Du Rouge au Noir, Polars & Vins – Lunel – mars 2016

Delphine,

Je retourne dans notre Caverne pour te dire.
Te dire les livres, comme toujours mais surtout toi, la passeuse, la libraire, l’organisatrice, la fédératrice.
Te dire l’admiration que j’ai de ton travail, te dire combien tes efforts et ces milliers d’heures de travail ont éclaté au grand jour et donné tant de chaleur et de bonheur, de partage et de rencontres.
Te dire ton hallucinante organisation, ton travail encore, mais aussi ta passion et ton sens du don et du partage qui t’a fait se côtoyer auteurs et vignerons, amis et inconnus, lecteurs et auteurs.
Dire à tous que la librairie qui bouge et qui compte c’est aussi à Lunel, la Librairie AB, la tienne.
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vitrine librairie AB du rouge au noir
Dire au monde comment tu as su fédérer et faire venir tout ce monde, combien ton travail est précieux pour le livre et la vie culturelle de ta région.
Dire le plaisir de retrouver Grégory à l’aller au wagon-bar du TGV et d’anticiper ensemble les heures à venir, celui d’y partager au retour avec Gilles et Éric nos déjà souvenirs de ces 48h.
Le premier sourire de ton Julien à la gare, sa gentillesse et son incroyable disponibilité, notre super chauffeur à la disponibilité infinie, qui te dit, toujours avec le sourire, après le 47e voyage de la journée que non, vraiment ça ne le dérange pas. Te dit aussi que vous avez loué une voiture, juste pour cela. Un des milliers de petits détails que vous avez imaginé pour que nous soyons heureux.
Puis te dire notre arrivée sur la si jolie place Fruiterie devant ta si jolie librairie, la musique et les sourires, ceux des amis que l’on retrouve, ceux qui ne le sont pas encore, mais avec qui la connivence sera évidente au fil de ces 48h et le bonheur de te retrouver, radieuse.
Te dire le bonheur de faire la libraire pour toi, de vendre tes livres et de conseiller les centaines de gens, tous différents qui regardaient les yeux plein d’étoiles les belles tables que tu leur avais préparées. Te dire le formidable assortiment de polars que tu avais fait, le plaisir de découvrir comme des gosses samedi matin avec David, oh t’as vu il y a celui-ci, et celui-là, et encore, et encore, le plaisir de les conseiller, le plaisir de les vendre. Te dire le plaisir que nous avons eu à partager cela, nos fous rires, nos sourires de connivence et nos petits triomphes, nos échanges sur les livres, et repartir avec le conseil de l’autre dans sa valise.
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Rencontrer Sabine, Brigitte et Zohra et travailler avec elles, avec bonheur, et avec tous les autres, ces bénévoles si heureux d’être là juste pour toi, si attentifs à donner leur meilleur car tu leur as communiqué ta passion.
Rencontrer l’infatigable et adorable Dodo, ta maman, qui a une fille à son image.
Rencontrer Brigitte et Philippe, nos adorables hôtes qui nous ont ouvert leur maison et si gentiment accueillis.
Savoir qu’on va les revoir.
Rencontrer les auteurs et les vignerons.
Parler, découvrir, rire.
Te dire les repas et les verres partagés.
Te dire ces rencontres auxquelles je n’ai pas assisté mais que je savais passionnantes au vu des lecteurs qui se pressaient ensuite pour parler aux auteurs et acheter leurs livres, des retours que j’en ai eu. Bravo aux deux intervenants, Encore du Noir Yann et Jérôme Dejean.
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Te dire cette déco magnifique, rouge et noire, jusque dans les moindres détails. Je n’ai jamais vu ça, nulle part dans aucun salon.
Te dire la musique.
Se rappeler longtemps.
Revenir l’an prochain pour la seconde édition de Du Rouge au Noir. Revenir aussi souvent que je le pourrai.

Te dire mon admiration et mon amitié.
Te dire combien je suis heureuse de tout cela. Heureuse d’avancer avec toi, de travailler avec toi. Heureuse de la suite.
Te dire Bravo et merci.
Te dire à très vite.
T’embrasser très fort.
Valérie

Folio SF

(Présentation de quelques coups de cœur et Rencontre avec Pascal Godbillon, le directeur de collection.)

 

Intro Autocentrée

Voilà un article que je repousse depuis plus d’un an, par manque de temps d’une part, et à cause de la difficulté de l’exercice d’une autre.

Folio SF est une de mes collections préférées, et je suis systématiquement attiré par les rayonnages teintés du violet si caractéristique des tranches (qui sont néanmoins en train de changer depuis peu, dû à une nouvelle charte graphique). Le fait de m’occuper d’un rayon Sf en librairie ne m’aide pas à résister aux achats compulsifs, et j’ai un bon paquet de romans tous plus alléchants les uns que les autres en attente, me suppliant tout bas d’enfin les déflorer dès que je passe devant ma bibliothèque…

Difficulté de l’exercice donc, car au moment de sélectionner des coups de cœur, je me retrouve le plus souvent en peine 1) de faire un choix 2) de rendre justice à des livres lus parfois il y a plusieurs années et dont je n’ai plus qu’un souvenir agréable, une impression générale ou des bribes de passages en tête. Or, ce n’est pas avec des « Dans mon souvenir, c’était vraiment top » qu’on donne très envie de lire des livres. Du coup, je me promets de m’y replonger avant d’écrire enfin ce fameux article, tout en sachant que les petits nouveaux attendent impatiemment et que je ne prendrais pas le temps d’une relecture tout de suite (sauf lorsqu’il s’agit de ma relecture annuelle de « La Horde du Contrevent », mais là, on touche à la pathologie pure et simple…).

Je saute donc le pas et vous présente quelques-uns des must-read de la collection Folio Sf (choix bien entendu tout ce qu’il y a de plus subjectif, et qui ne privilégie pas forcément les auteurs de référence…). Pascal Godbillon, le directeur de la collection, a fort gentiment accepté de se prêter au jeu des questions-réponses pour présenter son travail quotidien.

 

Intro Factuelle (pompée sans vergogne à Wikipedia)

Folio SF est une collection de science-fiction initiée en 2000 par les éditions Gallimard.

Dirigée par Sébastien Guillot de 2000 à 2004 puis par Thibaud Eliroff jusqu’en 2005, Pascal Godbillon en est le directeur depuis 2006. La collection reprend beaucoup de classiques édités dans la défunte collection Présence du futur des éditions Denoël ainsi que beaucoup de titres édités dans la collection Lunes d’encre toujours aux éditions Denoël. Malgré son nom, cette collection ne propose pas que des textes de science-fiction, mais aussi de fantasy et de fantastique.  Douglas Adams, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Serge Brussolo, Orson Scott Card, Thomas Day, Philip K. Dick, Robert A. Heinlein, Robert Holdstock, Christopher Priest, Norman Spinrad, Jack Vance, Robert Charles Wilson, Roger Zelazny y sont parmi les auteurs les plus représentés.

Le catalogue comporte actuellement plus de 500 titres.

 

 

 

Renvois vers des livres précédemment chroniqués sur la Caverne

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http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/les-editions-la-volte-tribune-des-haut-parleurs/#.VRFLHfmG_wg

Article sur les éditions La Volte, pour les chroniques, entre autre, de Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger, et de « La zone du dehors, « la Horde du Contrevent » et « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio parus chez Folio SF.

 

 

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/feed-2/#.VRFLyfmG_wg pour la chronique de Feed, de Mira Grant.

 

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http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/trilogie-le-chaos-en-marche/#.VRFMOvmG_wg Pour la chronique de la trilogie « Le chaos en marche », de Patrick Ness, précédemment publié dans la collection « Pôle Fiction » chez Gallimard, et qui est paru chez Folio SF en octobre dernier. A découvrir absolument si ce n’est déjà fait !

 

 

 

 

Et pour quelques titres de plus

 

product_9782070439669_195x320Voisins d’ailleurs

Clifford Simak – 397 pages

Hormis le magistral « Demain les chiens », on connaît trop peu Clifford D. Simak, monstre sacré de l’âge d’or de la SF américaine. Dans ce recueil de nouvelles, on retrouve tout l’humanisme de cet auteur aux multiples facettes, aussi à l’aise dans le récit stellaire que dans la fantasy.

Un petit garçon battu découvre un « bidule » dans les bosquets près de chez lui, qui lui parle avec douceur et lui procure toute la gentillesse et la compassion qu’il ne reçoit pas au quotidien. Un fermier pas tout à fait terrestre protège son village des soucis du monde extérieur, dans l’acceptation tacite mais dévouée de son voisinage. Un géologue découvre une photographie prise pendant la célèbre bataille de Marathon (en 490 av JC donc…). Une fouille archéologique dévoile des peintures préhistoriques pour le moins étranges. Et si les extraterrestres déboulent sur Terre, ce n’est pour rien d’autre que proposer l’éradication de toutes les maladies humaines…

Un excellent recueil pour (re)découvrir cet auteur dont la prose douce et nostalgique est un régal de chaque page.

 

product_9782070457007_195x320La mort peut danser

Jean-Marc Ligny – 379 pages

(paru dans le cadre d’un mois « Rock et SF », où Folio SF n’a sorti que des romans sur cette thématique !)

Irlande, 1181. Forgaill, poétesse et prophétesse, est brûlée vive pour sorcellerie, sous les yeux du peuple qui espère qu’un miracle va se produire pour empêcher l’Eglise de commettre l’impensable.

Irlande, 1981. Bran et Alyz s’installent dans un manoir du XII° siècle et montent leur groupe « La Mort peut danser ». Leur réputation grandit vite, surtout grâce à la voix d’Alyz, qui semble provenir d’un autre monde, ou d’un autre temps…

Alors là, deux solutions. Soit vous n’avez pas cillé en lisant ces dernières lignes, et je vous enjoins à lire ce très bon roman pétri de mythes celtes qui se lit tout seul. Si vous avez eu le sourire en cumulant le titre du livre, le nom des personnages et le coup de la voix qui semble provenir d’un autre monde, il y a des chances que vous soyez tout comme moi fan du groupe Dead Can Dance et de sa chanteuse Lisa Gerrard, et je vous enjoins à vous procurer séance tenante ce magnifique hommage au groupe le plus hors du temps de ces 30 dernières années. Vous vous amuserez en plus de l’intrigue en elle-même à noter les innombrables clins d’œil de l’auteur à DCD (ex : le roman est divisé en quatre parties, portant le nom des quatre premiers albums du groupe, et chaque chapitre porte le nom d’une des chansons des dits-albums…). A lire en (ré)écoutant la discographie complète pour plus d’ambiance.

 

 

product_9782070396382_195x320Bloodsilver

Wayne Barrow – 490 pages

Traduction de Johann Héliot et Xavier Mauméjean

Comme dans toute bonne uchronie, le roman commence par un « Et si ? ». Et si, dès 1691, les vampires d’Europe de l’Est étaient allés voir si l’herbe était plus verte dans la récente Amérique ? Le Convoi, longue colonne de chariots recouverts de plaques de plomb, traverse alors le pays vers l’Ouest, et chacun doit alors prendre une décision : s’associer avec les vampires, laisser faire, ou stopper définitivement le Convoi.

