tout le métal de son appareil orthodontique et puis, ensemble, ils parcoururent les quelques pas les séparant du vide. Leurs silhouettes basculèrent dans la nuit. On ne les entendit pas crier, on n’entendit pas leurs corps plonger dans les eaux froides, le vent couvrait tous les bruits. Steven Donahue, le brocanteur, suivit la famille Calhoun. L’un après l’autre, tous les habitants du village se jetèrent dans le gouffre à leur tour (…) »

 

 

Une crise épique a ravagé les Etats-Unis et le pays n’est plus ce qu’il était. Le vernis de normalité est de plus en plus fin, et le nombre de vagabonds jetés sur les routes est de plus en plus grand. Des quartiers de Los Angeles se transforment en favelas, Central Park devient un bidonville. De partout résonnent les promesses de nouveau monde, de destruction, de prophéties ; la révolution et la mystique s’embrouillent et s’emmêlent. Des armées d’un nouveau genre se rassemblent dans les rangs des plus pauvres, et chacun attend que ça commence.

Raphaël Banes, lui, est bien loin de tout cela. Professeur à l’université, il fait partie des privilégiés qui constatent les changements mais dont la routine n’est pas affectée. Pourtant, en l’espace de quelques jours, il va perdre son emploi, se voir offrir un nouveau poste payé rubis sur l’ongle dans une société pour le moins opaque et se retrouver sur les routes pour une première mission toute aussi obscure : retrouver un de ses anciens élèves mystérieusement disparu. La descente aux enfers commence sans même qu’il le réalise.

Pendant ce temps, des scènes de plus en plus surprenantes se déroulent un peu partout : les agressions entre hobboes sont de plus en plus fréquentes ; un village entier se suicide à l’exception de quatre rescapés qui se découvrent de bien étranges pouvoirs destructeurs et décident de les utiliser à mauvais escient, pendant qu’un flic de la police montée canadienne mis à pied s’embarque aveuglément dans une belle tartine de m…

 

Attention, coup de cœur de compét’ !

 

Pour chroniquer ce roman, il faudrait commencer par le prologue, celui-là même qui, en sept pages, revisite le mythe du joueur de flûte de Hamelin pour vous glacer l’encéphale et vous forcer, tels les 500 habitants de ce village canadien qui se jettent du haut d’une falaise, à plonger tête la première dans ce roman hors normes. On a beaucoup glosé sur l’importance de la première phrase, mais que dire du prologue, de plus en plus travaillé chez les auteurs de polars par exemple, qui a la lourde responsabilité de devoir vous couper les pattes et  vous faire hurler « Banco ! » avant même la dixième page ? Le prologue d’Hobboes devrait avoir valeur de maître-étalon pour tout cours d’écriture qui se respecte. En sept pages, vous savez que vous tenez un livre exceptionnel qui va vous causer du retard de sommeil, un délai conséquent de votre vie sociale, et probablement un ulcère vu la dose de stress que vous a déjà inoculé le roman avant même que vous n’ayez rencontré le personnage principal…

Si un mot résume bien le livre, ce serait foisonnant. Outre quelques 500 personnes qui s’offrent un mortel bain de minuit, on y croise un homme qui ne dort pas pendant douze ans, des cadavres qui disparaissent, un homme qui contrôle des chiens par la pensée, de très potentiels cavaliers de l’apocalypse, un livre sans titre ni auteur qu’on se passe sous le manteau et qui change la vie de ceux qui le lisent, des gens qui tentent de sauver le savoir universel de la plus antique manière et une foultitude de personnages dont on n’arrive pas à savoir s’il faut les classer dans des catégories type gentils et méchants.

Et tout ça seulement dans les cent premières pages…

Ce roman, vous l’aurez déjà compris, se joue des genres et des codes avec bonheur. Fantastique, critique sociale, roadtrip, roman d’aventures old school, tout y est et plus encore !  Mais loin d’un roman gadget ou foutraque, c’est la maîtrise et la cohérence de l’univers qui sidère et émerveille à la fois. Si certains passages et ambiances font lointainement écho au Fléau de Stephen King, et si certains chapitres se lisent quasiment sans respirer (le chapitre 11 est juste incroyable de tension continue…), c’est avant tout à une prodigieuse déconstruction des Etats-Unis et de nos sociétés modernes à laquelle nous invite Philippe Cavalier. L’époque du livre est imprécise mais pourrait être la nôtre. J’aimerais m’épancher plus avant sur cet aspect du roman qui est bluffant d’intelligence, mais malheureusement, il me forcerait à vous dévoiler beaucoup trop de l’intrigue et ça serait péché. Je me retiens donc.

 

La structure du livre est piégeuse. Un chapitre sur deux est consacré au long voyage de Banes sur les traces de son ancien étudiant, et le suivant concerne les divers autres protagonistes. Structure piégeuse, car régulièrement utilisée. Quand un auteur fait le pari de partir sur plusieurs lignes narratives distinctes et alternées, il y a toujours le risque qu’une des parties soit moins intéressante, et nous fasse lever les yeux au ciel dès qu’il faut y retourner. Là, comme dans les bons romans, on hurle à la fin d’un chapitre d’être laissé en plan sur le devenir d’un personnage, avant de tourner la page et de hurler de contentement à l’idée de reprendre là où on avait laissé l’autre partie vingt pages plus tôt. D’où une lecture avec moult onomatopées, grognements et autres cris de frustration qui vous fait passer pour un dingue illuminé par votre moitié…

 

Voilà. Question à la lecture de cet ouvrage : Mais comment, enfin, ai-je pu passer à côté d’un tel auteur si longtemps ? J’en aurais honte si je n’étais pas aussi content de me dire qu’il me reste sept romans à dévorer, dont la tétralogie Le siècle des chimères,  dont on m’a dit qu’il était un des chef-d ’œuvres les moins connus de notre temps.

