Les Editions de l’Arbre Vengeur

autour0Bonjour à tous,

 

Voici le premier article d’un rendez-vous que nous espérons réussir à mettre en place de façon régulière, consacré aux éditeurs.

 

Parler de livres que nous avons appréciés est une chose, mais il faut savoir rendre à César ce qui lui appartient. Nous essayons le plus souvent de faire un commentaire sur les éditeurs des livres que nous présentons (on aura peut-être repéré le fanatisme de la Caverne pour les éditions Sonatine et autres Le mot et le reste), mais les connait-on vraiment ? Et réalise-t-on l’étendue de leur travail ?

 

Une maison d’édition, surtout les petites, c’est le plus souvent une entreprise casse-gueule où on sait d’avance ne pas pouvoir faire le poids face à certains mastodontes qui publient tous azimuts ; c’est se choisir une ligne éditoriale nette, poussée par une envie de faire (re)découvrir des textes que personne ne publierait en ces temps de pseudo crise du livre et prise-de-risques zéro. C’est vouloir faire ressortir une idée de la littérature ou du livre qui se perd, et c’est beaucoup de temps, d’argent et de risques.

 

Nous vous proposons donc de partir à la rencontre de certains éditeurs dont nous apprécions le travail, et sur lesquels nous avons envie d’attirer votre regard. En fonction de qui voudra bien se prêter au jeu, vous ferez peut-être des découvertes (ou pas, si vous êtes déjà amateurs) susceptibles de vous intéresser. Nous privilégierons ceux qui ont une ligne éditoriale forte qui pousse les lecteurs à s’intéresser au catalogue et à guetter les sorties, comme on guette la prochaine publication de son auteur favori.

 

Aujourd’hui, voici les Editions de l’Arbre Vengeur, à qui nous laisserons le soin de se présenter eux-mêmes un peu plus bas.

 

Pour vous donner une idée de leur catalogue, voici quelques uns des textes que vous pouvez y trouver :

 

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursQuinzinzinzili – Régis Messac

196 pages

Coincé dans une grotte avec une bande d’enfants après une énorme déflagration, Gérard Dumaurier, dernier adulte sur Terre, voit ses compagnons de captivité retourner rapidement et férocement à l’état de nature, rebricolant le monde sur des souvenirs de plus en plus vagues.

Un roman très fort où l’humour grinçant se mêle au désespoir. L’Arbre vengeur a publié plusieurs romans « post-apocalyptiques », genre aussi passionnant que déprimant, puisque quelque soit l’auteur, de Messac à Doris Lessing, la conclusion la plus fréquente est sans appel : même quand il ne restera plus que dix humains sur Terre, ils seront encore fichus de se foutre sur la tronche.  Quant au titre improbable, l’explication que je vous laisse le soin de découvrir est à l’image de ce roman : étonnante !

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeurs L’Autofictif – Eric Chevillard

4 Tomes

Eric Chevillard est un de mes grands malades auteurs préférés. J’aime ses romans-digressions, ses délires d’un style ébouriffant, et les différents tomes de l’Autofictif, version papier de son blog, pur concentré du bonhomme. Il s’y est imposé de faire trois entrées par jour, qui vont du haïku au paragraphe de 1 à 10 lignes. Je me contenterai de quelques citations, qui vaudront plus qu’un long discours :

Imaginez Beethoven aveugle, quel merveilleux peintre il aurait fait !

 

Il fit durer sa grasse matinée jusqu’à l’extrême onction.

 

Après dix années d’étude acharnée, de patience et d’obstination, le violon parvient enfin à tirer quelque chose de l’homme. Il est vrai que ce dernier n’est pas simple.

 

Nue elle ne me plaisait plus

Mais comment rhabiller

La banane

 

Des bouquins à poser sur sa table de salon ou de chevet, pour y picorer quelques phrases, quelle que soit l’humeur.