Le roman se présente comme une suite de nouvelles formant un tout cohérent, où l’on retrouve parfois des personnages de l’une à l’autre, et qui va nous raconter cette autre Histoire des Etats-Unis de 1691 à 1917. Plus western que roman de vampires, on y croise Mark Twain, Billy le Kid, les frères Dalton, et un certain nombre de personnages réels ou fantasmés de l’histoire américaine. Autre idée géniale de « Bloodsilver », c’est d’avoir transformé la ruée vers l’or en ruée vers l’argent, seule métal mortel contre les vampires, et que ceux-ci font collecter par leurs alliés, afin d’en avoir le monopole…

Pour les fanas de western et d’histoire américaine, et qui plaira sans doute aux lecteurs de la trilogie « Anno Dracula » de Kim Newman, qui revisitait l’histoire de l’Angleterre en mêlant également personnages réels et fictifs.

 

product_9782070340774_195x320Le prestige

Christopher Priest – 496 pages

Traduit de l’anglais par Michelle Charrier

Peut-être avez-vous vu l’excellente adaptation qu’a tirée Christopher Nolan de ce roman de Christopher Priest ? Excellente, certes, mais très partielle, puisqu’elle n’adaptait qu’une moitié du livre, se concentrant sur la partie « historique », et délaissant la partie contemporaine. A compléter, dans ce cas, par la lecture du Prestige, qui vous garde encore quelques belles surprises en réserve.

Andrew Borden et Kate Angier, en se rencontrant, vont se rendre compte qu’ils sont les arrières-petits enfants de deux des plus grands prestidigitateurs de leur époque, qui se vouaient une guerre sans merci, tant sur scène qu’en dehors. En comparant les journaux intimes de leurs aïeux, ils vont découvrir jusqu’à quelles extrémité cette haine était allée, et en quoi l’intervention du scientifique Nikola Tesla a pu avoir des conséquences jusqu’aujourd’hui.

Un grand roman sur la magie, extrêmement prenant et maîtrisé, par un des grands auteurs de SF d’aujourd’hui.

 

product_9782070437412_195x320Gagner la guerre

Jean-Philippe Jaworski – 992 pages

A mon humble avis de lecteur enthousiaste et glouton, Jean-Philippe Jaworski fait partie du renouveau de l’imaginaire français, qui, à l’instar de Stéphane Beauverger ou Alain Damasio, écrivent peu mais dont chaque livre sont des monuments, où la forme ne sacrifie jamais au fond et où la langue est constamment parfaite (ce qu’on pourra vérifier également avec le premier tome de sa trilogie celte, « Même pas mort », tout juste sorti chez Folio SF).

Gagner la Guerre se passe dans la République de Ciudalia (qu’on peut sans peine rapprocher de la Venise de la Renaissance) et débute par la fin d’une guerre qui dure depuis longtemps contre le souverain de Ressine. Benvenuto Gesufal, membre de la secte des chuchoteurs et assassin personnel du podestat Leonide Ducatore sent pourtant bien qu’avec la curée entre vainqueurs commence la vraie guerre, où chacun se retournera bien vite contre ses anciens alliés pour s’attirer les plus grosses parts du gâteau.

Gagner la guerre, c’est 1000 pages d’action, d’intrigues politiques, de scènes de bataille énormes, de coups bas et de coups de couteau, vu par le plus beau salopard qu’on puisse imaginer en littérature : Benvenuto, qu’on essaie bien de détester les 50 premières pages devant l’amoralité du personnage mais qu’on adore d’autant plus lorsque l’on rend les armes et qu’on se laisse aller à sa gouaille, son sens de la formule qui tue, son intelligence redoutable et sa capacité à se tirer de toutes les pires galères possibles.

Un roman classé fantasy, car c’est bien l’univers qui s’en rapproche le plus, mais on est presque surpris de voir un personnage de magicien apparaître tant le roman se joue des genres et des codes…

 

 

product_9782070428465_195x320Bibliothèque de l’Entre-Mondes

Francis Berthelot – 312 pages

Attention, ce livre n’est pas un roman, mais la source de centaine d’heures de lectures et un piège pour vos étagères et votre portefeuille…

Francis Berthelot propose ici le concept de Transfictions, à savoir des auteurs et des romans dits de littérature « blanche » (traduction : littérature générale, littérature noble, littérature qui ne saurait faire partie d’un vilain sous-genre dénigrant…) qui ont de tout temps cassé les codes et les genres pour en faire leur matériau de base, injectant du merveilleux, de l’horreur ou du mystère dans des romans à trame plus classiques. Kafka verrait-il aujourd’hui sa « Métamorphose » cantonnée aux tables de science-fiction ?

Le livre se découpe en deux parties : un essai fort intéressant mi historique mi réflexion sur la notion de transgression en littérature, (j’espère ne pas dire trop de bêtises car ma lecture a déjà quelques années), puis d’un panorama d’au moins une centaine de titres et d’auteurs présentés, mêlant Virginia Woolf à Stephen King, Samuel Beckett à William Burroughs, Kafka à saint-Exupéry et Arto Paasilina à Robert Silverberg… Francis Berthelot vous donnera une furieuse envie de lire à peu près tous les livres qu’il présente, et votre banquier vous détestera. Voilà, vous êtes prévenus…

 

 

*****

 

Entretien avec Pascal Godbillon, directeur de collection chez Folio SF

 

 

Bonjour Pascal,

 

Merci de vous prêter à l’exercice. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé à diriger la collection Folio SF ?

 

J’ai commencé des études de lettres modernes dans le but de faire, par la suite, ce qu’on appelait alors un DESS d’édition. Aujourd’hui, on dit Master, je crois. Bref… Arrivé en maîtrise (première année de Master), j’ai cherché un job d’étudiant. J’ai envoyé mon CV à la Fnac où l’on m’avait dit qu’ils prenaient parfois des étudiants pour des remplacements pendant les vacances. J’ai été embauché comme libraire au rayon Littérature de la Fnac Forum des Halles, pour la période de Noël, et j’y suis resté finalement près de cinq mois, avant d’être embauché en CDI pour l’ouverture de la Fnac Vélizy. J’ai d’abord tenté de mener en parallèle le travail et les études, mais… avec le trajet (deux heures en voiture, chaque jour), le travail… Il ne me restait plus qu’à valider mon mémoire pour avoir ma maîtrise, mais j’ai laissé tomber car je me plaisais bien dans mon boulot et décrocher une place dans l’édition était très… hypothétique. (Pour la petite histoire, mon sujet de mémoire était « Les femmes dans le cycle de Dune de Frank Herbert »). Je suis donc resté à la Fnac pendant une douzaine d’années (d’abord comme libraire dans plusieurs magasins, puis au siège comme approvisionneur), avant de postuler pour le poste de responsable de la collection Folio SF, ou j’ai été embauché en 2006. Et me voilà en train de vous répondre, neuf ans plus tard !

 

Les littératures de l’imaginaire étaient déjà votre domaine de prédilection en tant que lecteur ? Qu’y trouvez-vous ?

 

Mon sujet de mémoire vous aura peut-être mis la puce à l’oreille ? Oui, je lis de la SF depuis très longtemps. Sans le savoir d’abord, quand j’étais enfant, puis de manière plus consciente et systématique après la lecture de… Dune de Frank Herbert, à 14 ans. Quant à savoir ce que j’y trouve… Sans doute pas la même chose aujourd’hui qu’il y a trente ans ! Mais, globalement, je dirais : évasion, réflexion, intelligence, plaisir. Maintenant, ça ne veut pas dire que je ne trouve pas cela ailleurs qu’en SF (oui, au fait, je n’aime pas vraiment cette appellation « littérature de l’imaginaire ». Mais j’ai bien conscience que « SF » n’est pas parfait non plus… Cela étant, je dis toujours « SF » pour « littérature de l’imaginaire » ou « SF/fantasy/fantastique »), mais je le trouve PLUS en SF qu’ailleurs.

 

En parlant de lecture, justement, est-il facile de se garder du temps de lecture « à soi » ou le plaisir se joint-il forcément au professionnel ? En clair, le directeur de collection prend-il nécessairement le pas sur le lecteur ?

 

Ah !!! Voilà qui est compliqué… Il y a deux choses. Est-ce que j’ai le temps de lire autre chose que de la SF ? Et est-ce que j’ai le temps de lire de la SF pour le seul plaisir ? Dans les deux cas… c’est assez difficile. J’y arrive, parfois, pendant les vacances, ou lors de périodes plus calmes (ça existe ?), mais c’est beaucoup trop rare à mon goût. Mais il faut relativiser : lire pour le travail, c’est aussi, parfois, souvent un plaisir. Diriger une collection comme Folio SF, pour moi, c’est avant tout être lecteur. Un lecteur particulier, certes, mais un lecteur. Donc… Honnêtement, c’est très loin d’être le bagne, quand même !

 

Quel est le travail d’un directeur de collection ?

 

Bon… Non, ça, c’est vraiment compliqué ! J’ai peur des questions suivantes, du coup ! Bon, alors, le travail d’UN directeur de collection, je ne sais pas, mais mon travail sur la collection Folio SF, ça je peux déjà plus vous en parler. Le premier « travail » consiste à sélectionner les titres qui paraîtront dans la collection. Il faut donc les lire. Si je pense qu’un ouvrage aurait sa place en Folio SF, je vais négocier avec l’éditeur grand format. Si la négociation aboutit favorablement, je rédige un contrat. Et une fois le contrat signé, il n’y a plus qu’à programmer le titre pour quelques mois ou années plus tard. Le moment venu, il faudra mettre le livre en fabrication, c’est-à-dire le transmettre au service fabrication pour qu’il transforme le grand format en un livre de poche. Pour cela, je leur donne également un certain nombre d’éléments comme une quatrième de couverture que je rédige ou que j’adapte de celle du grand format, etc. Il faut aussi que je briefe le service artistique sur le livre afin qu’ils commandent la meilleure illustration possible pour la couverture. Je travaille aussi avec : l’attaché de presse pour qu’il ait tous les éléments dont les journalistes auront besoin ; le service marketing pour imaginer le meilleur moyen de vendre la collection dans son ensemble ou un livre en particulier ; le service commercial (les représentants) qui va faire en sorte que les libraires aient connaissances des nouveautés Folio SF (et les commande !). Et j’en oublie sans doute ! Donc, vous le voyez, c’est finalement un métier très varié, qui permet de travailler avec pratiquement tous les services d’une maison d’édition.

 

Comment décidez-vous et acquérez-vous les titres pour Folio SF ? De même comment conciliez-vous nouveautés éditoriales et réédition d’auteurs ou d’œuvres « classiques » ?

 

Eh bien, j’ai déjà un peu répondu : la première étape, c’est la lecture du livre. Après… là, c’est beaucoup plus difficile à expliquer. Comment je « sais » qu’un livre est pour Folio SF ou pas ?… Là, c’est vraiment un processus mental que je ne suis pas en mesure de décrypter ! Je le sens, c’est tout. C’est fortement lié au plaisir de lecture, évidemment, mais pas seulement… Il y a des connections évidentes qui se font avec le catalogue de la collection. Quand je lis La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Janua vera de Jean-Philippe Jaworski, Le Déchronologue (et même avant la trilogie Chromozone) de Stéphane Beauverger, Chris Priest, Ian McDonald ou Graham Joyce et encore plein d’autres, je me dis immédiatement : c’est pour Folio ! Ca n’est pas vraiment rationnel, mais… j’en ai la certitude. Et les très bons résultats de ces titres montrent que j’avais sans doute raison.

Pour ce qui est de l’articulation « nouveautés » et « classiques », là, c’est plus en fonction des occasions qui se présentent, des lectures que je fais, du rapprochement qu’on peut faire entre certains titres…

 

Quel est selon vous votre apport personnel à la collection depuis que vous vous en occuper ?

