Confiteor

Jaume Cabre – Traduit du catalan par Edmond Raillardnouvautes0

Editions Actes Sud – 780 pages

romans étrangers, romanCe n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours été seul, que je n’avais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes.

Adrià, malade et sur le point de perdre sa mémoire et ses facultés intellectuelles,  raconte sa vie à la femme qu’il aime depuis plus de cinquante ans. Voilà en substance toute l’histoire de Confiteor, roman monstre et roman monde du catalan Jaume Cabre. Son enfance entre une mère effacée au possible et un père insensible à toute autre chose que son commerce d’antiquités, obsédé par le fait que son fils devienne plus tard un grand intellectuel polyglotte. La rencontre avec Bernat, le meilleur ami un brin étouffé par l’intelligence d’Adrià et qui ne rêve que d’être reconnu par celui-ci, et le monde entier. Sara, destinataire de la lettre, amour fou couvrant toute une vie, qu’Adrià chérira et perdra constamment. Et plusieurs objets, dont un violon de maître, qui seront les jalons d’un destin ballotée entre secrets familiaux et secrets historiques.

Enfin, Confiteor est un long essai écrit par Adrià sur les racines du mal dans l’Histoire, projet littéraire abandonné dont il utilise le verso des pages pour écrire sa lettre à Sara, les deux textes s’immisçant lorsque Bernat tapera au propre la confession (confiteor : j’avoue) de son ami à la mort de celui-ci.

Il y en a un, deux gros maximum, de ces textes sortis de chaque rentrée littéraire dont on sait au bout de quelques pages qu’on tient the pépite, le livre absolu, total, conjuguant parfaitement histoire et structure, écriture et voix, le texte qui vous fait frissonner et sourire d’incrédulité plusieurs centaines de pages durant devant sa maîtrise, sa folie, sa perfection. Oh, bien sûr, on en trouve dix, vingt ou trente autres (sur les 600 sortis en peu de temps), pour lesquels on est heureux de s’enthousiasmer, qu’on conseille avec plaisir, qu’on offre, qu’on fait tourner, mais les vrais chamboulements sont rares.  L’année dernière, Valérie et moi nous enflammions pour Anima, de Wajdi Mouawad, et cette année encore, c’est à Actes Sud que revient ma palme personnelle du livre de l’année. Oui, oui, rien que ça !

N’y allons pas par quatre chemins : dans Confiteor, l’envoûtement est crée par la narration, qui est sans doute la plus folle, la plus inventive, la plus ébouriffante, la plus étourdissante qu’il m’ait été donnée de lire.  Donner des exemples risque de faire peur, alors que jamais la lecture n’est contrariée par la folie et le manque totale de « normalité » (terme à prendre avec des pincettes en littérature) du récit. Adrià passe constamment de la première à la troisième personne du singulier en parlant de lui-même, le plus souvent dans la même phrase. Les époques se télescopent et font cohabiter et dialoguer au sein d’un même chapitre un inquisiteur espagnol et un directeur d’Auschwitz (dans le chapitre le plus bluffant du roman). Deux dialogues situées à plusieurs années d’écart entre deux fois deux protagonistes différents se superposent et se répondent, donnant à un même épisode les origines et ses aboutissants en même temps. Des personnages fictifs (tels les jouets d’Adrià) commentent inopinément des scènes familiales… La liste pourrait continuer (quasiment) sans fin. Oui, j’avais prévenu, ça peut faire peur. Mais je le répète, rien de tout cela n’empêche une parfaite cohérence du récit dont on dévore chaque page avec au moins un ou deux haussements de sourcil incrédules devant la puissance continuelles des trouvailles stylistiques.

Dire que j’ai aimé est un bel euphémisme. En librairie, je le conseillerai malheureusement avec parcimonie, à de « bons » lecteurs, du genre qui peuvent s’envoyer des OLNI et y trouver leur compte. Car si vous cherchez un livre sympa et qui se lit tout seul, il vaut peut-être mieux passer votre chemin. Après, si vous n’avez rien contre un peu de raclage d’encéphale, il faut absolument vous procurer Confiteor, vous ne le regretterez pas ! Après six semaines à insister auprès d’un collègue pour qu’il le lise, celui-ci a résumé tout le livre après seulement 50 pages : «  C’est un livre qui a une âme. ». Tout est dit.

L’AVIS DE VALERIE 

Que rajouter à cela…

Ce livre est tout simplement magistral. Un livre aussi touffu et aussi remarquablement construit est rare, très rare. On n’en lit pas tous les jours, assurément. D’ailleurs « lire après Confiteor » n’est pas chose aisée, car même les bons livres paraissent presque fades.

J’ai aimé dans ce livre le personnage d’Adrià ambigu, trouble, tendre et égoïste attachant, terriblement humain et j’ai aimé que l’auteur nous révèle ses traits de génie comme ses faiblesses, ses questionnements et ses passions, ses petits arrangements avec le quotidien tout comme avec son passé. J’ai aimé Sarah, sa force et sa fragilité, sa peinture et ses tourments, incarnation du juste, trait de lumière dans cet univers de sombre bassesse. J’ai aimé les récurrences historiques qui allient en un même paragraphe, ou parfois un même dialogue plusieurs époques, plusieurs personnages. Jaume Cabré nous offre une histoire européenne à travers les siècles, une histoire de ce que l’Europe a fomenté de pire par la pensée et par les actes. J’ai aimé la dimension philosophique et cette étude sur le Mal. J’ai aimé tout ce qui a trait à l’art, à la peinture, à la musique, aux livres. J’ai aimé la formidable bibliothèque d‘Adrià et son appartement d’un autre âge. J’ai aimé aussi la ville de Barcelone, et ces pérégrinations dans toute l’Europe.

J’ai dévoré ce livre en savourant chaque phrase dont le style coule comme un vaste fleuve qui emporte, parfois calme et pondéré et parfois tumultueux. Et l’on finit ce livre estomaqué, le souffle court, persuadé d’avoir lu un très grand livre et par avance malheureux de savoir que l’on n’en lira pas d’aussi vertigineux de sitôt.