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursPlop – Rafael Pinedo

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis Amutio – 171 pages

Attention, âmes sensibles s’abstenir. Plop, c’est le nom du personnage principal, puisque c’est le bruit qu’il a fait quand sa mère a mis bas, traînée par un chariot auquel elle était attachée. Dans ce monde de misère où l’humanité se divise en brigades constamment en mouvement, codifiée à l’extrême, ou la loi du plus fort est la seule loi et où on se salue en se disant « Ici, on survit », Plop tentera de faire son chemin et de s’extraire de sa condition. Le fait qu’il repense à sa vie pendant que sa tribu l’enterre vivant, une pelletée à la fois, annonce dès la deuxième page ce qu’il en sera de son avenir. Un roman très court, malsain et suffocant, où chaque chapitre, très court, est une claque supplémentaire. Mais un must-read absolu pour tous ceux qui n’ont pas peur d’un peu de boue et de sang entre les pages d’un livre.

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeurs Pfitz – Andrew Crumney

Traduit de l’anglais par Alain Gnaedig – 264 pages

Schenk, cartographe de son état, travaille pour un Prince dont l’obsession est d’inventer des villes imaginaires.  Jusqu’au boutiste dans sa quête d’immortalité, celui-ci en fait dessiner les plans et même inventer les biographies des habitants. Rouage de cette administration gigantesque (qui fait un peu penser à Brazil au siècle des Lumières), Schenk tombe amoureux d’une belle rousse, biographe attitré du fictif comte Zelneck. Pour l’approcher, Schenk s’intéresse donc au comte, quitte à inventer les déboires de son soi-disant valet, Pfitz.

Là encore hommage autant que pastiche, mais cette fois ci du conte philosophique cher aux Lumières, Pfitz est un très joli roman, qui a la grâce, la fantaisie  et l’intelligence d’un Voltaire.

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursL’Oeil du purgatoire – Jacques Spitz

197 pages

Difficile de résumer celui-là… Le narrateur se fait inoculer un bacille par un savant fou, qui fait des expériences sur la temporalité. A compter de là, l’anti-héros de ce roman fantastique (dans tous les sens du terme) se met à voir les choses vieillir de plus en plus. Il voit les gens tels qu’ils seront dans un jour, un mois, un an, ainsi que les objets, les immeubles… Mais le phénomène s’accélère au fur et à mesure, et il ne voit pas pour autant le futur ! Ainsi donc, quand les gens avec qui il discute lui apparaissent comme morts, ne peut-il en voir de nouveaux. Quand les bâtiments sont en ruines, il n’a pas la capacité de voir les bâtiments qui prendront la place. Et le présent disparaît peu à peu de son champ de vision, le plongeant dans un monde de plus en plus dépeuplé et vide…

Un des premiers romans que j’ai lu à l’Arbre vengeur, et un de mes préférés. Une expérience de lecture étonnante et bluffante, qu’on soit ou non amateur du genre.

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursLe chien lodok – Aleksej Meshkov 

Traduit de l’italien par Lise Chapuis – 185 pages

Iodok n’est pas né chien, il l’est devenu. C’est un être humain qui se cache dans la fourrure d’un chien pour être « libre de flairer et de chercher partout ». Faisant bien attention de ne pas craquer son pelage, il coule des jours presque heureux auprès de son maître, directeur de la clinique vétérinaire. Presque, car la ville est dangereuse et le Zoo, organisation louche proche de la milice, le surveille et le traque, comme il traque toute différence ou déviance un peu trop visible. Une mort suspecte va bientôt attirer l’attention sur lui.

Encore un texte atypique, dérangeant, sur la part animale de l’homme (Vous me voyez arriver avec mes gros sabots pour faire un parallèle sur le magnifique « Anima » de Wajdi Mouawad ?).

 

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Les figurants de la mort – Roger de Lafforest

250 pages

Ce roman qui reprend les codes de l’aventure maritime nous conte la malédiction de PetitGuillaume, capitaine dont les bateaux échouent fréquemment et les expéditions également. Pour la dernière, un général le convainc de partir vers le Venezuela, où celui-ci compte faire un coup d’état. Afin de se trouver une « armée », il convainc l’équipage qu’ils partent tourner un film en Amérique du Sud.

Un roman aussi fou que son sujet, qui se lit tout seul, autant hommage que constat sur la notion d’Aventure.