 

Ca tombe bien, j’ai le premier tome devant moi.

A bientôt donc, je ne serai pas disponible du week-end…

Bonnes lectures à toutes et tous,

Yvain

Les enfants de chœur de l’Amérique

Les enfants de chœur de l’Amérique

Héloïse Guay de Bellissen

Ed. Anne Carrière – 240 pages

 

enfants_de_choeur« Parfois, certains de mes mômes ne suivent pas les règles du jeu. Ils pillent, ils tuent, ils cognent fort. Je ne suis pas complètement innocente dans cette affaire, la rage ça se transmet. Comme toute bonne mère qui se respecte, j’ai des failles. Je suis la terre qui a vomi ses propres ancêtres.  J’ai regardé mon peuple se faire massacrer sans broncher. J’ai laissé les Peaux-Rouges crever parce que je voulais du sang neuf. Les indiens me fatiguaient, ils parlaient aux arbres, se donnaient des noms passablement  sanguinaires et ridicules, ils traînaient partout cette foutue poésie. »

 

 

Ce roman a plusieurs voix suit plusieurs de ces « mômes » que l’Amérique, elle-même narratrice dans le livre évoque en ces lignes, ceux qui cognent fort par rage, ou par un trop plein d’amour effrayant et incontrôlable. Il y a Mark David Chapman, qui enfant, voulait être un garagiste « crade et édenté », mais restera à jamais dans les annales pour avoir assassiné John Lennon. Il y a John Hinckley, amoureux obsessionnel de Jodie Foster dont il va voir Taxi Driver en boucle au cinéma, qui videra un chargeur sur Ronald Reagan en son honneur. Et puis, il y a Holden Caufield, le héros en pleine crise d’adolescence de l’Attrape-cœurs, de J.D. Salinger, qui a un poil les boules de devoir revivre sempiternellement sa même histoire dès qu’un lecteur à travers le monde décide de (re)lire ce livre. Ce livre, qui, justement, a été une pierre blanche dans la vie de Mark et de John.

Ces trois amputés se racontent, ainsi que leur mère, l’Amérique, une femme à la fois froide et aimante, cynique et triste.

 

J’écris ces lignes en juin 2015, juste après la lecture du nouveau roman d’Héloïse Guay de Bellissen. J’ai déjà lu deux-trois livres de cette future rentrée littéraire, et il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions ou des palmarès. Néanmoins, je peux déjà certifier ce qui suit : voilà une des bonnes grosses claques dans la gueule que l’on peut escompter du cru 2015 de la sacro-sainte course éditoriale post-15 août.

 

Déjà, ce titre. Pas forcément convaincu en commençant le livre, comme si, au vu du sujet, il résumait le roman à une mauvaise blague. Sauf que non, et loin de là. J’y suis revenu tout au long des 240 pages, en variant à l’infini les sous-titres potentiels et les variantes qui auraient pu donner leur nom au livre.

« Le cœur des enfants de l’Amérique », Le chœur des enfants de l’Amérique », « Les enfants du cœur de l’Amérique », « Les Attrape-Coeurs des enfants de l’Amérique »… Tous marchent, et tous se complètent.

 

En fait, Héloïse Guay de Bellissen réussit l’exploit de faire un livre intime et poignant mais dont le cadre se barre sans cesse sur les côtés avec une démesure et une ambition folles, comme pris de sa propre vie, à l’image du personnage de l’Attrape-Coeur.

Spleen Speed Caravane Fancy Keziah Jones

A l’instar de son premier texte, « Le roman de Boddah » qui nous parlait de la démesure du couple Kurt Cobain-Courtney Love avec douceur et lucidité, mais  sans jamais prendre parti (merci à l’auteur qui a été l’une des rares à parler de Courtney sans en faire une salope ou un ange…), « Les enfants de chœur de l’Amérique » donne la parole à deux « monstres », sans jamais en faire ni des victimes, ni des ordures.

 

Le roman, au fur et à mesure, cumule les embardées, et dessine en creux un portrait extrêmement juste des Etats-Unis. Le chef indien Tecumseh et Emmett Till, entre autres, hantent les pages comme les injustices raciales hantent le pays, de même que Charles Manson et Samuel Colt. La question de la violence, qui semble inhérente au pays, est un des grands sujets du livre, rythmée par les chapitres du personnage Amérique, (à mon sens la meilleure partie du livre).

 

Egalement omniprésent, mais sans jamais théoriser, le rapport plus que ténu entre Fiction et Réalité. Il y a le monde onirique dans lequel Chapman et Hinckley s’emprisonnent depuis leur plus jeune âge ; le personnage d’Holden, bien entendu, qui aimerait vivre alors qu’il n’est que Fiction pure ; la façon des deux meurtriers de se retrouver dans le personnage de Caufield et de voir leur vie changer lorsqu’ils découvrent le livre de Salinger tout en l’incorporant à leur monde fantasmatique ; l’obsession de Hinckley pour Taxi Driver et la distinction extrêmement ténue qu’il fait entre Jodie Foster et le personnage d’iris qu’elle incarne à l’écran. « Les enfants de chœur » est un grand livre sur les fantasmes, quels qu’ils soient et où qu’ils mènent, et la démonstration est aussi flippante que réussie.

