Lionel Shriver

themeroman Magie des sauts de puce du cerveau et de l’esprit de coq à l’âne né de l’écriture d’articles pour ce blog, il m’est venu une furieuse envie, après l’avoir mentionnée dans l’article sur Les Apparences de Gillian Flynn, de vous en dire plus sur une de mes auteurs préférées, Lionel Shriver.

 

Sur la dizaine de livres qu’elle a écrit, quatre ont été traduits par les éditions Belfond. N’en ayant lu que trois, je mettrai de côté Double faute, pour m’arrêter sur les trois autres.

 

Autant le dire d’emblée, Lionel Shriver n’écrit ni pour les âmes sensibles, ni pour les jeunes esprits romantiques avides de courses éperdues dans les prairies de l’amour. Elle serait plutôt du genre à écrire des romans comme on file des coups de boule, et sa lecture laisse des traces assez violentes. Pourtant, tous les gens que je connais –amis ou clients- ayant accepté de se faire molester le cerveau par sa prose, retiennent  moins le fait de s’être fait violenter l’encéphale que le fait de tenir une auteur rare, à suivre de très près.

 

Nous présenterons ces romans dans l’ordre de leur traduction en France, en commençant par le plus formidable d’entre eux, qui fut pour moi une révélation littéraire et personnelle.

 

 

romanIl faut qu’on parle de Kevin

Traduit de l’américain par Françoise Cartano

Editions Belfond – J’ai lu – 486 pages

 

Kevin Khatchadourian a tué il y a un an sept de ses camarades de lycée, dans un  guet-apens digne de Columbine. Eva, sa mère, écrit à son mari –avec qui elle s’est séparée à la suite de la tragédie- de longues lettres qui meublent sa solitude et dans lesquelles elle retrace l’histoire de leur couple et de ce fils qu’elle va voir chaque semaine en prison.

Elle raconte ce couple qu’elle aimait tant, et son emploi pour un guide de voyages qui faisait son bonheur et lui permettait de voyager sans cesse. L’abandon de celui-ci à l’annonce d’une grossesse qu’elle ne désirait pas tant que son mari, mais pour laquelle elle acceptera des concessions. Les contraintes de la maternité à laquelle elle ne se fera jamais. L’arrivée de Kevin, cet enfant au regard vide, dont elle apprendra vite à se méfier. Les années qui passent, et le côté manipulateur et glaçant d’un rejeton qui joue le rôle du fils parfait auprès de son père aimant, en gardant pour sa mère qui l’a percé à jour mépris,  chantage et cruauté. La découverte, atroce, culpabilisante, qu’une mère peut ne pas aimer son enfant. L’arrivée d’une petite sœur, summum de douceur et de gentillesse, qui va attirer les accidents domestiques jusqu’à en perdre un œil, sous le regard narquois de son grand frère, dont Eva sait qu’il est responsable sans pouvoir le prouver… Jusqu’au Jour J, où le monde a basculé…

 

Inutile de m’étendre sur le côté coup de boule du roman si vous avez lu le compte-rendu. Je pense que la chose est claire. Je me contenterai d’une anecdote personnelle, assez révélatrice de ce qu’entraîne cette lecture…

 

