Hobboes

Philippe Cavalier

381 pages – Ed. Anne Carrière

 

 

couv1_274« Tous avancèrent ainsi dans la nuit jusqu’au bord des falaises. Là, au sommet des parois de granit dominant l’océan, le vent soufflait sans retenue. Aucun arbre, aucun mur ne l’arrêtait. L’endroit était un plateau rocheux terminé par un à-pic de cent yards au-dessus de la mer furieuse. C’était l’heure de la marée haute. Les vagues du Pacifique Nord battaient la côte comme des béliers monstrueux lancés à pleine volée contre une immense forteresse. Tina Calhoun donna la main à sa mère et à son frère. Elle leur sourit de tout le métal de son appareil orthodontique et puis, ensemble, ils parcoururent les quelques pas les séparant du vide. Leurs silhouettes basculèrent dans la nuit. On ne les entendit pas crier, on n’entendit pas leurs corps plonger dans les eaux froides, le vent couvrait tous les bruits. Steven Donahue, le brocanteur, suivit la famille Calhoun. L’un après l’autre, tous les habitants du village se jetèrent dans le gouffre à leur tour (…) »

 

 

Une crise épique a ravagé les Etats-Unis et le pays n’est plus ce qu’il était. Le vernis de normalité est de plus en plus fin, et le nombre de vagabonds jetés sur les routes est de plus en plus grand. Des quartiers de Los Angeles se transforment en favelas, Central Park devient un bidonville. De partout résonnent les promesses de nouveau monde, de destruction, de prophéties ; la révolution et la mystique s’embrouillent et s’emmêlent. Des armées d’un nouveau genre se rassemblent dans les rangs des plus pauvres, et chacun attend que ça commence.

Raphaël Banes, lui, est bien loin de tout cela. Professeur à l’université, il fait partie des privilégiés qui constatent les changements mais dont la routine n’est pas affectée. Pourtant, en l’espace de quelques jours, il va perdre son emploi, se voir offrir un nouveau poste payé rubis sur l’ongle dans une société pour le moins opaque et se retrouver sur les routes pour une première mission toute aussi obscure : retrouver un de ses anciens élèves mystérieusement disparu. La descente aux enfers commence sans même qu’il le réalise.

Pendant ce temps, des scènes de plus en plus surprenantes se déroulent un peu partout : les agressions entre hobboes sont de plus en plus fréquentes ; un village entier se suicide à l’exception de quatre rescapés qui se découvrent de bien étranges pouvoirs destructeurs et décident de les utiliser à mauvais escient, pendant qu’un flic de la police montée canadienne mis à pied s’embarque aveuglément dans une belle tartine de m…

 

Attention, coup de cœur de compét’ !

 

Pour chroniquer ce roman, il faudrait commencer par le prologue, celui-là même qui, en sept pages, revisite le mythe du joueur de flûte de Hamelin pour vous glacer l’encéphale et vous forcer, tels les 500 habitants de ce village canadien qui se jettent du haut d’une falaise, à plonger tête la première dans ce roman hors normes. On a beaucoup glosé sur l’importance de la première phrase, mais que dire du prologue, de plus en plus travaillé chez les auteurs de polars par exemple, qui a la lourde responsabilité de devoir vous couper les pattes et  vous faire hurler « Banco ! » avant même la dixième page ? Le prologue d’Hobboes devrait avoir valeur de maître-étalon pour tout cours d’écriture qui se respecte. En sept pages, vous savez que vous tenez un livre exceptionnel qui va vous causer du retard de sommeil, un délai conséquent de votre vie sociale, et probablement un ulcère vu la dose de stress que vous a déjà inoculé le roman avant même que vous n’ayez rencontré le personnage principal…

Si un mot résume bien le livre, ce serait foisonnant. Outre quelques 500 personnes qui s’offrent un mortel bain de minuit, on y croise un homme qui ne dort pas pendant douze ans, des cadavres qui disparaissent, un homme qui contrôle des chiens par la pensée, de très potentiels cavaliers de l’apocalypse, un livre sans titre ni auteur qu’on se passe sous le manteau et qui change la vie de ceux qui le lisent, des gens qui tentent de sauver le savoir universel de la plus antique manière et une foultitude de personnages dont on n’arrive pas à savoir s’il faut les classer dans des catégories type gentils et méchants.

