Rencontre au Divan avec Pierre Lemaitre

lemaitre 1rencontre0

 

Ce dimanche 28 septembre avait lieu au Divan une rencontre avec Pierre Lemaitre pour la sortie récente de son livre Au revoir là-haut paru le 21 août chez Albin Michel. L’occasion de parler avec lui de ce livre et du chemin parcouru jusqu’à ce roman et après.

C’était une très belle rencontre et Pierre Lemaitre est un auteur comme j’aime les recevoir, passionné, passionnant, heureux d’être là et de partager avec ses lecteurs. Mille mercis à lui pour sa chaleureuse présence en cette grise matinée d’automne, une matinée toute indiquée pour parler de tranchée en novembre 1918.

L’auteur Pierre Lemaitre est né à Paris dans une famille qui avait une grande estime et admiration pour la littérature. Sa mère a acheté, à partir du premier en 1953, tous les romans qui sortaient dans la toute nouvelle collection du livre de Poche. Cela a fait de lui un lecteur vorace. Il a été formateur pour adultes et notamment pour les bibliothécaires auxquels il enseignait la littérature. C’est d’ailleurs l’une d’elles qu’il a épousé! C’est elle qui l’a incité à présenter à nouveau Travail soigné à un éditeur, après avoir essuyé de nombreux refus. Puis ont suivi quatre romans.

  •  Travail soigné (Le Masque) en 2006
  •  Robe de mariée (Calmann-Lévy) en 2009
  •  Cadres noirs (Calmann-Lévy) en 2010
  • Alex (Albin Michel) en 2011
  • Sacrifices (Albin Michel) en 2012

Ce nouveau roman quitte le registre du polar : il raconte l’après-guerre, de 1918 à 1920, mais le livre s’ouvre dans une tranchée, le 2 novembre 1918, dix jours à peine avant la fin de la guerre. Les trois protagonistes principaux de ce roman s’y trouvent et vont tenter de survivre à la dernière attaque, celle de la côte 113. Tout d’abord, deux soldats : Albert Maillard, jeune homme hyperémotif, caissier dans une banque, issu d’une famille modeste et fils d’une mère castratrice et abusive (comme toutes les mères a ajouté Pierre Lemaitre…), et Édouard Péricourt surdoué en dessin, très intelligent et surtout très provocateur, issu lui d’une famille richissime. Enfin leur chef, le lieutenant Henri d’Aulnay Pradelle qui est un salaud fini, une crapule de la pire espèce, égoïste, cynique, prêt à tout pour arriver à ses fins et qui n’aime personne. Ils survivront tous les trois et les deux soldats tenteront de trouver le moyen de recommencer à vivre, tandis que l’officier s’enrichira, prévaricateur sans scrupule, par la revente de matériel militaire puis en décrochant des marchés pour l’inhumation des soldats tués pendant la guerre.

«  Tous les gars, en file indienne, tendus comme des arcs, peinaient à avaler leur salive. Albert était en troisième position, derrière Berry et le jeune Péricourt qui se retourna, comme pour vérifier que tout le monde était bien là. Leurs regards se croisèrent, Péricourt lui sourit, un sourire d’enfant qui s’apprête à faire une bonne blague. Albert tenta de sourire à son tour mais il n’y parvint pas. Péricourt revint à sa position. On attendait l’ordre d’attaquer, la fébrilité était presque palpable. Les soldats français, scandalisés par la conduite des Boches, étaient maintenant concentrés sur leur fureur. Au-dessus d’eux, les obus striaient le ciel dans les deux sens et secouaient la terre jusque dans les boyaux. »

lemaitre 2Voici en substance notre entretien.

Pourquoi avoir choisi le polar pour commencer à écrire ? Est-ce différent l’écriture d’un polar et celle d’un roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai choisi le genre du polar car ayant beaucoup lu étant jeune, je me sentais un peu écrasé par toutes ses lectures et pas aussi intelligent qu’un François Mauriac… Et puis, je pensais – à tort – qu’écrire un polar était plus simple. En fait il y a de nombreux codes à respecter pour que le lecteur s’y retrouve et c’est en fait assez contraignant. En écrivant Au revoir là-haut, je me suis senti beaucoup plus libre.

J’ai retrouvé dans ce livre la proximité avec vos personnages que j’avais remarquée dans Cadres noirs, et en même temps un recul, une distance qui vous permet une analyse très fine de vos personnages.