Je me donne encore quelques mois pour lui discerner la palme du Livre de l’année, c’est mon côté résolument optimiste, mais il est assurément bien parti….et oui vraiment Chapeau bas aux Éditions Actes Sud, après Anima, Confiteor : j’ai hâte d’être à la rentrée 2014 pour découvrir votre nouvelle pépite.

 

L’AVIS DE SONIA

Assez rapidement, bien avant la moitié du roman, on sait. On sait que ce roman est extraordinaire et qu’on a envie de le partager. On a envie d’en parler, d’échanger, et on a envie que les autres le lisent, et qu’ils reviennent nous dire que c’était absolument génial avec les yeux qui pétillent.

Des bons romans, des coups de cœur, on peut en citer un certain nombre. Des romans comme Confiteor, ils ne sont pas nombreux, et font la joie des libraires que nous sommes.

Comme vous avez pu le constater, mon truc à moi ce sont les romans Jeunesse, et la Rentrée Littéraire, plus les années passent, et moins je m’y intéresse. J’attends patiemment les coups de cœur des spécialistes pour ne lire que les bons, je leur laisse le temps d’écrémer tout ça, pour me concentrer sur la petite Rentrée Jeunesse.

 

Pour Confiteor, je n’ai pas attendu l’avis des plus avisés, je me suis jetée dessus rapidement. La couverture me laissait envisager un roman que j’allais aimer. Mais je ne m’attendais pas à ça. Après les quarante premières pages, le temps de se faire au style, extrêmement travaillé, mais qui peut laisser perplexe, il faut bien l’avouer, on plonge dans la vie d’Adria avec délice, celle de son père, sa mère, Sara, Bernat. Et son violon, ce violon de maitre, l’histoire extraordinaire de sa fabrication jusqu’aux mains du petit Adria. Ce violon et quelques autres objets jalonnent et façonnent la vie d’Adria et sa conception du monde.

Tout y est. Art, Philosophie, Histoire, Amour, Douleur, Mort, tout est là pour former un roman extraodinaire, (je sais, je me répète, je n’ai pas le talent de Jaume Cabre !), impossible à lacher, impossible à résumer, d’une simplicité complexe. Et ça, ce n’est que la première lecture, car j’en suis sûre, ce roman mérite une deuxième lecture qui s’avérera tout aussi plaisante, mais pleine de surprises.

Merci à Actes Sud de publier un tel livre, merci à Jaume Cabre et son talent de nous donner tant de choses en seulement 780 pages !

 

Pour qui ?

Pour les lecteurs qui se demandent déjà quelle est THE pépite de la rentrée.

Pour les gens qui aiment les romans hors-normes, démesurés et ambitieux, du genre qui vous pourchassent plusieurs semaines après la dernière page lue.

Pour les amoureux de l’Espagne et de l’Histoire.

Pas encore totalement convaincus? Voici l’article de notre collègue Guixx sur Confiteor.

Bonnes lectures à toutes et tous,

Valérie, Sonia et Yvain

Écrivains-journalistes

La rentrée avance, les livres se multiplient sur nos tables, mais pas le temps pour en nouvautes0parler.

Alors, voici un duo de livres de choc, avec deux points communs : leurs auteurs sont deux journalistes et ils nous parlent de la guerre. Ce n’est pas drôle certes (mais les livres drôles et beaux c’est rare !), mais c’est parfois nécessaire et en ce jour de pluie, et bien, grisaille pour grisaille….

Robert Mitchum ne revient pas – Jean Hatzfeld

Gallimard – 233 pages – en librairie depuis le 29 août 2013

robert mitchum ne revient pas.jpg

« Marija démaillota son Zastava et régla l’optique de sa lunette. Elle noua ses cheveux, ouvrit deux boutons de son chemisier, entama les étirements afin de passer le temps.

Un moteur vrombit, il précéda un avion blanc qui surgit de derrière Igman et grossit lentement dans l’air diaphane ; Marija attendit son immobilisation en bout de piste pour attraper son fusil et stabilisa ses pieds parallèles au bord de la fenêtre. Elle remua ses orteils, l’un après l’autre, pour les décrisper, pressa le sol de ses talons et étala son poids sur la plante du pied. Elle fléchit les jambes, un peu plus que d’habitude, se dit-elle. Elle cala le bec de la crosse contre son sein, décontracta son bras avant de trouver, sur le dos de ses doigts repliés, l’appui sous le canon. Elle soupira de se sentir aussi relâchée et commença à scruter les alentours. »

Jean Hatzfeld, c’est ce grand journaliste et écrivain dont les textes témoignent de ses expériences de reporter de guerre notamment au Rwanda (Dans le nu de la vie en 2001 –Une saison de machettes en 2003 et La stratégie des antilopes en 2007) et à Sarajevo où il a rendu compte en 1992 des affrontements entre serbes et bosniaques dans son livre L’air de la guerre.

Alors que penser de ce titre suffisamment  énigmatique pour ne rien révéler du contenu de son livre, mais titiller grandement la curiosité : Robert Mitchum ne revient pas…

Jean hatzfeld retourne, lui, à Sarajevo en 1992, lorsque débute l’encerclement de la ville par les serbes et les affrontements qui les opposeront aux bosniaques musulmans. Ce siège durera quatre ans mais ce livre n’évoque que les premiers mois de ce conflit qui a vu la population scindée de force en deux camps ennemis. Vahidin et Marija sont bosniaques : lui est musulman alors qu’elle est serbe. Tous deux font partie de l’équipe nationale de tir et des meilleurs de leur discipline, futurs probables sélectionnés des Jeux olympiques de Barcelone qui approchent et amoureux l’un de l’autre.  Mais cela, c’était avant que ce conflit ne débute et qu’ils se retrouvent enrôlés en tant que snipers l’une par les serbes et l’autres par les musulmans.

Ces snipers, ce sont ces tireurs embusqués en haut des immeubles et chargés de défendre un territoire, un quartier, une rue.

