Read around the clock (2)

themeQu’est-ce qui fait une bonne biographie ? L’anecdotique ne me dérange pas, mais n’étant pas très people, une biographie qui ne conte que la drogue, les exploits sexuels et les chambres d’hôtels dévastées (puisqu’on parle de rock, autant aller dans le cliché) me gave assez rapidement. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la musique, comment elle se crée, comment et pourquoi un groupe trouve son identité. A côté de ça, une bonne bio est autant le portrait d’une personne que d’une époque, et ce n’est pas uniquement en décortiquant des chansons qu’on rend le ton d’une période. Mais, une bio qui commence par 120  pages de remise en situation historico-politique me lasse aussi, parce que ce n’est pas ce que je cherchais à la base… J’en conclus donc qu’une bonne biographie musicale serait un croisement entre tout cela, avec un juste dosage des divers éléments : un peu d’une époque, un peu plus d’anecdotes, et beaucoup de musique… Après, bien sûr, il n’y a pas de règles.

Je crois au final qu’une bonne bio est celle qui vous fait récupérer dans les 30 premières pages l’intégralité de la discographie et vous fait chantonner la musique du dit groupe ou chanteur pendant toute la durée de votre lecture. C’est toujours un de mes grands plaisirs d’attaquer un chapitre sur la genèse de tel disque et de stopper ma lecture pour aller caler le dit disque sur ma platine.

Par cette habitude m’en est même venue une autre : quand je veux depuis longtemps écouter  la discographie d’un groupe que je connais peu ou mal mais dont l’œuvre trop vaste m’empêche de savoir par quel bout la prendre, j’ai tendance à me procurer la musique en même temps qu’une bonne bio, et de découvrir les deux en même temps. Ca me permet d’être sûr d’écouter l’œuvre dans l’ordre discographique, de noter l’évolution du groupe, des paroles ou des références aux évènements l’entourant.

 

Phil Spector, le mur du son

Mick Brown – Traduit de l’anglais par Nicolas Richard

Editions Sonatine – 702 pages

ecrits sur la musiqueDeux possibilités: soit vous connaissez Phil Spector, soit vous pensez que vous ne le connaissez pas sans savoir que vous connaissez au moins une dizaine des titres qu’il a produit (et quand je dis dix, c’est pour les moins musicophiles). Imagine, de Lennon ; My sweet Lord, de Georges Harrison ; Unchained Melody et You’ve lost that loving feeling, des Righteous Brothers ; Be my baby, des Ronettes ; Da doo ron ron et Then he kissed me, des Crystals ; Spanish Harlem, de Ben E. King… Tous ces titres ne vous parlent peut-être pas, mais quatre secondes d’écoute sur Deezer vous tireront un « Aaaaaaah, ouais, d’accord… » éloquent.

Phil Spector méritait bien un livre –ou une trentaine, en l’occurrence : génie musical considérant les interprètes comme de simples instruments interchangeables au service de sa musique, psychopathe attendrissant ou pauvre type revanchard, amant passionné, parano et ultra-jaloux, meurtrier cherchant désespérément à « devenir raisonnable ».  On le suit de ses débuts de jeune loup aux dents longues apprenant à se servir d’un studio d’enregistrement vers son âge d’or avec les girls groups tel que les Crystals et les Ronettes pendant lequel il élabore son mur du son, qui transforme la moindre bluette en symphonie wagnérienne qui vous arrache le cœur. Puis le retour de bâton, l’état psychique de plus en plus borderline, la mégalo grimpante, le succès de moins en moins au rendez-vous, la réclusion dans son château et l’accident fatal qui le mènera au tribunal pour tentative de meurtre.

Phil Spector, c’est un peu le Howard Hughes de la musique pop, un personnage génial et profondément dingue, qu’on ne peut jamais totalement aimer ni détester. Quand on lit pas mal de bouquins ou de magazines sur le rock, c’est un nom qui revient constamment, c’est pour cela que j’étais content de voir qu’une biographie sortait chez Sonatine.

Une bio pour ceux qui aiment les personnages démesurés.

 

Elvis Presley 2 tomes (T.1 – Last train to Memphis – T.2 Careless Love)

Peter Guralnick – Traduit de l’anglais par Emmanuel Dazin

Editions du Castor astral

ecrits sur la musiqueJe ne connaissais que quelques titres d’Elvis Presley avant d’entamer cette monumentale biographie en 2 tomes et quelques 1300 pages sur le King of rock’n’roll. Je m’étais dit que si un type pouvait m’intéresser au sujet, c’était bien Peter Guralnick, dont j’ai déjà mentionné le Sweet Soul music.   Je n’avais rien contre Elvis, si ce n’est son image d’Epinal, et j’achetais un best-of en deux galettes histoire de me mettre dans le bain. Deux semaines plus tard, je finissais le tome 2, j’achetais plusieurs cds et vyniles, et chantait «if i can dream » et autre « american trilogy » à fond les ballons en rangeant les réserves de ma librairie.

