Hérétiques

Hérétiques

Leonardo Padura – Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas

Métailié – 606 pages

 

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« Quelques minutes après avoir reçu l’ordre de rester dans l’atelier, Elias Ambrosius eut le privilège de pouvoir observer comment le Maître, après une minutieuse contemplation, prenait un pinceau fin et, sans presque cesser de regarder dans un des miroirs, commençait à travailler à ce que seraient les yeux. « Si tu es capable de te peindre et de mettre dans tes yeux l’expression que tu désires, tu es un peintre, dit-il enfin, sans cesser de manier son pinceau, sans quitter le tableau du regard. Le reste, c’est du théâtre… des taches de couleur l’une à côté de l’autre… Mais la peinture, c’est beaucoup plus, mon garçon… Ou du moins, elle doit l’être… La plus révélatrice de toutes les histoires humaines, c’est celle que décrit le visage d’un homme… » »

 

Cuba, La Havane, en 2007. Mario Conde est un ancien flic reconverti dans la vente de livres d’occasion. Sur les conseils d’une connaissance commune, il reçoit un jour la visite d’Elias Kaminsky, qui souhaite l’engager à prix d’or pour l’aider à enquêter sur son histoire familiale.

1939, Joseph et Daniel Kaminsky (le grand oncle et le père d’Elias) attendent sur le quai l’arrivée du Saint-Louis, bateau où plus de 700 juifs ont embarqué d’Europe pour fuir le nazisme. A son bord, trois membres de la famille Kaminsky, qui emmènent avec eux ce qu’ils pensent être leur sésame d’entrée pour leur arrivée à Cuba : un original de Rembrandt. Hélas, le bateau sera renvoyé sans que personne ne puisse en descendre.

Daniel a vécu sa vie à Cuba, s’y est marié, a eu Elias. Ce n’est qu’en 2007 que ce dernier découvre qu’une vente aux enchères londonienne met en vente le Rembrandt familial, et que l’anonyme vendeur serait de La Havane. Il faut donc en conclure que le tableau était bien descendu du Saint-Louis, contrairement à la famille Kaminsky.

Mario, qui ne voulait pas du tout entendre ce récit, va alors se retrouver piégé par la curiosité, et aider Elias à revenir sur les lieux du passé de son père.

 

Le roman se développe en trois parties bien distinctes. La première et principale intrigue, je viens de vous la résumer, l’histoire d’une famille juive de la Havane, et la quête du chemin parcouru par le tableau.

 

Le centre du roman se passe en 1648, à Amsterdam, et raconte la genèse de ce tableau, à travers l’histoire d’un jeune homme entré comme élève dans l’atelier du plus grand peintre de son époque, Rembrandt. Cette partie, extrêmement détaillée et minutieuse dans sa reconstruction historique interroge autant une époque riche en bouleversements historiques et sociaux que l’acte créatif. Le narrateur de cette période est un jeune juif, Elias Ambrosius, dont la seule volonté est de devenir peintre, mais sa religion, qui interdit toute reproduction humaine, condamne son art. On y voit un Rembrandt, usé et bourru, dont la réputation d’entêté lui coute de plus en plus de commandes, qui continue pourtant de peindre fiévreusement. La naissance du tableau qui parcourt « Hérétiques »  sera le point d’orgue du roman, où l’on découvrira en quoi cet objet de conflit au XX° siècle avait déjà une lourde histoire dès sa création.

Pour finir, la dernière partie retrouve Mario Conde un an après sa rencontre avec Elias kaminsky. Une enquête au sein des tribus urbaines de la Havane permettra indirectement de lever les derniers mystères nés en 1939…

 

« Hérétiques » fait partie de ces romans dans lesquels on est happé dès les premières pages. L’écriture est ample, à la fois majestueuse et simple d’accès. On sait dès le début qu’on est parti pour une épopée qui brassera les époques et les lieux, avec ce petit contentement intérieur du lecteur qui sait qu’il en pour 600 pages de bonheur.

De nombreux thèmes parcourent ce livre (l’art, l’appartenance à un groupe qu’il soit social, religieux ou professionnel) mais la récurrence principale du roman sont bien les Hérétiques du titre. Mot à prendre dans son sens premier, tel que Padura le définit en préambule, à savoir ceux qui pensent différemment et empruntent des chemins de traverse. Un jeune homme à la havane dans le tumulte de l’après-guerre, un peintre en 1648, des jeunes gothiques en 2007, et même Mario Conde, qui est passé de la police à la vente de livres d’occasion… Tous sont la preuve qu’on peut tenter de vivre en empruntant des chemins non balisés, parfois en y laissant des plumes, mais en y renforçant son intégrité et son appartenance au monde.

 

Il y a un an, nous chroniquions « Confiteor », petit bijou fou, baroque, mais néanmoins complexe dans son écriture et sa structure. Confiteor et Hérétiques ont de nombreux thèmes en commun, et si vous n’osiez pas attaquer Confiteor de peur de l’indigestion, je vous recommande de découvrir Leonardo Padura, plus facile à lire, plus linéaire dans sa construction, mais tout aussi talentueux que Jaume Cabre.

 

Pour qui ?

Pour ceux qui aiment les grands romans qui brassent époques et lieux de façon intelligente.

Pour les amateurs de peinture, que la deuxième partie du roman devraient passionner au plus haut point.

Pour ceux qui aiment les outcasts, tant on en a une belle brochette dans ces 600 pages là.

 

Bonne(s) lecture(s) à toutes et tous,

 

Yvain

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