Dans l’ombre de la lumière

Claude Pujade-Renaud – Actes Sudnouvautes0

256 pages

En guise de préambule, je tenais à signaler ceci : c’est ici que les limites des nouvelles couvertures d’Actes Sud apparaissent : oui sous ces phrases se trouve la couverture de ce livre, blanc-crème…on ne voit donc rien…de même que sur une table de librairie, on ne fait que l’apercevoir. Je n’aime pas ces nouvelles couvertures, mais cela n’engage que moi.

Et je profite que l’occasion m’est donnée, pour parler du laps de temps très court pendant lequel une couverture de ce genre reste propre, neuve. Nous avions la couverture P.O.L, voici maintenant la couverture Actes Sud, championne ex-aequo de la vie brève en librairie…Mesdames et messieurs les éditeurs, si vous me lisez…

Bref, là n’est pas le propos mais bien de parler de ce livre merveileusement beau. Comme quoi, une fois de plus, l’important est à l’intérieur.

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« Réveillée par ces mots étranges: c’est dans vos coeurs qu’il faut détruire les idoles. Comment ai-je pu sécréter une phrase aussi bizarre ? Non, elle ne peut venir de moi ! Qui m’envoie ce message ? Je réussis à me rendormir, serrant la phrase à l’intérieur de mon poing. Tel le chiffon que je triturais, petite fille, avant de chuter dans le sommeil.

Et dans la matinée, tandis que je travaille au tour, détendue, la phrase rejaillit, éjectée par le tournoiement. Cette fois, je la reconnais : mais oui, c’est de toi qu’elle me vient ! Tu l’as prononcée le mois dernier, à la basilique Restitua. Ce jour-là, je prétendais ne rien écouter mais elle s’est inscrite à mon insu, l’obstinée, la têtue. Je continue à tourner, mon vase monte, vivant, il m’obéit en souplesse, s’évase, caresse mes paumes. »

« Toi » c’est Augustinus et la narratrice c’est Elissa, sa maîtresse, qu’il a abandonnée, dans un premier temps pour se marier avec une autre femme, puis pour épouser la foi catholique et devenir le Saint Augustin que nous connaissons, l’auteur des Confessions.

Mais avant, c’était un homme comme les autres, professeur de rhétorique et éperdument amoureux de sa maîtresse Elissa avec qui il aura un fils.

Nous sommes à Carthage en 370, sous domination romaine. Elissa a vécu une quinzaine d’années avec Augustinus avant de se voir répudiée, seule, sans son fils.

Elle retourne à Carthage et reprends le fil de sa vie. Elle travaille dans un atelier de poterie, apprend la poterie, avant de prendre la succession du potier à sa mort.

 

Fiction ou réalité : Je laisse la parole à Claude Pujade-Renaud.

 » Elle a vécu une quinzaine d’années avec celui qui deviendra saint Augustin. On ne connaît pas son nom. On ne sait pas ce qu’elle est devenue après avoir été répudiée par l’homme aimé. Et qui l’aimait. Certains biographes de saint Augustin suggèrent que, peut-être, elle serait entrée dans une communauté de femmes chrétiennes. Fait sur lequel on ne détient aucune trace historique.Cette “fin édifiante” ne me plaisait pas. D’où le désir d’imaginer pour cette femme un tout autre itinéraire, dans cette ville de Carthage où l’homme aimé, devenu un évêque célèbre, vient parfois prêcher. Sur le couple. Sur la grâce et le péché. Sur l’effondrement de Rome. Elissa demeure discrètement dans l’ombre et le silence, mais aspire à la lumière, fidèle au manichéisme partagé autrefois avec Augustinus (j’ai préféré conserver le nom latin, plus chantant). Et c’est seulement après avoir achevé ce roman que j’ai compris combien certains traits de ma mère avaient nourri le personnage féminin de ce roman.Le hasard m’a fait naître en Tunisie. Sans doute ai-je eu le désir, sur le tard, d’inventer une histoire se déroulant dans cette contrée qui, à l’époque de saint Augustin, était une province romaine où s’affrontaient, tumultueusement, païens, manichéens, juifs, chrétiens. Seize siècles plus tard, les dieux et les hommes ont certes changé mais les conflits persistent, tumultueux. »

Claude Pujade-Renaud

Ce livre est magnifique et son héroïne splendide, digne des héroïnes de tragédies grecques, ou de femmes d’aujourd’hui, passionées mais qui ne s’en laissent pas conter…

Elissa reste fidèle au souvenir de son amant toute sa vie, et pourtant, elle est lucide et consciente de ses lâchetés, de ses bassesses et des ses magnificences aussi. Elle ne lui pardonne pas certains de ses actes, mais l’aime toujours autant malgré tout. Elle déteste qu’il l’ait  abandonnée pour une autre femme puis l’ait répudiée elle aussi pour renier le manichéisme et embrasser la foi catholique.

Mais elle adore son aura, ses splendides envolées de rhéteur, qui feront ensuite déplacer les foules pour écouter ses prêches, et se souvient avec émerveillement et une très forte émotion, de la sensualité et de la force de leurs étreintes.

 

Alors quid du manichéisme ? Même si j’emploie fréquemment le terme manichéen, je n’avais qu’une idée extrêmemnt floue de ce mouvement de pensée, qualifié par certains de religion, très peu pratiqué aujourd’hui, il faut dire que ses adeptes ont été largement persécutés par l’église catholique : eh oui, déjà à l’époque, en 370…

Cette religion a été fondée au IIIè siecle par le perse Mani et se veut un synchrétisme du zoroastrisme, du bouddhisme et du christianisme. Pour résumer, les manichéens pensent que la part immortelle de l’homme, appelons-le son esprit – appartient à la Lumière, au Bien, tandis que sa part mortelle, son corps, appartient aux Ténèbres, au Mal. Le but étant bien sûr de n’être plus qu’un être de lumière, de revenir à la lumière dont nous sommes issus.

 

Si je vous raconte tout cela, c’est que la lumière est omniprésente dans ce roman: Augustinus a converti Elissa au manichéisme et elle y est restée fidèle, sa vie est donc une recherche perpétuelle de lumière. C’est en fait ce qui semble la maintenir en vie, être baignée, envahie de lumière, pour ne pas sombrer dans son chagrin.

Mais elle est aussi dans l’ombre de cette lumière que représente Augustinus devenu un évêque adulé.

Je comprends que Claude Pujade-Renaud se soit inspirée inconsciemment de sa mère pour faire vivre ce beau personnage : Elissa est effectivement intemporelle, et pourrait être une femme actuelle : elle s’assume seule, sans l’aide d’un autre homme, apprend le métier de potier puis repend la direction de l’atelier. Elle représente toutes les femmes amoureuses à travers les siècles.

Mais Saint Augustin n’est pas pour autant le méchant de l’histoire, le Mal incarné, car l’auteur n’est pas manichéenne dans son propos: on suit en filigrane, avec Elissa, la vie de Saint Augustin et c’est un homme lui aussi en quête d’un certain absolu qu’elle nous raconte.

 

Il me reste à vous dire que cette histoire est servie par un style magnifique, lumineux, poétique.

Vous aurez je pense compris qu’il s’agit de mon coup de coeur de ce début d’année : une fiction si belle qu’elle touche à l’universel, comme je les aime.

 

Pour qui ?

Pour les passionnés d’Histoire, d’histoires d’amour et de langue belle.

 

Très belles lectures à tous,

 

Valérie

 

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