 

Certaines digressions narratives et stylistiques sont bluffantes au possible. Après avoir cassé la gueule d’un de ses camarades de classe, Hinckley est ramené chez lui par sa mère. Il la voit s’isoler en elle-même, comme si elle cherchait refuge dans un souvenir. Il nous précise qu’il sait de quoi il s’agit, et de nous expliquer le jour où il a sauvé un canard, « Daffy », qui avait une aile brisée, faisant la joie et la fierté de ses parents. Beau souvenir d’une mère qui tente de gommer l’acte de violence de son fils en repensant à un de ses faits de bonté. Sauf que pas du tout, car le paragraphe suivant nous fait partir dans la dite rêverie maternelle. Elle repense à comment sa propre mère l’a blousée en lui faisant croire que son amour de jeunesse était mort à la guerre pour qu’elle épouse le jeune Hinckley, meilleur parti selon elle. Là où le fils est persuadé d’être le centre d’attention de sa mère, celle-ci fantasme sur une vie parallèle où son fils n’existerait même pas, échappatoire temporaire à la réalité plutôt que d’affronter celle-ci. (Je vous laisse la surprise du dernier paragraphe, celui de la version de Daffy le canard, qui m’a fait régurgiter une partie de mon café dans une terrasse blindée de monde à cause d’éclats de rire bien gras, me faisant passer pour un con en public…)

 

L’écriture est sèche, nerveuse, et capable de trouvailles prodigieuses. Héloïse GdB a un sens de la formule parfois confondant. Elle rend palpable à quel point l’écriture « parlée » est un travail précis, une affaire de rythmique et de souffle.

 

Bref, un roman court (240 pages, moyen format) mais extrêmement vaste, qui frappe fort, qui questionne et qui, surtout, confirme qu’il va falloir suivre son auteur de plus en plus près dans le futur…

 

 

Yvain

Folio SF

(Présentation de quelques coups de cœur et Rencontre avec Pascal Godbillon, le directeur de collection.)

 

Intro Autocentrée

Voilà un article que je repousse depuis plus d’un an, par manque de temps d’une part, et à cause de la difficulté de l’exercice d’une autre.

Folio SF est une de mes collections préférées, et je suis systématiquement attiré par les rayonnages teintés du violet si caractéristique des tranches (qui sont néanmoins en train de changer depuis peu, dû à une nouvelle charte graphique). Le fait de m’occuper d’un rayon Sf en librairie ne m’aide pas à résister aux achats compulsifs, et j’ai un bon paquet de romans tous plus alléchants les uns que les autres en attente, me suppliant tout bas d’enfin les déflorer dès que je passe devant ma bibliothèque…

Difficulté de l’exercice donc, car au moment de sélectionner des coups de cœur, je me retrouve le plus souvent en peine 1) de faire un choix 2) de rendre justice à des livres lus parfois il y a plusieurs années et dont je n’ai plus qu’un souvenir agréable, une impression générale ou des bribes de passages en tête. Or, ce n’est pas avec des « Dans mon souvenir, c’était vraiment top » qu’on donne très envie de lire des livres. Du coup, je me promets de m’y replonger avant d’écrire enfin ce fameux article, tout en sachant que les petits nouveaux attendent impatiemment et que je ne prendrais pas le temps d’une relecture tout de suite (sauf lorsqu’il s’agit de ma relecture annuelle de « La Horde du Contrevent », mais là, on touche à la pathologie pure et simple…).

Je saute donc le pas et vous présente quelques-uns des must-read de la collection Folio Sf (choix bien entendu tout ce qu’il y a de plus subjectif, et qui ne privilégie pas forcément les auteurs de référence…). Pascal Godbillon, le directeur de la collection, a fort gentiment accepté de se prêter au jeu des questions-réponses pour présenter son travail quotidien.

 

Intro Factuelle (pompée sans vergogne à Wikipedia)

Folio SF est une collection de science-fiction initiée en 2000 par les éditions Gallimard.

Dirigée par Sébastien Guillot de 2000 à 2004 puis par Thibaud Eliroff jusqu’en 2005, Pascal Godbillon en est le directeur depuis 2006. La collection reprend beaucoup de classiques édités dans la défunte collection Présence du futur des éditions Denoël ainsi que beaucoup de titres édités dans la collection Lunes d’encre toujours aux éditions Denoël. Malgré son nom, cette collection ne propose pas que des textes de science-fiction, mais aussi de fantasy et de fantastique.  Douglas Adams, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Serge Brussolo, Orson Scott Card, Thomas Day, Philip K. Dick, Robert A. Heinlein, Robert Holdstock, Christopher Priest, Norman Spinrad, Jack Vance, Robert Charles Wilson, Roger Zelazny y sont parmi les auteurs les plus représentés.

Le catalogue comporte actuellement plus de 500 titres.

 

 

 

Renvois vers des livres précédemment chroniqués sur la Caverne

51aslFr2S6L._SY344_BO1,204,203,200_

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/les-editions-la-volte-tribune-des-haut-parleurs/#.VRFLHfmG_wg

Article sur les éditions La Volte, pour les chroniques, entre autre, de Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger, et de « La zone du dehors, « la Horde du Contrevent » et « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio parus chez Folio SF.