C’est un récit fort que nous fait Hatzfeld. Il nous place derrière l’épaule de ses tireurs d’élite et je ne pouvais m’empêcher d’y superposer les images de ce conflit qui me restent en mémoire, les immeubles défoncés, les rues jonchées de gravats et les éclairs de ces tirs de snipers. C’est la valeir ajoutée de ce livre : l’expérience de l’auteur, du journaliste, qui donne à ses mots leur puissance, leur terrible impression de véracité. On croise d’ailleurs quelques journalistes venus témoigner, de bonne volonté mais que je ne pouvais pas m’empêcher de trouver déplacés.

Et puis il y a l’horreur de ces guerres civiles ou ethniques qui voient s’ajouter au drame la dislocation des liens par simple  appartenance à des camps opposés. Récit tendu qui voit la passion qui rassemblait ces deux jeunes gens les séparer ; utilisés, manipulés, instrumentalisés par leurs deux camps pour en faire des armes de guerre.

Je vous laisse découvrir ce que vient faire Robert Mitchum dans cette galère, en lisant ce roman qui vous tiendra prisonnier de ses pages entre les murs de Sarajevo, pour quelques heures que vous n’oublierez pas.

Le quatrième mur – Sorj Chalandon

Grasset – 327 pages – En librairie depuis le 21 août

« Je suis entré dans le camp. Je suis entré dans le désert. Odeurs d’ordures brûlées, de rance, d’égout. J’ai pensé au silence de Marwan. Le jour se levait avec peine, le vrai.Les fusées éclairaient encore Sabra, de l’autre côté. J’ai marché. Avancé en presque aveugle. Je suis entré en enfer par un boyau, une ruelle dont je pouvais toucher les murs en écartant les bras. J’ai vu le premier mort. Un homme pieds nus, en pyjama. »

Sorj Chalandon, est lui aussi journaliste : il l’a été à Libération et l’est aujourd’hui Au Canard enchaîné.Mais il est aussi l’écrivain de six romans dont celui-ci. Ce Quatrième mur c’est l’écran imaginaire, virtuel, qui sépare les acteurs des spectateurs sur une scène de théâtre. C’est dans ce roman le mur tombé sous les bombes de ce cinéma de Beyrouth où George veut monter la pièce Antigone. Il l’a promis à son ami Samuel qui est mourant sur un lit d’hôpital, à Paris.

Cette pièce Samuel en a patiemment élaboré le projet pendant deux ans : il a les subventions, le lieu et les acteurs issus des différentes communautés qui se déchirent le Liban en 1982 : une palestinienne sunnite, un Druze, un maronite, des chiites, une chaldéenne et une catholique arménienne. Il reste à George la tache de les réunir et de leur faire jouer la pièce, malgré la guerre, contre la guerre.

Cette mission quasi impossible, il va la faire sienne, et partir, laissant à Paris sa compagne et sa petite fille.

Ce livre est bouleversant, terrible et pourtant si beau. Les âmes sont mises à nu, révélant l’essentiel face aux armes, à la haine, à l’insupportable. Mais ce roman est aussi un message d’espoir, comme une balise de détresse lancée avant que tout ne s’embrase.

 « J’ai un truc de reporter : j’écrivais sur les pages de droite de mon carnet tout ce qui concernait le journal et le journalisme. Sur la page de gauche, j’écrivais ce que je ressentais et j’ai fait cela tout le temps, pendant toute ma carrière de journaliste. Je pense que mes romans sont un peu la somme de mes pages de gauche… » dit Sorj Chalandon qui sait avoir les mots du romancier pour raconter ce qu’a vu le journaliste et de magistrale façon.

N.B : Ce livre vient d’être sélectionné parmi les quinze romans en lice pour le Prix Goncourt.

Bonne lecture à tous.

Valérie

 

 

 

 

L’invention de nos vies

Karine Tuil – Grassetnouvautes0

493 pages – En librairie depuis le 21 août 2013

l'invention de nos vies.jpg« C’était dans cet espace-là, cette zone ronceuse, hérissée d’épines, où chaque mouvement vous expose à la blessure, aux réactions révulsées, à l’infection généralisée, où à chaque avancée s’érige une opposition, où chaque tentative d’évolution se solde par une chute, une fois, deux fois, cent fois à terre, dans la fange, c’était là et pas ailleurs que s’enclenchait le mécanisme de l’écriture, avec ses risques d’explosion, de fragmentation et de destruction, sans déminage possible. Au-delà, dans les étendues parfaitement balisées, taillées à la serpe, on vivait bien –mais sans se salir les mains. Écrire, c’était avoir les mains sales. »

Celui qui exprime ainsi les affres dans lesquelles le plonge l’écriture c’est Samuel, éducateur spécialisé dans une association d’entraide, dont le rêve de toujours est de voir ses textes publiés. En attendant, il vivote en banlieue avec Nina, superbe mannequin qui travaille pour le catalogue de la Redoute et les affiches de promotions de Carrefour, dont il est très amoureux. Il se dénigre à longueur de vie et comprend peu l’amour que Nina lui voue, en devient maladivement jaloux. Nina, elle, est une jeune femme perdue dans son image de belle femme, prisonnière de ce carcan et soumise aux désirs d’autrui, et en particulier ceux des hommes. Le troisième protagoniste est Samir Tahar, français d’origine maghrébine qui a fait de brillantes études de droit, est devenu l’associé d’un grand cabinet parisien avant d’aller épanouir son besoin de reconnaissance sociale aux Etats Unis. Ajoutons que Samir et Nina se sont aimés dans leur jeunesse et que Nina a finalement choisi Samuel dans des circonstances que je vous laisse découvrir. Ils abordent la quarantaine quand débute cette histoire. D’autres personnages (plus ou moins) secondaires gravitent autour d’eux.

 

Alors un trio amoureux de plus, me direz-vous ? Je comprends, cela m’a traversé l’esprit au début du livre, qui commence doucement et monte en puissance petit à petit jusqu’au dénouement final. Il a l’air d’une romance, puis d’un drame, pour se révéler être une tragédie dont les différents éléments et personnages se mettent petit à petit en place. La construction est parfaite, qui alterne les chapitres racontant leurs vies et leurs points de vue.