 

Alors là… Aucune idée… Enfin, évidemment, on peut déduire de mes réponses précédentes que mon apport personnel est lié à mon ressenti sur les textes que je lis, forcément. Je ne vais pas aimer un texte que d’autres vont adorer… Ou l’inverse. Du coup, je ne vais pas me la jouer Gustave Flaubert disant qu’Emma Bovary c’était lui, mais… malgré tout, inévitablement : Folio SF, c’est moi. C’est le reflet de mes goûts, de mes choix, de mes paris… Bon, ça n’est pas aussi simple que ça, parce que, parfois, je vais trouver un texte plutôt bon, mais ne pas vraiment entrer dans l’univers, ou ne pas voir comment le faire entrer dans Folio SF. Et là, c’est idiot, parce que, que dire à l’éditeur ou à l’auteur ? C’est compliqué, il faut l’expliquer… Mais après, si j’apporte d’autres choses à la collection, je ne suis pas sûr d’être la bonne personne pour le dire !

 

Est-ce plus facile économiquement de diriger une collection de formats poches ? Connaissant les ventes sur les grands formats, avez-vous une meilleure idée du potentiel de vente des livres  ou l’édition reste-t-elle un pari contant ?

 

Je ne suis pas sûr que ce soit plus ou moins facile… Ce n’est pas tout à fait le même travail et c’est vrai que le fait de savoir comment s’est vendu un ouvrage en grand format donne déjà une indication, mais… les incertitudes restent. Un grand format peut ne pas s’être bien vendu mais mieux marcher en poche et vice versa. Pour des raisons diverses et variées… Donc, oui, c’est un pari à chaque fois. Chaque livre est particulier. Chaque livre a son propre public, c’est notre travail de trouver ce public. C’est pourquoi, parfois, je relativise quand on me dit d’un livre qu’il n’a pas bien marché ou que c’est un succès : un livre peut ne s’être vendu qu’à 3 ou 4.000 exemplaires en poche, mais s’il ne s’était vendu qu’à 1.000 exemplaires en grand format, eh bien, c’est que nous avons réussi à élargir son public, donc, c’est un succès ; mais si un livre qui s’était vendu à 15.000 exemplaires en grand format ne se vend qu’à 8.000 exemplaires en poche… Là, même si 8.000 exemplaires, c’est bien, ça ne suffit pas. Donc, oui : chaque publication est un pari.

 

Je suppose qu’il vous arrive d’éditer des livres qui sont de grands coups de cœur mais dont le potentiel commercial vous semble faible ? Comment concilie-t-on ses engagements littéraires avec les règles de l’économie ?

 

On rejoint ce que je disais un peu plus haut : il faut adapter ses attentes titre à titre. Si j’ai un gros coup de cœur sur un titre dont je pense qu’il va se vendre très peu, déjà, je vais essayer de négocier les droits en conséquence. Ça n’aurait pas de sens de payer les droits très cher. Et, ensuite, c’est la force de la collection Folio SF : arriver à vendre des ouvrages un peu différents, inattendus, exigeants parfois. Et, généralement, le public ne s’y trompe pas. Donc, les règles de l’économie, on essaye d’en jouer, de les plier à nos besoins. Parfois, ça marche, parfois non. L’important c’est de faire en sorte que ça marche plus souvent que l’inverse ! Mais, en définitive, il est parfois plus facile de rentabiliser un titre à faible potentiel (qu’on aura payé peu cher, mais que les lecteurs vont découvrir, parce qu’ils ne l’auront pas repéré en grand format) qu’un titre supposé à fort potentiel, payé très cher mais que les gens n’achèteront pas en poche parce que le plein des ventes aura été fait en grand format… Encore une fois, on le voit, tout est affaire de proportions. Et de pari !

 

Il me semble que les mondes imaginaires sont un domaine de plus en plus lu ces dernières années, comme si le fantastique sous toutes ces formes sortait des préjugés qui lui collaient à la peau. Le constatez-vous aussi et si oui,  comment l’interprétez-vous ?

 

Je ne suis pas convaincu que ce soit le cas… Ou, plus exactement, ça l’est peut-être, mais « l’imaginaire », maintenant, est partout. Il se vend partout. Mais, du coup, les collections spécialisées, comme Folio SF, en profite finalement moins. Les gens lisent de « l’imaginaire », certes. Mais ils lisent Bernard Werber, Michel Houellebecq, plein d’autres choses qui sont plutôt vendues comme de la littérature dite « générale ». Donc… Je ne suis pas sûr… Et, d’ailleurs, encore moins convaincu que ce soit dû au fait que le genre ne souffre plus de préjugés. Je suis sûr que si on disait aux lecteurs de Bernard Werber qu’ils lisent de la SF, beaucoup tomberaient des nues…

 

On dit souvent que la nouvelle se vend mal, or cela semble être moins le cas en SF, où la nouvelle a été historiquement un format privilégié du genre. Les anthologies de nouvelles par thèmes et souvent signés par les plus grands noms du genre sont légions dans les pays anglo-saxons. Pourquoi le genre de l’anthologie reste-t-il si rare dans l’Héxagone ?

 

Je n’ai pas de réponse définitive, mais je crois que « se vendre moins mal » n’est pas tout à fait synonyme de « se vendre bien ». Et donc, les ventes ne suffisent pas pour pérenniser ce type de projets en francophonie. Le bassin anglophone est beaucoup plus large, mais une anthologie en français, ce sera plus difficile à rentabiliser. Des petites structures éditoriales y arrivent, visiblement, mais elles ont des points morts suffisamment bas pour y arriver (ça veut dire qu’elles rentabilisent le livre plus vite qu’une grosse structure : je vais dire des chiffres absurdes, mais là où une petite maison d’édition pourra rentabiliser un ouvrage au-delà de 500 ventes, une maison plus grande, voire beaucoup plus grande, devra en vendre 3 à 4 fois plus avant de faire le moindre bénéfice).

 

Comptez-vous réitérer des mois thématiques comme lors du mois « Rock et SF » ? D’un point de vue personnel, j’ai beaucoup aimé, certes car le thème me plaisait, mais aussi parce qu’il est agréable de se faire une session thématique de plusieurs livres et auteurs différents, comme autant de points de vue différents sur un sujet.

 

Rien n’est prévu en ce sens, mais si l’occasion se représente d’avoir plusieurs titres autour d’une thématique commune, pourquoi pas ? Mais je crois que c’est aussi la rareté de ce type d’événements qui en fait le prix.

 

Que devons-nous attendre en 2015 chez Folio SF ?

 

Déjà, nous venons de changer la maquette de la collection. À 15 ans, Folio SF fait sa mue ! Ensuite, il y a plein de titres que j’aime beaucoup, ça va être long de tous les citer, mais on reste sur un équilibre auteurs « piliers » du catalogue et nouveaux venus. Les piliers ce sont notamment Robert Holdstock (Avilion), Christopher Priest (Les insulaires et rééditions de La machine à explorer l’Espace et Les extrêmes), Jean-Philippe Jaworski (le magnifique Même pas mort), Robert Charles Wilson (Vortex, la conclusion de la trilogie Spin), Serge Brussolo avec un inédit, Ian McDonald (La maison des derviches) et plein d’autres. Quant aux « entrants », on a l’immense Graham Joyce (Lignes de vie et Les limites de l’enchantement), Roland C. Wagner, enfin ! (Rêves de Gloire et Le train de la réalité), Laurent Whale (Les étoiles s’en balancent), Jack Womack (Journal de nuit) et d’autres encore.

 

Et enfin, question classique mais cruelle : quel serait votre top 5 (auteurs ou titres au choix) dans votre collection ? Les 5 livres/auteurs que vous conseilleriez avant tout le reste ? (J’étais sur un seul livre, mais ça me paraissait pour le coup vraiment trop cruel…)

 

Cruelle ? Ce n’est pas une question cruelle, c’est… inhumain ! 5… C’est impossible… Si je le fais, aussitôt après je vais me dire que j’ai oublié ceci, que j’aurais dû dire cela… Bon… Je ne sais pas… Non, vraiment, désolé, rien qu’en réfléchissant deux secondes je suis déjà à plus d’une dizaine !

 

 

Pascal, merci pour votre temps et votre disponibilité.

 

S’abandonner à rencontrer Sylvain Tesson

tesson valouDimanche 12 janvier, j’ai eu le grand bonheur d’accueillir et de converser avec l’homme des forêts de Sibérie, à la librairie le Divan, à l’occasion de la sortie de son dernier livre.

sabandonneràvivreLa foule des grands jours et des lecteurs conquis : c’était beau de voir dans les yeux des lecteurs, captifs de ses paroles, tout le respect qu’ils lui portent. Dire que Sylvain Tesson est aimé est encore loin de la réalité. Il a d’ailleurs cru Noël revenu en recevant, très ému, les cadeaux de ses lecteurs.

Géographe de formation, il a écrit ou co-écrit avec ses compagnons de route, 22 livres : des récits de ses voyages (L’axe du loup, La chevauchée des steppes, La marche dans le ciel…), des essais (Dans les forêts de Sibérie, Petit traité sur l’immensité du monde), et des nouvelles (Une vie à coucher dehors et depuis quelques jours S’abandonner à vivre).

Un titre magnifique, S’abandonner à vivre, et une philosophie de vie, pour celui qui nous explique qu’il est plus facile de frétiller comme la carpe mais cependant nécessaire de remonter le courant tel le saumon et nécessaire de croire au hasard : laisser la vie venir à soi, en pleine volonté, vigilant sur ce qui nous arrive et prêt à saisir les opportunités qu’elle nous offre.

Sylvain Tesson n’aime pas être emprisonné dans une case ou par une étiquette. A la question de savoir s’il se considère comme un écrivain-voyageur, il se rebiffe et fustige les français qui ne peuvent s’empêcher de cataloguer chacun. C’est donc un homme, un écrivain qui voyage, sans cesse sur le départ et fourmillant de mille projets, mais qui ne considère son voyage terminé que lorsqu’il l’a couché sur le papier.

Mais pourquoi partir ainsi et toujours ? Pour de multiples raisons, la beauté du voyage et des paysages, des rencontres, mais aussi et surtout pour fuir le quotidien.

Autant ces récits de voyage font la part belle à la nature, aux saisons, aux paysages, autant ses nouvelles sont centrés sur les hommes. De Paris en Sibérie, via l’Afghanistan ou le Texas -bien que ce ne soit pas le chemin le plus court…-, il raconte avec beaucoup d’affection ces femmes et ces hommes qui tentent maladroitement de vivre ou juste de survivre, comme dans la très belle nouvelle L’exil, qui raconte celui d’un jeune qui quitte le Niger et sa famille pour se retrouver à Paris.

N’espérez pas un jour lire un roman de Sylvain Tesson, il aime ce format de la nouvelle, comme autant de séquences, de chapitres d’une vie. De plus il est sans cesse en mouvement, la brièveté de la nouvelle lui convient donc. Enfin, il n’a aucune imagination dit-il, alors… Mais revenons à ses nouvelles… il n’est pas toujours tendre avec nos travers d’occidentaux. Ainsi dans la nouvelle La Promenade s’en prend-il avec humour aux joggers, dont il nous dit faire partie.