 

 

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/feed-2/#.VRFLyfmG_wg pour la chronique de Feed, de Mira Grant.

 

product_9782070459414_195x320

 

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/trilogie-le-chaos-en-marche/#.VRFMOvmG_wg Pour la chronique de la trilogie « Le chaos en marche », de Patrick Ness, précédemment publié dans la collection « Pôle Fiction » chez Gallimard, et qui est paru chez Folio SF en octobre dernier. A découvrir absolument si ce n’est déjà fait !

 

 

 

 

Et pour quelques titres de plus

 

product_9782070439669_195x320Voisins d’ailleurs

Clifford Simak – 397 pages

Hormis le magistral « Demain les chiens », on connaît trop peu Clifford D. Simak, monstre sacré de l’âge d’or de la SF américaine. Dans ce recueil de nouvelles, on retrouve tout l’humanisme de cet auteur aux multiples facettes, aussi à l’aise dans le récit stellaire que dans la fantasy.

Un petit garçon battu découvre un « bidule » dans les bosquets près de chez lui, qui lui parle avec douceur et lui procure toute la gentillesse et la compassion qu’il ne reçoit pas au quotidien. Un fermier pas tout à fait terrestre protège son village des soucis du monde extérieur, dans l’acceptation tacite mais dévouée de son voisinage. Un géologue découvre une photographie prise pendant la célèbre bataille de Marathon (en 490 av JC donc…). Une fouille archéologique dévoile des peintures préhistoriques pour le moins étranges. Et si les extraterrestres déboulent sur Terre, ce n’est pour rien d’autre que proposer l’éradication de toutes les maladies humaines…

Un excellent recueil pour (re)découvrir cet auteur dont la prose douce et nostalgique est un régal de chaque page.

 

product_9782070457007_195x320La mort peut danser

Jean-Marc Ligny – 379 pages

(paru dans le cadre d’un mois « Rock et SF », où Folio SF n’a sorti que des romans sur cette thématique !)

Irlande, 1181. Forgaill, poétesse et prophétesse, est brûlée vive pour sorcellerie, sous les yeux du peuple qui espère qu’un miracle va se produire pour empêcher l’Eglise de commettre l’impensable.

Irlande, 1981. Bran et Alyz s’installent dans un manoir du XII° siècle et montent leur groupe « La Mort peut danser ». Leur réputation grandit vite, surtout grâce à la voix d’Alyz, qui semble provenir d’un autre monde, ou d’un autre temps…

Alors là, deux solutions. Soit vous n’avez pas cillé en lisant ces dernières lignes, et je vous enjoins à lire ce très bon roman pétri de mythes celtes qui se lit tout seul. Si vous avez eu le sourire en cumulant le titre du livre, le nom des personnages et le coup de la voix qui semble provenir d’un autre monde, il y a des chances que vous soyez tout comme moi fan du groupe Dead Can Dance et de sa chanteuse Lisa Gerrard, et je vous enjoins à vous procurer séance tenante ce magnifique hommage au groupe le plus hors du temps de ces 30 dernières années. Vous vous amuserez en plus de l’intrigue en elle-même à noter les innombrables clins d’œil de l’auteur à DCD (ex : le roman est divisé en quatre parties, portant le nom des quatre premiers albums du groupe, et chaque chapitre porte le nom d’une des chansons des dits-albums…). A lire en (ré)écoutant la discographie complète pour plus d’ambiance.

 

 

product_9782070396382_195x320Bloodsilver

Wayne Barrow – 490 pages

Traduction de Johann Héliot et Xavier Mauméjean

Comme dans toute bonne uchronie, le roman commence par un « Et si ? ». Et si, dès 1691, les vampires d’Europe de l’Est étaient allés voir si l’herbe était plus verte dans la récente Amérique ? Le Convoi, longue colonne de chariots recouverts de plaques de plomb, traverse alors le pays vers l’Ouest, et chacun doit alors prendre une décision : s’associer avec les vampires, laisser faire, ou stopper définitivement le Convoi.

Le roman se présente comme une suite de nouvelles formant un tout cohérent, où l’on retrouve parfois des personnages de l’une à l’autre, et qui va nous raconter cette autre Histoire des Etats-Unis de 1691 à 1917. Plus western que roman de vampires, on y croise Mark Twain, Billy le Kid, les frères Dalton, et un certain nombre de personnages réels ou fantasmés de l’histoire américaine. Autre idée géniale de « Bloodsilver », c’est d’avoir transformé la ruée vers l’or en ruée vers l’argent, seule métal mortel contre les vampires, et que ceux-ci font collecter par leurs alliés, afin d’en avoir le monopole…

Pour les fanas de western et d’histoire américaine, et qui plaira sans doute aux lecteurs de la trilogie « Anno Dracula » de Kim Newman, qui revisitait l’histoire de l’Angleterre en mêlant également personnages réels et fictifs.

 

product_9782070340774_195x320Le prestige

Christopher Priest – 496 pages

Traduit de l’anglais par Michelle Charrier

Peut-être avez-vous vu l’excellente adaptation qu’a tirée Christopher Nolan de ce roman de Christopher Priest ? Excellente, certes, mais très partielle, puisqu’elle n’adaptait qu’une moitié du livre, se concentrant sur la partie « historique », et délaissant la partie contemporaine. A compléter, dans ce cas, par la lecture du Prestige, qui vous garde encore quelques belles surprises en réserve.