Pierre Lemaitre: En fait, j’établis une distance avec eux pour créer une proximité avec le lecteur, pour les lui présenter. J’aime penser à lui lorsque j’écris car cela me permet d’établir une connivence, de ne pas m’éloigner.

Vous écrivez page 176 :  » L’époque était déjà lointaine où les députés déclaraient, la main sur le cœur, que le pays avait  » une dette d’honneur et de reconnaissance vis-à-vis des survivants »,et page 306 « le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à la répulsion vis-à-vis des survivants ».  Les vrais héros, c’étaient les morts ?

Pierre Lemaitre: Oui, quelque part seuls ceux qui étaient morts étaient des héros. Les survivants, ils étaient moches, abimés physiquement ou à moitié fous : on ne voulait pas les voir et puis on ne savait pas quoi en faire, on n’avait ni travail ni logement à leur offrir. Alors on les mettait comme cette gueule cassée qui vendait des billets de la loterie dans sa petite guérite, lorsque j’étais enfant, et qui me faisait horriblement peur. On n’avait aucun avenir à leur offrir.

La démobilisation semble s’être déroulée dans un chaos, une pagaille indescriptible.

Pierre Lemaitre: Oui, il n’y avait que très peu de trains, d’autocars, pour les ramener chez eux. Tous les efforts et l’argent avait été engloutis par la guerre et il ne restait rien aux survivants. On n’avait à leur offrir que 52 francs ou une pauvre vareuse qu’ils avaient portés pendant la guerre, qui avait été reteinte mais dont la teinture dégoulinait à la première pluie.

Justement avec ses vareuses, l’État français n’a-t-il pas donné l’exemple aux prévaricateurs, aux industriels pour faire feu de tout ce qui pouvait être vendu comme matériel militaire ?

Pierre Lemaitre: Si, je n’y avait pas pensé mais c’est vrai.

Le pire de ce cauchemar d’après guerre est ce que la presse a révélé en 1922 et que l’on a appelé « le scandale des exhumations militaires », non ?

Pierre Lemaitre: Il faut imaginer des millions de morts de cadavres, que l’on a tant bien que mal enterrés pendant que les obus continuaient de pleuvoir, parfois décomposés, des milliers de soldats qui ont été portés disparus car on n’a jamais retrouvé leur corps et l’État qui n’avait pas les moyens de les enterrer. Alors elle a fait appel aux industriels qui ont plus ou moins honnêtement rempli la mission de rapatrier tous ces corps, de les répertorier puis de les enterrer. Il y a forcément une marge d’erreur, et pas obligatoirement le corps du bon soldat dans sa tombe.

Ce livre a dû vous demander un gros travail de documentation ?

Pierre Lemaitre: Oui mais je ne suis pas historien. J’ai lu entre autres le très beau livre de Bruno Cabannes  » La victoire endeuillée ». Mais certains historiens trouveront certainement des erreurs dans mon livre: ce qui m’importe ce n’est pas la vérité, mais la justesse.

Enfin, quels sont vos projets d’écriture ? Souhaitez-vous revenir au polar ou continuer dans la veine de ce roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai le projet d’écrire un certain nombre de livres -peut-être 5,6, je ne sais pas encore- qui se dérouleront entre 1920 et 2015. Ce n’est pas une saga, avec des personnages que l’on suit mais différentes pièces d’un puzzle dont un des bords quelque part touche une autre pièce, est connecté à un autre livre. Quant au polar, je n’en ai plus envie pour le moment, mais si je trouve une bonne histoire, je l’écrirai peut-être…

Voilà, j’espère n’avoir pas déformé ses propos que j’ai retranscrit de mémoire.

Je vous conseille vivement de lire ce livre, un de mes préférés de cette rentrée : un texte remarquable de pudeur pour raconter l’amitié bancale de ces deux hommes, Édouard et Albert, que la mort a frôlés et rapprochés, l’errance psychologique qui peu à peu les a gagnés devant le peu d’aide et d’intérêt que la France leur a apporté et témoigné. J’ai retrouvé dans ce roman la maîtrise de la narration qui a fait le succès de ses polars. Un roman étonnant, décapant, à l’ouverture grandiose, et profondément touchant.

 

Amicale pensée à Danielle Boespflug qui a permis cette rencontre et à toute l’équipe d’Albin Michel.

Enfin merci à Solène Perronno, Frédérique Schweitzer et Jean-Marc Volant pour leur amicale présence à cette rencontre.

Bonne lecture à tous !

Valérie