« Le monde changeait, mais Paris recevait toujours la lumière comme une bénédiction et les Parisiens tenaient bon dans cette certitude : rien ne vaut une heure de marche sur les quais de leur fleuve. Des joggers accumulaient le crédit de quelques kilomètres dans l’objectif de se taper, le soir, des andouillettes spongieuses en toute bonne conscience.Certains avaient le rictus christique, la foulée désarticulée. Le jogging était la névrose d’une société qui n’avançait plus. »

L’une de mes préférées s’appelle L’ennui et raconte celui, ferme et tenace de Tatiana dans sa barre d’HLM sibérien :

« Tatiana s’allongea sur le canapé, composa le numéro d’Igor mais ne l’appela pas. Elle fixa le plafond. Une tache marron s’épanouissait sur la tenture, trace d’une fuite du ballon d’eau chaude des voisins, vingt ans auparavant. Enfant, elle fixait les motifs des auréoles et y voyait des têtes d’hippocampes surgissant d’anémones. Aujourd’hui, la tache restait une tache. Une odeur de chou montait de l’appartement du dessous, imprégnait tout. C’était l’odeur de l’ennui russe. »

Je vous conseille aussi très très très vivement ce livre-là, paru en 2011, également disponible en Folio.

dans forets siberieSylvain Tesson y raconte sa retraite en ermite, pendant six mois, dans une cabane au bord du lac Baïkal en Sibérie. Il y est parti avec des vivres et soixante sept livres, car dit-il en introduction, j’avais de la lecture en retard….(j’en ai rêvé tant de fois…)…mais ce n’est évidemment pas la seule raison. Il raconte jour après jour, les gestes de survie – couper du bois, pêcher, se nourrir mais aussi entretenir la cabane -, les promenades pour découvrir les environs, et lorsque Sylvain Tesson se promène, c’est souvent plusieurs dizaines de kilomètres parcourus dans la neige, sur ou au bord du lac, ou dans les montagnes, car il est aussi alpiniste…, ses contemplations du paysage dans la nature ou derrière sa fenêtre, ses lectures, les visites de ou à ses quelques amis sibériens et puis ses réflexions, ce que lui inspire jour après jour, cette solitude, ce temps qui s’écoule et qui n’appartient qu’à lui.

« Dans la cabane, le temps se calme. il se couche à vos pieds en vieux chien gentil, et soudain on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. »

Je pourrais vous raconter encore qu’il aime la musique classique romantique, qu’il joue de la flûte à bec et de la cornemuse, qu’il aime Bruce Chatwin et Nicolas Bouvier, qu’il parle un russe de charretier et s’amuse à recenser dans cette langue les mots français. Un exemple : « un chantrapas  » est en russe un raté et provient des maîtres de chorale de l’ancienne Russie qui choisissait les chanteurs : « chantra »… « chantrapa ». Je pourrais vous raconter aussi que son dernier voyage s’est fait sur un bateau appelé « L’Imaginaire », pour suivre la petite transat de Galicie aux Antilles. Qu’il y a découvert la mer et qu’il y a pris goût. Qu’il projette aussi d’aller escalader des falaises de grès en Éthiopie….

Mais le mieux, c’est de venir la prochaine fois, car rien ne vaut une rencontre en librairie avec un écrivain de talent et un homme de bien.

Un immense merci à vous, Sylvain Tesson, pour cette généreuse et passionnante rencontre. et à tous les lecteurs qui sont venus y assister, car avec vous tout est possible.

Très belles lectures à tous !

Valérie

« L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années vous échappent.

Elles coulent dans la plaie du temps blessé.

Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil, et soudain on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. »
En savoir plus sur http://www.paperblog.fr/5923065/dans-les-forets-de-siberie-de-sylvain-tesson/#w0wsLWjYrR3DKufx.99

Rencontre au Divan avec Pierre Lemaitre

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Ce dimanche 28 septembre avait lieu au Divan une rencontre avec Pierre Lemaitre pour la sortie récente de son livre Au revoir là-haut paru le 21 août chez Albin Michel. L’occasion de parler avec lui de ce livre et du chemin parcouru jusqu’à ce roman et après.

C’était une très belle rencontre et Pierre Lemaitre est un auteur comme j’aime les recevoir, passionné, passionnant, heureux d’être là et de partager avec ses lecteurs. Mille mercis à lui pour sa chaleureuse présence en cette grise matinée d’automne, une matinée toute indiquée pour parler de tranchée en novembre 1918.

L’auteur Pierre Lemaitre est né à Paris dans une famille qui avait une grande estime et admiration pour la littérature. Sa mère a acheté, à partir du premier en 1953, tous les romans qui sortaient dans la toute nouvelle collection du livre de Poche. Cela a fait de lui un lecteur vorace. Il a été formateur pour adultes et notamment pour les bibliothécaires auxquels il enseignait la littérature. C’est d’ailleurs l’une d’elles qu’il a épousé! C’est elle qui l’a incité à présenter à nouveau Travail soigné à un éditeur, après avoir essuyé de nombreux refus. Puis ont suivi quatre romans.

  •  Travail soigné (Le Masque) en 2006
  •  Robe de mariée (Calmann-Lévy) en 2009
  •  Cadres noirs (Calmann-Lévy) en 2010
  • Alex (Albin Michel) en 2011
  • Sacrifices (Albin Michel) en 2012

Ce nouveau roman quitte le registre du polar : il raconte l’après-guerre, de 1918 à 1920, mais le livre s’ouvre dans une tranchée, le 2 novembre 1918, dix jours à peine avant la fin de la guerre. Les trois protagonistes principaux de ce roman s’y trouvent et vont tenter de survivre à la dernière attaque, celle de la côte 113. Tout d’abord, deux soldats : Albert Maillard, jeune homme hyperémotif, caissier dans une banque, issu d’une famille modeste et fils d’une mère castratrice et abusive (comme toutes les mères a ajouté Pierre Lemaitre…), et Édouard Péricourt surdoué en dessin, très intelligent et surtout très provocateur, issu lui d’une famille richissime. Enfin leur chef, le lieutenant Henri d’Aulnay Pradelle qui est un salaud fini, une crapule de la pire espèce, égoïste, cynique, prêt à tout pour arriver à ses fins et qui n’aime personne. Ils survivront tous les trois et les deux soldats tenteront de trouver le moyen de recommencer à vivre, tandis que l’officier s’enrichira, prévaricateur sans scrupule, par la revente de matériel militaire puis en décrochant des marchés pour l’inhumation des soldats tués pendant la guerre.

«  Tous les gars, en file indienne, tendus comme des arcs, peinaient à avaler leur salive. Albert était en troisième position, derrière Berry et le jeune Péricourt qui se retourna, comme pour vérifier que tout le monde était bien là. Leurs regards se croisèrent, Péricourt lui sourit, un sourire d’enfant qui s’apprête à faire une bonne blague. Albert tenta de sourire à son tour mais il n’y parvint pas. Péricourt revint à sa position. On attendait l’ordre d’attaquer, la fébrilité était presque palpable. Les soldats français, scandalisés par la conduite des Boches, étaient maintenant concentrés sur leur fureur. Au-dessus d’eux, les obus striaient le ciel dans les deux sens et secouaient la terre jusque dans les boyaux. »

lemaitre 2Voici en substance notre entretien.

Pourquoi avoir choisi le polar pour commencer à écrire ? Est-ce différent l’écriture d’un polar et celle d’un roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai choisi le genre du polar car ayant beaucoup lu étant jeune, je me sentais un peu écrasé par toutes ses lectures et pas aussi intelligent qu’un François Mauriac… Et puis, je pensais – à tort – qu’écrire un polar était plus simple. En fait il y a de nombreux codes à respecter pour que le lecteur s’y retrouve et c’est en fait assez contraignant. En écrivant Au revoir là-haut, je me suis senti beaucoup plus libre.

J’ai retrouvé dans ce livre la proximité avec vos personnages que j’avais remarquée dans Cadres noirs, et en même temps un recul, une distance qui vous permet une analyse très fine de vos personnages.

Pierre Lemaitre: En fait, j’établis une distance avec eux pour créer une proximité avec le lecteur, pour les lui présenter. J’aime penser à lui lorsque j’écris car cela me permet d’établir une connivence, de ne pas m’éloigner.

Vous écrivez page 176 :  » L’époque était déjà lointaine où les députés déclaraient, la main sur le cœur, que le pays avait  » une dette d’honneur et de reconnaissance vis-à-vis des survivants »,et page 306 « le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à la répulsion vis-à-vis des survivants ».  Les vrais héros, c’étaient les morts ?

Pierre Lemaitre: Oui, quelque part seuls ceux qui étaient morts étaient des héros. Les survivants, ils étaient moches, abimés physiquement ou à moitié fous : on ne voulait pas les voir et puis on ne savait pas quoi en faire, on n’avait ni travail ni logement à leur offrir. Alors on les mettait comme cette gueule cassée qui vendait des billets de la loterie dans sa petite guérite, lorsque j’étais enfant, et qui me faisait horriblement peur. On n’avait aucun avenir à leur offrir.

La démobilisation semble s’être déroulée dans un chaos, une pagaille indescriptible.

Pierre Lemaitre: Oui, il n’y avait que très peu de trains, d’autocars, pour les ramener chez eux. Tous les efforts et l’argent avait été engloutis par la guerre et il ne restait rien aux survivants. On n’avait à leur offrir que 52 francs ou une pauvre vareuse qu’ils avaient portés pendant la guerre, qui avait été reteinte mais dont la teinture dégoulinait à la première pluie.

Justement avec ses vareuses, l’État français n’a-t-il pas donné l’exemple aux prévaricateurs, aux industriels pour faire feu de tout ce qui pouvait être vendu comme matériel militaire ?

Pierre Lemaitre: Si, je n’y avait pas pensé mais c’est vrai.

Le pire de ce cauchemar d’après guerre est ce que la presse a révélé en 1922 et que l’on a appelé « le scandale des exhumations militaires », non ?

Pierre Lemaitre: Il faut imaginer des millions de morts de cadavres, que l’on a tant bien que mal enterrés pendant que les obus continuaient de pleuvoir, parfois décomposés, des milliers de soldats qui ont été portés disparus car on n’a jamais retrouvé leur corps et l’État qui n’avait pas les moyens de les enterrer. Alors elle a fait appel aux industriels qui ont plus ou moins honnêtement rempli la mission de rapatrier tous ces corps, de les répertorier puis de les enterrer. Il y a forcément une marge d’erreur, et pas obligatoirement le corps du bon soldat dans sa tombe.

Ce livre a dû vous demander un gros travail de documentation ?

Pierre Lemaitre: Oui mais je ne suis pas historien. J’ai lu entre autres le très beau livre de Bruno Cabannes  » La victoire endeuillée ». Mais certains historiens trouveront certainement des erreurs dans mon livre: ce qui m’importe ce n’est pas la vérité, mais la justesse.

Enfin, quels sont vos projets d’écriture ? Souhaitez-vous revenir au polar ou continuer dans la veine de ce roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai le projet d’écrire un certain nombre de livres -peut-être 5,6, je ne sais pas encore- qui se dérouleront entre 1920 et 2015. Ce n’est pas une saga, avec des personnages que l’on suit mais différentes pièces d’un puzzle dont un des bords quelque part touche une autre pièce, est connecté à un autre livre. Quant au polar, je n’en ai plus envie pour le moment, mais si je trouve une bonne histoire, je l’écrirai peut-être…

Voilà, j’espère n’avoir pas déformé ses propos que j’ai retranscrit de mémoire.

Je vous conseille vivement de lire ce livre, un de mes préférés de cette rentrée : un texte remarquable de pudeur pour raconter l’amitié bancale de ces deux hommes, Édouard et Albert, que la mort a frôlés et rapprochés, l’errance psychologique qui peu à peu les a gagnés devant le peu d’aide et d’intérêt que la France leur a apporté et témoigné. J’ai retrouvé dans ce roman la maîtrise de la narration qui a fait le succès de ses polars. Un roman étonnant, décapant, à l’ouverture grandiose, et profondément touchant.