Andrew Borden et Kate Angier, en se rencontrant, vont se rendre compte qu’ils sont les arrières-petits enfants de deux des plus grands prestidigitateurs de leur époque, qui se vouaient une guerre sans merci, tant sur scène qu’en dehors. En comparant les journaux intimes de leurs aïeux, ils vont découvrir jusqu’à quelles extrémité cette haine était allée, et en quoi l’intervention du scientifique Nikola Tesla a pu avoir des conséquences jusqu’aujourd’hui.

Un grand roman sur la magie, extrêmement prenant et maîtrisé, par un des grands auteurs de SF d’aujourd’hui.

 

product_9782070437412_195x320Gagner la guerre

Jean-Philippe Jaworski – 992 pages

A mon humble avis de lecteur enthousiaste et glouton, Jean-Philippe Jaworski fait partie du renouveau de l’imaginaire français, qui, à l’instar de Stéphane Beauverger ou Alain Damasio, écrivent peu mais dont chaque livre sont des monuments, où la forme ne sacrifie jamais au fond et où la langue est constamment parfaite (ce qu’on pourra vérifier également avec le premier tome de sa trilogie celte, « Même pas mort », tout juste sorti chez Folio SF).

Gagner la Guerre se passe dans la République de Ciudalia (qu’on peut sans peine rapprocher de la Venise de la Renaissance) et débute par la fin d’une guerre qui dure depuis longtemps contre le souverain de Ressine. Benvenuto Gesufal, membre de la secte des chuchoteurs et assassin personnel du podestat Leonide Ducatore sent pourtant bien qu’avec la curée entre vainqueurs commence la vraie guerre, où chacun se retournera bien vite contre ses anciens alliés pour s’attirer les plus grosses parts du gâteau.

Gagner la guerre, c’est 1000 pages d’action, d’intrigues politiques, de scènes de bataille énormes, de coups bas et de coups de couteau, vu par le plus beau salopard qu’on puisse imaginer en littérature : Benvenuto, qu’on essaie bien de détester les 50 premières pages devant l’amoralité du personnage mais qu’on adore d’autant plus lorsque l’on rend les armes et qu’on se laisse aller à sa gouaille, son sens de la formule qui tue, son intelligence redoutable et sa capacité à se tirer de toutes les pires galères possibles.

Un roman classé fantasy, car c’est bien l’univers qui s’en rapproche le plus, mais on est presque surpris de voir un personnage de magicien apparaître tant le roman se joue des genres et des codes…

 

 

product_9782070428465_195x320Bibliothèque de l’Entre-Mondes

Francis Berthelot – 312 pages

Attention, ce livre n’est pas un roman, mais la source de centaine d’heures de lectures et un piège pour vos étagères et votre portefeuille…

Francis Berthelot propose ici le concept de Transfictions, à savoir des auteurs et des romans dits de littérature « blanche » (traduction : littérature générale, littérature noble, littérature qui ne saurait faire partie d’un vilain sous-genre dénigrant…) qui ont de tout temps cassé les codes et les genres pour en faire leur matériau de base, injectant du merveilleux, de l’horreur ou du mystère dans des romans à trame plus classiques. Kafka verrait-il aujourd’hui sa « Métamorphose » cantonnée aux tables de science-fiction ?

Le livre se découpe en deux parties : un essai fort intéressant mi historique mi réflexion sur la notion de transgression en littérature, (j’espère ne pas dire trop de bêtises car ma lecture a déjà quelques années), puis d’un panorama d’au moins une centaine de titres et d’auteurs présentés, mêlant Virginia Woolf à Stephen King, Samuel Beckett à William Burroughs, Kafka à saint-Exupéry et Arto Paasilina à Robert Silverberg… Francis Berthelot vous donnera une furieuse envie de lire à peu près tous les livres qu’il présente, et votre banquier vous détestera. Voilà, vous êtes prévenus…

 

 

*****

 

Entretien avec Pascal Godbillon, directeur de collection chez Folio SF

 

 

Bonjour Pascal,

 

Merci de vous prêter à l’exercice. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé à diriger la collection Folio SF ?

 

J’ai commencé des études de lettres modernes dans le but de faire, par la suite, ce qu’on appelait alors un DESS d’édition. Aujourd’hui, on dit Master, je crois. Bref… Arrivé en maîtrise (première année de Master), j’ai cherché un job d’étudiant. J’ai envoyé mon CV à la Fnac où l’on m’avait dit qu’ils prenaient parfois des étudiants pour des remplacements pendant les vacances. J’ai été embauché comme libraire au rayon Littérature de la Fnac Forum des Halles, pour la période de Noël, et j’y suis resté finalement près de cinq mois, avant d’être embauché en CDI pour l’ouverture de la Fnac Vélizy. J’ai d’abord tenté de mener en parallèle le travail et les études, mais… avec le trajet (deux heures en voiture, chaque jour), le travail… Il ne me restait plus qu’à valider mon mémoire pour avoir ma maîtrise, mais j’ai laissé tomber car je me plaisais bien dans mon boulot et décrocher une place dans l’édition était très… hypothétique. (Pour la petite histoire, mon sujet de mémoire était « Les femmes dans le cycle de Dune de Frank Herbert »). Je suis donc resté à la Fnac pendant une douzaine d’années (d’abord comme libraire dans plusieurs magasins, puis au siège comme approvisionneur), avant de postuler pour le poste de responsable de la collection Folio SF, ou j’ai été embauché en 2006. Et me voilà en train de vous répondre, neuf ans plus tard !

