Le mystère T. S. Spivet – Divagation(s)

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet

Reif Larsen – Traduit de l’anglais par Hannah Pascal

Nil Editions – ___ pages / Livre de Poche – 415 pages

 

 

Lextravagant-voyage-du-jeune-et-prodigieux-TS-SPivet-de-Reif-LarsenLe téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que ma sœur Gracie et moi étions sur la véranda en train d’éplucher le maïs doux dans des grands seaux en fer blanc. Les seaux étaient criblés de petites marques de crocs qui dataient du printemps dernier, quand Merveilleux, notre chien de ranch, avait fait une dépression et s’était mis à manger du métal.

Peut-être devrais-je m’exprimer de manière un peu plus claire. Quand je dis que Gracie et moi épluchions le maïs doux, ce que je veux dire, en fait, c’est que Gracie épluchait le maïs doux tandis que moi, de mon côté, je schématisais dans l’un de mes petits carnets bleus les différentes étapes de cet épluchage.

 

 

Tant qu’à être dans ma phase articles improbables et grands questionnements métaphysiques, voici un texte dont j’ai écrit la mouture il y a près d’un an, à ma deuxième lecture de cette petite pépite.

C’est en le relisant que je me suis rendu compte que ce roman touchant avec un happy end de compet était peut-être très différent de ce que j’en avais fait la première fois, et qu’il y avait peut-être plusieurs lectures possibles. Dont certaines affreusement tristes, au demeurant…

Je vais tenter de récapituler ces diverses lectures du livre. J’incite véritablement ceux qui auraient lu ce livre (pas la très mauvaise adaptation en film, qui n’a que peu à voir avec l’histoire d’origine) à me donner leur avis…

 

 

RESUME, histoire de replacer les souvenirs de lecture vacillants de certains en ordre…

 

Tecumseh Sansonnet Spivet est un petit garçon passionné de sciences et de cartographie qui vit dans un ranch avec sa mère, scientifique retirée du monde, son père, bloqué dans une imagerie de western et sa sœur, adolescente pur jus qui n’attend qu’une chose, à savoir se barrer du trou minable où ils vivent. La figure de Layton, le frère disparu lors d’un accident de fusil quelques années plus tôt, plane sur cette famille aimante mais où chacun évolue dans son coin.

Un jour, le Smithonian téléphone au ranch, et cherche à joindre le docteur T.S. Spivet. Le Dr Yorn, ami de la famille, leur envoie depuis longtemps les dessins et les recherches du jeune Tecumseh, et ils ont décidé de l’honorer du prix Baird, rien de moins que le plus grand prix scientifique du pays. Maigre détail : personne ne semble se douter que T.S. n’a que onze ans. Celui-ci prend bonne note de cette grande nouvelle et assure qu’il sera à la remise du prix.

Il décide de partir en cachette, en train, comme les hobos de ses romans d’aventure, et de traverser tout le pays à l’arrache dans des wagons de marchandise pour aller jusqu’à Washington. Il emporte avec lui les mémoires de sa grand-mère, dont la lecture lors du voyage va lui permettre de mieux comprendre les dysfonctionnements affectifs des membres de sa famille.

Sauf que le voyage aura son lot de difficultés…

 

 

Pour ceux qui n’ont pas lu ce livre : lisez le si le résumé vous a plu, vous verrez, c’est génial. Maintenant quittez cette page, c’est un conseil, je vais spoiler au-delà de l’imaginable.

 

 

Ce livre est sorti en France en 2010. Je l’ai lu immédiatement, l’ai adoré sans réserve, l’ai offert et conseillé comme tout bon monomaniaque qui se respecte, avec l’enthousiasme primaire du lecteur/libraire ravi d’avoir trouvé son coup de cœur du moment. Tous les retours que j’en ai eus étaient emballés, j’étais aux anges. Mon copain M.M. m’a proposé une lecture alternative de la fin du livre, beaucoup moins optimiste, et je l’ai repoussé avec un « Meuh non, qu’est-ce que tu vas chercher là… ».

 

Je viens de relire Spivet, et je n’en ai pas eu DU TOUT la même lecture que la première fois. A tel point que je me demande fortement si je n’hallucine pas. Bref, voici une lecture toute personnelle de la fin du roman, et je serai gré à quiconque l’ayant lu de me donner son avis. Ca aura l’air tiré par les cheveux dans un premier temps, mais plus tant que ça au final. Je vous laisse juge.