 

Amicale pensée à Danielle Boespflug qui a permis cette rencontre et à toute l’équipe d’Albin Michel.

Enfin merci à Solène Perronno, Frédérique Schweitzer et Jean-Marc Volant pour leur amicale présence à cette rencontre.

Bonne lecture à tous !

Valérie

Rencontre avec Kim Thuy au Divan

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 Avec un sourire éclatant, Kim thuy est arrivée à la librairie et m’a offert des abricots, s’excusant par avance qu’ils ne soient pas suffisamment mûrs. Le ton était donné. Cette jeune femme est aussi souriante qu’elle est généreuse, et s’est révélée au fil des heures passionnée et passionnante, avide de vie et de rencontres, de saveurs et de découvertes.

Elle est née à Saïgon et a quitté le Vietnam dans la soute d’un bateau, à l’âge de 10 ans, parmi d’autres boat people, avec ses parents et ses deux frères, bateau qui l’a menée en Malaisie, où elle a vécu quelques mois dans un camp de réfugiés, puis au Québec à Granby, une ville à 80km de Montréal. C’est ce qu’elle raconte (entre autre) dans son premier livre Ru. Elle apprend le français, grâce notamment à Marguerite Duras comme vous le verrez, étudie la linguistique et la traduction à L’Université de Montréal, et enfin le droit, pour faire plaisir à ses parents. Elle, voulait étudier la littérature pour être « littéraire française », mais comme son entourage lui a assuré que ce n’était pas un métier, elle a renoncé à contrecœur et est devenue avocate, ce qui l’a menée à Hanoï où elle a vécu quatre ans. Puis elle a ouvert un restaurant à Montréal, pensant que ce serait plus pratique pour élever ses deux enfants, ce qui s’est révélé une erreur « de jeunesse et de jugement », dit-elle. L’expérience a néanmoins duré 5 ans et a alimenté en partie son second livre, Mãn. Ru est né à un feu rouge et a petit à petit pris forme dans la voiture aux feux rouges suivants, qu’elle choisissait pour leur longueur. Le secret de la forme de ses textes découpés en paragraphes réside peut-être là…

Un ami l’a soumis à la maison d’édition canadienne Libre Expression qui l’a accepté et publié en 2009. «  Je n’ai même pas eu à coller un timbre,  ce qui est dommage car la colle des timbres me fait agréablement tourner la tête », dit-elle. Ce livre a connu très vite un vif succès et s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires uniquement au Canada (un des plus gros succès de l’édition québécoise contemporaine). Il est publié en France en 2010 par Liana Lévi où il rencontre très vite ses lecteurs. Il a reçu le prix RTL-Lire, a été traduit dans une vingtaine de langues. Kim nous raconte qu’il ne peut toujours pas être édité au Vietnam, car le gouvernement refuse encore de reconnaître que les boat people ont existé, donc aucun livre édité dans ce pays ne doit en parler. Elle a écrit en 2011 avec Pascal Janovjak un recueil de correspondances, À toi, paru également chez Liana levi. Enfin, le 7 mai, un mois après le Canada, est sorti en France le livre Mãn, dont elle est venue nous parler ce soir.

 

Il était une fois une jeune fille vietnamienne, Mãn, qui « grandit sans rêver » auprès de sa troisième mère, qui devient sa Maman, et c’est aussi l’histoire de cette maman. Mãn vit donc au Vietnam auprès de sa mère qui est enseignante. Jeune fille, elle part à Montréal rejoindre son mari, qui vit là-bas et qui est venue la choisir au Vietnam. Elle fait la cuisine dans le restaurant de son mari et vit entre son appartement et la cuisine du restaurant, jusqu’à sa rencontre avec Julie, une jeune femme dynamique et vivante qui s’occupe d’une association qui aide à la venue et à l’installation d’enfants vietnamiens adoptés. A son contact, beaucoup de choses vont changer.

 

Histoire de mots et de livres, d’amitié et d’amour, histoire de vie, ce livre foisonne de sensations, d’émotions.

Chaque page du livre comporte en marge un mot vietnamien et sa traduction en français. Elle m’explique qu’au départ ce n’était pas intentionnel, elle voulait juste placer des mots-clés pour que son éditrice s’y retrouve. Puis elle a décidé de les laisser pour faire résonner entre elles ses deux langues. Ce lexique, déroutant au premier abord, puis que l’on attend au fil des pages, m’est apparu comme un point d’ancrage de son texte dans ses deux langues et une passerelle entre ses deux cultures.

« Au fond de la salle, elle avait construit une grande bibliothèque. Des livres de cuisine et de photographies étaient rangés sur les étagères, obéissants et droits comme les écoliers dans la cour qui, au garde-à-vous, chantaient l’hymne national chaque matin devant notre appartement, à maman et à moi. Julie m’a tenu la main pour longer ce mur. Autrement, je serais tombée à genoux lorsque j’ai vu la dernière étagère, sur laquelle elle avait placé une rangée de romans dont je n’avais lu qu’une page ou deux et parfois un chapitre, mais jamais la totalité. » p.57

Ce livre nous dit beaucoup de son amour de la littérature et des livres. Kim a vécu entourée de livres au Vietnam, mais lorsque les communistes sont arrivés au pouvoir, dix soldats ont pris pension dans leur maison, et l’un d’eux était chargé de recenser tous les titres des livres, afin d’y traquer les « subversifs ». Les enfants, dont elle faisait partie, avaient pour mission de soustraire certains à la vigilance des soldats. Arrivée à Montréal, ses parents, soucieux de la voir apprendre parfaitement le français, ont acheté l’Amant de Marguerite Duras, ce qui représentait un sacrifice pour eux, car cet argent ne serait pas envoyé au Vietnam pour nourrir la famille restée là-bas. Et chaque soir pendant des mois, elle l’a lu jusqu’à l’apprendre par cœur, a fait des dictées de ce texte, et même des analyses grammaticales de ses phrases ! Loin de l’écœurer, il lui a donné le goût de la littérature qu’elle a voulu étudier ensuite.

Lorsque l’on voit Kim Thuy, on peine à imaginer qu’elle peut être issue d’une culture où la femme est en retrait, ne s’exprime pas avec son corps : elle est volubile et ses mains dansent en même temps que ses mots. Elle nous explique que les mariages arrangés existent toujours au Vietnam, malgré le fait que les femmes travaillent aujourd’hui, « grâce » aux communistes. Les femmes, même si elles occupent des postes à responsabilité, se tiennent encore à l’ombre de leur mari, à la maison et en public. Ce n’est pas mon cas, nous dit-elle, car je suis arrivée très jeune au Québec et de toute manière les femmes de ma famille ont toujours pris de la place…

Lorsqu’elle parle de son intégration, elle dit être arrivée à l’âge idéal pour s’intégrer. Elle écrivait dans  À Toi : « Je me sens à ma place partout. Je suis comme l’eau ; j’épouse la forme du contenant, sans savoir comment résister. »

Impossible de parler de ce livre sans évoquer ce bel amour que découvre Mãn à Paris lors d’un voyage. Ses mots sont légers et doux, magnifiques et passionnés pour décrire ce qui pour Mãn est une découverte, le frisson de deux peaux en contact, l’attente et le manque de l’autre. D’après Kim, elle a choisi un amant français car la France représente le chaînon manquant indispensable dans sa géographie intérieure. Je ne peux m’empêcher d’y voir une forme d’hommage -volontaire ou inconscient- à l’Amant de Duras. Kim, si tu me lis, qu’en penses-tu ?

« Il avait ainsi marié l’Est et l’Ouest, comme pour ce gâteau dans lequel les bananes s’inséraient tout entières dans la pâte de baguettes de pain imbibées de lait de coco et de lait de vache. Les cinq heures de cuisson à feu doux obligeaient le pain à jouer un rôle de protecteur envers les bananes et, inversement, ces dernières lui livraient le sucre de leur chair. Si l’on avait la chance de manger ce gâteau fraîchement sorti du four, on pouvait apercevoir, en le coupant, le pourpre des bananes gênées d’être ainsi surprises en pleine intimité. »

Omniprésents dans ce live, la nourriture, les aliments, leurs saveurs et leurs parfums mettent tous nos sens en émoi. Kim nous raconte qu’elle ne savait pas cuisiner lorsqu’elle a ouvert son restaurant, dans lequel elle était pourtant la cuisinière… Chaque soir, elle appelait sa mère à qui elle demandait une nouvelle recette qu’elle réalisait le lendemain. Sa carte se composait de ce plat unique et beaucoup de gens trouvaient ce « concept » formidable et innovant. Mais c’est avec son fils aîné, qui est autiste, qu’elle dit avoir expérimenté les saveurs et les associations heureuses de goûts, de textures et de couleurs, en observant et cherchant ce qu’il aimait et rejetait, et pourquoi, afin de trouver ce qui lui plaisait. C’est à travers  lui qu’elle a développé et aiguisé ses sens. Elle nous conseille avec chaleur son restaurant préféré à Paris  et ses fraises à la glace au persil… c’est ici…

Je pourrais vous parler aussi de cette belle amitié entre Mãn et Julie, cette « grande sœur» dont elle a appris « que le bonheur se multiplie, se partage et s’adapte à chacun d’entre nous », ou de ses mille et une pépites où Kim nous ouvre le chemin de son Vietnam, tout au long du livre, comme un collier de présents.

Kim Thuy nous offre dans ce livre avec une infinie sensibilité et une profonde générosité, ce qu’elle est et ce qu’elle aime, et son écriture tout en finesse distille un texte limpide et beau, un roman aux multiples parfums et facettes. Ru représentait le roman de la séparation, de la déchirure et de la perte tandis que Mãn respire la découverte, l’ouverture, l’harmonie et une certaine forme de plénitude.

Elle a commencé l’écriture d’un nouveau roman qui cette fois prend forme dans les aéroports. « On attend beaucoup dans les aéroports, alors j’écris, nous confie-t-elle, je me sens encore coupable d’écrire, je ne peux pas écrire chez moi, à mon bureau. » Ici ou là, souhaitons nous qu’elle continue à le faire, pour la revoir, bientôt.

Mille mercis à Kim Thuy, Liana Levi et Élodie Pajot pour cette très belle rencontre.

 

Valérie

Mãn – Kim Thuy

Editions Liana Levi – 142 pages – 2013

 

I love Bristol

Le but de notre voyage à Bristol, c’est lui,rencontre0

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et surtout lui, l’auteur, Jack Wolf.

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Nous partîmes donc par ce lundi blême et enneigé, pleine de fougue et d’allant. L’éternel sourire et la bonne humeur de notre chef de troupe, Camille Déforges, y était pour beaucoup, car être dès 6h30 à Roissy, fut en soi un exploit. Faire une escale à Amsterdam donnait à ce périple une indéniable dimension supplémentaire. Je suis une passionnée de l’avion et des aéroports, je l’avoue et la météo neigeuse de ce lundi m’a grandement aidée à assouvir ma soif inextinguible de voyages.

En effet ce ne furent pas deux mais trois avions que nous prîmes : Bristol via Amsterdam et Bruxelles, c’est l’horizon qui s’éloigne encore…

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Première escale à Amsterdam: mise en jambe dans un pub avec deux de mes comparses : Cécile et Sophie, qui se cache vainement…

 

DSC02050.JPGSeconde escale…

 

 

Une poignée d’heures plus tard, nous atteigîmes enfin Bristol, notre Eldorado à nous.