 

Les littératures de l’imaginaire étaient déjà votre domaine de prédilection en tant que lecteur ? Qu’y trouvez-vous ?

 

Mon sujet de mémoire vous aura peut-être mis la puce à l’oreille ? Oui, je lis de la SF depuis très longtemps. Sans le savoir d’abord, quand j’étais enfant, puis de manière plus consciente et systématique après la lecture de… Dune de Frank Herbert, à 14 ans. Quant à savoir ce que j’y trouve… Sans doute pas la même chose aujourd’hui qu’il y a trente ans ! Mais, globalement, je dirais : évasion, réflexion, intelligence, plaisir. Maintenant, ça ne veut pas dire que je ne trouve pas cela ailleurs qu’en SF (oui, au fait, je n’aime pas vraiment cette appellation « littérature de l’imaginaire ». Mais j’ai bien conscience que « SF » n’est pas parfait non plus… Cela étant, je dis toujours « SF » pour « littérature de l’imaginaire » ou « SF/fantasy/fantastique »), mais je le trouve PLUS en SF qu’ailleurs.

 

En parlant de lecture, justement, est-il facile de se garder du temps de lecture « à soi » ou le plaisir se joint-il forcément au professionnel ? En clair, le directeur de collection prend-il nécessairement le pas sur le lecteur ?

 

Ah !!! Voilà qui est compliqué… Il y a deux choses. Est-ce que j’ai le temps de lire autre chose que de la SF ? Et est-ce que j’ai le temps de lire de la SF pour le seul plaisir ? Dans les deux cas… c’est assez difficile. J’y arrive, parfois, pendant les vacances, ou lors de périodes plus calmes (ça existe ?), mais c’est beaucoup trop rare à mon goût. Mais il faut relativiser : lire pour le travail, c’est aussi, parfois, souvent un plaisir. Diriger une collection comme Folio SF, pour moi, c’est avant tout être lecteur. Un lecteur particulier, certes, mais un lecteur. Donc… Honnêtement, c’est très loin d’être le bagne, quand même !

 

Quel est le travail d’un directeur de collection ?

 

Bon… Non, ça, c’est vraiment compliqué ! J’ai peur des questions suivantes, du coup ! Bon, alors, le travail d’UN directeur de collection, je ne sais pas, mais mon travail sur la collection Folio SF, ça je peux déjà plus vous en parler. Le premier « travail » consiste à sélectionner les titres qui paraîtront dans la collection. Il faut donc les lire. Si je pense qu’un ouvrage aurait sa place en Folio SF, je vais négocier avec l’éditeur grand format. Si la négociation aboutit favorablement, je rédige un contrat. Et une fois le contrat signé, il n’y a plus qu’à programmer le titre pour quelques mois ou années plus tard. Le moment venu, il faudra mettre le livre en fabrication, c’est-à-dire le transmettre au service fabrication pour qu’il transforme le grand format en un livre de poche. Pour cela, je leur donne également un certain nombre d’éléments comme une quatrième de couverture que je rédige ou que j’adapte de celle du grand format, etc. Il faut aussi que je briefe le service artistique sur le livre afin qu’ils commandent la meilleure illustration possible pour la couverture. Je travaille aussi avec : l’attaché de presse pour qu’il ait tous les éléments dont les journalistes auront besoin ; le service marketing pour imaginer le meilleur moyen de vendre la collection dans son ensemble ou un livre en particulier ; le service commercial (les représentants) qui va faire en sorte que les libraires aient connaissances des nouveautés Folio SF (et les commande !). Et j’en oublie sans doute ! Donc, vous le voyez, c’est finalement un métier très varié, qui permet de travailler avec pratiquement tous les services d’une maison d’édition.

 

Comment décidez-vous et acquérez-vous les titres pour Folio SF ? De même comment conciliez-vous nouveautés éditoriales et réédition d’auteurs ou d’œuvres « classiques » ?

 

Eh bien, j’ai déjà un peu répondu : la première étape, c’est la lecture du livre. Après… là, c’est beaucoup plus difficile à expliquer. Comment je « sais » qu’un livre est pour Folio SF ou pas ?… Là, c’est vraiment un processus mental que je ne suis pas en mesure de décrypter ! Je le sens, c’est tout. C’est fortement lié au plaisir de lecture, évidemment, mais pas seulement… Il y a des connections évidentes qui se font avec le catalogue de la collection. Quand je lis La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Janua vera de Jean-Philippe Jaworski, Le Déchronologue (et même avant la trilogie Chromozone) de Stéphane Beauverger, Chris Priest, Ian McDonald ou Graham Joyce et encore plein d’autres, je me dis immédiatement : c’est pour Folio ! Ca n’est pas vraiment rationnel, mais… j’en ai la certitude. Et les très bons résultats de ces titres montrent que j’avais sans doute raison.

Pour ce qui est de l’articulation « nouveautés » et « classiques », là, c’est plus en fonction des occasions qui se présentent, des lectures que je fais, du rapprochement qu’on peut faire entre certains titres…

 

Quel est selon vous votre apport personnel à la collection depuis que vous vous en occuper ?