 

C’est un drame amoureux derrière lequel se dévoileraient d’autres aspects fort intelligemment abordés : il y est question de reconnaissance sociale et de la démolition de ce fragile édifice, du « paraître » omniprésent qui empoisonne lentement mais sûrement dans sa nasse d’obligations et de conventions. Mais aussi de problèmes d’identité masculine et féminine, religieuse et familiale.

 

Attardons-nous un peu sur ce personnage féminin….Nina est celle qui fait le moins de bruit dans ce roman, mais d’après moi celle qui souffre le plus. Professionnellement elle ne s’épanouit pas à incarner de sa belle plastique la française moyenne heureuse et dans sa vie privée, ce n’est guère mieux : elle subit plus qu’elle ne choisit, ballotée par les sentiments qu’elle éprouve pour ces deux hommes mais surtout par les leurs. Affamée d’affection, elle choisit l’homme qui l’aime le plus, aime qui l’aime, mais aucun des deux n’est capable de l’aimer vraiment. Cependant, elle leur sacrifie malgré tout sa vie et ses aspirations.

 

Choisir une voie ou une vie, c’est parfois abandonner au passage, laisser de côté ce que l’on est, ce que l’on possède ou ce en quoi l’on croit, pour répondre aux exigences des codes de notre société. Les choix dans ce roman sont douloureux.

 

Ses personnages se débattent dans leurs difficultés à parvenir à vivre harmonieusement, ou tout simplement à se maintenir la tête hors de l’eau.

 

Karine Tuil interroge et égratigne notre monde, sans concessions. Son histoire dépasse largement le cadre de ce trio amoureux pour englober la société toute entière.

 

C’est un roman extrêmement touffu par la pluralité des thèmes abordés mais aussi dans le style. Karine Tuil n’hésite pas -trop parfois- à juxtaposer les adjectifs, les substantifs ou les verbes, à imbriquer les propos dans une même phrase, mais cela apporte une musique singulière à son texte, un peu déroutante au départ mais au final agréable et efficace.

 

L’écriture est l’un des thèmes de ce roman, l’un des trois personnages principaux rêvant d’être un romancier reconnu, mais ce processus est pour lui douloureux et incertain, le plonge dans le doute et l’insécurité. « Ecrire c’est accepter de déplaire » lui fait dire Karine Tuil.

 

Moi, en l’occurrence, elle ne m’a pas déplu, bien au contraire : j’ai dévoré et aimé son roman.

 

 

Pour qui ?

 

Pour les amateurs de tragédies modernes.

 

Pour ceux qui aiment les histoires d’amour et leurs tourments.

 

Pour ceux qui apprécient les romans amples où l’on s’installe petit à petit dans l’histoire, où l’on prend le temps de raconter -et d’analyser- la vie des personnages.

 

 

Bonnes lectures à tous !

 

Valérie

 

 

 

 

En même temps, toute la terre et tout le ciel

nouvautes0Ruth Ozeki – traduit de l’américain par Sarah Tardy

Ed. Belfond – 600 pages

roman, romans étrangers« A la recherche du temps perdu, répéta-t-elle en promenant ses doigts sur les lettres d’or terni embossées sur la toile rouge. Je ne l’ai jamais lu.

-Moi non plus, dit Oliver. Et je serai sûrement incapable de le lire en version originale. »

Elle acquiesça vaguement et l’ouvrit malgré tout, curieuse de voir si elle comprendrait ne serait-ce que quelques lignes.

Elle s’attendait à découvrir une page toute piquée, remplie de caractères vieillots. Elle était à mille lieues d’imaginer l’écriture manuscrite enfantine, à l’encre violette, qu’elle trouva à la place. Comme une profanation. Sous le choc, le livre faillit lui tomber des mains.

Sur la plage de Desolation Bay, Ruth, écrivain en proie à la page blanche, trouve dans des débris apportés par le tsunami japonais, un sac contenant une boîte bento Hello Kitty. A l’intérieur, une montre, une pile de vieille lettres manuscrites, un carnet, et un journal intime caché sous la couverture d’une édition de Marcel Proust.

Le journal est celui de Naoko, jeune lycéenne qui y raconte sa solitude. Elle a vécu aux Etats-Unis jusqu’à ce que son père y perde son travail, et le retour au Japon l’a mise en butte aux moqueries et aux coups des élèves qui ne voient en elle qu’une étrangère. Son père, prostré depuis leur retour, cherche sur des sites internet la meilleure façon de se suicider. Sa mère occulte leur triste réalité en allant se perdre plusieurs heures par jour dans la contemplation des méduses à l’aquarium. Le salut viendra pour la jeune fille quand elle rencontrera Jiko, sa grand-mère, nonne zen de 104 ans, drôle, sage, pleine de vie, dont la jeune fille entreprend de raconter l’histoire.

Tandis que Ruth avance dans le journal de Naoko, elle devient de plus en plus obsédée par son histoire, et traque sur internet tout renseignement issu du journal intime lui permettant de retrouver la trace de cette famille. Mais plus elle cherche,  moins elle trouve, et elle en arrive à se demander si Naoko a jamais existé.

C’est peut-être dans la pile de lettres manuscrites, écrites par l’oncle de Naoko, pilote kamikaze lors de la seconde guerre mondiale, que viendront certaines réponses.

J’ai toujours tendance à sourire narquoisement quand une quatrième de couverture commence par les mots « Dans la lignée d’un Murakami… ».  Oui, je suis facilement narquois et ça me joue des tours, particulièrement quand je me laisse happer par un livre où je me dis après une centaine de pages « Ben, dis donc, on dirait du Murakami …» avant de me rendre compte que, certes, y’a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais que j’en suis quand même un beau, d’imbécile, parfois…

Bref, foin d’autocritique rigolarde, parlons de ce roman de Ruth Ozeki. De Murakami, donc, j’ai retrouvé ce doux glissement entre onirisme et réalité que j’apprécie tant chez l’auteur japonais, et l’impression agréable de ne pas être choqué quand je ne sais plus si je suis dans le rêve du papillon ou dans celui-ci de Lao-Tseu, ou même dans le rêve d’un troisième larron qui rêverait de Lao-Tseu se demandant s’il n’est pas un papillon rêvant de lui–même (oui, là, j’ai conscience de devenir franchement dur à suivre, mais que voulez-vous, deux mois sans pondre d’article, je me fais un peu plaisir…).

