Chiens enragés

chiens enragésnouvautes0Chiens enragés – Marc Charuel – Albin Michel – 556 pages – 22 euros – En librairie depuis le 26 février 2014

Si vous souhaitez rencontrer Marc Charuel, il sera sur le stand Albin Michel  du Salon du livre de Paris dimanche 23 mars après midi.

« Tu vas leur expliquer que tu travailles à l’alphabétisation des enfants d’immigrés. Karim t’en a déjà parlé. Tu commenceras bientôt. Il te donnera tout à l’heure toutes les informations nécessaires. C’est dans une cité que tu connais. Tu n’auras qu’à y emmener ta femme et tes gosses un de ces quatre. Ils verront que tu gagnes honnêtement ta vie. Montre-leur ça et laisse-les tranquilles. Une fois que ta mission avec les frères du Pakistan aura été remplie, tu pourras les reprendre en main. Nous avons le temps. Le plus important, c’est de recevoir nos envoyés avec le message de l’émir. C’est la seule chose qui doit guider tes pas. On a la pression, en Afghanistan. Nos moudjahidin tuent beaucoup de croisés, mais eux, ils meurent par centaines. Lorsque nous aurons accompli ses dernières volontés, nous serons enfin sur la voie de la libération. Nous pourrons alors penser à l’instauration du califat. Des temps meilleurs viendront, mon frère. Grâce à toi. Ce que tu vas faire, c’est peu au regard de ce que nous obtiendrons. Nous interdirons les piscines, l’union libre, l’homosexualité, le jeu, la musique, le tabac, le maquillage, l’alcool, les films et les photos… Nous interdirons tout. Tout ! » (p.185)

Certains livres marquent durablement et certains auteurs persistent à me produire cet effet-là : rester longtemps en moi à travers des mots, des images, des sensations, des impressions. Lire n’est pas anodin, c’est aussi de ces mots et ces histoires que nous sommes faits. J’ai découvert Marc Charuel en 2011 avec son premier roman chez Albin Michel ; il avait écrit d’autres livres chez d’autres éditeurs auparavant dont certains sont épuisés, en lien avec son métier, photographe de guerre et journaliste. Il s’est beaucoup frotté au pire du pire de l’invention humaine, la guerre, et à travers ses livres, c’est encore le pire du pire qu’il nous donne à voir dans ses romans qui font partie des meilleurs thrillers que j’ai lus.

Le jour où tu dois mourir,  qui vient (enfin!) de sortir  en poche chez Pocket, nous immergeait dans la fabrication et le trafic des snuff movies en Asie et de ses consommateurs en Europe, à partir du meurtre d’une jeune fille à Arcachon. La claque, vraiment. Le genre de livre qui ne vous laisse pas indifférent, ce n’est pas un de plus, c’est un autre, différent, dérangeant et impossible à lâcher.

Au second, sorti en 2012, il a choisi l’armée française et la chape de plomb qui s’abat sur elle de l’intérieur lorsque survient une perturbation dans le fonctionnement de ses rouages, même si ces perturbations sont en l’occurrence des meurtres commis en son sein. Seconde réussite.

C’est la marque de fabrique de Marc Charuel, frapper fort sur des sujets sensibles, et nous embarquer coûte que coûte, contraint par sa plume à le suivre, et cela fonctionne à nouveau avec ce troisième roman, ces Chiens enragés, qui en l’occurrence vont probablement déranger.

Car ces chiens enragés ne sont autres que des soldats d’Allah, ces hommes au cerveau lessivé par les imams et prêts à tout et entre autre à tuer pour la grandeur du prophète. Et ces hommes, ils vivent dans le roman à Nanterre, en banlieue parisienne. L’histoire alterne fort habilement, entre 2001 et 2011, et nous raconte à travers l’histoire d’un homme, Sébastien Verdier, celles des milieux islamistes terroristes en France et en Afghanistan mais aussi celles du travail des services secrets français et américains pour infiltrer et démanteler ces réseaux.

Et le résultat est là, passionnant mais qui fait frémir. Rien ne nous est épargné des atermoiements et bassesses des uns et des autres, car on a beau chercher, il est difficile de trouver quelqu’un à sauver dans cette histoire. Les hommes sont veules et lâches, cupides, égoïstes et violents. Le seul qui force notre empathie est Sébastien Verdier, embarqué dans cette galère par appât du gain certes, mais dans le but de gâter ses enfants. Alors…

Un livre à lire absolument et, des heures de lecture compulsive plus tard, un malaise palpable et une certaine frayeur. Je vous l’ai dit, c’est la marque de cet auteur, nous  faire frémir des pires réalités qui nous entourent, nous faire gamberger.

