Une soirée en Sonatine

rencontre0Au fil des années de ma courte (mais que je souhaite très très longue) vie de libraire, j’ai vu grandir et éclore une maison d’édition aux livres si beaux que la collectionnite aigûe m’a très vite gagnée.

J’ai nommé les Editions Sonatine, que j’ai découvert avec passion avec Mr Ellory et son sublime Seul le silence en 2008. Il nous a ensuite offert trois polars que j’adore. Et puis il y eut Tim Willocks qui m’a transportée, eblouie avec La Religion en 2009, puis terrassée mais fascinée avec Green River en 2010. La même année la France découvrait esbaudie l’humour glaçant mais hilarant du néo zélandais Paul Cleave, qui nous a régalé de moments de lecture d’anthologie avec Un Employé modèle puis Un Père idéal en 2011.

2011 est aussi l’année où les lecteurs français ont fait un triomphe à un auteur britannique génial Steve J. Watson qui avec Avant d’aller dormir a écrit un polar diaboliquement efficace. C’est aussi l’année où le premier auteur français est entré au catalogue Sonatine, j’ai nommé Jacques Expert, qui avec Adieu n’a pas failli à la tradition d’excellence de la maison.

Enfin 2012 a vu l’arrivée du second français, Fabrice Colin, bien connu des amateurs de littérature de l’imaginaire, qui a lui aussi commis un excellent thriller Blue Jay Way.

Il me faudrait bien sûr parler aussi de Gillian Flynn et Karen Maitland, Shane Stevens ou Mikal Gilmore, Robert Pobi et Robert Goddard et beacoup d’autres encore…

….mais ils étaient Six hier soir à venir honorer de leur présence la librairie du Virgin des Champs Elyséés et c’est avec beaucoup d’émotion que nous les avons reçus, car en plus d’être talentueux, ils sont charmants et d’une gentillesse confondante.

Merci donc à Paul Cleave, Fabrice Colin, Roger Jon Ellory, Jacques Expert, Steve J. Watson et Tim Willocks. Même dans mes rêves les plus fous, je n’avais pas imaginé organiser un jour une telle rencontre. Mille mercis aussi à la charmante et talentueuse (c’est la marque de fabrique de la maison) équipe Sonatine et notamment à François Verdoux, Léonore Dauzier et Marie Labonne: sans vous rien de tout cela ne serait possible.

soirée,dédicaces

 

 

 

 

 

 

Je vous conseille d’aller jeter un oeil au site des Editions Sonatine car les prochains mois nous promettent encore d’excitantes heures de lecture.

http://www.sonatine-editions.fr

Alors belles lectures à tous! En ce qui me concerne je vais rester encore un peu sur mon nuage à revivre cette soirée magique.

Valérie

 

Retour à WhiteChapel

rencontre0Michel Moatti

HC éditions – 351 pages

 

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« Mercredi 5 novembre 1941

J’ai ouvert hier soir un gros dossier entièrement consacré aux documents photographiques détenus par la Filebox Society. J’ai longtemps retardé cette fouille. Je sais que je vais y trouver les images des victimes. La plupart, je l’ai dit, sont des photographies réalisées à la morgue. Ces filles n’avaient pas de vie avant de mourir, pas de vie documentée, en tout cas. Je sais, depuis ma première soirée à la Filebox Society, qu’il y a dans ce dossier les seules photographies que je verrai jamais de ma mère. »

 

 

Lorsque j’ai vu arriver ce livre, je me suis dit que j’allais me replonger dans l’histoire des victimes de jack l’éventreur: Cette série de meurtres, qui fait partie du patrimoine britannique, mais aussi de l’imaginaire collectif de tous les européens, est tellement mystérieuse : depuis près de cent trente ans, des centaines de passionnés cherchent et traquent le moindre indice qui permettrait de trouver, enfin, l’identité restée cachée du meurtrier de ces cinq femmes.

Lorsque j’ai reçu l’invitation à me rendre à Londres passer une journée sur les traces de Jack…j’ai tout simplement sauté de joie, et compté les jours jusqu’au départ, excitée comme une puce….

Le grand jour est enfin arrivé, et c’est dès potron minet que je me rendis à la Gare du Nord prendre (enfin!) l’Eurostar….mais revenons un peu à ce livre, qu’entretemps j’ai lu.

Michel Moatti a trouvé un angle original pour nous présenter son histoire. Il imagine une femme, Mrs Pritlowe, qui en 1941, reçoit de son père mort l’information suivante: elle est la fille de la dernière victime de jack l’éventreur, Mary Jane Kelly. Une fois la stupeur passée, elle décide d’enquêter sur ces meurtres et adhère à la Filebox Society, équivalent imaginaire de la bien réelle WhiteChapel Society, qui enquête depuis 1888 sur les meurtres, et dont l’auteur fait partie. Vous les trouverez ici .  Vont donc alterner tout au long du livre le journal de Mrs Pritlowe qui raconte l’avancement de ses recherches, puis un chapitre racontant un des meurtres, ou son contexte, en fonction des nouveaux indices qu’elle découvre, jusqu’au dénouement final dans lequel Michel Moatti conclut par la révélation de l’auteur, selon lui, de ses cinq crimes, dont je ne vous dirai rien, rassurez-vous.

