Le temps où nous chantions

Richard Powers – Traduit de l’anglais par Nicolas Richardindispensable0

Ed. 10/18 – 1046 pages

Initialement publié par le Cherche Midi

Installé au premier rang, je me retournai pour observer en douce les gens. Je notai toutes les nuances de couleur. (…) Des éclats de chair en tous sens, acajou par ici, noix ou pin par là. Des bouquets de bronze et de cuivre, des étendues pêche, ivoire et nacre. De temps en temps, des extrêmes : la pâte décolorée des pâtisseries danoises, ou bien la cendre nuit noire de la salle des machines d’un paquebot de l’histoire. Mais dans le milieu du spectre, majoritaire, toutes les traces et les nuances imaginables du marron s’entassaient sur les chaises pliantes. Ils se révélaient mutuellement, par contraste.

 

 

En 1939, Delia Daley et David Strom se rencontrent lors d’un concert gratuit de Marian Anderson à Washington. Ils ne devraient même pas se porter attention : elle est jeune et noire, il a dix ans de plus qu’elle et est juif allemand ayant fui le nazisme. C’est pourtant dans la musique que leur histoire d’amour va commencer. Dans une Amérique plus que jamais ségrégationniste, ils tacheront de vivre leur histoire en se créant un cocon de douceur et de musique incessante. Ils auront trois enfants. Jonah deviendra une des plus grandes voix classiques de son temps, avec son frère Joey comme accompagnateur au piano. Ruth, délaissera la musique rapidement et s’engagera toujours plus profondément dans l’activisme politique, rejoignant les Black Panthers et rejetant l’éducation « trop blanche » qu’elle a reçue.  Car si Delia et David ont su gérer tant bien que mal le racisme quotidien, leurs enfants y seront toujours en butte. Métis plus ou moins foncés, ils sont la preuve éclatante qu’un homme blanc peut avoir osé se perdre avec une noire, et c’est à eux qu’on le fera le plus payer. Comment se construire dans ces cas là ?

Jouant avec la chronologie, des années 40 aux années 80, Le temps où nous chantions s’intéresse donc à la vie de ses cinq protagonistes, ainsi qu’aux profondes mutations sociales, politiques et musicales des Etats-Unis.

 

Bon, ma chronique de ce livre pourrait tenir en peu de mots :

 

LISEZ CE LIVRE ! JE VOUS L’ORDONNE !

 

Mais comme j’ai bien conscience que c’est un peu court, je vais tacher de m’étendre un peu plus sur les nombreux arguments de ce roman exceptionnel.

 

Et là, honnêtement, je ne sais même pas par quoi commencer. Il y a l’écriture, magnifique, ample, ciselée, parfois poussée au lyrisme, et qui pourtant se lit d’une traite et se savoure en même temps. Le temps où nous chantions fait partie de ces livres rares dont on veut à la fois lire l’intégralité le plus vite possible tout en faisant des pauses forcées pour ne pas le quitter trop rapidement.

 

Chaque personnage –les cinq principaux mais également tous les secondaires- sont admirables de contradictions et d’humanité, et on les aime tous jusque dans leurs moindres défauts : l’égocentrisme de Jonah, l’incapacité de Joey à vivre pour lui-même et non pour son frère, le côté buté et agressif de Ruth ; la folie douce de David, leur père, physicien de métier, qui trouve refuge dans les mystères du temps à la moindre contrariété…

 

Il y a aussi le tissage extrêmement fin du patchwork où se mêlent constamment la petite et la grande histoire, l’une éclairant l’autre et vice-versa. En inscrivant la vie de ses personnages dans 40 années décisives de l’avancée sociale des droits pour les gens de couleur aux Etats-Unis, c’est moins un procédé narratif classique auquel Powers a recours qu’une façon éblouissante de rendre universelle l’histoire de cette famille en particulier. Du premier concert gratuit de Marian Anderson, chanteuse classique noire, pour un public mélangé, à l’émergence du rap et du black power, de la mort sauvage d’Emmett Till aux  émeutes raciales ravageant le pays, du bus de Rosa Parks aux universités protégées par l’armée lors de l’inscriptions des premiers étudiants de couleur, du discours de Martin Luther King à son assassinat, c’est à l’histoire d’une avancée tellement lente qu’elle semble faire deux pas en arrière quand elle en fait un vers l’avant que l’auteur nous demande de réfléchir, sans jamais se la jouer moralisateur.

 

Enfin, il y a la musique. Je lis beaucoup de livres sur la musique, sur les musiciens, et je prête toujours attention aux romans traitant de ce sujet quand j’en croise un. Mais jamais, jamais, je n’avais entendu de la musique en lisant un livre. Ce roman contient certaines des plus belles pages qu’il m’ait été donné de lire sur le sujet, et je pense que tout prochain roman sur la musique risque de me paraître fade en comparaison.

 

Et puis, pour finir, il y a les dernières pages… dont je ne dirai rien, je vous rassure. Combinant plusieurs éléments et scènes précédents dont l’intérêt à priori n’était pas clair, Richard Powers nous offre une fin tellement belle, tellement touchante et lumineuse, que j’ai été à deux doigts de tremper mon café matinal d’un torrent de pleurs au moment de la lire. Sur certains livres, je me demande souvent si la conclusion sera à la hauteur, mais là, je n’y ai même pas pensé, car ce n’est pas le genre de livre dont on attend un final particulier. Et pourtant, la fin m’a laissé hagard et rêveur pendant de nombreuses heures, à me demander par la suite ce que j’allais bien pouvoir lire qui ne me paraisse pas désespérément inintéressant après une telle claque… (Pour l’anecdote, dans les 48h qui suivirent, je commençais quatre débuts de romans avant de tomber sur un qui me fasse dépasser la page 20…)

 

Bref,

LISEZ CE LIVRE ! JE VOUS L’ORDONNE !

 

 

Pour qui ?

Pour tout le monde, les blancs, les noirs, les marrons, les jaunes, les rouges et tous les autres tons de peau !

Pour les amateurs de roman-fleuve qu’on ne veut pas quitter, tant la ballade est agréable.

Pour ceux qui aiment le mélange de la petite et de la grande histoire.

Pour les fans de musique, quelle qu’elle soit !

 

Valérie, qui voue une adoration à Richard Powers et qui m’a poussé à lire ce chef-d’œuvre, avait récemment publié un billet sur un autre de ses romans, Gains, billet que vous pouvez retrouver ici.

 

Bonnes lectures à toutes et tous

 

Yvain

 

 

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