Écrivains-journalistes

La rentrée avance, les livres se multiplient sur nos tables, mais pas le temps pour en nouvautes0parler.

Alors, voici un duo de livres de choc, avec deux points communs : leurs auteurs sont deux journalistes et ils nous parlent de la guerre. Ce n’est pas drôle certes (mais les livres drôles et beaux c’est rare !), mais c’est parfois nécessaire et en ce jour de pluie, et bien, grisaille pour grisaille….

Robert Mitchum ne revient pas – Jean Hatzfeld

Gallimard – 233 pages – en librairie depuis le 29 août 2013

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« Marija démaillota son Zastava et régla l’optique de sa lunette. Elle noua ses cheveux, ouvrit deux boutons de son chemisier, entama les étirements afin de passer le temps.

Un moteur vrombit, il précéda un avion blanc qui surgit de derrière Igman et grossit lentement dans l’air diaphane ; Marija attendit son immobilisation en bout de piste pour attraper son fusil et stabilisa ses pieds parallèles au bord de la fenêtre. Elle remua ses orteils, l’un après l’autre, pour les décrisper, pressa le sol de ses talons et étala son poids sur la plante du pied. Elle fléchit les jambes, un peu plus que d’habitude, se dit-elle. Elle cala le bec de la crosse contre son sein, décontracta son bras avant de trouver, sur le dos de ses doigts repliés, l’appui sous le canon. Elle soupira de se sentir aussi relâchée et commença à scruter les alentours. »

Jean Hatzfeld, c’est ce grand journaliste et écrivain dont les textes témoignent de ses expériences de reporter de guerre notamment au Rwanda (Dans le nu de la vie en 2001 –Une saison de machettes en 2003 et La stratégie des antilopes en 2007) et à Sarajevo où il a rendu compte en 1992 des affrontements entre serbes et bosniaques dans son livre L’air de la guerre.

Alors que penser de ce titre suffisamment  énigmatique pour ne rien révéler du contenu de son livre, mais titiller grandement la curiosité : Robert Mitchum ne revient pas…

Jean hatzfeld retourne, lui, à Sarajevo en 1992, lorsque débute l’encerclement de la ville par les serbes et les affrontements qui les opposeront aux bosniaques musulmans. Ce siège durera quatre ans mais ce livre n’évoque que les premiers mois de ce conflit qui a vu la population scindée de force en deux camps ennemis. Vahidin et Marija sont bosniaques : lui est musulman alors qu’elle est serbe. Tous deux font partie de l’équipe nationale de tir et des meilleurs de leur discipline, futurs probables sélectionnés des Jeux olympiques de Barcelone qui approchent et amoureux l’un de l’autre.  Mais cela, c’était avant que ce conflit ne débute et qu’ils se retrouvent enrôlés en tant que snipers l’une par les serbes et l’autres par les musulmans.

Ces snipers, ce sont ces tireurs embusqués en haut des immeubles et chargés de défendre un territoire, un quartier, une rue.

C’est un récit fort que nous fait Hatzfeld. Il nous place derrière l’épaule de ses tireurs d’élite et je ne pouvais m’empêcher d’y superposer les images de ce conflit qui me restent en mémoire, les immeubles défoncés, les rues jonchées de gravats et les éclairs de ces tirs de snipers. C’est la valeir ajoutée de ce livre : l’expérience de l’auteur, du journaliste, qui donne à ses mots leur puissance, leur terrible impression de véracité. On croise d’ailleurs quelques journalistes venus témoigner, de bonne volonté mais que je ne pouvais pas m’empêcher de trouver déplacés.

Et puis il y a l’horreur de ces guerres civiles ou ethniques qui voient s’ajouter au drame la dislocation des liens par simple  appartenance à des camps opposés. Récit tendu qui voit la passion qui rassemblait ces deux jeunes gens les séparer ; utilisés, manipulés, instrumentalisés par leurs deux camps pour en faire des armes de guerre.

Je vous laisse découvrir ce que vient faire Robert Mitchum dans cette galère, en lisant ce roman qui vous tiendra prisonnier de ses pages entre les murs de Sarajevo, pour quelques heures que vous n’oublierez pas.

Le quatrième mur – Sorj Chalandon

Grasset – 327 pages – En librairie depuis le 21 août

« Je suis entré dans le camp. Je suis entré dans le désert. Odeurs d’ordures brûlées, de rance, d’égout. J’ai pensé au silence de Marwan. Le jour se levait avec peine, le vrai.Les fusées éclairaient encore Sabra, de l’autre côté. J’ai marché. Avancé en presque aveugle. Je suis entré en enfer par un boyau, une ruelle dont je pouvais toucher les murs en écartant les bras. J’ai vu le premier mort. Un homme pieds nus, en pyjama. »

Sorj Chalandon, est lui aussi journaliste : il l’a été à Libération et l’est aujourd’hui Au Canard enchaîné.Mais il est aussi l’écrivain de six romans dont celui-ci. Ce Quatrième mur c’est l’écran imaginaire, virtuel, qui sépare les acteurs des spectateurs sur une scène de théâtre. C’est dans ce roman le mur tombé sous les bombes de ce cinéma de Beyrouth où George veut monter la pièce Antigone. Il l’a promis à son ami Samuel qui est mourant sur un lit d’hôpital, à Paris.

Cette pièce Samuel en a patiemment élaboré le projet pendant deux ans : il a les subventions, le lieu et les acteurs issus des différentes communautés qui se déchirent le Liban en 1982 : une palestinienne sunnite, un Druze, un maronite, des chiites, une chaldéenne et une catholique arménienne. Il reste à George la tache de les réunir et de leur faire jouer la pièce, malgré la guerre, contre la guerre.

Cette mission quasi impossible, il va la faire sienne, et partir, laissant à Paris sa compagne et sa petite fille.

Ce livre est bouleversant, terrible et pourtant si beau. Les âmes sont mises à nu, révélant l’essentiel face aux armes, à la haine, à l’insupportable. Mais ce roman est aussi un message d’espoir, comme une balise de détresse lancée avant que tout ne s’embrase.

 « J’ai un truc de reporter : j’écrivais sur les pages de droite de mon carnet tout ce qui concernait le journal et le journalisme. Sur la page de gauche, j’écrivais ce que je ressentais et j’ai fait cela tout le temps, pendant toute ma carrière de journaliste. Je pense que mes romans sont un peu la somme de mes pages de gauche… » dit Sorj Chalandon qui sait avoir les mots du romancier pour raconter ce qu’a vu le journaliste et de magistrale façon.

N.B : Ce livre vient d’être sélectionné parmi les quinze romans en lice pour le Prix Goncourt.

Bonne lecture à tous.

Valérie

 

 

 

 

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