Le problème des romans où on change de narrateur un chapitre sur deux, c’est le risque de s’intéresser plus à une des deux histoires et de râlocher quand on doit se couper dans son élan pour retourner à l’autre. Intrigué dès le début par les aventures de la jeune Nao, j’ai mis quelques chapitres à vraiment rentrer dans la partie de Ruth. Mais plus je lisais, et plus ses chapitres devenaient eux aussi, porteurs de questions et de mystères, et plus je liais les deux parties dans un même faisceau de spéculations hasardeuses.

Les doutes de Ruth quant à l’existence de la jeune Nao, l’enfance difficile de celle-ci dans un Japon où tout n’est pas que contemplation des cerisiers en fleur (les lycéens japonais n’ont visiblement rien à envier à leurs homologues américains en terme d’humiliation et de brimades recherchées), la vie mystérieuse de la truculente Jiko, les derniers jours d’un jeune kamikaze dont le fantôme erre paisiblement dans notre époque ; tous ces fils d’intrigues se croisent et se tissent de façon aussi passionnante les uns que les autres, créant ainsi un grand patchwork narratif dans lequel on se perd avec délice.

On peu en quelques pages être attendri, horrifié, puis éclater de rire avant de se perdre en conjectures sans fin. C’est un livre capable de lorgner autant vers la physique quantique que le zen sans qu’on y trouve à redire ni qu’on se sente perdu. On y apprend également beaucoup sur le Japon.

Bref, un livre qui se lit tout seul, attachant à l’instar de ses trois superbes héroïnes, et qui vous permettra de patienter en douceur en attendant… le prochain Murakami !

 

Pour qui ?

Pour les amateurs du Japon.

Pour tous ceux qui apprécient les histoires traitant de la rencontre entre orient et occident.

Pour les lecteurs qui aiment que les romans prennent des chemins inattendus, brassant les époques et les lieux, la réalité et le rêve.

 

Bonnes lectures à toutes et tous,

Yvain

Dans le silence du vent

Louise Erdrich – Traduit de l’anglais (américain) par Isabelle Reinhareznouvautes0

Albin Michel – 462 pages –En librairie le 21 août 2013

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 « J’étais juste derrière mon père. Attentif, quand même, à enjamber les feuilles et les boutons festonnés des pensées. Il a posé ses mains sur celles de ma mère et détaché ses doigts du volant avec précaution. En la prenant délicatement par les coudes, il l’a soulevée et soutenue tandis qu’elle venait vers lui, en conservant la forme arrondie du siège. Elle s’est affaissée contre lui, le regard au loin. Il y avait du vomi sur le devant de son chemisier et, mouillant sa jupe, mouillant le tissu gris du siège, son sang foncé. »

Un nouveau Louise Erdrich, c’est presque assurément du bonheur de lecture à venir. Elle ne m’a jamais déçue depuis 2005 où je l’ai découverte (tardivement) avec la Chorale des maîtres bouchers, un grand choc qui m’a précipité ensuite vers la lecture frénétique de tous ses autres livres. Et une fois de plus, aujourd’hui, je n’ai pas été déçue.

Le narrateur est un jeune garçon de treize ans, fils unique d’une famille assez aisée d’une réserve du Dakota, dont les parents travaillent au Bureau des Affaires Indiennes. Un dimanche, Géraldine, la mère de Joe, part chercher un dossier à son bureau et revient des heures plus tard, en état de choc : elle vient de se faire violer. Joe, traumatisé, voit sa mère se murer dans sa douleur, devenir une autre mère et s’envoler celle qui a construit ses premières années.

« Sa voix était neutre, solennelle, ni caustique ni faussement enthousiaste. J’avais cru que c’était la même mère, mais avec un visage creux, des coudes saillants, des jambes pleines de pointes. Pourtant je commençais à remarquer qu’elle était quelqu’un de différent de la maman d’avant. Celle que je considérais comme la vraie. […] La foutue carcasse lui avait volé quelque chose. »

Il veut comprendre et retrouver l’agresseur de sa mère, et sa mère surtout, partie très loin dans sa douleur. Il cherche la vérité et veut lui rendre justice, celle qui ne lui ait pas accordée par les autorités.

Les sentiments, les émotions, les doutes de Joe sont étudiés avec minutie par l’auteur. Joe bascule brutalement vers l’âge adulte car il se sent responsable de sa mère et de son éventuel rétablissement. Il va enquêter, à l’affût de toutes les informations qu’il pourra recueillir, puis agir, seul ou avec l’aide de son meilleur ami, son cousin le frère qu’il n’a jamais eu, Cappy et de sa bande de copains. C’est bouleversant de justesse, d’humanité. C’est noir et rude mais c’est aussi le récit des aventures des deux larrons et de leurs deux autres compères durant cet été-là, et certaines sont pour le moins cocasses…

C’est un roman d’apprentissage, dans la douleur et la souffrance mais aussi le rire et la découverte du premier amour, qu’il vit par procuration au travers de celui de Cappy et Zélia. « Un bel amour ça ne me déplairait pas » finit-il par reconnaitre. C’est aussi la découverte de la liberté qu’ils expérimentent sur leurs vélos.

L’énergie qui le pousse et déborde des limites de ce corps est présente de bout en bout, comme un fil prêt à se rompre, tendu entre la première et la dernière page.

C’est un roman enfin sur cette âme et cette culture indienne si chère au cœur de Louise Erdrich. On y voit vivre cette communauté au fil de ses rites et coutumes, en accord ou conflit avec l’Amérique d’aujourd’hui.

Je pourrais vous parler aussi des étonnants personnages secondaires de ce roman comme Mooshum le grand père de Joe, de fleurs, d’un chien, de vélos, de cocktails douteux de substances plus ou moins illicites qu’expérimentent Joe et ses copains, du pow wow auquel on a l’impression d’assister, des lois qui ont dépossédé les Indiens de leur terre, mais je vous laisse le découvrir.