 

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Le manuscrit Hopkins – R.C. Sherriff

Traduit de l’anglais par Virginia Vernon et Daniel Apert – 413 pages

Edgard Hopkins est un éleveur de poules du Worcestershire. C’est un type lourdaud qui se croit fin, d’une fatuité confinant à la maladie et dont chaque phrase attire les rires du lecteur devant la stupidité du bonhomme. Membre adhérent de la Société Britannique de la Lune, il fait partie des happy few qui apprennent l’horrible nouvelle : la Lune s’apprête à tomber du ciel, ce qui risque d’entraîner un certain nombre de complications ! Décidé à garder le secret coûte que coûte, Hopkins entame néanmoins la rédaction d’un témoignage sur la question, vécue de l’intérieur. Quelques temps après le cataclysme, on retrouve ce qui deviendra « le Manuscrit Hopkins », et qui est le corps du roman en lui-même.

Un roman très drôle (quoiqu’on aimerait fréquemment coller une beigne à l’éleveur de poules !) et qui se lit tout seul…

 

Comme vous pouvez le constater sur ces quelques présentations sommaires (lus selon mes goûts personnels et qui ne reflètent pas complètement l’étendue du catalogue), les éditions de l’Arbre Vengeur aiment à publier des textes pas forcément très récents, privilégiant l’imaginaire, et qui jouent sur les codes et les genres. Parfois graves, parfois drôles ou les deux, ce sont toujours des histoires prenantes, originales, dont l’histoire interpelle, avec un style marqué et toujours remarquablement écrits.

 

Rencontre avec les éditeurs, David Vincent & Nicolas Etienne

 

Pouvez-vous nous raconter la naissance de l’Arbre Vengeur ? Quelle a été l’impulsion qui vous a poussé à tenter cette aventure ?

En nous promenant un jour dans une forêt nous sommes tombés sur un arbre petit et disgracieux mais dont la volonté de survivre à l’ombre des grands chênes nous a émus. Nous l’avons adopté avant de nous rendre compte qu’il s’agissait d’un arbre vengeur. Plutôt que de le débiter pour en faire du mauvais papier, nous avons choisi d’en faire un petit livre, inutile donc indispensable.

 

Pourquoi ce nom ?

Parce que s’imposait son désir de ne pas s’en laisser conter. Et la vengeance et une belle façon de manger froid.

 

De combien de personnes se constitue votre équipe ?

Un le matin, deux à midi, un la nuit, ce qui fait que nous ne savons plus trop si nous sommes vraiment deux dans l’affaire.

 

Comment choisissez-vous les textes que vous publiez ? De combien de titres se compose le catalogue ?

Nous atteindrons en 2013 le centième volume du catalogue, un titre pas encore choisi car nous aimerions qu’il soit un peu symbolique et qu’il ressemble à ce que nous éditons depuis dix ans : un livre insolent qui a choisi le prisme de l’imaginaire sans renoncer à la volonté du style, ce qui est notre credo. Nous passerons peut-être directement au numéro 101.

 

Pouvez-vous nous présenter les différentes collections de l’Arbre ?

Il existe quatre collections. L’Alambic animée par Eric Dussert s’intéresse à des auteurs de tous temps et tous lieux pour peu qu’ils aient leur part de mystère, d’inquiétude, de talent et d’invention. Forêt invisible est animée par Robert Amutio et se concentre sur le domaine hispanique avec un fort tropisme vers les textes marginaux d’auteurs singuliers. Selva selvaggia s’intéresse à la littérature venue d’Italie et est animée par Lise Chapuis. Dernière née L’arbre à clous se consacre à la littérature belge sous l’impulsion du Liégeois Frédéric Saenen.

 

Créé en 2002, l’Arbre Vengeur a aujourd’hui dix ans. Que retenez-vous de cette première décennie ? Quels sont vos plans pour celle à venir ?

Dix ans c’est infime, on n’a pas encore nos premiers boutons mais on voudrait bien se hausser du col sans vouloir la ramener. On voit arriver l’adolescence tourmentée avec un rien d’inquiétude : comment se passera notre puberté ? Nous n’avons heureusement aucun plan, aucune stratégie, que des envies, des désirs, notamment celui de continuer en ne faisant pas de concessions à l’air du temps qui n’est pas particulièrement inventif.

 

Quelles sont les difficultés rencontrées par une maison d’édition récente, soucieuse de publier des textes exigeants et de qualité, dans un contexte économique difficile ?