Pourquoi ? J’ai eu envie de connaître un peu mieux cet auteur et ses motivations et lui ai posé ces questions.

CHARUEL-3-200x200Marc Charuel pouvez-vous vous présenter en quelques  phrases ?

M.C : Indépendant et assez solitaire depuis mon plus jeune âge. Davantage tourné vers les arts que vers les sciences. Amoureux des livres dès cinq ou six ans. Et une nette tendance à me raconter des histoires. Donc pour me calmer, j’ai pris, l’année de mon baccalauréat, la décision d’aller me frotter à celles des autres. Ce fut d’abord l’Irlande du Nord, puis très vite le Sud-Viêtnam et ensuite, pendant des années, toutes les guérillas qui sévissaient de l’Asie du Sud-Est au Pacifique. Et plus tard, les guerres de Croatie et de Bosnie après que je fus rentré en Europe. Enfin, il y aura eu également l’Afghanistan et l’Afrique. Si j’y retourne encore parfois, alors que j’ai soixante ans depuis ce matin, c’est pour garder la forme. Mais d’une façon générale, cette maladie de la guerre qui me collait à la peau depuis ma jeunesse m’a quitté il y a fort longtemps. Heureusement! J’ai réintégré le monde normal pour vivre une passion qui me dévore chaque jour: l’amour de mes enfants. Ça peut paraître être une banalité affligeante, mais c’est comme ça. J’assume.

Il est écrit sur la couverture de vos trois livres parus chez Albin Michel: roman. Pourtant, ce sont davantage des polars, des romans noirs que des romans. Est-ce un choix induit par vos goûts personnels en matière de lecture ou une nécessité au regard de ce que vous voulez raconter?

M.C : C’est surtout le choix de l’éditeur. À l’exception de sa collection “suspense”, il ne précise pas s’il s’agit de romans noirs, de polars ou de thrillers. Mais on ne trompe personne dans la mesure où la quatre de couverture est toujours très explicite. Quand on achète mes livres en se donnant la peine d’en lire le résumé, on sait qu’on ne va pas lire un roman à l’eau de rose…

Je sens à travers vos romans le regard du photographe, du journaliste, du témoin. En quoi pensez-vous que votre travail influe sur vos romans ?

M.C : Ma vie de photographe marque mes romans parce qu’elle m’a marqué moi-même. Au fer rouge… Ce n’est jamais anodin d’aller voir les gens mourir. Encore moins lorsqu’on réalise que beaucoup ont certainement perdu la vie à cause de vous. À cause de votre entêtement à vous trouver là où il ne fallait pas être…

Vos romans sont parfaitement construits et réellement impossibles à lâcher. Quelle est votre méthode de travail? Vous construisez chaque étape, chaque rebondissement? Vous planifiez tout avant de commencer à écrire ou vous vous lancez avec certains éléments et vous vous laissez le loisir d’inventer au fil de l’écriture? Connaissez-vous la fin avant de commencer à écrire?

M.C : Je réfléchis d’abord grossièrement au genre d’histoire que j’ai envie d’écrire: un fait divers, une manipulation politique… Ensuite, je cherche quels seront les personnages de cette histoire, puis j’en établis les fiches. Très précises. Après seulement, je bâtis le plan de roman. De manière très rigoureuse, comme un scenario cinématographique. Chapitre par chapitre. Scène par scène. Ça me prend parfois trois ou quatre mois.  Puis je me mets à écrire. Si je connais très exactement la fin de mon histoire avant même d’en avoir rédigé le début, je m’autorise quelques changements, bien sûr. Rien n’est jamais gravé dans le marbre.

Ce dernier roman, Chiens enragés, plonge au cœur des mouvements terroristes, en Afghanistan et aussi en France. Pensez-vous que cette mine de jeunes gens fanatisés par les imams puis entraînés en Afghanistan est une spécificité française ou une situation qu’on retrouve aussi dans d’autres pays européens ? Pensez-vous que cette menace d’attentats soit toujours réelle ?

M.C : Cela va sans dire. J’ajouterais même: plus qu’hier et moins que demain! Les groupes terroristes se multiplient en Europe et donc en France. Nos services de police travaillent très bien, mais ce n’est pas sûr qu’ils aient encore longtemps les moyens de faire face à cette mouvance qui se renforce chaque jour. Et déteste notre société un peu plus aussi chaque jour… Il ne faut pas l’oublier.

