Les enfants de chœur de l’Amérique

Les enfants de chœur de l’Amérique

Héloïse Guay de Bellissen

Ed. Anne Carrière – 240 pages

 

enfants_de_choeur« Parfois, certains de mes mômes ne suivent pas les règles du jeu. Ils pillent, ils tuent, ils cognent fort. Je ne suis pas complètement innocente dans cette affaire, la rage ça se transmet. Comme toute bonne mère qui se respecte, j’ai des failles. Je suis la terre qui a vomi ses propres ancêtres.  J’ai regardé mon peuple se faire massacrer sans broncher. J’ai laissé les Peaux-Rouges crever parce que je voulais du sang neuf. Les indiens me fatiguaient, ils parlaient aux arbres, se donnaient des noms passablement  sanguinaires et ridicules, ils traînaient partout cette foutue poésie. »

 

 

Ce roman a plusieurs voix suit plusieurs de ces « mômes » que l’Amérique, elle-même narratrice dans le livre évoque en ces lignes, ceux qui cognent fort par rage, ou par un trop plein d’amour effrayant et incontrôlable. Il y a Mark David Chapman, qui enfant, voulait être un garagiste « crade et édenté », mais restera à jamais dans les annales pour avoir assassiné John Lennon. Il y a John Hinckley, amoureux obsessionnel de Jodie Foster dont il va voir Taxi Driver en boucle au cinéma, qui videra un chargeur sur Ronald Reagan en son honneur. Et puis, il y a Holden Caufield, le héros en pleine crise d’adolescence de l’Attrape-cœurs, de J.D. Salinger, qui a un poil les boules de devoir revivre sempiternellement sa même histoire dès qu’un lecteur à travers le monde décide de (re)lire ce livre. Ce livre, qui, justement, a été une pierre blanche dans la vie de Mark et de John.

Ces trois amputés se racontent, ainsi que leur mère, l’Amérique, une femme à la fois froide et aimante, cynique et triste.

 

J’écris ces lignes en juin 2015, juste après la lecture du nouveau roman d’Héloïse Guay de Bellissen. J’ai déjà lu deux-trois livres de cette future rentrée littéraire, et il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions ou des palmarès. Néanmoins, je peux déjà certifier ce qui suit : voilà une des bonnes grosses claques dans la gueule que l’on peut escompter du cru 2015 de la sacro-sainte course éditoriale post-15 août.

 

Déjà, ce titre. Pas forcément convaincu en commençant le livre, comme si, au vu du sujet, il résumait le roman à une mauvaise blague. Sauf que non, et loin de là. J’y suis revenu tout au long des 240 pages, en variant à l’infini les sous-titres potentiels et les variantes qui auraient pu donner leur nom au livre.

« Le cœur des enfants de l’Amérique », Le chœur des enfants de l’Amérique », « Les enfants du cœur de l’Amérique », « Les Attrape-Coeurs des enfants de l’Amérique »… Tous marchent, et tous se complètent.

 

En fait, Héloïse Guay de Bellissen réussit l’exploit de faire un livre intime et poignant mais dont le cadre se barre sans cesse sur les côtés avec une démesure et une ambition folles, comme pris de sa propre vie, à l’image du personnage de l’Attrape-Coeur.

Spleen Speed Caravane Fancy Keziah Jones

A l’instar de son premier texte, « Le roman de Boddah » qui nous parlait de la démesure du couple Kurt Cobain-Courtney Love avec douceur et lucidité, mais  sans jamais prendre parti (merci à l’auteur qui a été l’une des rares à parler de Courtney sans en faire une salope ou un ange…), « Les enfants de chœur de l’Amérique » donne la parole à deux « monstres », sans jamais en faire ni des victimes, ni des ordures.

 

Le roman, au fur et à mesure, cumule les embardées, et dessine en creux un portrait extrêmement juste des Etats-Unis. Le chef indien Tecumseh et Emmett Till, entre autres, hantent les pages comme les injustices raciales hantent le pays, de même que Charles Manson et Samuel Colt. La question de la violence, qui semble inhérente au pays, est un des grands sujets du livre, rythmée par les chapitres du personnage Amérique, (à mon sens la meilleure partie du livre).

 

Egalement omniprésent, mais sans jamais théoriser, le rapport plus que ténu entre Fiction et Réalité. Il y a le monde onirique dans lequel Chapman et Hinckley s’emprisonnent depuis leur plus jeune âge ; le personnage d’Holden, bien entendu, qui aimerait vivre alors qu’il n’est que Fiction pure ; la façon des deux meurtriers de se retrouver dans le personnage de Caufield et de voir leur vie changer lorsqu’ils découvrent le livre de Salinger tout en l’incorporant à leur monde fantasmatique ; l’obsession de Hinckley pour Taxi Driver et la distinction extrêmement ténue qu’il fait entre Jodie Foster et le personnage d’iris qu’elle incarne à l’écran. « Les enfants de chœur » est un grand livre sur les fantasmes, quels qu’ils soient et où qu’ils mènent, et la démonstration est aussi flippante que réussie.

 

Certaines digressions narratives et stylistiques sont bluffantes au possible. Après avoir cassé la gueule d’un de ses camarades de classe, Hinckley est ramené chez lui par sa mère. Il la voit s’isoler en elle-même, comme si elle cherchait refuge dans un souvenir. Il nous précise qu’il sait de quoi il s’agit, et de nous expliquer le jour où il a sauvé un canard, « Daffy », qui avait une aile brisée, faisant la joie et la fierté de ses parents. Beau souvenir d’une mère qui tente de gommer l’acte de violence de son fils en repensant à un de ses faits de bonté. Sauf que pas du tout, car le paragraphe suivant nous fait partir dans la dite rêverie maternelle. Elle repense à comment sa propre mère l’a blousée en lui faisant croire que son amour de jeunesse était mort à la guerre pour qu’elle épouse le jeune Hinckley, meilleur parti selon elle. Là où le fils est persuadé d’être le centre d’attention de sa mère, celle-ci fantasme sur une vie parallèle où son fils n’existerait même pas, échappatoire temporaire à la réalité plutôt que d’affronter celle-ci. (Je vous laisse la surprise du dernier paragraphe, celui de la version de Daffy le canard, qui m’a fait régurgiter une partie de mon café dans une terrasse blindée de monde à cause d’éclats de rire bien gras, me faisant passer pour un con en public…)

 

L’écriture est sèche, nerveuse, et capable de trouvailles prodigieuses. Héloïse GdB a un sens de la formule parfois confondant. Elle rend palpable à quel point l’écriture « parlée » est un travail précis, une affaire de rythmique et de souffle.

 

Bref, un roman court (240 pages, moyen format) mais extrêmement vaste, qui frappe fort, qui questionne et qui, surtout, confirme qu’il va falloir suivre son auteur de plus en plus près dans le futur…

 

 

Yvain