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Une petite ballade pour se mettre en bouche et c’est déjà l’heure de l’apéro.

 

 

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Mais trêve de souvenirs, je cesserai là mes évocations émues de ses beaux moments, tout en notant de retourner à Bristol, car c’est une belle ville.  Mon seul regret est de ne pas avoir mieux connu Jack Wolf, afin qu’il nous en dise plus sur son livre.

Avant de vous parler de ce fameux livre à l’origine de ce périple trans-européen, il me reste à remercier Camille pour ce voyage, qu’elle aura tout fait pour rendre vraiment chouette !

Ce livre, donc…

Misericordia a été écrit par Jack Wolf et traduit par Georges-Michel Sarotte. Edité par Belfond, il sort le 4 avril prochain (je suis très en avance en fait…).

liv-2836couv_m-misericordia.jpg » Il y eut à nouveau du Bruit. Un Charivari de Ribote et de Beuverie s’échappait de la Taverne et une chouette hululait quelque part au-dessus de la Route.

Nataniel ouvrit le lourd Portail de chêne et nous nous retrouvâmes plongés dans un Tourbillon de Lumières et de Chandelle, de Fumée et d’Eclats de Voix. Il se tourna vers moi et me fit un grand Sourire, les Yeux pétillants de joyeuse Ironie.

– Viens, Tristan, dit-il. Faisons une Entrée que, même s’ils doivent vire cent Ans, ces Rustres n’oublieront jamais. « 

 

Tristan Hart est le fils et héritier d’un proprétaire terrien, entre Haringdon et Highworth (je vous laisse aller voir sur G*****, ces deux riantes bourgades se trouvent à l’est de Bristol): Shirelands Hall. Son meilleur ami depuis l’enfance, Nathaniel Ravenscroft, est quant à lui le fils du titulaire de la Cure qui appartient au Domaine. Ils découvrent, expérimentent, font les 400 coups et partent ensemble à l’aventure. Ils sont inséparables, et une fascination pour Nathaniel pousse Tristan à le suivre dans toutes ses frasques et fredaines. A l’adolescence, Tristan se découvre une autre passion, l’anatomie, l’étude du corps humain, la dissection de cadavres, dans le but ultime de découvrir l’origine et les mécanismes de la Douleur. Il commence donc par autopsier de petits rongeurs. Puis part à Londres étudier la médecine auprès d’un chirurgien.

Il est toujours difficile de résumer un livre, il faut en dire suffisamment mais pas trop…

Ce livre est un mélange de thriller gothique et de conte fantastique. Nous sommes en 1741 au début du livre, dans la campagne anglaise, et les croyances en un monde parallèle et surnaturel, peuplé de sorcières, elfes et autes créatures sont choses naturelles. A ce titre, une pipistrelle, une petite fille avec des ailes d’ange (ou de chauve-souris !) a un rôle très important dans le livre, je ne peux vous en dire plus.

Autre particularité de ce roman, dans sa forme cette fois, quasiment tous les substantifs de ce roman commencent par une majuscule, ce qui rend la lecture des dix premières pages chaotiques, voire déstabilisantes. Puis le fil de l’histoire prend le dessus.

Ce livre n’est pas un conte pour enfants loin s’en faut. Je ne connais pas suffisamment les légendes celtiques, mais je pense qu’il y fait souvent allusion.

Cauchemars, visions, hallucinations peuplent la vie nocturne et diurne de Tristan Hart, le héros et l’auteur décortique les peurs, angoisses, fantasmes qu’ils enchevêtrent à la trame de son roman, et cela peut faire frémir parfois… mais une chose est sûre, son récit est envoûtant, troublant.

La scène finale de lutte avec ses pires démons est assez épique.

 

Pour qui ?

Les amateurs de frissons, êtres maléfiques (ou pas) et ambiances embrumées.

Ceux qui apprécient une pincée de fantastique.

Ceux qui aiment les tavernes, pubs et autres lieux de perditions en tous genres et britanniques. En voici d’ailleurs un fort bel exemple, à Bristol of course.

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Bonne lecture !

Valérie

 

Rencontre avec Paul Cleave – Nécrologie

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Le rendez-vous avait été fixé à 9h30 au café le Zimmer, place du Chatelet à Paris. Bien entendu, la mise au point des questions de la part des deux apprentis-interviewers que nous sommes n’a jamais eu lieu, merci à un retard de train qui nous fit arriver au café en même temps que Paul Cleave et Fabienne Reichenbach, l’attachée de presse de Sonatine. C’est donc moyennement rassurés que nous nous sommes installés, nous demandant surtout si le fait d’être questionnés par deux débutants ne serait pas un peu laborieux pour l’auteur, et s’il serait assez « bon client » pour qu’un silence gêné n’envahisse pas le Zimmer avec notre table comme œil du cyclone.

Craintes vite envolées au moment des premières questions. L’interview se transforma rapidement  en discussion à bâtons rompus, et la personnalité de Paul fit pour beaucoup dans la fluidité de l’échange : ouvert, chaleureux, très drôle, il s’est prêté au jeu des questions avec beaucoup de gentillesse et de disponibilité. Il évoque pour nous ses lectures, sa façon d’écrire, ses projets, et ses théories toutes personnelles sur la place du frisbee dans le salut de l’Humanité.

 

Quels genres de livres lisez-vous ?

Le plus souvent, je lis des romans d’horreur. Et des romans policiers. Beaucoup de Stephen King, John Connoly, Michael Connely. J’aime les livres qui font peur, de même quand je regarde un film.

 

Aimeriez-vous écrire un roman d’horreur ?

Oui, j’aimerais beaucoup écrire un excellent roman d’horreur. J’y pense beaucoup depuis quatre ou cinq ans. Au départ, c’était ce que je voulais être : un auteur de romans d’horreur. Mais je ne sais pas si les gens apprécieraient. Ils sont habitués à ce que j’écrive des romans policiers, je ne sais pas si ils suivraient ou non. Mais vu que j’ai sans cesse cette idée en tête, il est possible que je me lance dans les prochaines années. Il m’est déjà arrivé d’en entamer, d’en écrire vingt pages puis de me rendre compte que ça ne me plaisait pas. Mais je pense que ce sera amusant.

 

Si vous vouliez être auteur de romans d’horreur, pourquoi avoir commencé votre carrière sur des romans policiers ?

Parce que je n’étais pas très bon ! Il y a presque vingt ans, quand j’étais adolescent, j’ai essayé d’écrire de l’horreur et ce n’est allé nulle part. Quand on écrit du polar, avec un parti-pris de réalisme, en faisant  des recherches, en se renseignant sur les motivations des tueurs en série, on peut au final obtenir un résultat plus effrayant encore qu’un roman d’horreur. Si on va au cinéma voir un film de vampire, on n’est pas inquiet quand on rentre chez soi après, alors qu’avec un film sur un tueur en série, on est plus tenté de verrouiller la porte à clef ! L’effrayant vient du réel. Quand j’ai compris ça, je me suis mis à écrire des romans policiers.

 

A quel point faites vous des recherches ?

J’en fais moins aujourd’hui. Quand j’ai commencé dans ce registre, j’ai beaucoup lu sur le FBI et les tueurs en série. En me documentant, je me suis rendu compte à quel point ces gens étaient horribles. Il est parfois très difficile de simplement lire ce que les victimes ont vécu. Le but pour faire un bon roman, c’est de réussir à ramener ces différentes sensations dans la fiction.

 

Il y a une scène dans Nécrologie, où Tate, le personnage principal, décrit une jeune femme morte, à la morgue. La scène est troublante de réalisme.

Effectivement, mais je n’ai jamais été dans une morgue. Les films et les séries télé d’aujourd’hui, comme les Experts, sont de plus en plus basés sur des recherches poussées, et donnent une bonne base de connaissance. Il y a également ce que l’on sait sans avoir à faire de recherches : dans le cas d’un cadavre, sa froideur, sa rigidité. Il y a sans doute des choses qui ne sont pas « réalistes » dans mes descriptions, mais que les lecteurs ne décèleront pas, à moins de travailler dans une morgue…

Dans mon dernier livre, une large partie de l’intrigue se déroule dans une prison, et je n’ai pourtant jamais été dans une prison. Le réalisme doit servir l’histoire mais on ne doit pas en être prisonnier. D’ailleurs, en parlant de prison, j’ai appris récemment que mes livres sont très populaires dans la prison de Christchurch. C’était un peu flippant, ça ne m’a pas fait déborder de joie !

 

Vous avez toujours voulu être auteur ?

Oui, toujours, depuis que je suis tout petit.

 

Vous ne vouliez pas être policier ?

Bon, d’accord, je voulais être astronaute quand j’étais petit. Et je voulais être Batman, aussi. D’ailleurs, je veux être Batman aujourd’hui encore! (rires) Non, vraiment, c’est une idée qui m’a toujours suivi. Quand j’ai été adolescent, on m’a demandé « Si tu pouvais faire ce que tu veux de ta vie, qu’aimerais tu vraiment faire ? » J’ai répondu « Ecrivain », et on m’a dit « Bah alors, pourquoi tu ne fonces pas ? ». « C’est vrai, ça, pourquoi je le fais pas ? » Et voilà !

 

Est-ce que ça a marché rapidement ?

Oh non, les premiers romans que j’ai terminés n’ont même jamais été présentés à des éditeurs ! Ils étaient plutôt nuls. J’ai fait ça quelques années, à écrire un ou deux livres par an, à trouver mon style et ma façon de faire. Puis ça a été des envois de romans et de nouvelles aux éditeurs, à me faire refuser de partout. Tout a commencé à changer quand j’ai essayé les thrillers. Je me suis amélioré, je me suis senti plus confiant dans mon travail.

 

Vous êtes traduits dans seize pays aujourd‘hui, en Europe, aux Etats-Unis…

Oui, ainsi qu’à Taiwan et au Brésil. Mais pas en Angleterre, en revanche. Alors que les livres fonctionnent très bien partout, on continue de me refuser partout là-bas avec le genre d’arguments qu’on donne à l’auteur d’un premier roman : « Nous ne sommes pas sûrs que c’est ce que le public recherche. Vous ne rentrez pas dans le marché actuel ». Grosso modo, ils disent aimer l’écriture, mais il faudrait que je leur écrive un livre spécial, différent de ce que j’écris d’ordinaire. C’est quelque chose auquel je me refuse : passer plus d’un an à écrire pour des éditeurs particuliers, qui pourraient me refuser au final. Je préfère écrire pour les pays qui me soutiennent moi et mes histoires depuis le début, tel que la France et l’Allemagne, qui sont sans doute les deux pays où je marche le mieux.

 

Et la Nouvelle-Zélande !

Du tout, personne ne me lit là-bas ! Devinez le nombre d’exemplaires vendus de mon dernier roman en Nouvelle-Zélande ? (Après quelques tentatives infructueuses) 768 !

 

A quoi est-ce dû, selon vous ? Est-ce la même chose pour d’autres auteurs néo-zélandais ?

Je pense que la Nouvelle-Zélande a connu trop de mauvais auteurs, trop de mauvais bouquins, et trop de mauvais films ! Dans le passé, oui, nous avons eu des grands auteurs, mais moins maintenant. Les gens se lassent, et n’essaient même plus de nous lire ! Ils lisent les auteurs anglais ou américains. Le prix des livres est cher, les gens ne vont pas mettre 25 dollars dans votre livre, s’il y a des auteurs tels que Lee Child ou Stephen King dont ils connaissent et apprécient les romans. De plus, la plupart des librairies ont un rayon « auteurs néo-zélandais » séparés, souvent pas très accessible. Ca n’aide pas. Je ne pense même pas à la Nouvelle-Zélande quand j’entame un bouquin, je sais que là-bas, on les trouve trop sombres.