C’est un roman qui traite également des services secrets français et américains qui ne semblent coopérer que pour mieux tirer la couverture à eux. Est-ce romancé?

M.C : Il y a malheureusement du vrai là-dedans, bien sûr. Les services du monde libre ont appris à collaborer ensemble, mais vous avez affaire à des hommes, donc rien n’est jamais parfait.

Le seul à s’en tirer avec honneur dans ce livre est le journaliste. Les journalistes sont-ils toujours aussi honnêtes et avides de vérité…?

M.C : La bonne blague! Non évidemment. Malheureusement, j’ajouterais que beaucoup confondent militantisme et journalisme. Mais que peut-on y faire? Là aussi on a affaire à des hommes. Et puis une vérité d’un côté de la planète n’en est plus une de l’autre côté!

Avez-vous été confronté dans le cadre de votre travail de journaliste à cette raison d’état qui vous aurait empêché de publier? L’information est-elle muselée en France?

M.C : Oui. Il y a une vingtaine d’année, dans le cadre d’une enquête que j’ai menée sur Giat et un contrat de vente de nos chars de combat Leclerc. Ça a été très compliqué pour ne pas dire autre chose. J’en glisse d’ailleurs deux mots dans mon dernier livre.

J’ai lu que, jeune homme, vous vouliez être dessinateur de bandes dessinées. Cela ne vous a plus jamais tenté? Êtes-vous encore un lecteur de bandes dessinées?

M.C : Mon côté artiste… J’ai rapidement laissé tomber parce que je voulais vivre moi-même l’aventure. Pas la faire vivre à des personnages. Et cela fait des années que je n’ai plus ouvert une BD.

Quels sont vos trois auteurs préférés ?

M.C : Comment répondre à cette question? J’ai envie de vous dire: Jonathan Coe, Jean Giono et Jean Hougron (auteur de La nuit indochinoise qui lui vaudra le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1953) mais ce sera vrai et faux à la fois. Il y a tellement d’autres auteurs qui ont écrit parfois un seul livre qui m’a vraiment passionné, que cela me gêne de ne pas les citer tous.

Et vos auteurs de polar préférés ?

Edward Bunker, James Ellroy, Philip Kerr, Patrick Graham, Ian Rankin, Maud Tabachnik, Jean-Christophe Grangé, Mo Hayder, Dennis Lehane, Jim Nisbet, Jim Harrison, Russel Banks, Donald Ray Pollock, Michael Crichton, Stewart O’Nan, Donald Westlake, John Grisham et le très grand Gérard de Villiers.

Que lisez-vous en ce moment ?

M.C : Je lis en ce moment Les hommes de Diên Biên Phù de Roger Bruge,  Diên Biên Phù vu d’en face, paroles de bô dôi, et Dépêches du Vietnam de John Steinbeck. Vous voyez, c’est très asiatique! Mais je vais ouvrir prochainement Prières pour la pluie de Dennis Lehane.

Mille mercis pour ses réponses et joyeux anniversaire Marc.

Je vous souhaite d’écrire encore d’aussi bons livres et qu’ils rencontrent de nombreux lecteurs.

Belles lectures à tous,

Valérie

PS : Veuillez excuser le bug de mise en page qui interdit à ma tranquillité d’esprit d’avoir les mêmes espaces entre chaque paragraphe…impossible à corriger….je capitule et puis l’essentiel est ailleurs, n’est-ce pas, dans le contenu par exemple…

Un ciel rouge, le matin

un ciel rouge, le matinnouvautes0« D’abord, il n’y a que du noir dans le ciel, et ensuite vient le sang, la brèche de lumière matinale à l’extrémité du monde. Cette rougeur qui se répand fait pâlir la clarté des étoiles, les collines émergent de l’ombre et les nuages prennent consistance. La première averse de la journée descend d’un ciel taciturne et tire une mélodie de la terre. Les arbres se dépouillent de leur vêture d’obscurité, il s’étirent, leurs doigts feuillus frémissant sous le vent, des flèches de lumière se propagent ici et là, cramoisies puis dorées. La pluie s’arrête, il entend les oiseaux s’éveiller. Ils clignent des yeux en secouant la tête, éparpillent leurs chants à travers le ciel. La vieille terre frissonnante se tourne lentement vers le soleil levant. »

C’est l’ouverture de ce roman, le premier paragraphe, la naissance du jour et celle d’un grand écrivain, dont voici le premier roman.

