Dans le silence du vent

Louise Erdrich – Traduit de l’anglais (américain) par Isabelle Reinhareznouvautes0

Albin Michel – 462 pages –En librairie le 21 août 2013

dans-le-silence-du-vent

 « J’étais juste derrière mon père. Attentif, quand même, à enjamber les feuilles et les boutons festonnés des pensées. Il a posé ses mains sur celles de ma mère et détaché ses doigts du volant avec précaution. En la prenant délicatement par les coudes, il l’a soulevée et soutenue tandis qu’elle venait vers lui, en conservant la forme arrondie du siège. Elle s’est affaissée contre lui, le regard au loin. Il y avait du vomi sur le devant de son chemisier et, mouillant sa jupe, mouillant le tissu gris du siège, son sang foncé. »

Un nouveau Louise Erdrich, c’est presque assurément du bonheur de lecture à venir. Elle ne m’a jamais déçue depuis 2005 où je l’ai découverte (tardivement) avec la Chorale des maîtres bouchers, un grand choc qui m’a précipité ensuite vers la lecture frénétique de tous ses autres livres. Et une fois de plus, aujourd’hui, je n’ai pas été déçue.

Le narrateur est un jeune garçon de treize ans, fils unique d’une famille assez aisée d’une réserve du Dakota, dont les parents travaillent au Bureau des Affaires Indiennes. Un dimanche, Géraldine, la mère de Joe, part chercher un dossier à son bureau et revient des heures plus tard, en état de choc : elle vient de se faire violer. Joe, traumatisé, voit sa mère se murer dans sa douleur, devenir une autre mère et s’envoler celle qui a construit ses premières années.

« Sa voix était neutre, solennelle, ni caustique ni faussement enthousiaste. J’avais cru que c’était la même mère, mais avec un visage creux, des coudes saillants, des jambes pleines de pointes. Pourtant je commençais à remarquer qu’elle était quelqu’un de différent de la maman d’avant. Celle que je considérais comme la vraie. […] La foutue carcasse lui avait volé quelque chose. »

Il veut comprendre et retrouver l’agresseur de sa mère, et sa mère surtout, partie très loin dans sa douleur. Il cherche la vérité et veut lui rendre justice, celle qui ne lui ait pas accordée par les autorités.

Les sentiments, les émotions, les doutes de Joe sont étudiés avec minutie par l’auteur. Joe bascule brutalement vers l’âge adulte car il se sent responsable de sa mère et de son éventuel rétablissement. Il va enquêter, à l’affût de toutes les informations qu’il pourra recueillir, puis agir, seul ou avec l’aide de son meilleur ami, son cousin le frère qu’il n’a jamais eu, Cappy et de sa bande de copains. C’est bouleversant de justesse, d’humanité. C’est noir et rude mais c’est aussi le récit des aventures des deux larrons et de leurs deux autres compères durant cet été-là, et certaines sont pour le moins cocasses…

C’est un roman d’apprentissage, dans la douleur et la souffrance mais aussi le rire et la découverte du premier amour, qu’il vit par procuration au travers de celui de Cappy et Zélia. « Un bel amour ça ne me déplairait pas » finit-il par reconnaitre. C’est aussi la découverte de la liberté qu’ils expérimentent sur leurs vélos.

L’énergie qui le pousse et déborde des limites de ce corps est présente de bout en bout, comme un fil prêt à se rompre, tendu entre la première et la dernière page.

C’est un roman enfin sur cette âme et cette culture indienne si chère au cœur de Louise Erdrich. On y voit vivre cette communauté au fil de ses rites et coutumes, en accord ou conflit avec l’Amérique d’aujourd’hui.

Je pourrais vous parler aussi des étonnants personnages secondaires de ce roman comme Mooshum le grand père de Joe, de fleurs, d’un chien, de vélos, de cocktails douteux de substances plus ou moins illicites qu’expérimentent Joe et ses copains, du pow wow auquel on a l’impression d’assister, des lois qui ont dépossédé les Indiens de leur terre, mais je vous laisse le découvrir.

Ce roman est très noir, oppressant par moment, mais Louise Erdrich est capable d’insuffler de la lumière dans la plus noire détresse. La note d’espoir, l’avenir possible sont donnés par le narrateur qui parfois, s’exprime à l’âge adulte.

C’est un roman extrêmement riche, foisonnant de sensations, d’émotions, sombre souvent, grave et parfois drôle et surtout terriblement émouvant : un très beau livre donc dont je ne peux que vous recommander très vivement la lecture. Si vous n’êtes pas encore convaincu, j’ajouterai que ce livre a obtenu le National book Award en 2012, a été élu meilleur livre de l’année par les libraires américains et classé parmi les dix meilleurs par l’ensemble de la presse américaine.

L’auteur mentionne en postface un rapport d’Amnesty International paru en 2009 « le labyrinthe de l’injustice » qui indiquait les statistiques suivantes : « Une femme amérindienne sur trois sera violée au cours de sa vie (et ce chiffre est certainement supérieur car souvent les femmes amérindiennes ne signalent pas les viols). 86 pour cent des viols et des violences sexuelles dont sont victimes les femmes amérindiennes sont commis par des hommes non-amérindiens; peu d’entre eux seront poursuivis en justice ». No comment. C’est aussi ce constat sans appel que nous fait partager l’auteur, très impliquée dans la défense de la condition indienne.

Enfin, last but not least, Louise Erdrich est libraire, propriétaire d’une libraire indépendante à Minneapolis. J’aimerais un jour en pousser la porte, pour parler livres avec elle ici.

J’ai aimé être avec elle dans ce Silence du vent. J’aime la femme, très impliquée dans l’essor des lettres amérindiennes, appelée Renaissance amérindienne, l’écrivain, la libraire. J’aime Louise Erdrich, cette belle personne.

Pour qui ?

Pour tout le monde !

Pour les amoureux de l’Amérique amérindienne.

Pour ceux qui souhaitent vibrer aux sons et rythmes d’une langue belle et de la musqiue du vent.

Très belles lectures et excellente rentrée à tous !

Valérie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *