Rencontre avec Kim Thuy au Divan

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 Avec un sourire éclatant, Kim thuy est arrivée à la librairie et m’a offert des abricots, s’excusant par avance qu’ils ne soient pas suffisamment mûrs. Le ton était donné. Cette jeune femme est aussi souriante qu’elle est généreuse, et s’est révélée au fil des heures passionnée et passionnante, avide de vie et de rencontres, de saveurs et de découvertes.

Elle est née à Saïgon et a quitté le Vietnam dans la soute d’un bateau, à l’âge de 10 ans, parmi d’autres boat people, avec ses parents et ses deux frères, bateau qui l’a menée en Malaisie, où elle a vécu quelques mois dans un camp de réfugiés, puis au Québec à Granby, une ville à 80km de Montréal. C’est ce qu’elle raconte (entre autre) dans son premier livre Ru. Elle apprend le français, grâce notamment à Marguerite Duras comme vous le verrez, étudie la linguistique et la traduction à L’Université de Montréal, et enfin le droit, pour faire plaisir à ses parents. Elle, voulait étudier la littérature pour être « littéraire française », mais comme son entourage lui a assuré que ce n’était pas un métier, elle a renoncé à contrecœur et est devenue avocate, ce qui l’a menée à Hanoï où elle a vécu quatre ans. Puis elle a ouvert un restaurant à Montréal, pensant que ce serait plus pratique pour élever ses deux enfants, ce qui s’est révélé une erreur « de jeunesse et de jugement », dit-elle. L’expérience a néanmoins duré 5 ans et a alimenté en partie son second livre, Mãn. Ru est né à un feu rouge et a petit à petit pris forme dans la voiture aux feux rouges suivants, qu’elle choisissait pour leur longueur. Le secret de la forme de ses textes découpés en paragraphes réside peut-être là…

Un ami l’a soumis à la maison d’édition canadienne Libre Expression qui l’a accepté et publié en 2009. «  Je n’ai même pas eu à coller un timbre,  ce qui est dommage car la colle des timbres me fait agréablement tourner la tête », dit-elle. Ce livre a connu très vite un vif succès et s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires uniquement au Canada (un des plus gros succès de l’édition québécoise contemporaine). Il est publié en France en 2010 par Liana Lévi où il rencontre très vite ses lecteurs. Il a reçu le prix RTL-Lire, a été traduit dans une vingtaine de langues. Kim nous raconte qu’il ne peut toujours pas être édité au Vietnam, car le gouvernement refuse encore de reconnaître que les boat people ont existé, donc aucun livre édité dans ce pays ne doit en parler. Elle a écrit en 2011 avec Pascal Janovjak un recueil de correspondances, À toi, paru également chez Liana levi. Enfin, le 7 mai, un mois après le Canada, est sorti en France le livre Mãn, dont elle est venue nous parler ce soir.

 

Il était une fois une jeune fille vietnamienne, Mãn, qui « grandit sans rêver » auprès de sa troisième mère, qui devient sa Maman, et c’est aussi l’histoire de cette maman. Mãn vit donc au Vietnam auprès de sa mère qui est enseignante. Jeune fille, elle part à Montréal rejoindre son mari, qui vit là-bas et qui est venue la choisir au Vietnam. Elle fait la cuisine dans le restaurant de son mari et vit entre son appartement et la cuisine du restaurant, jusqu’à sa rencontre avec Julie, une jeune femme dynamique et vivante qui s’occupe d’une association qui aide à la venue et à l’installation d’enfants vietnamiens adoptés. A son contact, beaucoup de choses vont changer.

 

Histoire de mots et de livres, d’amitié et d’amour, histoire de vie, ce livre foisonne de sensations, d’émotions.

Chaque page du livre comporte en marge un mot vietnamien et sa traduction en français. Elle m’explique qu’au départ ce n’était pas intentionnel, elle voulait juste placer des mots-clés pour que son éditrice s’y retrouve. Puis elle a décidé de les laisser pour faire résonner entre elles ses deux langues. Ce lexique, déroutant au premier abord, puis que l’on attend au fil des pages, m’est apparu comme un point d’ancrage de son texte dans ses deux langues et une passerelle entre ses deux cultures.

« Au fond de la salle, elle avait construit une grande bibliothèque. Des livres de cuisine et de photographies étaient rangés sur les étagères, obéissants et droits comme les écoliers dans la cour qui, au garde-à-vous, chantaient l’hymne national chaque matin devant notre appartement, à maman et à moi. Julie m’a tenu la main pour longer ce mur. Autrement, je serais tombée à genoux lorsque j’ai vu la dernière étagère, sur laquelle elle avait placé une rangée de romans dont je n’avais lu qu’une page ou deux et parfois un chapitre, mais jamais la totalité. » p.57

Ce livre nous dit beaucoup de son amour de la littérature et des livres. Kim a vécu entourée de livres au Vietnam, mais lorsque les communistes sont arrivés au pouvoir, dix soldats ont pris pension dans leur maison, et l’un d’eux était chargé de recenser tous les titres des livres, afin d’y traquer les « subversifs ». Les enfants, dont elle faisait partie, avaient pour mission de soustraire certains à la vigilance des soldats. Arrivée à Montréal, ses parents, soucieux de la voir apprendre parfaitement le français, ont acheté l’Amant de Marguerite Duras, ce qui représentait un sacrifice pour eux, car cet argent ne serait pas envoyé au Vietnam pour nourrir la famille restée là-bas. Et chaque soir pendant des mois, elle l’a lu jusqu’à l’apprendre par cœur, a fait des dictées de ce texte, et même des analyses grammaticales de ses phrases ! Loin de l’écœurer, il lui a donné le goût de la littérature qu’elle a voulu étudier ensuite.