J’aurais pu vous choisir tant de passages que j’aurais recopié le livre, j’ai truffé le livre de post-it tant la langue de Paul Lynch est belle. Ce livre fera indéniablement partie de mes préférés de 2014, car un livre de cette ampleur, de cette épaisseur et de cette beauté ne se rencontre pas tous les jours. Tant mieux, on en serait lassé, peut-être. La rareté permet d’apprécier à sa juste valeur ce Ciel rouge, le matin. Francis Geffard, éditeur génial de ce livre, dit de lui qu’il a « du coffre et de l’âme ». Indéniablement.

Mais je m’envole et ne vous dis point de quoi il retourne.

Nous sommes en 1832, dans la campagne d’Inishowen,  sur la péninsule la plus au nord de l’Irlande, dans le comté du Donegal, d’où est natif Paul Lynch. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il va être expulsé avec sa femme enceinte et sa petite fille. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller parler à l’héritier du domaine, mais la confrontation vire au drame et Coll n’a pas d’autre choix que de fuir, seul. Cette raison, nous ne la connaîtrons que beaucoup plus tard dans le livre, mais Coll, lui, ne la saura jamais. Il embarque à Londonderry sur un bateau avec d’autres émigrants pour l’Amérique.

Embauché dès la descente du bateau, Coll va s’user à creuser la voie du futur chemin de fer, près de Philadelphie, avec la volonté tenace sans cesse vrillée au corps de retourner en Irlande retrouver sa famille.

Comme souvent chez les irlandais, la réalité sociale est peinte sans fioritures, dans sa cruelle vérité. Qu’il parle des métayers d’Irlande ou de ses hommes transformés en bêtes de somme en Amérique pour creuser la voie du chemin de fer, Paul Lynch sait trouver les mots pour dépeindre la difficulté de leur travail et la misère qui l’accompagne.

Ce livre a la beauté d’un long poème, on en déguste chaque mot, heureux de découvrir le suivant, émerveillé de le trouver encore si savoureux. Pas un mot de trop et je voudrais saluer ici le travail de la traductrice Marina Boraso, qui a su traduire toute la beauté, la chaleur mais aussi l’âpreté de la langue de l’auteur. Elle contribue à faire de ce livre un bijou.

C’est un somptueux roman à la beauté sombre, digne des meilleurs livres de l’ouest américain. La nature et les espaces y ont une grandeur, une densité et une proximité palpables : on sent la terre qui crisse sous les chaussures, les reliefs se dessinent et les couleurs prennent vie. Les hommes y ont une profondeur et une humanité rares et justes. L’amour, l’amitié sont traduits avec une infinie pudeur et une forme de grâce. La seule touche féminine apparaît à travers la voix de Sarah, qui émaille le récit de Coll pour dire combien elle attend le retour de son homme. Il y a quelque chose d’envoûtant à lire ce roman. Les premiers mots nous captent et on se laisse porter sur les phrases.

Tout est parfaitement calibré et maîtrisé dans ce livre à l’alchimie parfaite.

Souvenez-vous du nom de ce nouveau venu : Paul Lynch. J’ai hâte de lire son second roman qu’il a déjà écrit et que Francis Geffard publiera en 2015. Son livre a reçu un très bel accueil en Irlande, en Grande Bretagne et aux États-Unis et il a décidé de se consacrer uniquement à l’écriture, pour notre plus grand bonheur à venir.

J’ai eu la chance de rencontrer cet auteur aussi lumineux que son livre est sombre.  Il a l’humour, la jovialité et ce mélange de poésie et de réalisme qui caractérisent les irlandais, et l’envie de raconter des dizaines d’histoires. Pour ce livre-ci, il s’est inspiré d’un fait divers : il y a 5 ans, 57 corps d’ouvriers du rail, originaires du même village irlandais du Donegal ont été retrouvés dans une tranchée, près de Philadelphie. Certains étaient morts du choléra, d’autres avaient été assassinés. De là est né l’histoire de Coll.

Merci aux éditions Albin Michel pour cette rencontre. Merci à Paul Lynch pour ce livre.

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J’espère avoir réussi à vous transmettre l’enthousiasme de cette belle découverte. Courez l’acheter dans votre librairie préférée !