 

 

Vous vivez à Christchurch, où tous vos livres se déroulent. Il y a beaucoup de descriptions de la ville dans Nécrologie où vous en parlez de façon peu flatteuse, comme d’une ville brisée qui ne pourra plus être réparée ou du genre d’endroit dont on a envie de s’enfuir. Quelle est votre relation à votre ville, et comment les habitants de Christchurch réagissent-ils à vos romans ?

Bon, déjà, y’a pas grand monde là-bas qui lit mes livres, donc je n’ai pas beaucoup de retours négatifs. Christchurch n’est pas du tout en réalité telle que je la décris dans les livres, mais c’est bien plus amusant de placer un thriller dans une ville très sombre et brisée. Plus d’atmosphère, plus de tension… Et puis j’aime bien la rendre plus sombre, ça lui donne un côté exotique. J’y vis car c’est une belle ville, on y a de l’espace et les gens sont agréables. En voiture, on est à dix minutes de tout. Je vis près de la mer, en allant de l’autre côté, je peux aller skier dans les montagnes ou faire une ballade en forêt ! Il y a beaucoup à faire, et tous mes amis sont là. Maintenant, je voyage beaucoup et depuis deux ans, je n’y suis plus que six mois par an.

 

Comment écrivez-vous ? Toujours dans les mêmes conditions ?

Tout dépend de ce qui se passe à ce moment là, dans ma vie. En temps normal, quand je suis bien lancé dans un livre et que j’avance comme je le veux, je suis à mon bureau dès neuf ou dix heures le matin et je bosse en continu jusqu’à neuf ou dix heures le soir. Onze ou douze heures par jour, tous les jours, et on peut écrire le premier jet d’un livre en quelques semaines. Je peux avoir des périodes où j’ai envie de voir mes amis et de sortir, mais quand je suis en période de boulot, je m’y mets à fond. Un peu trop parfois, mes repas se résument le plus souvent à des paquets de chips et des cannettes de soda que je prends en travaillant. J’aime ce processus où les journées défilent sans que je m’en rende compte, et où je réalise soudain que le soleil est déjà couché ! A d’autres moments, en revanche, si tout n’avance pas bien, ou si je lis un article qui m’éreinte un peu trop, il peut m’arriver de ne pas travailler pendant des jours. Les mois où je suis en voyage, c’est un peu plus compliqué. Je n’ai pas de bureau, je dois bosser sur mon ordinateur dans des cafés, je n’aime pas trop ça. Je le fais de moins en moins, car il n’y a pas de vrai plaisir.

 

Les périodes de voyage vous permettent de réfléchir à des idées pour de prochains livres, ou bien partez vous toujours vierge au moment d’en entamer un nouveau ?

Non, un livre à la fois. Là, je rentre en Nouvelle-Zélande la semaine prochaine, je vais pouvoir me poser et réfléchir au prochain roman. C’est assez grisant de m’assoir à mon bureau et de me demander de quoi il va parler, de n’en savoir encore rien et de laisser les idées venir. Sauf quand j’écris « Chapitre 1 » et que je vais jouer à la X-Box quelques heures parce que rien ne me vient !

 

Vous voyagez beaucoup, et vous rencontrez beaucoup de lecteurs issus de pays différents. Notez vous des façons différentes de lire ou dans les commentaires qu’on vous fait d’un pays sur l’autre ?

Oui. Par exemple, en France, on cherche souvent une certaine profondeur ou une poésie dans mes écrits, ce qui est super. En Allemagne, en revanche, quel que soit la personne avec qui je discute, le livre préféré est toujours le premier (Un employé modèle, ndb). On me dit sans cesse « Oui, votre nouveau livre est plutôt bien, mais c’est le premier que je préfère. » Ce qui est agréable d’un côté et frustrant de l’autre. En France, c’est plutôt l’inverse. Le nouveau est toujours le plus réussi.

 

La réaction allemande est peut-être due au personnage de Joe, dans un Employé modèle. C’est un personnage qui marque les gens, pour lequel on a des sentiments contrastés. Il est moins introspectif que les personnages de Un père Idéal et  Nécrologie, plus violent mais moins sombre.

Tout à fait, on me « reproche » souvent le côté sombre des romans suivants, mais je les aime ainsi. Par exemple, je me suis forcé à rendre Un employé modèle drôle, car si ça n’avait pas été le cas, ça aurait été vraiment glauque ! Je viens juste de rendre mon nouveau manuscrit à mon éditeur, il y a quelques semaines, et il s’agit d’une suite à Un employé modèle. Il fallait que je fasse revenir Joe si je voulais que les lecteurs ne me lynchent pas ! Pour la noirceur des livres, il y a une sorte de transition de roman en roman. Il ne faut pas oublier que les lecteurs français sont passés de mon premier livre au quatrième, et que cette transition semble moins évidente du coup. Mais oui, j’aime ce qui est sombre. Le nouveau sur Joe est bien plus sombre que le premier !

 

En même temps, c’est parfois l’aspect à priori drôle de certaines scènes dans Un employé modèle qui créait le plus fort sentiment de malaise, comme les scènes avec la mère du personnage.

Quand on fait des recherches sur les tueurs en série, on se rend compte que la plupart ont eu des mères étouffantes, castratrices ou abusives. Quand on commence le roman, on n’aime pas Joe. Mais dès qu’on rencontre sa mère, on le trouve plus sympathique. On compatit presque pour lui. Le rôle de la mère était fait pour rendre le personnage de Joe plus sympathique pour le lecteur. Elle et son poisson !

 

Le personnage principal de Nécrologie est l’inspecteur Tate. J’ai lu que plusieurs des romans qui suivaient celui-ci reprenaient ce personnage. Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à le réutiliser lui plutôt qu’un autre, à en faire un personnage récurrent ?

J’ai toujours voulu un personnage récurrent. Après Nécrologie, j’ai écrit Un père idéal. Pour le suivant, j’avais une idée en tête depuis une dizaine d’années.  J’avais déjà écrit un premier jet à l’époque mais ça n’allait pas du tout. Il m’a paru évident alors de le reprendre avec Tate comme personnage principal. Ca a changé peu ou prou toute l’action du manuscrit original pour n’en garder que les thèmes. Mais ça marchait plutôt bien. Son personnage évolue, il n’est plus aussi sombre, alors que d’autres personnages qui gravitent autour de lui évoluent dans l’autre sens.

 

Outre l’ambiance assez sombre que vous avez déjà évoquée, il y a d’autres similitudes entre Un père idéal et Nécrologie. Bien que les histoires et la façon de les traiter soient différentes, les thèmes du lien familial et de la vengeance occupent une large partie des livres.

Oui, la vengeance a toujours été un de mes ingrédients principaux préférés. Même dans les films, les personnages de vengeurs me plaisent beaucoup. C’est encore le sujet de mon dernier roman publié. C’est une thématique qui plaît beaucoup. Je me dis parfois qu’il faut que je fasse attention à ne pas trop l’utiliser, afin que les livres ne se ressemblent pas tous ! Mais c’est vrai qu’il y a une dimension biblique, «Œil pour œil », qui pousse à faire les mauvaises choses pour les bonnes raisons. La question du choix est intéressante.

 

On croise Joe dans Nécrologie, pendant une courte scène au poste de police où il est employé. Simple clin d’œil, ou projet littéraire plus large ?

Quand j’ai écrit Un employé modèle se dessinait déjà ce Christchurch parallèle.  Il me semblait intéressant que tous mes romans à venir se situent dans la même ville. Les personnages se croisent. Depuis, effectivement, je fais faire des apparitions à Joe dans tous les livres, même dans Un père idéal. D’une part, ayant toujours gardé en tête l’idée d’une suite à Un employé modèle, cela permet de rappeler au lecteur que le Boucher est toujours en vie. D’autre part, les six premiers livres se passant tous dans la même année, cela permet de garder une sorte de chronologie. Certains livres ont aussi une même tonalité car ils se déroulent pendant une même saison. J’aime beaucoup le côté private joke quand on lit un roman en retrouvant des personnages ou des situations d’un précédent livre de l’auteur. Il y a un personnage dans Un employé modèle, qu’on ne voit que quelques lignes, et qui réapparaît dans différents livres également. C’est amusant quand on me dit s’en être rendu compte ! A part Joe et Tate, les deux autres personnages importants qui reviennent systématiquement sont Christchurch et Schroder (le supérieur de Tate, ndb). Ce dernier est parti de quelques lignes, à un chapitre entier dans le livre suivant, pour prendre de plus en plus de place au fur et à mesure. Dans le dernier, il est quasiment un personnage principal.

 

Connaissez-vous déjà la fin d’un livre quand vous le commencez ?

Non, la plupart du temps, je la découvre au moment de l’écrire. Parfois, ce n’est même pas pendant le premier jet mais pendant la réécriture, en reprenant tout depuis le début, que je  comprends vraiment  les motivations du tueur.

 

Quelle est la part du premier jet et celle de la réécriture ?

Je fais le premier jet très rapidement pour poser les bases de l’histoire. Les descriptions de personnages, de la ville, les ambiances ne viennent qu’à la réécriture.

 

Pour finir,  nous vous laissons carte blanche pour la dernière question. La Caverne vous appartient pour les prochaines lignes : coup de cœur, coup de gueule, message aux lecteurs… Faites-vous plaisir !

Ok ! Si ça ne vous dérange pas, je voudrais partager ma théorie sur la vie. Je crois vraiment que les gens munis de frisbees pourraient guérir le monde. Quand il y a un frisbee quelque part, les gens créent des liens naturellement. Il y a quatre ans, j’étais en Egypte sur une plage, et j’avais mon frisbee sur moi –j’ai lancé mon frisbee dans 22 pays pour l’instant…-, un tchèque et un polonais que je ne connaissais pas et qui ne se connaissaient pas non plus sont venus le lancer avec moi pendant vingt minutes, et nous étions très copains juste après. C’est ce qui manque dans les sommets politiques où on trouve des présidents et des premiers ministres de tous les états. Si plutôt que de s’assoir à des tables, on leur donnait un frisbee, les conversations deviendraient nettement plus simples. Le frisbee sauvera le monde !

 

 

 

*****

 

Nécrologie

Paul Cleave – Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Fabrice Pointeau

Editions Sonatine – 415 pages

Necrologie-de-Paul-Cleave-Sonatine-__reference.jpg« Hé, mec, vous voulez peut-être jeter un coup d’œil à ça », me lance l’un des hommes. Mais je suis trop occupé à regarder autre chose. « Hé ? Vous m’entendez ? » La voix est désormais plus proche. « On a quelque chose à vous montrer. »

Je lève les yeux en direction de l’opérateur qui marche vers moi. Le gardien commence également à s’approcher. Les deux hommes regardent dans l’eau sans dire un mot. La bulle noire n’est en fait pas une bulle, mais le dos d’une veste. Elle flotte dans l’eau, et un objet gros comme un ballon de foot y est relié. Un ballon de foot avec des cheveux. Et avant que je puisse répondre, une autre forme remonte à la surface dans un tourbillon de bulles, puis encore un autre, à mesure que le lac relâche son emprise sur le passé.
L’inspecteur Tate doit déterrer un corps pour une vérification d’ADN. Mais un glissement de terrain dans le cimetière fait ressortir trois cadavres du lac. Ce sera le début d’une enquête qui va de plus en plus obséder Tate, au grand dam de sa hiérarchie. Du gardien du cimetière, personnage plus que louche, au curé du coin qui ne l’est pas moins, les cadavres du lac vont révéler peu à peu une histoire de vengeance qui trouve ses racines dans un lointain passé…

 

Le premier chapitre donne tout de suite le ton : le cimetière, la pluie torrentielle, les pieds dans la boue, les odeurs, les cadavres qui remontent à la surface, le malaise persistant qui ne lâchera pas le lecteur avant la conclusion du livre, bref, l’impression qu’on sera trempé et sale même pendant une potentielle description de lever de soleil sur fond de ciel bleu. L’ambiance omniprésente -et qui n’est pas sans rappeler le film Seven- fait pour beaucoup dans la réussite du roman.

 

On retrouve avec plaisir le Christchurch de Paul Cleave, ou du moins son double maléfique (voir l’interview). A l’instar du Maine de Stephen King, dont il est un grand fan, Paul Cleave triture l’âme de sa ville natale jusqu’à la changer en lieu de perdition oppressant où nul espoir ne semble permis. « Tout ici a l’air vieux et laid pour l’essentiel. » (p.107). Ce personnage récurrent dans l’œuvre de l’auteur continue de se forger une personnalité et de donner cette couleur particulière aux romans.

 

Les thématiques de l’auteur sont de nouveau explorées, mais sous un jour différents : l’omniprésence du passé, le poids familial, la vengeance. On retrouve dans un sens tout ce qui faisait le fond d’Un père idéal, mais avec une trame qui prend ces sujets à rebrousse-poil pour nous en faire explorer de nouvelles facettes, et poser de nouvelles questions, évitant ainsi l’impression de redite.

 

Enfin, il y a le personnage principal, Théodore Tate, appelé à devenir un personnage récurrent des prochains romans de Paul Cleave (trois ont déjà été écrits). Ce personnage extrêmement attachant, qui a beaucoup d’accointances avec le Harry Hole de Jo Nesbo, est un vrai personnage de flic comme on les aime : brisé, luttant avec ses démons, casse-couille toujours à faire chier sa hiérarchie, parfois irréfléchi, toujours à foncer tête baissée dans les pires situations, obsessionnel sur ses enquêtes en cours jusqu’aux limites de la folie… Il nous tarde de retrouver ce personnage, dont l’auteur nous promet une nette évolution aux cours des prochains romans.

 

Quant à l’enquête en elle-même… Ben, on ne dévoilera rien, parce que ça serait pêché de trop vous en dire, si ce n’est qu’elle est très bien menée et que sa conclusion est tout ce qu’il y a de plus réussie ! Bref, vous savez ce qu’il vous reste à faire !!!

 

Pour qui ?

Pour les amateurs de polars aux ambiances sombres qui collent à la peau.

Pour les fans de Paul Cleave, qui retrouveront dans Nécrologie ce qui a pu leur plaire dans ses deux premiers romans traduits.

Pour ceux qui aiment les personnages à la Harry Hole, flics pétris de contradictions et constamment limites mais pour qui on ne peut qu’éprouver de la sympathie.

 

 

La Caverne des Idées tient à remercier plus que chaleureusement l’équipe de Sonatine pour nous avoir permis de passer ce moment privilégié avec l’auteur ! (Oui, parce que faire la queue à une signature pour se faire dédicacer un livre, c’est déjà chouette, mais avoir l’opportunité de prendre son temps autour d’un café pour discuter, c’est autrement plus sympathique !). Merci mille fois !

 

 

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Cette lecture rentre dans le cadre du

Challenge Le Tour du Monde en 8 ans

Pays : Nouvelle-Zélande

 

Bonnes lectures à toutes et tous,

 

Valérie et Yvain

Un néo-zélandais à Paris

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Mardi 6 novembre, nous avons eu le plaisir d’interviewer Paul Cleave lors d’un passage éclair à Paris.

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Nous avons parlé de son prochain livre, Nécrologie, qui paraît en janvier chez Sonatine. Mais aussi, de ses goûts littéraires, de la Nouvelle Zélande, de bien d’autres choses…et du frisbee.

Alors patience…en janvier, à la sortie de son livre, vous découvrirez Paul Cleave, un homme charmant (si loin en apparence des monstres qui prennent vie sous sa plume), intéressant et drôle.

Mais c’est promis, pour vous faire patienter, nous vous posterons bientôt d’autres photos…

Alors à bientôt !

Valérie et Yvain

 

Que nos vies aient l’air d’un film parfait

nouvautes0Carole Fives

Le Passage –119 pages

 

roman,rentrée littéraire

 

Quelle arnaque. T’as huit ans et t’as droit à tes œufs en chocolat. T’as huit ans et bientôt tu vas entendre la nouvelle qui va te coincer les mots dans la gorge pour longtemps.

 

 

C’est l’histoire d’une famille française des années 80 : la mère, le père, la fille et le fils. C’est l’histoire du divorce des parents, l’histoire de la séparation de la fratrie en même temps que celle des parents. L’histoire d’un petit frère et de sa grande sœur. Grande soeur qui un jour a la sensation de le trahir et dont la culpabilité se met à peser lourdement, et pour longtemps.

C’est le début des années Mitterrand, lorsque les divorces commençaient à devenir de plus en plus nombreux. C’est une période de tâtonnements, de prémices, de tentatives.

C’est une histoire somme toute banale, que des milliers d’enfants ont vécu. La plume de Carole Fives rend ce livre magnifique et bouleversant, un formidable cri d’amour d’une sœur à son frère, d’une sœur qui lorsqu’elle est adulte, souffre encore de leur séparation physique lors de ce divorce. Je ne m’y attendais pas et je me suis retrouvée en train de pleurer, et j’ai poursuivi la lecture de ce livre en apnée, sans cesse sur la crête de la vague qui allait ou non me submerger. La dernière fois que j’ai ressenti cela c’était il y a un an à la lecture du livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. La sincérité des sentiments, l’écriture belle et simple, sans fioriture, tout concourt à maintenir le lecteur au coeur du chaos.

Cette jeune auteur fait preuve pour ce premier roman d’une sensibilité et d’une justesse de ton parfaites : elle dissèque les multiples petits détails de la vie qui font qu’avoir des parents qui divorcent, c’est définitivement la fin d’une certaine légèreté. Elle donne la parole de fort touchante façon à toute la famille, mais particulièrement à cette soeur qui domine ce récit de la force de ses sentiments.

Carole a déjà écrit un recueil de nouvelles, Quand nous serons heureux (Le Passage- 2010), un roman pour la jeunesse, Zarra (L’école des loisirs- 2010) et plusieurs projets collectifs. Un album pour la jeunesse sort le même jour que ce roman, Dans les jupes de Maman (Sarbacane éditions).

Je vous l’avais promis, voici mon cadeau : J’ai eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Carole Fives. 


Carole photo light pour Valérie.JpegTu as commencé à créer par le biais des Arts plastiques, la peinture ou par l’écriture ?

C.F. : Le dessin, la peinture et l’écriture ont toujours été présents, depuis l’enfance, avec l’écriture d’un journal, puis la filière de philo à la fac, et enfin les Beaux arts. Selon le sujet, la période, je privilégie l’un ou l’autre de ces mediums.

Comment se sont imbriquées ces deux activités dans ta vie ? S’imbriquent-elles harmonieusement ?

C.F: Oui, pour le moment, je suis plus impliquée dans la littérature, mais je suis persuadée que la peinture rend plus heureux que l’écriture.

Te rappelles tu comment t’est venue l’envie d’écrire de la fiction ?

C.F. :Oui, je me souviens dans un de mes premiers textes, avoir à un moment décidé de tuer le narrateur. Alors que je m’inspirais d’une histoire très concrète, très peu fictionnelle. Ensuite j’ai souvent entendu dire que c’était assez courant chez les primo-romanciers : se débarrasser de son personnage principal… S’autoriser la fiction, de la manière la plus expéditive qui soit.

Comment est née l’idée de ce roman ?

C.F. : Les thématiques de l’enfance, enfin, de ce qui reste d’enfance dans l’adulte m’ont toujours intéressée. Je tournais autour de ces sujets depuis le premier recueil de nouvelles, sans savoir comment les aborder. Le divorce, les années 80, c’est venu après, un des sujets forts aussi de ce roman, c’est la culpabilité. Crime et châtiments de l’enfance… 

Il y a infiniment de détails (comme le studio à peine meublé du père), de sensations, qui ancrent ton texte dans une vraie réalité, lui donnent un  poids émotionnel énorme. Peux-tu nous en parler ?

C.F. : La littérature est dans les détails bien sûr, plutôt que dans les concepts. Et la description d’un logement précaire (un lieu de transhumance, comme dit la narratrice) d’une table faite de planches et de tréteaux, d’étagères de récupération, en disent assez sur la déstabilisation provoquée par un divorce…

Tout se situe dans les années 80, il y a le contexte : chansons, émissions de radio et de télévision : est-ce que c’est important pour le roman ?

C.F. : Oui, la description de ce divorce-là n’aurait pas été la même en 1970 ou en 199O. Début 80, on est 5 ans après la loi sur le consentement mutuel de 1975, c’est la première grosse vague de divorces en France, on n’a pas encore le recul qu’on a aujourd’hui sur l’impact de ces séparations sur la famille, les enfants. Les années 80 et leur musique sont plus qu’une toile de fond pour ce roman, ils lui donnent son rythme, sa couleur.

A quelques jours d’intervalles sortent ce roman et un album pour la jeunesse, comme en 2010, avec ton recueil de nouvelles et ton roman jeunesse. Hasard, Coïncidence ? Comment l’expliques-tu ?

C.F. : En fait ils sortent tous les deux le même jour, le 23 août. C’est évidemment un hasard mais qui fait sens : Dans les jupes de maman traitent de la difficulté pour un petit enfant à se détacher de sa mère. Je parle là d’un très jeune enfant, 3-4ans, mais cette difficulté à se détacher de son histoire familiale peut durer bien plus longtemps… 

Est-ce différent d’écrire pour la jeunesse et pour les adultes ?

C.F. : Oui, les projets ne sont pas les mêmes, ni le ton employé, plus libre, plus humoristique pour la jeunesse. Mais fondamentalement, la posture est identique, je n’écris pas « pour » la jeunesse, ni « pour » les adultes, mais des voix s’imposent, qui ont alternativement 3 ans, 20 ans, 50 ans…

As-tu d’autres projets ?

C.F. : Oui, j’ai des projets de roman, de nouvelles aussi. Mon prochain roman devrait se passer au Portugal.

Y a t-il des romans de cette rentrée que tu attends particulièrement ?

C.F. : Il y a des auteurs sur lesquels je me précipiterai, et dans cette rentrée ce sera Linda Lê, Echenoz et Gwenaëlle Aubry.

Quels sont tes auteurs préférés ?

C.F. : Dans le désordre : Laurent Mauvignier, Valérie Mréjen, Sybille Grimbert, Nathalie Sarraute, Edouard Levé, Angot, Pérec, Barthes…

Mille mercis Carole !

C.F. : Avec plaisir!

Et maintenant, une petite visite au site de Carole  http://carolefives.free.fr/

 

Pour qui ?

Pour ceux que la sincérité des sentiments touchent.

Pour ceux qui acceptent de se faire chavirer pendant le voyage.

Quand ?

Chez votre libraire préféré le 23 août 2012.

Belles lectures à tous !

Valérie