Le dernier samouraï

indispensable0Helen DeWitt – traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina

Robert Laffont Pavillons – 604 pages

 

romanIl y a 60 millions d’habitants en Grande-Bretagne. Il y a 200 millions d’habitants en Amérique. (Est-ce bien exact ?) Combien de millions d’anglophones d’autres nations pourraient être ajoutés au total, je ne peux même pas le deviner. Je serai prête à parier pourtant que parmi ces centaines de millions pas plus de 50 personnes, au mieux, ont lu le Aristarchs Athtesen in der Homerkritik (Leipzig, 1912) de A. Roemer, un ouvrage non traduit de l’allemand original et destiné à le rester jusqu’à la fin des temps.

J’ai rejoint ce groupe minuscule en 1985. J’avais 23 ans.

La première phrase de cet ouvrage peu connu se développe comme suit :

Es ist wirklich Brach –und Neufeld, welches der Verfasser mit der Bearbeitung dieses Themas betreten und durchplflügt hat, so sonderbar auch diese Behauptung im ersten Augenblick klingen mag.

J’avais appris l’allemand toute seule dans « Apprendre l‘allemand tout seul », et ai reconnu immédiatement plusieurs mots dans cette phrase :

C’est vraiment quelque chose et quelque chose que le quelque chose avec le quelque chose de ce quelque chose a quelque chose et quelque chose, ainsi quelque chose aussi ce quelque chose pourrait quelque chose au premier quelque chose.

 

Sybilla, jeune femme brillante mais légèrement  névrosée, ne sait plus trop quoi faire de son rejeton. Ludo, fruit d’une nuit oubliable après un rencard catastrophique, est en effet le genre à lire Homère dans le texte à trois ans et à tripatouiller les théorèmes mathématiques dans la foulée. D’où le dilemme de sa génitrice : comment éduque-t-on une progéniture accroc au savoir comme d’autres le sont aux bonbons ? Afin que le petit ait tout de même un modèle masculin de référence, Sybilla lui fait regarder en boucle Les sept samouraïs, de Kurosawa, ce qui, d’après elle, lui permet d’avoir non pas un, mais sept pères de substitution, tous modèles de courage et d’intégrité. Malheureusement, ce plan parfait va entraîner deux dommages collatéraux : d’une part, Ludo se met en tête d’apprendre le japonais (et comme tout enfant de cinq ans, il est du genre relou quand il veut un truc); d’autre part, une scène du film va capter son attention pour les années à venir, celle ou un samouraï fait passer un test à des postulants pour juger de leur qualité : les faisant rentrer un par un dans une maison, il leur assène un coup de bâton pour voir lesquels pareront le coup.

Car Ludo n’a qu’une envie : savoir qui est son père, et devant le refus de sa mère à l’en informer, il va glaner des renseignements jusqu’à établir une liste de candidats potentiels (un prix Nobel, un grand reporter, un pianiste japonais reclus, un artiste…) pour aller les voir, leur « asséner un coup de bâton » et juger des réactions.

 

Attention, chef-d’œuvre ! Et oui, je pèse lourdement mes mots.

 

Voici un livre que j’ai dû lire six ou sept fois, et qui me procure toujours les mêmes réactions à chaque nouvelle lecture : je passe d’un fou rire bien violent à une larme à l’œil émue sur une même page, j’ai des envies d’adoption d’enfant, je relis certains passages huit fois pour être sûr que je n’ai pas rêvé telle blague géniale ou telle répartie cinglante, je m’extasie sur le talent de l’auteur et je me demande à qui je peux bien offrir ce livre…

Dès le prologue, où Sybilla parle de son enfance,  de son père et de son grand-père, le ton est donné : légère teinte d’absurde, personnages attachants et complètement à côté de la plaque, mélange constant d’érudition et d’humour.  

Le livre regorge de trouvailles narratives et de scènes d’anthologie : les rencontres entre Ludo et ses pères putatifs sont autant de moments de bravoure, ainsi que ses premiers jours à l’école ou les innombrables discussions avec sa mère pour tenter d’en savoir plus sur son géniteur.

 

Sybilla, personnage complexe et génial, végète dans sa vie où rien n’est jamais à la hauteur. Elle se contente d’un boulot franchement pathétique, à savoir recopier sur ordinateur des anciens numéros de revues  telles que Le mensuel du fan du cochon et autres L’ami de la belette. N’ayant jamais d’argent, la distraction principale qu’elle a à offrir à Ludo, en dehors des Sept samouraïs, est de passer des journées entières dans le métro, après s’être battue avec son fils sur le nombre de livres qu’il aurait droit d’emmener en excursion. Les scènes du métro sont souvent à mourir de rire, car Ludo lisant entre autres en arabe et en grec, les commentaires des voyageurs sont souvent légion. Or, le caractère intransigeant de Sybilla, qui ne supporte pas les phrases toutes faites et les manques de connaissance, la pousse souvent à s’engueuler avec tout le monde dans des diatribes cinglantes et assassines.

La narration est partagée entre les deux, sur deux tons très différents : Sybilla a tant d’idées et saute si facilement du coq à l’âne qu’elle se coupe facilement la parole toute seule, ce qui peut parfois décontenancer à la lecture. Ludo, lui, petit bonhomme opiniâtre, est nettement plus construit dans ces idées que sa brouillonne de mère. Leur relation, à la fois touchante et drôle, est un bon résumé du livre. On suivra Ludo jusqu’à ses douze ans environ, et je vous laisse la surprise de savoir s’il  trouvera ou non son père.

 

Bref, au cas où vous n’auriez pas compris le message, ce livre est à lire ABSOLUMENT…

 

Pour qui

Pour ceux qui ont lu et aimé T.S.Spivet de Reif Larsen ou Extrêmement fort et incroyablement près, de Safran-Foer.

Pour les fans d’Akira Kurosawa.

Pour ceux qui aiment que leurs fou-rires soient mouillées de larmes et vice-versa.

Pour les lecteurs qui aiment les livres fous, les personnages inoubliables et le mélange des genres. 

 

Bonnes lectures à tous

 

Yvain

 

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