Belles lectures à tous,

Valérie

Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso- Albin Michel

En librairie depuis le 26 février 2014

286 pages – 20 €

Rencontre au Divan avec Pierre Lemaitre

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Ce dimanche 28 septembre avait lieu au Divan une rencontre avec Pierre Lemaitre pour la sortie récente de son livre Au revoir là-haut paru le 21 août chez Albin Michel. L’occasion de parler avec lui de ce livre et du chemin parcouru jusqu’à ce roman et après.

C’était une très belle rencontre et Pierre Lemaitre est un auteur comme j’aime les recevoir, passionné, passionnant, heureux d’être là et de partager avec ses lecteurs. Mille mercis à lui pour sa chaleureuse présence en cette grise matinée d’automne, une matinée toute indiquée pour parler de tranchée en novembre 1918.

L’auteur Pierre Lemaitre est né à Paris dans une famille qui avait une grande estime et admiration pour la littérature. Sa mère a acheté, à partir du premier en 1953, tous les romans qui sortaient dans la toute nouvelle collection du livre de Poche. Cela a fait de lui un lecteur vorace. Il a été formateur pour adultes et notamment pour les bibliothécaires auxquels il enseignait la littérature. C’est d’ailleurs l’une d’elles qu’il a épousé! C’est elle qui l’a incité à présenter à nouveau Travail soigné à un éditeur, après avoir essuyé de nombreux refus. Puis ont suivi quatre romans.

  •  Travail soigné (Le Masque) en 2006
  •  Robe de mariée (Calmann-Lévy) en 2009
  •  Cadres noirs (Calmann-Lévy) en 2010
  • Alex (Albin Michel) en 2011
  • Sacrifices (Albin Michel) en 2012

Ce nouveau roman quitte le registre du polar : il raconte l’après-guerre, de 1918 à 1920, mais le livre s’ouvre dans une tranchée, le 2 novembre 1918, dix jours à peine avant la fin de la guerre. Les trois protagonistes principaux de ce roman s’y trouvent et vont tenter de survivre à la dernière attaque, celle de la côte 113. Tout d’abord, deux soldats : Albert Maillard, jeune homme hyperémotif, caissier dans une banque, issu d’une famille modeste et fils d’une mère castratrice et abusive (comme toutes les mères a ajouté Pierre Lemaitre…), et Édouard Péricourt surdoué en dessin, très intelligent et surtout très provocateur, issu lui d’une famille richissime. Enfin leur chef, le lieutenant Henri d’Aulnay Pradelle qui est un salaud fini, une crapule de la pire espèce, égoïste, cynique, prêt à tout pour arriver à ses fins et qui n’aime personne. Ils survivront tous les trois et les deux soldats tenteront de trouver le moyen de recommencer à vivre, tandis que l’officier s’enrichira, prévaricateur sans scrupule, par la revente de matériel militaire puis en décrochant des marchés pour l’inhumation des soldats tués pendant la guerre.

«  Tous les gars, en file indienne, tendus comme des arcs, peinaient à avaler leur salive. Albert était en troisième position, derrière Berry et le jeune Péricourt qui se retourna, comme pour vérifier que tout le monde était bien là. Leurs regards se croisèrent, Péricourt lui sourit, un sourire d’enfant qui s’apprête à faire une bonne blague. Albert tenta de sourire à son tour mais il n’y parvint pas. Péricourt revint à sa position. On attendait l’ordre d’attaquer, la fébrilité était presque palpable. Les soldats français, scandalisés par la conduite des Boches, étaient maintenant concentrés sur leur fureur. Au-dessus d’eux, les obus striaient le ciel dans les deux sens et secouaient la terre jusque dans les boyaux. »

lemaitre 2Voici en substance notre entretien.

Pourquoi avoir choisi le polar pour commencer à écrire ? Est-ce différent l’écriture d’un polar et celle d’un roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai choisi le genre du polar car ayant beaucoup lu étant jeune, je me sentais un peu écrasé par toutes ses lectures et pas aussi intelligent qu’un François Mauriac… Et puis, je pensais – à tort – qu’écrire un polar était plus simple. En fait il y a de nombreux codes à respecter pour que le lecteur s’y retrouve et c’est en fait assez contraignant. En écrivant Au revoir là-haut, je me suis senti beaucoup plus libre.

J’ai retrouvé dans ce livre la proximité avec vos personnages que j’avais remarquée dans Cadres noirs, et en même temps un recul, une distance qui vous permet une analyse très fine de vos personnages.