Lorsque l’on voit Kim Thuy, on peine à imaginer qu’elle peut être issue d’une culture où la femme est en retrait, ne s’exprime pas avec son corps : elle est volubile et ses mains dansent en même temps que ses mots. Elle nous explique que les mariages arrangés existent toujours au Vietnam, malgré le fait que les femmes travaillent aujourd’hui, « grâce » aux communistes. Les femmes, même si elles occupent des postes à responsabilité, se tiennent encore à l’ombre de leur mari, à la maison et en public. Ce n’est pas mon cas, nous dit-elle, car je suis arrivée très jeune au Québec et de toute manière les femmes de ma famille ont toujours pris de la place…

Lorsqu’elle parle de son intégration, elle dit être arrivée à l’âge idéal pour s’intégrer. Elle écrivait dans  À Toi : « Je me sens à ma place partout. Je suis comme l’eau ; j’épouse la forme du contenant, sans savoir comment résister. »

Impossible de parler de ce livre sans évoquer ce bel amour que découvre Mãn à Paris lors d’un voyage. Ses mots sont légers et doux, magnifiques et passionnés pour décrire ce qui pour Mãn est une découverte, le frisson de deux peaux en contact, l’attente et le manque de l’autre. D’après Kim, elle a choisi un amant français car la France représente le chaînon manquant indispensable dans sa géographie intérieure. Je ne peux m’empêcher d’y voir une forme d’hommage -volontaire ou inconscient- à l’Amant de Duras. Kim, si tu me lis, qu’en penses-tu ?

« Il avait ainsi marié l’Est et l’Ouest, comme pour ce gâteau dans lequel les bananes s’inséraient tout entières dans la pâte de baguettes de pain imbibées de lait de coco et de lait de vache. Les cinq heures de cuisson à feu doux obligeaient le pain à jouer un rôle de protecteur envers les bananes et, inversement, ces dernières lui livraient le sucre de leur chair. Si l’on avait la chance de manger ce gâteau fraîchement sorti du four, on pouvait apercevoir, en le coupant, le pourpre des bananes gênées d’être ainsi surprises en pleine intimité. »

Omniprésents dans ce live, la nourriture, les aliments, leurs saveurs et leurs parfums mettent tous nos sens en émoi. Kim nous raconte qu’elle ne savait pas cuisiner lorsqu’elle a ouvert son restaurant, dans lequel elle était pourtant la cuisinière… Chaque soir, elle appelait sa mère à qui elle demandait une nouvelle recette qu’elle réalisait le lendemain. Sa carte se composait de ce plat unique et beaucoup de gens trouvaient ce « concept » formidable et innovant. Mais c’est avec son fils aîné, qui est autiste, qu’elle dit avoir expérimenté les saveurs et les associations heureuses de goûts, de textures et de couleurs, en observant et cherchant ce qu’il aimait et rejetait, et pourquoi, afin de trouver ce qui lui plaisait. C’est à travers  lui qu’elle a développé et aiguisé ses sens. Elle nous conseille avec chaleur son restaurant préféré à Paris  et ses fraises à la glace au persil… c’est ici…

Je pourrais vous parler aussi de cette belle amitié entre Mãn et Julie, cette « grande sœur» dont elle a appris « que le bonheur se multiplie, se partage et s’adapte à chacun d’entre nous », ou de ses mille et une pépites où Kim nous ouvre le chemin de son Vietnam, tout au long du livre, comme un collier de présents.

Kim Thuy nous offre dans ce livre avec une infinie sensibilité et une profonde générosité, ce qu’elle est et ce qu’elle aime, et son écriture tout en finesse distille un texte limpide et beau, un roman aux multiples parfums et facettes. Ru représentait le roman de la séparation, de la déchirure et de la perte tandis que Mãn respire la découverte, l’ouverture, l’harmonie et une certaine forme de plénitude.

Elle a commencé l’écriture d’un nouveau roman qui cette fois prend forme dans les aéroports. « On attend beaucoup dans les aéroports, alors j’écris, nous confie-t-elle, je me sens encore coupable d’écrire, je ne peux pas écrire chez moi, à mon bureau. » Ici ou là, souhaitons nous qu’elle continue à le faire, pour la revoir, bientôt.

Mille mercis à Kim Thuy, Liana Levi et Élodie Pajot pour cette très belle rencontre.

 

Valérie

Mãn – Kim Thuy

Editions Liana Levi – 142 pages – 2013

 

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