Ragtime

rattrapage0E.L. Doctorow – Traduit de l’anglais par Janine Hérisson

Robert Laffont Pavillons – 399 pages

 

 

roman, romans étrangersL’illustre docteur (Freud), âgé de cinquante-trois ans, décida à ce moment là qu’il en avait assez de l’Amérique. En compagnie de ses disciples, il regagna l’Allemagne à bord du Kaiser Wilhelm der Grosse. Il n’avait jamais pu vraiment s’habituer à la nourriture et à la rareté des toilettes publiques en Amérique. Il était convaincu que le voyage lui avait démoli aussi bien l’estomac que la vessie. La population toute entière lui paraissait surexcitée, insolente et barbare. La vulgaire annexion, à une vaste échelle, de l’art et de l’architecture européens lui semblaient terrifiante. Il avait vu, dans notre insouciant mélange de grande richesse et de grande pauvreté, le chaos d’une civilisation européenne en pleine entropie. Assis dans l’atmosphère calme et feutrée de son cabinet de travail, à Vienne, il se réjouissait d’être de retour. Il déclara à Ernest Jones : l’Amérique est une erreur, une gigantesque erreur.

 

Ce roman foisonnant se déroule dans la décennie précédant la 1ère guerre mondiale. On y suit une famille anonyme, composée de Père, Mère, Grand-Père, Petit Garçon et Jeune Frère de Mère, dans les méandres d’une Amérique qui se cherche et se trouve tout à la fois, où les inégalités se creusent et où la culture avance. On croise Freud et Jung, Henry Ford, Harry Houdini, l’anarchiste Emma Goldstein, Theodore Reiser, des pauvres qu’intriguent des pin-ups parvenues, des syndicats qui se mobilisent de plus en plus, des explorateurs du Pôle Nord, et Coalhouse Walker, un noir qui n’aura de cesse de laver un affront personnel dans un pays où les « nègres » n’ont d’autres alternatives que  de subir…

 

Le ragtime est une des musiques qui préfigurent le jazz. Le plus souvent associée au piano, il est une déformation de la marche et se joue avec une main droite syncopée. La traduction du mot veut d’ailleurs dire « déchiquetée », en référence au travail de la main droite. (Oui, je me la joue un peu, mais je remercie Wikipédia pour ces précisions que j’aurais bien été incapable de vous fournir…). On se rend compte en lisant le livre que le titre n’est pas anodin. Doctorow a choisi la pulsation et le rythme de cette musique pour en imprégner son écriture, qui tourbillonne sans jamais donner le tournis, et suit un rythme certain sans jamais s’affoler non plus.

 

Ragtime, c’est un peu le Short Cuts de l’Amérique moderne, un roman choral où la petite et la grande histoire s’entremêlent sans cesse.

Fait notable qui ancre dès la première page le roman dans son pays, la famille anonyme s’est enrichie grâce à l’entreprise de Père, spécialisée en drapeaux américains, oriflammes, feux d’artifices « et autres attirails du patriotisme ». Effectivement, c’est une époque où les drapeaux américains sont souvent de sortie, tant le pays se révolutionne constamment : transport, culture, capitalisme triomphant… L’art de Doctorow est de nous faire ressentir constamment l’ébullition de l’époque à travers un roman qui vaut moins pour son ou ses intrigues que par son ambiance de début de siècle effervescent.

 

Et puis il y a la face obscure du pays : le racisme ordinaire, illustré par l’histoire de Coalhouse Walker ; la lutte des syndicats ouvriers qui s’intensifie et qui rêve de bombes et de grand soir ; la misère telle que certaines mères préfèrent enterrer vivant leur nourrisson plutôt que de leur faire subir une vie de « nègre »… C’est en mêlant constamment les deux côtés d’une médaille mi brillante mi terne que l’auteur parvient le mieux à rendre l’atmosphère de son époque. Ni livre d’historien, ni roman classique, Ragtime est une musique à la fois entraînante et triste, dansante et répugnante…

 

Pour qui ?

Pour les fascinés de l’Amérique

Pour les amateurs de roman choraux où les voix et les intrigues se superposent

Pour les amateurs du jazz et de Scott Joplin, qui retrouveront le rythme de cette musique dans l’écriture de Doctorow.

Pour ceux qui ont vu et apprécié l’adaptation de ce roman par Milos Forman (ce qui n’est pas mon cas, mais l’oubli devrait être vite réparé…)

 

Bonnes lectures à tous et toutes !

 

Yvain 

 

Ps : Blablabla continuel et systématique sur tout blog qui se respecte : cette page se nourrit tout autant de nos articles que de vos commentaires ! Des pages de statistiques et de schémas sans âme et un rien barbants nous confirment quotidiennement de vos visites, et nous en sommes ravis (succès modeste en comparaison avec d’autres mais qui surpasse de loin nos attentes quand nous avons commencé il y a trois mois). Néanmoins, vos réactions se font rares et nous serions enchantés de vous lire plus souvent. D’accord, pas d’accord, encouragements, retours de lecture, n’hésitez pas à prendre deux minutes pour nous faire part de vos réactions, sur le fond ou sur la forme…

 

A très bientôt, bonnes lectures à tous et toutes once again !

 

Valérie et Yvain

 

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