 

Alors là… Aucune idée… Enfin, évidemment, on peut déduire de mes réponses précédentes que mon apport personnel est lié à mon ressenti sur les textes que je lis, forcément. Je ne vais pas aimer un texte que d’autres vont adorer… Ou l’inverse. Du coup, je ne vais pas me la jouer Gustave Flaubert disant qu’Emma Bovary c’était lui, mais… malgré tout, inévitablement : Folio SF, c’est moi. C’est le reflet de mes goûts, de mes choix, de mes paris… Bon, ça n’est pas aussi simple que ça, parce que, parfois, je vais trouver un texte plutôt bon, mais ne pas vraiment entrer dans l’univers, ou ne pas voir comment le faire entrer dans Folio SF. Et là, c’est idiot, parce que, que dire à l’éditeur ou à l’auteur ? C’est compliqué, il faut l’expliquer… Mais après, si j’apporte d’autres choses à la collection, je ne suis pas sûr d’être la bonne personne pour le dire !

 

Est-ce plus facile économiquement de diriger une collection de formats poches ? Connaissant les ventes sur les grands formats, avez-vous une meilleure idée du potentiel de vente des livres  ou l’édition reste-t-elle un pari contant ?

 

Je ne suis pas sûr que ce soit plus ou moins facile… Ce n’est pas tout à fait le même travail et c’est vrai que le fait de savoir comment s’est vendu un ouvrage en grand format donne déjà une indication, mais… les incertitudes restent. Un grand format peut ne pas s’être bien vendu mais mieux marcher en poche et vice versa. Pour des raisons diverses et variées… Donc, oui, c’est un pari à chaque fois. Chaque livre est particulier. Chaque livre a son propre public, c’est notre travail de trouver ce public. C’est pourquoi, parfois, je relativise quand on me dit d’un livre qu’il n’a pas bien marché ou que c’est un succès : un livre peut ne s’être vendu qu’à 3 ou 4.000 exemplaires en poche, mais s’il ne s’était vendu qu’à 1.000 exemplaires en grand format, eh bien, c’est que nous avons réussi à élargir son public, donc, c’est un succès ; mais si un livre qui s’était vendu à 15.000 exemplaires en grand format ne se vend qu’à 8.000 exemplaires en poche… Là, même si 8.000 exemplaires, c’est bien, ça ne suffit pas. Donc, oui : chaque publication est un pari.

 

Je suppose qu’il vous arrive d’éditer des livres qui sont de grands coups de cœur mais dont le potentiel commercial vous semble faible ? Comment concilie-t-on ses engagements littéraires avec les règles de l’économie ?

 

On rejoint ce que je disais un peu plus haut : il faut adapter ses attentes titre à titre. Si j’ai un gros coup de cœur sur un titre dont je pense qu’il va se vendre très peu, déjà, je vais essayer de négocier les droits en conséquence. Ça n’aurait pas de sens de payer les droits très cher. Et, ensuite, c’est la force de la collection Folio SF : arriver à vendre des ouvrages un peu différents, inattendus, exigeants parfois. Et, généralement, le public ne s’y trompe pas. Donc, les règles de l’économie, on essaye d’en jouer, de les plier à nos besoins. Parfois, ça marche, parfois non. L’important c’est de faire en sorte que ça marche plus souvent que l’inverse ! Mais, en définitive, il est parfois plus facile de rentabiliser un titre à faible potentiel (qu’on aura payé peu cher, mais que les lecteurs vont découvrir, parce qu’ils ne l’auront pas repéré en grand format) qu’un titre supposé à fort potentiel, payé très cher mais que les gens n’achèteront pas en poche parce que le plein des ventes aura été fait en grand format… Encore une fois, on le voit, tout est affaire de proportions. Et de pari !

 

Il me semble que les mondes imaginaires sont un domaine de plus en plus lu ces dernières années, comme si le fantastique sous toutes ces formes sortait des préjugés qui lui collaient à la peau. Le constatez-vous aussi et si oui,  comment l’interprétez-vous ?

 

Je ne suis pas convaincu que ce soit le cas… Ou, plus exactement, ça l’est peut-être, mais « l’imaginaire », maintenant, est partout. Il se vend partout. Mais, du coup, les collections spécialisées, comme Folio SF, en profite finalement moins. Les gens lisent de « l’imaginaire », certes. Mais ils lisent Bernard Werber, Michel Houellebecq, plein d’autres choses qui sont plutôt vendues comme de la littérature dite « générale ». Donc… Je ne suis pas sûr… Et, d’ailleurs, encore moins convaincu que ce soit dû au fait que le genre ne souffre plus de préjugés. Je suis sûr que si on disait aux lecteurs de Bernard Werber qu’ils lisent de la SF, beaucoup tomberaient des nues…

 

On dit souvent que la nouvelle se vend mal, or cela semble être moins le cas en SF, où la nouvelle a été historiquement un format privilégié du genre. Les anthologies de nouvelles par thèmes et souvent signés par les plus grands noms du genre sont légions dans les pays anglo-saxons. Pourquoi le genre de l’anthologie reste-t-il si rare dans l’Héxagone ?

 

Je n’ai pas de réponse définitive, mais je crois que « se vendre moins mal » n’est pas tout à fait synonyme de « se vendre bien ». Et donc, les ventes ne suffisent pas pour pérenniser ce type de projets en francophonie. Le bassin anglophone est beaucoup plus large, mais une anthologie en français, ce sera plus difficile à rentabiliser. Des petites structures éditoriales y arrivent, visiblement, mais elles ont des points morts suffisamment bas pour y arriver (ça veut dire qu’elles rentabilisent le livre plus vite qu’une grosse structure : je vais dire des chiffres absurdes, mais là où une petite maison d’édition pourra rentabiliser un ouvrage au-delà de 500 ventes, une maison plus grande, voire beaucoup plus grande, devra en vendre 3 à 4 fois plus avant de faire le moindre bénéfice).