 

Le roman se découpe en 3 parties :

1) L’Ouest – chapitres 1 à 4 (la vie au ranch et présentation de la famille Spivet)

2 )La Traversée – chapitres 5 à 10 (à bord du train de marchandise et lecture des mémoires de l’arrière grand-mère)

3) L’Est – Chapitres 11 à 15 (l’arrivée à Washington et tout ce qui s’ensuit)

 

Voici ma 1ère théorie capillo-tractée : A la fin de la seconde partie, TS rencontre un clochard fou de Dieu qui se propose de le libérer du diable, et qui lui colle un coup de couteau pour ce faire. Je crois que la troisième partie est en réalité la mort de TS, ou du moins un délire du garçon mourant, qui s’invente une fiction où tous les problèmes de sa vie se résolvent afin qu’il puisse « partir » sereinement.

 

Je m’explique.

 

Déjà, la rencontre avec le psychopathe : l’échange tourne au drame après que celui-ci brise le squelette de sansonnet que TS trimballe comme une relique (pour mémoire, il s’agissait du sansonnet qui s’était écrasé dans la cuisine du ranch le jour de la naissance de TS et qui était à l’origine de son second prénom). Symbolique lourde de sens… La scène se situe au bord d’un canal. Le fou attrape TS par le cou, se met à jouer de son couteau sur le ventre du garçon, mais celui-ci attrape son canif, le plante de retour, et le fou, buttant contre une bitte d’amarrage, tombe dans l’eau, hurlant qu’il ne sait pas nager. C’est à ce moment là, alors que TS se tord de douleur, qu’un vol de milliers de sansonnets passe au dessus de lui, certains descendants sur le squelette du sansonnet pour happer des morceaux d’os. Quelques secondes plus tard, ils continuent leur route, et comme TS ne sait pas dans quelle direction aller, il les suit, arrivant une demi-page plus loin devant un camion, où le conducteur accepte de l’emmener à Washington. Fin de la deuxième partie.

 

Tout n’a pas à être logique dans un roman, même si il s’agit d’un livre raconté par un petit cartographe de 12 ans dont la narration suit une rigueur toute scientifique pendant les 300 premières pages. On peut tout de même s’étonner que le routier accepte sans souci de s’occuper d’un gamin de douze ans qui pisse le sang et qui refuse d’aller dans un hôpital. Mais bon !

 

Au début de la troisième partie, le camion arrive à Washington, et TS débarque au musée du Smithsonian, but initial de son voyage. Là-bas, on est plus surpris de son âge que de son état, et si on appelle le docteur du musée pour le remettre d’aplomb, on n’envisage pas une seconde d’appeler la police (parce qu’une plaie à l’arme blanche sur un enfant qui déboule sans parents, ça paraît bénin, au final…).  Qu’importe, au moins, le voyage est achevé, TS est arrivé là où il devait arriver.

 

Très vite, il apparaît que la communauté scientifique du Smithsonian n’est pas exactement la tasse de thé du garçon : expressions fausses, sentiment de pouvoir dû à leur position, ambiance chichiteuse qui ne le mettent pas à l’aise. Pourtant, ils croisent quelques personnes qui ont l’air sympathiques : le conducteur de la voiture qui l’emmène aux émissions télé, le jeune qui fait la dame pipi au smithsonian… Surprise, ceux-ci font en fait partie d’une société secrète de scientifiques, le « Megatherium », et ils ont même des signes secrets et des réunions secrètes dans des endroits secrets (Oui, on a beau être un génie, quand on a douze ans, l’idée de faire partie d’un truc top secret a quand même beaucoup de charme…). Qui plus est, ils veulent absolument TS comme membre.

 

Autre surprise, son mentor le Dr Yorn en fait partie (pour rappel : le Dr Yorn est l’ami de la mère de TS qui envoie en secret tous ses projets scientifiques au Smithsonian et a postulé en son nom pour le prix Baird, raison du voyage de TS a Washington). Le revoir à la réunion du Mégatherium permet à TS de s’absoudre de quelques uns de ses « péchés »  récents (avoir entre autre fait croire à la télé que ses parents sont morts). Non seulement le Dr Yorn ne s’en offusque pas, mais il rassure TS : sa mère était au courant de tout depuis le départ, car elle aussi fait partie du Mégathérium ! Joie infinie de TS, dont une des craintes majeures était que sa mère soit devenue une scientifique ratée, à force de s’entêter à chercher la cicindelle vampire, un insecte dont l’existence devient à terme plus que douteuse. Non seulement sa mère, que la communauté scientifique a peu ou prou laissé tomber, n’est pas une ratée, mais elle fait en plus partie d’une société secrète hyper-cool qui a vraiment la science, et non pas une quelconque gloriole, comme ligne de mire !