Et tout ça seulement dans les cent premières pages…

Ce roman, vous l’aurez déjà compris, se joue des genres et des codes avec bonheur. Fantastique, critique sociale, roadtrip, roman d’aventures old school, tout y est et plus encore !  Mais loin d’un roman gadget ou foutraque, c’est la maîtrise et la cohérence de l’univers qui sidère et émerveille à la fois. Si certains passages et ambiances font lointainement écho au Fléau de Stephen King, et si certains chapitres se lisent quasiment sans respirer (le chapitre 11 est juste incroyable de tension continue…), c’est avant tout à une prodigieuse déconstruction des Etats-Unis et de nos sociétés modernes à laquelle nous invite Philippe Cavalier. L’époque du livre est imprécise mais pourrait être la nôtre. J’aimerais m’épancher plus avant sur cet aspect du roman qui est bluffant d’intelligence, mais malheureusement, il me forcerait à vous dévoiler beaucoup trop de l’intrigue et ça serait péché. Je me retiens donc.

 

La structure du livre est piégeuse. Un chapitre sur deux est consacré au long voyage de Banes sur les traces de son ancien étudiant, et le suivant concerne les divers autres protagonistes. Structure piégeuse, car régulièrement utilisée. Quand un auteur fait le pari de partir sur plusieurs lignes narratives distinctes et alternées, il y a toujours le risque qu’une des parties soit moins intéressante, et nous fasse lever les yeux au ciel dès qu’il faut y retourner. Là, comme dans les bons romans, on hurle à la fin d’un chapitre d’être laissé en plan sur le devenir d’un personnage, avant de tourner la page et de hurler de contentement à l’idée de reprendre là où on avait laissé l’autre partie vingt pages plus tôt. D’où une lecture avec moult onomatopées, grognements et autres cris de frustration qui vous fait passer pour un dingue illuminé par votre moitié…

 

Voilà. Question à la lecture de cet ouvrage : Mais comment, enfin, ai-je pu passer à côté d’un tel auteur si longtemps ? J’en aurais honte si je n’étais pas aussi content de me dire qu’il me reste sept romans à dévorer, dont la tétralogie Le siècle des chimères,  dont on m’a dit qu’il était un des chef-d ’œuvres les moins connus de notre temps.

 

Ca tombe bien, j’ai le premier tome devant moi.

A bientôt donc, je ne serai pas disponible du week-end…

Bonnes lectures à toutes et tous,

Yvain

Les enfants de chœur de l’Amérique

Les enfants de chœur de l’Amérique

Héloïse Guay de Bellissen

Ed. Anne Carrière – 240 pages

 

enfants_de_choeur« Parfois, certains de mes mômes ne suivent pas les règles du jeu. Ils pillent, ils tuent, ils cognent fort. Je ne suis pas complètement innocente dans cette affaire, la rage ça se transmet. Comme toute bonne mère qui se respecte, j’ai des failles. Je suis la terre qui a vomi ses propres ancêtres.  J’ai regardé mon peuple se faire massacrer sans broncher. J’ai laissé les Peaux-Rouges crever parce que je voulais du sang neuf. Les indiens me fatiguaient, ils parlaient aux arbres, se donnaient des noms passablement  sanguinaires et ridicules, ils traînaient partout cette foutue poésie. »

 

 

Ce roman a plusieurs voix suit plusieurs de ces « mômes » que l’Amérique, elle-même narratrice dans le livre évoque en ces lignes, ceux qui cognent fort par rage, ou par un trop plein d’amour effrayant et incontrôlable. Il y a Mark David Chapman, qui enfant, voulait être un garagiste « crade et édenté », mais restera à jamais dans les annales pour avoir assassiné John Lennon. Il y a John Hinckley, amoureux obsessionnel de Jodie Foster dont il va voir Taxi Driver en boucle au cinéma, qui videra un chargeur sur Ronald Reagan en son honneur. Et puis, il y a Holden Caufield, le héros en pleine crise d’adolescence de l’Attrape-cœurs, de J.D. Salinger, qui a un poil les boules de devoir revivre sempiternellement sa même histoire dès qu’un lecteur à travers le monde décide de (re)lire ce livre. Ce livre, qui, justement, a été une pierre blanche dans la vie de Mark et de John.

Ces trois amputés se racontent, ainsi que leur mère, l’Amérique, une femme à la fois froide et aimante, cynique et triste.

 

J’écris ces lignes en juin 2015, juste après la lecture du nouveau roman d’Héloïse Guay de Bellissen. J’ai déjà lu deux-trois livres de cette future rentrée littéraire, et il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions ou des palmarès. Néanmoins, je peux déjà certifier ce qui suit : voilà une des bonnes grosses claques dans la gueule que l’on peut escompter du cru 2015 de la sacro-sainte course éditoriale post-15 août.