Ce roman est très noir, oppressant par moment, mais Louise Erdrich est capable d’insuffler de la lumière dans la plus noire détresse. La note d’espoir, l’avenir possible sont donnés par le narrateur qui parfois, s’exprime à l’âge adulte.

C’est un roman extrêmement riche, foisonnant de sensations, d’émotions, sombre souvent, grave et parfois drôle et surtout terriblement émouvant : un très beau livre donc dont je ne peux que vous recommander très vivement la lecture. Si vous n’êtes pas encore convaincu, j’ajouterai que ce livre a obtenu le National book Award en 2012, a été élu meilleur livre de l’année par les libraires américains et classé parmi les dix meilleurs par l’ensemble de la presse américaine.

L’auteur mentionne en postface un rapport d’Amnesty International paru en 2009 « le labyrinthe de l’injustice » qui indiquait les statistiques suivantes : « Une femme amérindienne sur trois sera violée au cours de sa vie (et ce chiffre est certainement supérieur car souvent les femmes amérindiennes ne signalent pas les viols). 86 pour cent des viols et des violences sexuelles dont sont victimes les femmes amérindiennes sont commis par des hommes non-amérindiens; peu d’entre eux seront poursuivis en justice ». No comment. C’est aussi ce constat sans appel que nous fait partager l’auteur, très impliquée dans la défense de la condition indienne.

Enfin, last but not least, Louise Erdrich est libraire, propriétaire d’une libraire indépendante à Minneapolis. J’aimerais un jour en pousser la porte, pour parler livres avec elle ici.

J’ai aimé être avec elle dans ce Silence du vent. J’aime la femme, très impliquée dans l’essor des lettres amérindiennes, appelée Renaissance amérindienne, l’écrivain, la libraire. J’aime Louise Erdrich, cette belle personne.

Pour qui ?

Pour tout le monde !

Pour les amoureux de l’Amérique amérindienne.

Pour ceux qui souhaitent vibrer aux sons et rythmes d’une langue belle et de la musqiue du vent.

Très belles lectures et excellente rentrée à tous !

Valérie

Max

Sarah Cohen-Scalinouvautes0

Gallimard Jeunesse – 472 pages

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19 avril 1936. Bientôt minuit. Je vais nâitre dans une minute exactement. Je vais voir le jour le 20 avril. Date anniversaire de notre Führer. Je serai ainsi béni des dieux germaniques et l’on verra en moi le premier-né de la race suprême. la race aryenne. Celle qui désormais régnera en maître sur le monde. je suis l’enfant du futur. Conçu sans amour. Sans Dieu. Sans Loi. Sans rien d’autre que la force et la rage. Je mordrai au lieu de téter. Je hurlerai au lieu de gazouiller. Je hairai au lieu d’aimer. Heil Hitler !

Max, pas encore né, est un fervent admirateur du Führer. Il a été conçu pour ça, et ne veut vivre que pour lui, son Père, et sa mère la Patrie. Car Max fait partie de l’élite. Il n’a pas été fait au hasard, ni par amour Non, Max est le fruit d’un programme, le « Lebensborn ».

Pour être franche, avant de lire ce roman de Sarah Cohen-Scali, je n’avais jamais entendu parler du Lebensborn. Je vais donc supposer que vous êtes aussi ignorants que moi, (histoire de ne pas me sentir trop nulle), et sans me la jouer Wiki, je vais vous résumer très brièvement, ce qu’est ce programme : Il a été initié par Himmler, dans les années 30. Le but était la création et le développement de la race aryenne. Des jeunes filles, avec toutes les qualités requises s’accouplaient avec des soldats SS dans le but de créer la nouvelle génération aryenne, parfaite, pour ensuite les donner à adopter. On estime à environ huit mille le nombre d’enfants nés dans les foyers du Lebensborn, en Allemagne. Il y en a eu également en Norvège, en France et en Belgique.  Ce programme n’était, encore dans les années70,  évoqué qu’en étant une simple rumeur. Mais la réalité est là, ces maternités ont existé, et Max, purement fictif, lui, en est le produit.

Max va donc être le premier à naitre, il le veut, il est têtu, et doit avoir toutes les qualités innées à sa race. Qu’importe la manière d’arriver à ses fins, il est né nazi, et sa vie sera dédiée au Führer, et  à son idéologie. De sa naissance, en 1936, le même jour que Adolf Hitler !, jusqu’à la fin de la guerre, Max nous raconte sa vie, ses pensées, ses envies, ses peurs, enfin les peurs que s’autorisent un enfant nazi qui ne doit jamais avoir peur…

On assiste au travers les yeux de Max à la préparation de la seconde guerre mondiale, puis à la guerre même. Les yeux d’un enfant, oui, mais pas un enfant comme les autres. Un nazi. Il a été endoctriné, son idéologie s’est enracinée dans chacun de ses pores. Ses rencontres, ses missions, vont le faire réfléchir, plier quelquefois, mais il n’oublie pas ce qu’il est. Max ne s’appelle pas vraiment Max d’ailleurs, il se nomme Konrad. Max c’est le nom que lui donne sa mère, la vraie, et c’est le nom que je préfère garder pour lui, histoire de le rendre plus humain, car, Konrad, lui est impitoyable.