Nous sommes en 1888, en pleine époque victorienne à Londres, dans le quartier de WhiteChapel où sévit une misère accablante, qui pousse de nombreuses femmes à se prostituer pour se loger, manger ou faire manger leurs enfants. C’est à cinq d’entre elles que va s’attaquer Jack l’éventreur.

Ce livre est tout simplement passionnant, d’une part par l’histoire de ces cinq meurtres et l’enquête policière que mène l’héroïne pour retrouver le meurtrier de sa mère, par l’atmosphère troublée dans laquelle elle vit, en plein blitz, toutes ses nuits passées au london Hospital où elle est infirmière, nuits ponctuées de bombardements et de nouveaus blessés. Mais aussi et surtout peut-être par le tableau de cette époque et de la vie de ces femmes, que dresse l’auteur. C’est d’ailleurs l’aspect qui d’après lui manquait aux nombreux récits et films sur Jack l’éventreur: le contexte sociologique de l’époque, cette société au clivage très net, ces deux classes sociales qui s’ignoraient: d’une part les bourgeois et aristocrates, et de l’autre les pauvres qui mouraient de faim, et notamment ces femmes qui devaient se prostituer pour avoir les quelques pièces qui leur permettraient de se loger et se nourrir ou nourrir leurs enfants.

Une des scènes les plus saisissantes du livre évoque la révolte des ouvrières d’une usine d’allumettes, qui, au bout de quelques années avaient « les visages mangés par l’acide, décomposés par le cancer, ravagés par la maladie du phosphore ». Ces fabricantes d’allumettes et des centaines d’autres femmes venues les soutenir, manifesteront le vendredi 31 août 1888, et feront reculer les forces de l’ordre.

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Une plaque demeure, en leur souvenir, sur le mur de l’usine, qui existe toujours.

 

 

 

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Cette usine, qui vit fabriquer des allumettes jusqu’en 1971, est aujourd’hui…une résidence surprotégée pour milliardaires, une ville dans la ville : étrange retournement de l’histoire, qui voit tant d’opulence régner dans ces lieux qui ont vu tant de misère et de souffrance. C’est à l’image de notre société actuelle.

 

C’est par cette usine que nous avons débuté notre « Jacktour ». Ce lieu m’a beaucoup émue car j’avais en tête la description terrifiante de ces visages qui réclamaient justice et le droit de se nourrir en échange de leur travail, et j’étais en même temps écoeurée par ce qu’est devenu ce lieu.

Nous sommes allés ensuite au petit musée cachée dans une crypte attenante au London Hospital, qui recèle des choses incroyables :

 

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Des instruments chirurgicaux dont un de ces couteaux est le petit frère de celui utilisé par Jack.

 

 

 

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Ce croquis réalisé par la police le 30 septembre 1888, indiquant les blessures de Catherine Eddowes, quatrième victime de Jack.

 

 

 

 

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Cette vitrine montrant les différents uniformes portés par les infirmières du London Hospital, costumes qui ont inspiré à Michel Moatti, après de longues heures de contemplation, le personnage de Mrs Pritlowe.

 

 

…mais aussi de nombreuses photos et le crâne déformé d’Elephant man, trouvé dans une baraque de foire par un médecin de cet hôpital.

Il ne reste que deux lieux visibles des cinq scènes de crime, deux murs tristes contre lesquels deux femmes furent tuées, dans Durward Steet pour Mary Ann Nichols et au 32 Millars Court pour Mary Jane Kelly.

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Dans Fournier Street demeure encore le prêteur sur gages où Catherine Eddowes a été laisser les bottes de son hummes en gage, le matin de sa mort. L’enseigne pâlei indique toujours W & A Jones, comme en 1888.

 

 

 

 

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Toutes ses émotions méritaient bien un remontant et c’est au Ten Bells Pub que nous avons été boire un verre et déjeuner, pub qui a vu entre ses murs toutes les victimes de ces crimes et peut-être aussi son meurtrier.

 

 

Merci à Isabelle Chopin, l’éditrice de Retour à Whitechapel pour l’organisation de ce voyage et pour sa gentillesse. Merci à Michel Moatti pour sa disponibilité, sa grande indulgence et sa patience pour répondre à nos naïves questions, et chapeau bas pour sa grande érudition sur cette époque. Merci à Virginie Migeotte de m’avoir proposé ce Jack Tour et merci à tous les autres participants pour leur bonne humeur, parce que nous avons aussi beaucoup ri, et que vraiment, nous avons passé une journée formidable.

 

Pour qui ?

Pour les passionnés inconditionnels des crimes de Jack.

Pour les amateurs d’enquêtes.

Pour ceux qui apprécient les romans victoriens embrumés.

 

Belle lecture à tous!

Valérie