Le collectionneur de mondes

Ilija Trojanow – Traduit de l’allemand par Dominique Venardrattrapage0

Editions Phebus Libretto – 515 pages

 

roman, romans étrangers, Parfois, repue, la ville rotait. Tout sentait la bile. Sur le bord de la route, du sommeil à demi-digéré menaçait de couler. Une cuillère s’enfonçait dans la chair d’une papaye très mûre, des plantes de pieds transpiraient au retour du marché, dégageant une odeur de coriandre. Il ne savait pas ce qui le dégoûtait le plus, la brise marine qui, à marée basse, sentait l’algue pourrie et la méduse échouée, ou les relents du petit déjeuner musulman fait d’entrailles de chèvres mijotées sur de petits fourneaux. Les voies de l’humanité étaient pavées de tentations perfides.

 

  

 

Trois parties, trois régions du monde, trois narrateurs, pour découvrir un des hommes les plus complexes, fous et passionnants du XIX° siècle : Richard Francis Burton.

Aux Indes Britanniques, Naukaram, qui fut pendant sept ans le serviteur de Burton, s’adresse à un écrivain public pour lui demander de rédiger une lettre de recommandation afin de chercher un nouvel emploi. Alors qu’il s’attendait à une biographie sommaire de deux pages, l’écrivain lui fait parler des semaines durant de sa relation avec Burton, cet angrezi (anglais) atypique. On découvre donc, à travers les yeux de celui qui fut son plus fidèle serviteur, cet officier de l’armée britannique qui s’ennuie ferme dans ses maigres fonctions, et qui se passionne vite pour la culture et la religion des Hindous. Maîtrisant bientôt plusieurs dialectes, Burton va se dégotter un maître qui lui apprendra tout du quotidien et de la religion, le poussant même à se déguiser en hindou et à se mêler à la population. Ce sera pour Burton une révélation. Lui que son statut d’envahisseur anglais ne sied guère va devenir complètement accroc au jeu des identités, poussant même jusqu’à se faire « espion » auprès de sa hiérarchie afin de pouvoir passer plus de temps dans la peau d’un autre sans crainte de représailles. Son histoire d’amour avec une jeune femme mystérieuse au lourd passé le marquera durablement.

 

En Arabie, le Gouverneur du Hedjaz, le Sharif de Makkah et le Cadi Suprême du palais de Topkapi à Istanbul sont devant un cas de conscience : que faut-il penser de ce Richard Burton, auteur d’un imposant récit de son pèlerinage à la Mecque, déguisé en médecin et derviche, au sein d’une caravane de vrais croyants ? Est-il un espion ? Quels peuvent être les motifs d’un blanc à faire le hadj ?  Interrogeant ses compagnons de voyage, ils vont tenter de se faire une opinion sur cet homme, qui passa auprès de tous pour un parfait musulman, ayant une compréhension du Coran très élevée. De même que pour les deux autres parties du roman, des passages avec un narrateur omniscient nous expliquent le périple de Burton des Indes au Caire, ses nouveaux apprentissages et la création de ses nouvelles identités, ainsi que des raisons, souvent floues, qui le poussent dans ses entreprises démesurées. Le long pèlerinage à la Mecque sera pour lui l’occasion de toucher la vie et la foi musulmane, dans un curieux mélange d’osmose totale et de distanciation rationnelle dont il n’arrivera jamais totalement à s’affranchir.

 

Afrique de l’Est. A Zanzibar, Sidi Moubarak Bombay raconte une fois de plus à ses amis son  expédition auprès de deux Bwana anglais, Speke et Burton, à la recherche du lac Tanganyika, qu’ils trouveront en 1858. Une expédition vide de sens (quel intérêt de mettre en péril la vie de cent hommes pour trouver un lac dont on ne veut rien faire, si ce n’est le trouver et le mesurer ?…), à travers déserts, solitude, et animosité entre les deux blancs, dont l’un n’arrive pas à se faire comprendre et l’autre semble maîtriser facilement tous les dialectes du cortège. Conscient que le mode de vie des hommes qu’ils rencontrent lors de leur voyage est aussi important que le but qu’ils se sont fixés, Burton note inlassablement tout ce qui les concerne, posant les bases d’une ethnologie moderne soucieuse de minutie dans le rendu des observations.  

 

Comment rendre compte de la vie (ou en tout cas de quelques bribes de la vie) d’un personnage aussi complexe que le fut Burton ? Pari relevé haut la main par Ilija trojanow, qui signe avec ce Collectionneur de mondes une biographie romancée-roman d’aventures-roman historique-étude des peuples littéralement passionnante.

 

L’écriture, ample et ciselée, s’adapte à chaque partie au peuple sur lequel elle est centrée, se faisant tantôt plus cérémonieuse, tantôt adepte du proverbe et de la chicane. Trojanow a visiblement passé sept ans à parcourir tous les pays et les trajets de Burton afin de s’immerger dans son personnage, et cela se voit. Tout y est extraordinairement juste, tant au niveau des pays que des hommes.

 

L’excellente idée du livre est de centrer chaque partie sur un –ou plusieurs- personnages ayant côtoyé Burton. Outre qu’on s’intéresse ainsi à d’autres vies que celle du personnage principal, toujours parfaitement dessinées (Sidi Moubarak Bombay, très beau personnage !), cela permet de constater à quel point Burton était une énigme, même auprès de ceux qui l’ont connu. Si chacun peut commenter ses faits, gestes et dires, tous avouent à un moment ou à un autre leur impuissance à le comprendre véritablement. De même, Trojanow ne tente jamais d’avis définitif sur son sujet. Tout au plus esquisse-t-il des pistes de réflexion, conscient néanmoins que ce « diable d’homme » a emporté ses mystères dans sa tombe.

 

Un merveilleux roman, à lire en voyage, ou pour voyager du fond de son fauteuil…

 

Pour qui ?

Pour ceux qui connaissent déjà Richard Francis Burton mais seraient passé à côté de ce petit bijou !

Pour les amateurs de romans historiques, de romans d’aventures, de récits de voyages.

Pour ceux qui aiment les personnages complexes et intrigants.

Pour ceux qui aiment à traverser plusieurs pays en moins de 500 pages…

 

 

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Cette lecture rentre dans le cadre du

Challenge Le Tour du Monde en 8 ans

Pays : La Bulgarie

 

 

Bonnes lectures à tous et toutes,

 

Yvain

 

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