C’est violent. Dans les mots, dans les actes. A la fois complètement fascinant, et vraiment dérangeant. On tourne les pages, on a envie de le sauver ce Max, mais pas que, on a aussi envie qu’il se taise, à tout jamais. Il s’exprime comme un adulte, avec un langage clair, structuré, et tout d’un coup, d’une question, d’un étonnement, on se souvient qu’il n’est qu’un enfant. Un enfant né sans amour, seul. Après le foyer, il va partir en mission, il contribuera ainsi à l’enlèvement puis la germanisation d’enfants polonais. Ensuite, il est envoyé dans le foyer de Kalish, où les enfants kidnappés reçoivent une éducation particulière pour devenir de parfaits petits aryens. C’est là qu’il rencontre Lukas, ce garçon qu’il va aimer, détester comme un frère. Entre devoir et sentiment, Max va se trouver confronter à plusieurs dilemmes…

Pour être honnête, j’ai hésité à faire de ce roman un billet. Ici, on ne parle que de coups de cœur, et je n’arrivais pas à me dire que c’en était un. Oui, avec cette lecture, des coups au cœur, j’en ai eu, oui c’est extrêmement bien écrit, oui, on sent qu’il a été très bien documenté, oui, on ne peut plus s’arrêter de lire, bref, ouic’est une lecture plus que prenante. Pourtant, je n’arrivais pas à me dire « c’est un coup de cœur ». Je ne peux pas dire que j’ai adoré ce livre, car c’est faux, j’ai souffert en le lisant, littéralement. Il s’inspire de faits réels. Max n’est pas réel, mais l’idéologie l’est. Il est dur, très dur. Alors voilà, ce n’est pas un livre que j’ai adoré, mais oui, vraiment, je le pense de tout mon cœur c’est une lecture forte et nécessaire. On ne peut pas passer à côté d’un roman comme celui là. Il prend aux tripes, c’est difficile de s’en détacher. Il fait mal, fait réfléchir, fait avancer. Chaque étape de la vie de Max est une facette de la réalité de cette guerre, et elle nous saute au visage avec violence, sans aucun moyen de la cacher ou de la taire.

Il est vrai que des romans traitant de la même période, il y en a foison, mais celui-ci a une force que j’ai rarement connue.

Je tiens à souligner l’importance d’une collection comme Scripto, chez Gallimard jeunesse,. Je ne peux pas imaginer ce roman chez un autre éditeur. Bien sûr, il y a des textes drôles et légers, chez Scripto, mais il y a aussi et surtout des textes qui donnent à réfléchir à nos ados, et Max est un de ceux là. Alors Merci !

Pour qui ?

Pour les ados de 15 ans et plus qui ont le cœur bien accroché.

Pour ceux qui ont lu et aimé « Ce qu’il n’ont pas pu nous prendre » de Ruta Sepetys (chez Scripto !). Et ceux qui ne l’ont pas lu, lisez le !

Pour toutes les personnes qui n’ont jamais entendu parler du Lebensborn, et qui pensaient en savoir suffisamment sur la seconde guerre.

Bonne lecture à tous et à toutes

Sonia.

 

Rencontre avec Kim Thuy au Divan

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 Avec un sourire éclatant, Kim thuy est arrivée à la librairie et m’a offert des abricots, s’excusant par avance qu’ils ne soient pas suffisamment mûrs. Le ton était donné. Cette jeune femme est aussi souriante qu’elle est généreuse, et s’est révélée au fil des heures passionnée et passionnante, avide de vie et de rencontres, de saveurs et de découvertes.

Elle est née à Saïgon et a quitté le Vietnam dans la soute d’un bateau, à l’âge de 10 ans, parmi d’autres boat people, avec ses parents et ses deux frères, bateau qui l’a menée en Malaisie, où elle a vécu quelques mois dans un camp de réfugiés, puis au Québec à Granby, une ville à 80km de Montréal. C’est ce qu’elle raconte (entre autre) dans son premier livre Ru. Elle apprend le français, grâce notamment à Marguerite Duras comme vous le verrez, étudie la linguistique et la traduction à L’Université de Montréal, et enfin le droit, pour faire plaisir à ses parents. Elle, voulait étudier la littérature pour être « littéraire française », mais comme son entourage lui a assuré que ce n’était pas un métier, elle a renoncé à contrecœur et est devenue avocate, ce qui l’a menée à Hanoï où elle a vécu quatre ans. Puis elle a ouvert un restaurant à Montréal, pensant que ce serait plus pratique pour élever ses deux enfants, ce qui s’est révélé une erreur « de jeunesse et de jugement », dit-elle. L’expérience a néanmoins duré 5 ans et a alimenté en partie son second livre, Mãn. Ru est né à un feu rouge et a petit à petit pris forme dans la voiture aux feux rouges suivants, qu’elle choisissait pour leur longueur. Le secret de la forme de ses textes découpés en paragraphes réside peut-être là…

Un ami l’a soumis à la maison d’édition canadienne Libre Expression qui l’a accepté et publié en 2009. «  Je n’ai même pas eu à coller un timbre,  ce qui est dommage car la colle des timbres me fait agréablement tourner la tête », dit-elle. Ce livre a connu très vite un vif succès et s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires uniquement au Canada (un des plus gros succès de l’édition québécoise contemporaine). Il est publié en France en 2010 par Liana Lévi où il rencontre très vite ses lecteurs. Il a reçu le prix RTL-Lire, a été traduit dans une vingtaine de langues. Kim nous raconte qu’il ne peut toujours pas être édité au Vietnam, car le gouvernement refuse encore de reconnaître que les boat people ont existé, donc aucun livre édité dans ce pays ne doit en parler. Elle a écrit en 2011 avec Pascal Janovjak un recueil de correspondances, À toi, paru également chez Liana levi. Enfin, le 7 mai, un mois après le Canada, est sorti en France le livre Mãn, dont elle est venue nous parler ce soir.

 

Il était une fois une jeune fille vietnamienne, Mãn, qui « grandit sans rêver » auprès de sa troisième mère, qui devient sa Maman, et c’est aussi l’histoire de cette maman. Mãn vit donc au Vietnam auprès de sa mère qui est enseignante. Jeune fille, elle part à Montréal rejoindre son mari, qui vit là-bas et qui est venue la choisir au Vietnam. Elle fait la cuisine dans le restaurant de son mari et vit entre son appartement et la cuisine du restaurant, jusqu’à sa rencontre avec Julie, une jeune femme dynamique et vivante qui s’occupe d’une association qui aide à la venue et à l’installation d’enfants vietnamiens adoptés. A son contact, beaucoup de choses vont changer.

 

Histoire de mots et de livres, d’amitié et d’amour, histoire de vie, ce livre foisonne de sensations, d’émotions.

