Confiteor

Jaume Cabre – Traduit du catalan par Edmond Raillardnouvautes0

Editions Actes Sud – 780 pages

romans étrangers, romanCe n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours été seul, que je n’avais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes.

Adrià, malade et sur le point de perdre sa mémoire et ses facultés intellectuelles,  raconte sa vie à la femme qu’il aime depuis plus de cinquante ans. Voilà en substance toute l’histoire de Confiteor, roman monstre et roman monde du catalan Jaume Cabre. Son enfance entre une mère effacée au possible et un père insensible à toute autre chose que son commerce d’antiquités, obsédé par le fait que son fils devienne plus tard un grand intellectuel polyglotte. La rencontre avec Bernat, le meilleur ami un brin étouffé par l’intelligence d’Adrià et qui ne rêve que d’être reconnu par celui-ci, et le monde entier. Sara, destinataire de la lettre, amour fou couvrant toute une vie, qu’Adrià chérira et perdra constamment. Et plusieurs objets, dont un violon de maître, qui seront les jalons d’un destin ballotée entre secrets familiaux et secrets historiques.

Enfin, Confiteor est un long essai écrit par Adrià sur les racines du mal dans l’Histoire, projet littéraire abandonné dont il utilise le verso des pages pour écrire sa lettre à Sara, les deux textes s’immisçant lorsque Bernat tapera au propre la confession (confiteor : j’avoue) de son ami à la mort de celui-ci.

Il y en a un, deux gros maximum, de ces textes sortis de chaque rentrée littéraire dont on sait au bout de quelques pages qu’on tient the pépite, le livre absolu, total, conjuguant parfaitement histoire et structure, écriture et voix, le texte qui vous fait frissonner et sourire d’incrédulité plusieurs centaines de pages durant devant sa maîtrise, sa folie, sa perfection. Oh, bien sûr, on en trouve dix, vingt ou trente autres (sur les 600 sortis en peu de temps), pour lesquels on est heureux de s’enthousiasmer, qu’on conseille avec plaisir, qu’on offre, qu’on fait tourner, mais les vrais chamboulements sont rares.  L’année dernière, Valérie et moi nous enflammions pour Anima, de Wajdi Mouawad, et cette année encore, c’est à Actes Sud que revient ma palme personnelle du livre de l’année. Oui, oui, rien que ça !

N’y allons pas par quatre chemins : dans Confiteor, l’envoûtement est crée par la narration, qui est sans doute la plus folle, la plus inventive, la plus ébouriffante, la plus étourdissante qu’il m’ait été donnée de lire.  Donner des exemples risque de faire peur, alors que jamais la lecture n’est contrariée par la folie et le manque totale de « normalité » (terme à prendre avec des pincettes en littérature) du récit. Adrià passe constamment de la première à la troisième personne du singulier en parlant de lui-même, le plus souvent dans la même phrase. Les époques se télescopent et font cohabiter et dialoguer au sein d’un même chapitre un inquisiteur espagnol et un directeur d’Auschwitz (dans le chapitre le plus bluffant du roman). Deux dialogues situées à plusieurs années d’écart entre deux fois deux protagonistes différents se superposent et se répondent, donnant à un même épisode les origines et ses aboutissants en même temps. Des personnages fictifs (tels les jouets d’Adrià) commentent inopinément des scènes familiales… La liste pourrait continuer (quasiment) sans fin. Oui, j’avais prévenu, ça peut faire peur. Mais je le répète, rien de tout cela n’empêche une parfaite cohérence du récit dont on dévore chaque page avec au moins un ou deux haussements de sourcil incrédules devant la puissance continuelles des trouvailles stylistiques.

Dire que j’ai aimé est un bel euphémisme. En librairie, je le conseillerai malheureusement avec parcimonie, à de « bons » lecteurs, du genre qui peuvent s’envoyer des OLNI et y trouver leur compte. Car si vous cherchez un livre sympa et qui se lit tout seul, il vaut peut-être mieux passer votre chemin. Après, si vous n’avez rien contre un peu de raclage d’encéphale, il faut absolument vous procurer Confiteor, vous ne le regretterez pas ! Après six semaines à insister auprès d’un collègue pour qu’il le lise, celui-ci a résumé tout le livre après seulement 50 pages : «  C’est un livre qui a une âme. ». Tout est dit.

L’AVIS DE VALERIE 

Que rajouter à cela…

Ce livre est tout simplement magistral. Un livre aussi touffu et aussi remarquablement construit est rare, très rare. On n’en lit pas tous les jours, assurément. D’ailleurs « lire après Confiteor » n’est pas chose aisée, car même les bons livres paraissent presque fades.