Je pense que ce bouquin est la plus formidable biographie jamais écrite sur un chanteur. D’une recherche et d’une précision presque maniaque, il est autant la vie d’un type hors-nome à la personnalité hautement sympathique qu’un manuel de business de l’industrie musicale (avec le Colonel, redoutable manager du King), une histoire de l’évolution du rock’n’roll et des mentalités  américaines. J’en ai bouffé chaque page comme si j’étais déjà un fan passionné par son sujet, et sans jamais y trouver de longueurs. Ce qui est (entre autre) génial, c’est la façon qu’a Guralnick de remettre la légende à sa place en faisant le tri dans les rumeurs et les fantasmes, tout en décortiquant la façon dont le fantasme a pris naissance. Comment un chanteur devient-il une icône, puis un Dieu ? Comment cristallise-t-on les envies d’une époque au point d’en devenir une figure incontournable ?

Une bio pour les fans du King, et ceux qui veulent comprendre les States de ces soixante dernières années.

Hammer of the Gods – La saga Led Zeppelin

Stephen Davis – Traduit de l’anglais par Philippe Paringaux

 Editions Le mot et le reste – 440 pages

ecrits sur la musiqueEncore un groupe de la démesure comme l’époque –les années 60-70- ont su nous en offrir un paquet. L’histoire paradoxale d’un groupe qui a inventé un genre et reçu un succès public considérable, attirant des millions de personnes à leurs concerts, vendant des centaines de milliers d’albums en précommande (soit avant même que leurs albums ne sortent) et dont chaque parution a pourtant été scrupuleusement détruite par l’ensemble de la presse. Paradoxe encore : contrairement à de nombreux groupes anglais ou européens qui se cassent les dents à tenter de percer aux Etats-Unis, Led Zeppelin a connu immédiatement un immense succès en Amérique sans réussir à être prophète en son pays. Paradoxe toujours : un groupe de la démesure, complètement dingue lors de leurs tournées, trashant les hôtels comme dans un bon vieux cliché rock, mais qui s’avéraient tous de braves campagnards vivant avec leurs familles lorsqu’ils prenaient des pauses. Des types qui avaient tout pour se foutre sur la gueule pendant dix ans, entre des tournées éreintantes et des modes de vie très limites, et qui ont fait primer l’amitié et leur groupe avant toute chose.

Une biographie très bien fichue, à bouquiner avec les quatre premiers albums en boucle sur la chaîne, comme de bien entendu (Parce que les suivants, bon, ben euh… Voilà, quoi…)

 

Tom Waits, une biographie – Swordfishtrombones et chiens mouillés

Barney Hoskyns – Traduit de l’anglais par Corinne Julve

Editions Rivages Rouge – 456 pages

ecrits sur la musiqueUne biographie qui soulève des questions. Comment fait-on pour raconter la vie d’un chanteur qui a le culte du secret, qui n’autorise pas les biographies officielles, qui fait en sorte que personne ne renseigne le biographe, et qui depuis quarante ans, construit son propre mythe en mêlant habilement contes et demi-vérités, tant dans ses chansons que dans ses interviews ?

Barney Hoskyns (auteur du Waiting for the sun déjà mentionné dans ce blog) se sort plutôt bien de ce piège, principalement car il précise d’emblée les difficultés inhérentes à son travail de recherches. Il va même jusqu’à rajouter en fin de livre un certain nombre des mails reçus –de Keith richards à jim Jarmusch- expliquant pourquoi ils vont s’abstenir de le rencontrer. Le fait que l’auteur ait de nombreuses fois interviewé Tom Waits lors de ses années de journaliste rock ne le laisse pas totalement dépourvu, et un grand nombre de personnes interrogés ont accepté de répondre à ces questions, ce ne sont donc pas 400 pages de vide que renferme ce bouquin. On y découvre un personnage haut en couleurs (en même temps, qu’attendre d’autre du bonhomme ?), sympathique et barré au possible, qui prend son pied à écrire des chansons et à faire du cinéma sans jamais s’être soucié d’un quelconque plan de carrière. De diners louches en bars à cafards, Tom Waits a fait feu de tout bois et créé une foule de personnages en forme de freak show à la fois tendre et narquois. S’arrêtant longuement sur les albums et les chansons qu’il décrypte, l’auteur nous offre une biographie agréable qui pose sans cesse la question de la place dans l’artiste dans l’œuvre et vice-versa…

 

Les Beatles

Aka les FabFour, aka Le-plus-grand-groupe-du-monde, aka Les quatre garçons dans le vent

Comment faire le tri dans le million de livres écrit sur ces satanés garçons à la coupe de cheveux toute pourrie ? Proposition pour faire le tour de la question de façon intéressante : enchaîner les deux livres suivants, l’un traitant des Beatles, l’autre de l’après Beatles.