 

Déjà, ce titre. Pas forcément convaincu en commençant le livre, comme si, au vu du sujet, il résumait le roman à une mauvaise blague. Sauf que non, et loin de là. J’y suis revenu tout au long des 240 pages, en variant à l’infini les sous-titres potentiels et les variantes qui auraient pu donner leur nom au livre.

« Le cœur des enfants de l’Amérique », Le chœur des enfants de l’Amérique », « Les enfants du cœur de l’Amérique », « Les Attrape-Coeurs des enfants de l’Amérique »… Tous marchent, et tous se complètent.

 

En fait, Héloïse Guay de Bellissen réussit l’exploit de faire un livre intime et poignant mais dont le cadre se barre sans cesse sur les côtés avec une démesure et une ambition folles, comme pris de sa propre vie, à l’image du personnage de l’Attrape-Coeur.

Spleen Speed Caravane Fancy Keziah Jones

A l’instar de son premier texte, « Le roman de Boddah » qui nous parlait de la démesure du couple Kurt Cobain-Courtney Love avec douceur et lucidité, mais  sans jamais prendre parti (merci à l’auteur qui a été l’une des rares à parler de Courtney sans en faire une salope ou un ange…), « Les enfants de chœur de l’Amérique » donne la parole à deux « monstres », sans jamais en faire ni des victimes, ni des ordures.

 

Le roman, au fur et à mesure, cumule les embardées, et dessine en creux un portrait extrêmement juste des Etats-Unis. Le chef indien Tecumseh et Emmett Till, entre autres, hantent les pages comme les injustices raciales hantent le pays, de même que Charles Manson et Samuel Colt. La question de la violence, qui semble inhérente au pays, est un des grands sujets du livre, rythmée par les chapitres du personnage Amérique, (à mon sens la meilleure partie du livre).

 

Egalement omniprésent, mais sans jamais théoriser, le rapport plus que ténu entre Fiction et Réalité. Il y a le monde onirique dans lequel Chapman et Hinckley s’emprisonnent depuis leur plus jeune âge ; le personnage d’Holden, bien entendu, qui aimerait vivre alors qu’il n’est que Fiction pure ; la façon des deux meurtriers de se retrouver dans le personnage de Caufield et de voir leur vie changer lorsqu’ils découvrent le livre de Salinger tout en l’incorporant à leur monde fantasmatique ; l’obsession de Hinckley pour Taxi Driver et la distinction extrêmement ténue qu’il fait entre Jodie Foster et le personnage d’iris qu’elle incarne à l’écran. « Les enfants de chœur » est un grand livre sur les fantasmes, quels qu’ils soient et où qu’ils mènent, et la démonstration est aussi flippante que réussie.

 

Certaines digressions narratives et stylistiques sont bluffantes au possible. Après avoir cassé la gueule d’un de ses camarades de classe, Hinckley est ramené chez lui par sa mère. Il la voit s’isoler en elle-même, comme si elle cherchait refuge dans un souvenir. Il nous précise qu’il sait de quoi il s’agit, et de nous expliquer le jour où il a sauvé un canard, « Daffy », qui avait une aile brisée, faisant la joie et la fierté de ses parents. Beau souvenir d’une mère qui tente de gommer l’acte de violence de son fils en repensant à un de ses faits de bonté. Sauf que pas du tout, car le paragraphe suivant nous fait partir dans la dite rêverie maternelle. Elle repense à comment sa propre mère l’a blousée en lui faisant croire que son amour de jeunesse était mort à la guerre pour qu’elle épouse le jeune Hinckley, meilleur parti selon elle. Là où le fils est persuadé d’être le centre d’attention de sa mère, celle-ci fantasme sur une vie parallèle où son fils n’existerait même pas, échappatoire temporaire à la réalité plutôt que d’affronter celle-ci. (Je vous laisse la surprise du dernier paragraphe, celui de la version de Daffy le canard, qui m’a fait régurgiter une partie de mon café dans une terrasse blindée de monde à cause d’éclats de rire bien gras, me faisant passer pour un con en public…)

 

L’écriture est sèche, nerveuse, et capable de trouvailles prodigieuses. Héloïse GdB a un sens de la formule parfois confondant. Elle rend palpable à quel point l’écriture « parlée » est un travail précis, une affaire de rythmique et de souffle.

 

Bref, un roman court (240 pages, moyen format) mais extrêmement vaste, qui frappe fort, qui questionne et qui, surtout, confirme qu’il va falloir suivre son auteur de plus en plus près dans le futur…

 

 

Yvain