Pierre Lemaitre: En fait, j’établis une distance avec eux pour créer une proximité avec le lecteur, pour les lui présenter. J’aime penser à lui lorsque j’écris car cela me permet d’établir une connivence, de ne pas m’éloigner.

Vous écrivez page 176 :  » L’époque était déjà lointaine où les députés déclaraient, la main sur le cœur, que le pays avait  » une dette d’honneur et de reconnaissance vis-à-vis des survivants »,et page 306 « le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à la répulsion vis-à-vis des survivants ».  Les vrais héros, c’étaient les morts ?

Pierre Lemaitre: Oui, quelque part seuls ceux qui étaient morts étaient des héros. Les survivants, ils étaient moches, abimés physiquement ou à moitié fous : on ne voulait pas les voir et puis on ne savait pas quoi en faire, on n’avait ni travail ni logement à leur offrir. Alors on les mettait comme cette gueule cassée qui vendait des billets de la loterie dans sa petite guérite, lorsque j’étais enfant, et qui me faisait horriblement peur. On n’avait aucun avenir à leur offrir.

La démobilisation semble s’être déroulée dans un chaos, une pagaille indescriptible.

Pierre Lemaitre: Oui, il n’y avait que très peu de trains, d’autocars, pour les ramener chez eux. Tous les efforts et l’argent avait été engloutis par la guerre et il ne restait rien aux survivants. On n’avait à leur offrir que 52 francs ou une pauvre vareuse qu’ils avaient portés pendant la guerre, qui avait été reteinte mais dont la teinture dégoulinait à la première pluie.

Justement avec ses vareuses, l’État français n’a-t-il pas donné l’exemple aux prévaricateurs, aux industriels pour faire feu de tout ce qui pouvait être vendu comme matériel militaire ?

Pierre Lemaitre: Si, je n’y avait pas pensé mais c’est vrai.

Le pire de ce cauchemar d’après guerre est ce que la presse a révélé en 1922 et que l’on a appelé « le scandale des exhumations militaires », non ?

Pierre Lemaitre: Il faut imaginer des millions de morts de cadavres, que l’on a tant bien que mal enterrés pendant que les obus continuaient de pleuvoir, parfois décomposés, des milliers de soldats qui ont été portés disparus car on n’a jamais retrouvé leur corps et l’État qui n’avait pas les moyens de les enterrer. Alors elle a fait appel aux industriels qui ont plus ou moins honnêtement rempli la mission de rapatrier tous ces corps, de les répertorier puis de les enterrer. Il y a forcément une marge d’erreur, et pas obligatoirement le corps du bon soldat dans sa tombe.

Ce livre a dû vous demander un gros travail de documentation ?

Pierre Lemaitre: Oui mais je ne suis pas historien. J’ai lu entre autres le très beau livre de Bruno Cabannes  » La victoire endeuillée ». Mais certains historiens trouveront certainement des erreurs dans mon livre: ce qui m’importe ce n’est pas la vérité, mais la justesse.

Enfin, quels sont vos projets d’écriture ? Souhaitez-vous revenir au polar ou continuer dans la veine de ce roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai le projet d’écrire un certain nombre de livres -peut-être 5,6, je ne sais pas encore- qui se dérouleront entre 1920 et 2015. Ce n’est pas une saga, avec des personnages que l’on suit mais différentes pièces d’un puzzle dont un des bords quelque part touche une autre pièce, est connecté à un autre livre. Quant au polar, je n’en ai plus envie pour le moment, mais si je trouve une bonne histoire, je l’écrirai peut-être…

Voilà, j’espère n’avoir pas déformé ses propos que j’ai retranscrit de mémoire.

Je vous conseille vivement de lire ce livre, un de mes préférés de cette rentrée : un texte remarquable de pudeur pour raconter l’amitié bancale de ces deux hommes, Édouard et Albert, que la mort a frôlés et rapprochés, l’errance psychologique qui peu à peu les a gagnés devant le peu d’aide et d’intérêt que la France leur a apporté et témoigné. J’ai retrouvé dans ce roman la maîtrise de la narration qui a fait le succès de ses polars. Un roman étonnant, décapant, à l’ouverture grandiose, et profondément touchant.

 

Amicale pensée à Danielle Boespflug qui a permis cette rencontre et à toute l’équipe d’Albin Michel.

Enfin merci à Solène Perronno, Frédérique Schweitzer et Jean-Marc Volant pour leur amicale présence à cette rencontre.

Bonne lecture à tous !

Valérie