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Charles Lewinsky – Traduit de l’allemand par Léa Marcounouvautes0

Ed. Grasset – 509 pages

roman, romans étrangersIl me traite avec civilité, et cela me fait peur. Il ne me parle pas en hurlant, selon l’usage normal, mais sur un ton affable, courtois, tout comme s’il me vouvoyait.

Il ne me vouvoie pas, cela ne lui viendrait pas à l’esprit, mais il sait mon nom. « Hé toi, Gerron ! » me dit-il, et pas « Hé toi, le Juif ! ».

Lorsqu’un homme comme Rahm connaît ton nom, attention, danger !

« Hé, Gerron, dit-il, j’ai une commande pour toi. Tu vas tourner un film pour moi. »

 

Kurt Gerron fut avant guerre une star du cinéma allemand. Acteur, metteur en scène, réalisateur, il est passé à la postérité pour ses rôles dans l’Ange Bleu ou L’opéra de quat’sous de Brecht (qui s’en prend plein la tronche tout le livre durant…). Arrêté par la Gestapo en 1940, il finira au camp de Theresienstadt.  Là, Rahm, directeur du camp, lui ordonne, sous peine de déportation à Auschwitz avec son épouse Olga, de tourner un film de propagande sur le camp, Le Führer offre une ville aux Juifs. On devra y voir des séances de baignade joyeuses, des concerts et des pièces de théâtres organisées, des repas généreux partagés dans la bonne humeur… Mais comment tourner ce genre de scènes quand les « acteurs » n’ont plus que la peau sur les os et qu’ils n’ont plus la force de sourire à rien ? Et surtout, comment accepter de tourner un film tel que celui-ci ? Réussissant à négocier trois jours de réflexion pour écrire un synopsis, Gerron fait défiler ses souvenirs afin de penser le moins possible à ce qu’il se sait forcer d’accomplir pour Rahm. Son enfance, son passage à l’armée pendant la Grande Guerre, ses débuts au théâtre et sa carrière d’acteur et de réalisateur se superposent donc aux scènes de la vie du camp, de même que la montée en puissance du nazisme au cours des années, que Gerron considèrera longtemps comme une mauvaise blague vouée à l’échec, scellant ainsi son destin.

 

Un livre pas drôle, donc, vous l’aurez sans aucun doute compris. En tant que libraire qui voit passer une grande partie des parutions sur ses tables, je suis même tenté de dire « Encore un de ces p… de livres consacrés à la seconde guerre mondiale ». Non que le sujet ne soit pas important et n’ait pas donné lieu à des textes magnifiques, mais il est vrai qu’une certaine lassitude s’installe quand, représentant après représentant de maisons d’édition, la plupart des argumentaires sur les prochaines parutions commencent par « Bon, là, texte sur la seconde guerre mondiale ». Un peu comme les trois mois qui précèdent le salon du livre, et où l’essentiel des programmes éditoriaux tournent autour du pays invité. (Et cette année, c’est la Roumanie, mon rayon Littérature Europe de l’Est n’aura jamais été aussi plein. Je ne suis pas sûr que la France entière décide de ne lire que du roumain au mois de mars, mais bon…)

Si j’ai pris celui-ci pour le lire, c’est avant tout pour l’auteur. J’étais passé à côté de Melnitz, dont je n’avais pourtant eu que des retours excellents. Je me promettais de rattraper cette erreur depuis lors, et le nouveau roman arrivant dans mes bacs  me semblait être la bonne idée pour découvrir Charles Lewinsky. Bien m’en pris, j’ai su dès les premières pages que je n’allais pas le lâcher.

 

Je ne connaissais pas Kurt Gerron, je n’ai jamais vu l’Ange Bleu, et si j’ai déjà lu L’opéra de quat’sous, j’étais à soixante ans de naître lors de sa création. L’extrait que j’ai recopié un peu plus haut est l’ouverture du roman : autant dire qu’on est tout de suite dans le vif du sujet. C’est ce qui m’a d’abord accroché au livre : ce projet insensé de film que Gerron se sait dès le début obligé de réaliser sans en supporter l’idée.

 

Ensuite, il y a la façon dont toutes les facettes du roman s’imbriquent parfaitement en un long monologue intérieur : Le fait de ne pas vouloir faire le film, le fait de déjà noter des idées pour la bonne marche du projet, les souvenirs qui affluent d’une vie entière riche en événements, la descente aux enfers d’un peuple qui se perd dans une idéologie qui le dépasse,  la montée sournoise de l’antisémitisme, et les scènes de la vie à Theresienstadt, d’autant plus atroces que la vie y est bien moins dure que dans d’autres camps.

 

L’écriture de Lewinsky fait beaucoup dans l’intérêt du roman. Il a l’art de la superposition d’une idée à une autre, d’une facette du livre à une autre où tout se mélange au bon moment; l’art du retour à la ligne pour une phrase plus courte qui ponctuera un paragraphe ou une idée en faisant mouche, et non sous la forme gadget qui est le piège du procédé.

 

Enfin, il y a les très nombreux personnages secondaires, issus des souvenirs ou du présent de Gerron : sa femme, son ami Otto, sa secrétaire, son grand-père pour les plus récurrents, puis ces visages croisés, les futurs déportés, les anciens salauds arrivistes à la botte des nazis, les figures du monde du cinéma, les compagnons de misère du camp. Cette marée de gens qui apportent tous quelque chose à Gerron, à nous, aux questions apportés par le roman, et qui, sans exister parfois plus d’une page, sont tous extrêmement vivants, présents, contradictoires ou non, humains ou déshumanisés, mais que l’auteur ne survole jamais. Car quand on n’est plus qu’un numéro de convoi, chaque individualité compte. Charles Lewinsky est un humaniste, cela transparaît 500 pages durant.  Sans jamais sombrer dans le pathos ou la sensiblerie, non plus que dans la violence gratuite, il nous offre un roman touchant et horrible sans jamais trop en faire. Bref, sur la cohorte de livres qui traiteront de la déportation en 2013, celui-ci est clairement à lire, et mérite qu’on se fasse un peu violence.

 

Pour Qui ?

Pour les amateurs de romans historiques

Pour les fans de cinéma

Pour ceux qui aiment les romans combinant la petite et la grande Histoire de manière talentueuse et réfléchie.

 

 

Bonnes lectures à tous et toutes

 

 

 

Yvain

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