 

Là encore, pourquoi pas ? J’ai vraiment commencé à tiquer lorsque TS avoue aussi être un meurtrier (il pense que le fou de Dieu s’est noyé par sa faute) et que les membres du Mégathérium le rassure : eux qui ont des yeux partout ont vu toute la scène (y compris le nuage de sansonnets) et ont pu constater que le dingue avait été repêché à temps et n’était donc pas en danger de mort. Mes « pourquoi pas ? » commençaient doucement à faiblir à ce moment là…

 

Avant la fin de la réunion, ils lui proposent de faire appel à eux dès que le besoin s’en fait sortir. Comment ? Très simple ! En appelant la hotline des hobos, qu’ils dirigent ! (Lors de son trajet depuis le Montana, Ts rencontre un vrai hobo qui lui explique l’existence de cette ligne téléphonique pour vagabonds : en rentrant le numéro d’un train sur le standard de la hotline, on obtient des renseignements tels que la destination du train, les endroits où ils s’arrêtent et la durée des dits arrêts. Oui, cette hotline existe, mais de là à ce qu’elle soit tenue par une société secrète de scientifiques, ben, euh…).

 

Bon, reprenons, TS a atteint le but de son voyage, il a fait un long discours au smithsonian où il a parlé pour la première fois des circonstances de la mort de son frère, ce qui lui tenait à cœur depuis longtemps, il fait partie d’un club secret qui le rassure sur son lien pur avec la science, il n’est pas un meurtrier de psychopathes, le Dr Yorn est fier de lui et sa mère n’est pas une scientifique ratée…

Bref, presque tout est réglé. Presque, car il reste encore un dernier facteur cause de tristesse dans son existence : son père, le cow-boy, qui pense que la science n’est que foutaises, et dont Layton, qui lui ressemblait autant que TS ressemble à sa mère, était le fils chéri. Son père auprès de qui TS a l’impression de n’incarner que la mort de son frère et du vide qu’il a laissé…

 

TS, après les nombreuses télés qu’on l’a obligé à faire, est invité à rencontrer le président des Etats-Unis. Mais il est las, il veut rentrer au ranch, et le moment venu, n’a plus très envie de rencontrer le président. C’est fort à propos que déboule son père (qui, dans sa tenue de cowboy, a dépassé sans peine les innombrables checkpoints et autres barrages de sécurité), qui colle son poing dans la tronche du directeur du Smithsonian, et qui embarque son fiston pour le ramener à la maison. Toujours fort à propos, un des membres du Mégathérium (ils ne sont pas nombreux mais ils sont vraiment partout…) arrive et les rassure, il connait un passage secret sous terre qui leur permettra de s’en aller sans être poursuivis. C’est dans ce tunnel que le père de TS lui offrira le plus long speech de sa vie, lui expliquant qu’il l’aime, qu’il fait confiance à sa femme et qu’il est fier de lui. Comble du bonheur pour le gamin : son père ôte son chapeau de cowboy et lui visse sur la tête (acte qu’il l’avait déjà vu faire envers Layton mais dont il pensait que ça ne lui arriverait jamais…).

 

Dernier paragraphe : « Puis, tout à coup, mes mains étaient sur la porte. J’ai regardé mon père. Il a fait claquer sa langue et a approuvé d’un signe de tête. Alors, j’ai poussé la porte, et je me suis avancé vers la lumière. »

 

Tout est réglé, TS peut mourir sereinement et s’avancer vers la lumière.

 

Oui, alors soyons clair, j’ai bien conscience du déprimant de cette version : c’est l’histoire d’un échec, d’un voyage raté, de la mort inutile d’un enfant, du drame d’une famille qui a déjà perdu un membre et qui en perd un deuxième… Ouais, OK, OK, je sais… Ca m’a fait moyen plaisir de relire le livre ainsi, je préférais nettement la version happy-end.