Trouver de l’argent sans se contredire, sans se laisser aller, sans passer son énergie dans les dossiers stériles, sans perdre son envie en se ruinant la santé par des besognes bien éloignées de la littérature. Cela a toujours été difficile pour la petite édition, c’est aussi ce qui rend la chose amusante : tenir, coûte que coûte ou vaille que vaille, sans se dérober et sans s’en raconter.

 

Les quelques textes présentés ci-dessus sont bien entendu des choix personnels du rédacteur de l’article. Si vous aviez à conseiller aux lecteurs de la Caverne deux ou trois textes édités par l’Arbre Vengeur que vous affectionnez particulièrement, quels seraient-ils ?

La question qui tue ! Nous n’éditons rien qui ne nous plaise, n’ayant que peu de regrets dans nos parutions. Lisez les derniers ou les prochains : Le Brouillard en février œuvre d’un monsieur désormais octogénaire qui l’avait édité il y a cinquante ans et nous permet de découvrir que son texte n’a pas pris une ride, sorte de fable cruelle sur l’enfermement ; le cinquième volume de L’Autofictif grâce auquel nous prolongeons cette entreprise qui nous tient tant à cœur car elle s’inscrit dans la durée ; Motodrome de Jacques Géraud, un dictionnaire érudit et insolent qui joue avec et sur les mots et qui aurait mérité un plus bel accueil… Nous pouvons continuer longtemps, le bavardage n’étant pas le moindre de nos défauts…

 

Merci à vous pour ces réponses, et le temps que vous nous avez accordés. Très bonne continuation à l’Arbre vengeur.

Merci à vous et couvrez-vous, les cavernes sont fraiches en cette saison.

 

 

Pour finir, arrêtons nous sur un des derniers romans publiés par l’Arbre Vengeur, et non des moindres.

 

 

Redrum

Jean- Pierre Ohl

243 pages

 

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-Nous sommes des segments. (…)

-Des segments ?

-Oui ? Nous allons simplement d’un point à l’autre, sans jamais pouvoir faire un pas de côté, ni nous arrêter, ni savoir à quel point du trajet nous sommes rendus. Le film, lui, est un cercle.

-Tu veux dire… qu’on peut le regarder indéfiniment ?

-Non, ce n’est pas ça. Il a un sens. Il veut dire quelque chose. Pas nous.

-Mais ce sont les hommes qui font les films. Et donc, si les films ont un sens, c’est que les hommes le leur ont donné.

-Non, ils… Ils savent juste faire tourner le cercle… comme on fait tourner un cerceau avec un bâton.

 

Un colloque sur le cinéma a lieu dans une petite île au large de l’Ecosse. Dix cinéphiles s’y retrouvent, à la demande du mystérieux Onésimos Némos. Parmi eux, Stephen Gray, spécialiste de Kubrick, pour qui le voyage a des allures de retour aux sources un peu inconfortable : d’une part, il a grandi sur l’île, et d’autre part, son père travaillait pour Némos à une invention qui le révulsait et qui a depuis lors conquis le monde entier. La Sauvegarde, en effet,  stocke l’âme des morts et permet aux vivants de leur rendre visite, avec des utilisations plus ou moins déviantes, bien entendu…

Stephen a d’autant plus de problèmes avec son arrivée au Colloque que son ex-femme, Ruth, s’y trouve, et que le comité d’accueil est tellement parfait qu’il ne peut-être que suspicieux : tout est prévu selon ses goûts, jusqu’à son assistante personnelle, qui ressemble à une de ses actrices préférées. Némos promet pour le colloque un voyage inédit dans les films de Stanley Kubrick, mais à quoi s’attendre ? Et qui, des invités ou du staff, s’amuse à écrire « Redrum » sur le miroir de sa salle de bain ?

 

Pour qui ?

Pour les fans de Stanley Kubrick, et de cinéma en règle générale.

Pour les amateurs de mystère, dont on ne dénoue les fils qu’au fur et à mesure.

Pour ceux qui apprécient l’humour, dont ce livre regorge (avec entre autres les discussions de mauvaise foi entre cinéphiles aux goûts différents).

Pour les lecteurs de L’invention de Morel, d’Adolfo Bioy-Casares, auquel ce singulier et excellent roman m’a plusieurs fois fait penser.

 

Bonnes lectures à tous et toutes,

 

Yvain

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