 

Comptez-vous réitérer des mois thématiques comme lors du mois « Rock et SF » ? D’un point de vue personnel, j’ai beaucoup aimé, certes car le thème me plaisait, mais aussi parce qu’il est agréable de se faire une session thématique de plusieurs livres et auteurs différents, comme autant de points de vue différents sur un sujet.

 

Rien n’est prévu en ce sens, mais si l’occasion se représente d’avoir plusieurs titres autour d’une thématique commune, pourquoi pas ? Mais je crois que c’est aussi la rareté de ce type d’événements qui en fait le prix.

 

Que devons-nous attendre en 2015 chez Folio SF ?

 

Déjà, nous venons de changer la maquette de la collection. À 15 ans, Folio SF fait sa mue ! Ensuite, il y a plein de titres que j’aime beaucoup, ça va être long de tous les citer, mais on reste sur un équilibre auteurs « piliers » du catalogue et nouveaux venus. Les piliers ce sont notamment Robert Holdstock (Avilion), Christopher Priest (Les insulaires et rééditions de La machine à explorer l’Espace et Les extrêmes), Jean-Philippe Jaworski (le magnifique Même pas mort), Robert Charles Wilson (Vortex, la conclusion de la trilogie Spin), Serge Brussolo avec un inédit, Ian McDonald (La maison des derviches) et plein d’autres. Quant aux « entrants », on a l’immense Graham Joyce (Lignes de vie et Les limites de l’enchantement), Roland C. Wagner, enfin ! (Rêves de Gloire et Le train de la réalité), Laurent Whale (Les étoiles s’en balancent), Jack Womack (Journal de nuit) et d’autres encore.

 

Et enfin, question classique mais cruelle : quel serait votre top 5 (auteurs ou titres au choix) dans votre collection ? Les 5 livres/auteurs que vous conseilleriez avant tout le reste ? (J’étais sur un seul livre, mais ça me paraissait pour le coup vraiment trop cruel…)

 

Cruelle ? Ce n’est pas une question cruelle, c’est… inhumain ! 5… C’est impossible… Si je le fais, aussitôt après je vais me dire que j’ai oublié ceci, que j’aurais dû dire cela… Bon… Je ne sais pas… Non, vraiment, désolé, rien qu’en réfléchissant deux secondes je suis déjà à plus d’une dizaine !

 

 

Pascal, merci pour votre temps et votre disponibilité.

 

Gary tout seul

gary tout seul

nouvautes0Gary tout seul – Sophie Simon – JC Lattès –

350 pages – 18 € – En librairie depuis le 9 avril 2014

« Je traversais l’une de ses journées.

Je n’en étais qu’à la toute première étape, celle où vous avez envie de vous jeter dans l’Hudson.

Je me trouvais lâche et j’étais las de me trouver lâche.

Las de mon impuissance, de ma faiblesse face à un type comme Brad et déprimé en songeant à mon avenir de sous-fifre […]

Quand j’ai rallumé mon portable, dans la voiture, j’avais trois longs messages de Vern.

Dans le premier, il m’engueulait. Dans le deuxième, qui me fit beaucoup rire, il s’excusait de m’avoir engueulé, et dans le dernier, il me donnait rendez-vous dans un café, d’ici une demi-heure.

Je lui étais presque reconnaissant de m’avoir distrait un instant.

J’ai regardé ma montre.

J’ai mis le moteur en marche…

J’allais déjà mieux. J’avais même le sourire aux lèvres.

Mais il me vient toujours cette gaieté étrange quand je me sens au fond du trou. Une sorte d’ivresse des profondeurs. De celle qui donne toutes les audaces, même les plus traîtresses. »

Voici un roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir.

C’est le second roman de Sophie Simon, après American Clichés en 2011 (chez JC Lattès aussi), que j’ai très envie de lire, maintenant.

sophie simon

Elle nous raconte l’histoire de Gary, jeune homme passablement paumé. Il est pourtant doté d’une femme qu’il aime et qui l’aime mais avec laquelle il ne partage aucune complicité et d’un boulot, comptable dans une boîte de traders, qu’il déteste car il n’y est pas valorisé. Un homme pas vraiment malheureux mais pas vraiment heureux non plus, qui cache sous des dehors de bien vêtu, une blessure qui remonte à loin, et qui lui fait traîner comme des chaînes, un manque complet de confiance en lui et un besoin de reconnaissance démesuré.

Il est incapable d’aimer, incapable de se réjouir de quoi que ce soit, incapable de donner autre chose que du faux et du superficiel, pas bien le Gary et tout seul, oui.

Le décor, c’est New York où il vit. Cleveland d’où il vient et la Colombie britannique (tout à fait à l’ouest du Canada, dans les Rocheuses)où il tentera de se (re)trouver.

Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser le bonheur de tourner les pages et de découvrir petit à petit les affres de Gary avec la vie.

Un regard réaliste mais optimiste, une jolie plume, des personnages bien campés, une histoire qui tient la route et un univers très personnel.

J’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien et redonné le goût et l’envie de tourner les pages, momentanément envolés.

Je vous la recommande aussi et retenez ce nom, Sophie Simon.

Merci Alexandra pour le conseil, tu avais raison, c’était super, je me suis régalée.

Belles lectures à tous !

Valérie