 

Autre « preuve » allant dans ce sens là. Avant le début du roman, on trouve une carte des Etats-Unis où est reproduit le voyage de T.S., et où chaque chapitre est géographiquement indiqué par son numéro, afin qu’on garde une idée de l’emplacement de chacun. Il y a 14 chapitres dans le roman, et pourtant un 15ème chapitre est mentionné sur le dessin, à côté de la carte, avec un simple point d’interrogation quant à son emplacement géographique. A la première lecture, j’avais trouvé cette idée charmante, l’interprêtant comme « la famille va pouvoir repartir sur de bonnes bases, tout est soldé, le reste leur appartient, qu’en feront-ils ? ». Avec cette nouvelle lecture, le point d’interrogation prend une tournure plus sombre, du type « Qu’y a-t-il après quand on s’est avancé vers la lumière ? »

 

Une seule personne, à ma connaissance (M.M., si tu me lis, désolé d’avoir balayé ton interprétation d’un revers de manche il y a plus de deux ans…) avait eu cette lecture à la sortie du livre. J’ai cherché sur internet une page qui reprendrait cette idée mais vainement. Les deux lectures sont bien entendu tout à fait compatibles, et on peut choisir celle qui nous parle le plus. Néanmoins, je reste perplexe et je me demande à quel point je peux avoir raison ou pas. Je serai plus que reconnaissant à ceux qui liraient ces lignes de me donner leur avis ! Vraiment !!!!

 

 

 

RAJOUT DEUX HEURES PLUS TARD :

 

Il y avait encore quelque chose qui me chiffonnait dans mon explication, et j’ai enfin mis le nez dessus, ce qui occasionne une troisième lecture du livre, encore complètement différente : l’hypothèse du trou de ver.

 

C’est cette fameuse carte avec les numéros des chapitres qui m’y a mené.

 

Lors de sa traversée du pays en train, TS se réveille une nuit et se rend compte qu’il ne voit plus l’extérieur. Il lui vient en tête l’idée qu’il puisse être pris dans un trou de ver.

 

Je suis tellement une quiche en science que même en lisant la page qui leur sont consacré sur wikipedia, je n’ai pas trop compris ce que sont les trous de ver, si ce n’est qu’ils forment un raccourci à travers l’espace-temps en pliant celui-ci comme une feuille, qui ferait se toucher un point A et un point B, distant de milliers de kilomètres, pour les mettre côte à côte. Le trou de ver, contrairement au trou noir, est un concept purement théorique. Dans mes deux lectures du roman, j’ai un peu mis ce passage de côté.

 

En y repensant, et en me demandant si je ne passais pas à côté d’un truc important dans la compréhension du roman, je suis donc allé sur la page wiki, ou je n’ai compris que les premières lignes (que je viens de vous ressortir histoire d’étaler mon manque de science). Plus que les explications scientifiques, c’est la partie « le trou de ver dans la fiction » qui m’a interpellé : on y mentionne tous les films ou séries qui y ont recours et avec quels effets : voyage dans le passé, pont vers un endroit lointain, et surtout : pont vers un monde alternatif !

 

C’est bien sûr ce dernier point qui serait le plus applicable à TS. Auquel cas, la deuxième moitié du roman serait une vie parallèle où tous les problèmes seraient résolus, mais ce qui implique aussi que TS a disparu de son univers d’origine, le nôtre.

 

L’épisode du trou de ver arrive au chapitre 9, qui est lui aussi mentionné sur la carte par un point d’interrogation puisqu’il est en effet impossible de le situer géographiquement. Les trous de ver, comme les trous noirs, sont composés d’un point d’entrée, et d’un point de sortie, ces deux points qui se « collent l’un à l’autre » en pliant l’espace-temps. Cela pourrait induire que tout ce qui est compris sur la carte entre les deux points d’interrogation, du chapitre 9 à l’inexistant chapitre 15, serait un monde « parallèle », et que le roman s’arrête quand TS revient dans notre univers normal, quelque part dans un train de marchandises en destination de Washington.

 

Ce qui fait du roman un roman de science-fiction…

 

 

 

 

 

HEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEELP !!!!

 

Donnez moi vos impressions avant que mon esprit tordu n’aille inventer de nouvelles explications au livre !!!!

 

Bonnes lectures néanmoins !

 

Yvain

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