J’ai aimé dans ce livre le personnage d’Adrià ambigu, trouble, tendre et égoïste attachant, terriblement humain et j’ai aimé que l’auteur nous révèle ses traits de génie comme ses faiblesses, ses questionnements et ses passions, ses petits arrangements avec le quotidien tout comme avec son passé. J’ai aimé Sarah, sa force et sa fragilité, sa peinture et ses tourments, incarnation du juste, trait de lumière dans cet univers de sombre bassesse. J’ai aimé les récurrences historiques qui allient en un même paragraphe, ou parfois un même dialogue plusieurs époques, plusieurs personnages. Jaume Cabré nous offre une histoire européenne à travers les siècles, une histoire de ce que l’Europe a fomenté de pire par la pensée et par les actes. J’ai aimé la dimension philosophique et cette étude sur le Mal. J’ai aimé tout ce qui a trait à l’art, à la peinture, à la musique, aux livres. J’ai aimé la formidable bibliothèque d‘Adrià et son appartement d’un autre âge. J’ai aimé aussi la ville de Barcelone, et ces pérégrinations dans toute l’Europe.

J’ai dévoré ce livre en savourant chaque phrase dont le style coule comme un vaste fleuve qui emporte, parfois calme et pondéré et parfois tumultueux. Et l’on finit ce livre estomaqué, le souffle court, persuadé d’avoir lu un très grand livre et par avance malheureux de savoir que l’on n’en lira pas d’aussi vertigineux de sitôt.

Je me donne encore quelques mois pour lui discerner la palme du Livre de l’année, c’est mon côté résolument optimiste, mais il est assurément bien parti….et oui vraiment Chapeau bas aux Éditions Actes Sud, après Anima, Confiteor : j’ai hâte d’être à la rentrée 2014 pour découvrir votre nouvelle pépite.

 

L’AVIS DE SONIA

Assez rapidement, bien avant la moitié du roman, on sait. On sait que ce roman est extraordinaire et qu’on a envie de le partager. On a envie d’en parler, d’échanger, et on a envie que les autres le lisent, et qu’ils reviennent nous dire que c’était absolument génial avec les yeux qui pétillent.

Des bons romans, des coups de cœur, on peut en citer un certain nombre. Des romans comme Confiteor, ils ne sont pas nombreux, et font la joie des libraires que nous sommes.

Comme vous avez pu le constater, mon truc à moi ce sont les romans Jeunesse, et la Rentrée Littéraire, plus les années passent, et moins je m’y intéresse. J’attends patiemment les coups de cœur des spécialistes pour ne lire que les bons, je leur laisse le temps d’écrémer tout ça, pour me concentrer sur la petite Rentrée Jeunesse.

 

Pour Confiteor, je n’ai pas attendu l’avis des plus avisés, je me suis jetée dessus rapidement. La couverture me laissait envisager un roman que j’allais aimer. Mais je ne m’attendais pas à ça. Après les quarante premières pages, le temps de se faire au style, extrêmement travaillé, mais qui peut laisser perplexe, il faut bien l’avouer, on plonge dans la vie d’Adria avec délice, celle de son père, sa mère, Sara, Bernat. Et son violon, ce violon de maitre, l’histoire extraordinaire de sa fabrication jusqu’aux mains du petit Adria. Ce violon et quelques autres objets jalonnent et façonnent la vie d’Adria et sa conception du monde.

Tout y est. Art, Philosophie, Histoire, Amour, Douleur, Mort, tout est là pour former un roman extraodinaire, (je sais, je me répète, je n’ai pas le talent de Jaume Cabre !), impossible à lacher, impossible à résumer, d’une simplicité complexe. Et ça, ce n’est que la première lecture, car j’en suis sûre, ce roman mérite une deuxième lecture qui s’avérera tout aussi plaisante, mais pleine de surprises.

Merci à Actes Sud de publier un tel livre, merci à Jaume Cabre et son talent de nous donner tant de choses en seulement 780 pages !

 

Pour qui ?

Pour les lecteurs qui se demandent déjà quelle est THE pépite de la rentrée.

Pour les gens qui aiment les romans hors-normes, démesurés et ambitieux, du genre qui vous pourchassent plusieurs semaines après la dernière page lue.

Pour les amoureux de l’Espagne et de l’Histoire.

Pas encore totalement convaincus? Voici l’article de notre collègue Guixx sur Confiteor.

Bonnes lectures à toutes et tous,

Valérie, Sonia et Yvain

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