Quelques semaines après la lecture de Kevin, j’étais un peu désespéré. Quand un livre vous marque autant, et que vous gardez en tête tant de scènes et de passages, vous avez envie d’en parler à quelqu’un ayant partagé la même expérience. Las, je ne connaissais personne l’ayant lu avec qui je puisse en discuter. En allant au travail un matin, dans le métro ligne 1 direction les Champs-Elysées, j’avisai une demoiselle d’environ vingt-cinq ans, qui le lisait en anglais. Ce n’est absolument pas mon genre d’aller parler à des inconnues dans le métro, mais j’oubliais tous mes scrupules dans la seconde. J’allais m’assoir à côté d’elle et m’excusai de la déranger. Son regard se posant sur moi fut sans appel et se passait fort bien de mots. Il disait clairement : « Dis donc, connard, si c’est pour me dire que je suis jolie ou me demander où je vais, je vais tellement te recevoir que tu vas changer de wagon pour oublier la honte que je vais te coller en public ». Je balbutiai (en anglais qui plus est) que je ne voulais pas la déranger, mais que j’avais remarqué quel livre elle lisait, que je l’avais lu récemment et qu’il m’avait vraiment marqué, que je ne connaissais personne dont je puisse avoir l’avis, et que j’étais obsédé par l’idée d’avoir le sentiment d’une femme, vu le sujet. Le livre traitait de la question du fait pour une femme de ne pas aimer sa progéniture, et ça me semblait être un tel tabou que je me demandais comment l’instinct maternel réagissait à sa lecture. Dès qu’elle a compris où je voulais en venir, ses barrières sont tombées d’un coup, son regard s’est illuminé, et elle s’est lancée dans un grand monologue sur l’importance de ce livre, du tabou qu’il soulevait, du fait que c’était un livre qui tournait beaucoup parmi ses amies justement à cause de ça et qu’elle comptait elle-même le faire tourner au plus grand nombre de ses connaissances possibles. Et de vouloir un avis masculin sur la question… Malheureusement, je descendais trois stations plus tard et la discussion fut arrêtée en plein milieu, à notre grand regret à tous les deux. Je ne sais pas si les gens autour de nous ont pensé que j’étais un pro de la drague pour rendre une jeune fille si loquace en quelques phrases seulement… En tout cas, ce livre a cette capacité étonnante de vous faire avoir de longues conversations passionnées sur le sujet (pas mal d’ami(e)s l’ont lu dans les semaines-mois suivant(e)s). Combien de livres peuvent prétendre à cela ?  

 

Il est à noter que le livre a été plus que magistralement adapté par Lynne Ramsay en 2011, qui a réussi le pari de transformer un roman quasi inadaptable en Objet Filmique Non Identifié rendant parfaitement ambiance et puissance de son matériau de base… Un très grand film, à voir après avoir lu le livre néanmoins…

 

 

romanLa double vie d’Irina

Traduit par Anne Rabinovitch

Editions Belfond – 486 pages

 

Premier chapitre : Irina, dessinatrice de livres pour enfants, vit depuis dix ans avec Lawrence. Le couple s’ennuie peut-être un peu, mais rien de dramatique. Chaque année, ils dinent avec Ramsey Acton, un ami de Lawrence, joueur de billard professionnel, pour l’anniversaire de celui-ci. Mais cette année là, Lawrence est en déplacement professionnel, et si Irina accepte de ne pas briser la tradition, c’est franchement à reculons qu’elle se dirige vers le restaurant pour y retrouver Ramsey. Surprise, non seulement Irina passe une excellente soirée, mais elle semble découvrir pour la première fois cet homme, qu’elle trouve soudain charmant, drôle, agréable, et terriblement sexy… A tel point que le chapitre se termine sur l’envie démesurée de se pencher et d’embrasser Ramsey à pleine bouche.

 

Dès lors, chaque chapitre aura deux versions : ce qu’il advint d’Irina quand elle embrasse Ramsey, quittant Lawrence et vivant auprès du joueur de billard, et ce qu’il advint après qu’elle refoule son envie stupide de nouvelle romance et choisisse le confort de son couple déjà bien établi. Ambiance Smoking/No smoking, d’Alain Resnais… 

 

L’excellente idée du roman, qui ne tombera dans aucun des pièges que son idée de base et sa structure peuvent poser, est de prendre pour chaque chapitre un événement similaire qui permettra de comparer au mieux les deux vies d’Irina : le repas avec la meilleure copine, le noël en famille….

 

Evitant tout manichéisme et toute solution de facilité, il n’y a bien entendu aucune version préférable à l’autre : il y a du bon et du mauvais dans les deux destins qu’Irina se forge, et c’est ce qui empêche le lecteur de trouver préférable telle ou telle version. Il est donc extrêmement difficile de savoir si on souhaite voir Irina aller avec Ramsey ou non.

 

L’autre brillante démonstration du livre, c’est la part que prend l’entourage dans les décisions que nous croyons prendre par nous même dans nos vies. Un exemple : Au(x) chapitre(s) 2, Irina déjeune avec sa meilleure copine. Dans la version « je trompe Lawrence », celle-ci va l’engueuler en lui reprochant de foutre son couple stable en l’air pour une passade irréfléchie. Dans la version « je n’ai pas embrassée Ramsey », la copine va souligner lourdement la monotonie de son couple, et du côté rasoir de Lawrence, l’incitant limite à aller voir ailleurs. Quoiqu’on fasse, notre entourage aura toujours quelque chose à redire, et le fera lourdement sentir.

 

Un excellent roman qui analyse très bien la notion de couple et qui, bien que moins tordu, est celui auquel je pensais en mentionnant Lionel Shriver dans l’article sur Les apparences, de Gillian Flynn. 

 

romanTout ça pour quoi

Traduit par Michèle Lévy-Bram

Editions Belfond – 526 pages

 

Shepp a toujours fantasmé sur « l’Outre-vie », partir avec l’argent d’une vie de travail sur une île où l’existence ne coûte rien et couler des jours heureux entre plage, cocktails et farniente… Mais la vie a pris les rênes sur le rêve et lui et Glynis, son épouse, ne sont jamais partis. Un jour, il décide que c’est le moment où jamais, et il prend des billets pour une île près de Zanzibar, espérant que l’ultimatum qu’il posera à Glynis, artiste tourmentée et cynique, saura lui convenir. C’est ce jour là, précisément, que celle-ci lui annonce qu’elle vient de développer un cancer. Adieu les rêves et l’Outre-Vie, l’argent de zanzibar devient l’argent du cancer, et la spirale infernale commence.

 

Là, vous vous dites sans doute, un livre sur le cancer, c’est de pire en pire… Eh bien non, ça serait compter sans Lionel Shriver, qui, loin de faire du misérabilisme, a expliqué dans une interview à la sortie du livre qu’elle avait voulu écrire un « Fuck you book ». On comprend vite de quoi il retourne…

 

Brillante dissection du système de santé américain, c’est toute l’absurdité d’un pays qui prône l’humain mais le fait passer après le profit qui passe sous le scalpel de l’auteur. Idée simple et horrible, chaque chapitre commence par l’état du compte en banque « Outre-Vie » de Shepp. Disons simplement qu’il perd 40000 dollars rien que pour diagnostiquer le cancer, et vous avez une idée de la dégringolade de Zanzibar avant même la moitié du livre.

 

Bien sûr, le cancer en est le noyau dur, et rien, ni des traitements, ni des effets secondaires, ne nous est épargné. Mais ce n’est pas ça qui est le plus difficile à supporter dans ce livre.

 

L’entourage, encore et toujours, est le plus dur dans ce genre de maladie. Puisque la chimio, c’est trop facile à gérer, il faut aussi compter sur les culpabilités mal-placées, la pitié malsaine,  la commisération pudibonde, l’éloignement soudain et toutes autres perles dont l’être humain est capable. A tel point que rapidement, une des seules personnes que Glynis pourra supporter est Jackson, le meilleur ami de Shepp, qui a de tout temps tenu de longs monologues assassins sur l’état du pays et la décadence de ce système oppressif et obnubilé par l’argent. Celui-ci devient ainsi la manifestation physique de la rage qui habite Glynis pendant sa maladie, ainsi que le fait qu’à partir sans cesse dans ses digressions, il ne lui renvoie jamais son cancer à la tête. Jackson est un personnage hautement attachant, et une bonne part du message de l’auteur dans son « fuck you book ».

Vous vous dîtes sans doute qu’avec une histoire comme ça, la fin est attendue et déprimante… détrompez vous, on parle de Lionel Shriver là…

 

 

Bref, article un peu long, une fois de plus, mais qui, je l’espère, donnera envie à ne serait-ce qu’une ou deux personnes d’aller se plonger dans un livre de cette grande dame… Vous ne le regretterez pas !

 

 

Pour qui :

Pour les gens qui aiment les livres psychologiquement (très) fins et jamais prévisibles

Pour ceux qui en ont marre de « oui, c’est la crise et la vie est bien assez dure ma bonne dame » qui implique de ne lire que du Guillaume Musso et du Oui-Oui.

Pour les gens qui aiment qu’un auteur les prenne pour ce qu’ils sont, à savoir des gens intelligents.

 

Bonnes lectures à tous

 

Yvain

 

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