En studio avec les Beatles

Geoff Emerick et Howard Massey – Traduit de l’anglais par Philippe Paringaux

Editions Le mot et le reste –  476  pages

ecrits sur la musiqueGeoff Emerick a une bonne étoile, et elle ne lui a pas fait faux-bond. A l’âge de quinze ans, il devient assistant ingé-son aux studios d’Abbey Road. Pour son deuxième jour de taff, les Beatles arrivent pour leur toute première séance d’enregistrement. Quatre ans plus tard, il sera officiellement leur ingénieur du son et enregistrera avec eux « Revolver », « Sergent Pepper », « White album » et consorts… Bref, un derrière bordé de pastas al dente, quoi…

Avec ce livre, on ne sort quasiment pas des studios, et c’est ce qui en fait son principal intérêt. La Beatlemania, on en a au final assez vite fait le tour. Là, en revanche, on apprend comment chaque morceau a été enregistré, comment les idées de fous du groupe ont été rendu possibles, pourquoi on nous bassine depuis quarante ans avec « Sergent Pepper ». Chaque son est expliqué, chaque chanson trouve sa logique. On découvre milles anecdotes très drôles : comment Lennon a écrit le texte de « I am the walrus » en mélangeant trois débuts de chansons après avoir appris qu’une enseignante faisait travailler ses élèves sur ses textes (ambiance « qu’ils se démerdent à expliquer ça »…) ; comment le groupe a fait venir un orchestre philarmonique pour les besoins de la chanson « a day in the life », orchestre qui avait déjà du mal avec la pop music et qui s’est retrouvé franchement proche de l’attaque quand la seule consigne qu’on leur ait donné fut de « s’accorder de façon harmonieuse » pendant quarante secondes ; entre autres…

On voit également les relations inter-Beatles évoluer dans le cadre du studio : de la franche camaraderie aux chocs frontaux Lennon-McCartney, de l’envie de faire de bonnes chansons à l’incapacité de certains à rester dans un groupe tel que celui-ci, à la fois trop grand et trop étriqué, de l’apparition d’une certaine Yoko à… une certaine Yoko qui ne partira plus. Si on évoque rapidement l’après Beatles –Emerick sera l’ingé-son du Band on the run de McCartney- on ne s’attarde pas plus que ça… Mais pour ceux qui veulent vraiment tout savoir, le mieux à faire est d’enchainer sur la lecture de

Come together…

Peter Doggett – Traduit de l’anglais par Laura Derajinsky

Editions  Sonatine – 540 pages

ecrits sur la musiqueUn livre triste s’il en est, qui est autant la biographie des rapports inter-Beatles d’après les Beatles qu’une réflexion sur comment la notoriété peut tuer une bande de copains qui voulaient juste faire de la musique. On part de l’enregistrement du dernier album et la création d’une utopie typiquement Beatlesienne : Apple, ou comment utiliser ses sous pour libérer l’art des contraintes mercantiles en finançant des beaux projets avec des belles personnes. Apple sera surtout la base de chocs de plus en plus violents, personnels ou juridiques entre les différents protagonistes de cette sombre époque. John Lennon n’est plus John mais JohnandYoko. McCartney a            perdu son âme sœur et se fait de plus en plus bouffer par l’amertume, George Harrison trouve enfin le succès en solo et se rend compte à quel point sa créativité était bouffée au sein du duo d’auteurs-compositeurs des Beatles, Ringo se cherche. Après le split officiel des Beatles, seul de mauvaises raisons gardent les quatre en contact : le four total qu’est leur compagnie Apple, et qui va se mettre entre eux de façon de plus en plus systématique. De procès en procès, c’est surtout la pression des fans et des médias qui sera le plus dur : des qu’un ex-Beatles va pisser, on lui demande en quoi c’est un signe possible d’une reformation. Entre un Lennon acide et un McCartney aigri, chaque retour de cette question creuse le fossé entre les deux anciens amis… La mort de Lennon viendra régler la question… Un livre vraiment intéressant sur les conséquences du succès et sur la mort d’une époque (les années 60-70), autant que sur la fameuse rançon de la gloire.

A éviter pour les fans hardcore des Beatles, qui risquent de pleurer toutes les larmes de leur corps…  

Bonnes lectures à vous tous,

Rock on,

Yvain

 

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