Chaque page du livre comporte en marge un mot vietnamien et sa traduction en français. Elle m’explique qu’au départ ce n’était pas intentionnel, elle voulait juste placer des mots-clés pour que son éditrice s’y retrouve. Puis elle a décidé de les laisser pour faire résonner entre elles ses deux langues. Ce lexique, déroutant au premier abord, puis que l’on attend au fil des pages, m’est apparu comme un point d’ancrage de son texte dans ses deux langues et une passerelle entre ses deux cultures.

« Au fond de la salle, elle avait construit une grande bibliothèque. Des livres de cuisine et de photographies étaient rangés sur les étagères, obéissants et droits comme les écoliers dans la cour qui, au garde-à-vous, chantaient l’hymne national chaque matin devant notre appartement, à maman et à moi. Julie m’a tenu la main pour longer ce mur. Autrement, je serais tombée à genoux lorsque j’ai vu la dernière étagère, sur laquelle elle avait placé une rangée de romans dont je n’avais lu qu’une page ou deux et parfois un chapitre, mais jamais la totalité. » p.57

Ce livre nous dit beaucoup de son amour de la littérature et des livres. Kim a vécu entourée de livres au Vietnam, mais lorsque les communistes sont arrivés au pouvoir, dix soldats ont pris pension dans leur maison, et l’un d’eux était chargé de recenser tous les titres des livres, afin d’y traquer les « subversifs ». Les enfants, dont elle faisait partie, avaient pour mission de soustraire certains à la vigilance des soldats. Arrivée à Montréal, ses parents, soucieux de la voir apprendre parfaitement le français, ont acheté l’Amant de Marguerite Duras, ce qui représentait un sacrifice pour eux, car cet argent ne serait pas envoyé au Vietnam pour nourrir la famille restée là-bas. Et chaque soir pendant des mois, elle l’a lu jusqu’à l’apprendre par cœur, a fait des dictées de ce texte, et même des analyses grammaticales de ses phrases ! Loin de l’écœurer, il lui a donné le goût de la littérature qu’elle a voulu étudier ensuite.

Lorsque l’on voit Kim Thuy, on peine à imaginer qu’elle peut être issue d’une culture où la femme est en retrait, ne s’exprime pas avec son corps : elle est volubile et ses mains dansent en même temps que ses mots. Elle nous explique que les mariages arrangés existent toujours au Vietnam, malgré le fait que les femmes travaillent aujourd’hui, « grâce » aux communistes. Les femmes, même si elles occupent des postes à responsabilité, se tiennent encore à l’ombre de leur mari, à la maison et en public. Ce n’est pas mon cas, nous dit-elle, car je suis arrivée très jeune au Québec et de toute manière les femmes de ma famille ont toujours pris de la place…

Lorsqu’elle parle de son intégration, elle dit être arrivée à l’âge idéal pour s’intégrer. Elle écrivait dans  À Toi : « Je me sens à ma place partout. Je suis comme l’eau ; j’épouse la forme du contenant, sans savoir comment résister. »

Impossible de parler de ce livre sans évoquer ce bel amour que découvre Mãn à Paris lors d’un voyage. Ses mots sont légers et doux, magnifiques et passionnés pour décrire ce qui pour Mãn est une découverte, le frisson de deux peaux en contact, l’attente et le manque de l’autre. D’après Kim, elle a choisi un amant français car la France représente le chaînon manquant indispensable dans sa géographie intérieure. Je ne peux m’empêcher d’y voir une forme d’hommage -volontaire ou inconscient- à l’Amant de Duras. Kim, si tu me lis, qu’en penses-tu ?

« Il avait ainsi marié l’Est et l’Ouest, comme pour ce gâteau dans lequel les bananes s’inséraient tout entières dans la pâte de baguettes de pain imbibées de lait de coco et de lait de vache. Les cinq heures de cuisson à feu doux obligeaient le pain à jouer un rôle de protecteur envers les bananes et, inversement, ces dernières lui livraient le sucre de leur chair. Si l’on avait la chance de manger ce gâteau fraîchement sorti du four, on pouvait apercevoir, en le coupant, le pourpre des bananes gênées d’être ainsi surprises en pleine intimité. »

Omniprésents dans ce live, la nourriture, les aliments, leurs saveurs et leurs parfums mettent tous nos sens en émoi. Kim nous raconte qu’elle ne savait pas cuisiner lorsqu’elle a ouvert son restaurant, dans lequel elle était pourtant la cuisinière… Chaque soir, elle appelait sa mère à qui elle demandait une nouvelle recette qu’elle réalisait le lendemain. Sa carte se composait de ce plat unique et beaucoup de gens trouvaient ce « concept » formidable et innovant. Mais c’est avec son fils aîné, qui est autiste, qu’elle dit avoir expérimenté les saveurs et les associations heureuses de goûts, de textures et de couleurs, en observant et cherchant ce qu’il aimait et rejetait, et pourquoi, afin de trouver ce qui lui plaisait. C’est à travers  lui qu’elle a développé et aiguisé ses sens. Elle nous conseille avec chaleur son restaurant préféré à Paris  et ses fraises à la glace au persil… c’est ici…

Je pourrais vous parler aussi de cette belle amitié entre Mãn et Julie, cette « grande sœur» dont elle a appris « que le bonheur se multiplie, se partage et s’adapte à chacun d’entre nous », ou de ses mille et une pépites où Kim nous ouvre le chemin de son Vietnam, tout au long du livre, comme un collier de présents.

Kim Thuy nous offre dans ce livre avec une infinie sensibilité et une profonde générosité, ce qu’elle est et ce qu’elle aime, et son écriture tout en finesse distille un texte limpide et beau, un roman aux multiples parfums et facettes. Ru représentait le roman de la séparation, de la déchirure et de la perte tandis que Mãn respire la découverte, l’ouverture, l’harmonie et une certaine forme de plénitude.

Elle a commencé l’écriture d’un nouveau roman qui cette fois prend forme dans les aéroports. « On attend beaucoup dans les aéroports, alors j’écris, nous confie-t-elle, je me sens encore coupable d’écrire, je ne peux pas écrire chez moi, à mon bureau. » Ici ou là, souhaitons nous qu’elle continue à le faire, pour la revoir, bientôt.

Mille mercis à Kim Thuy, Liana Levi et Élodie Pajot pour cette très belle rencontre.

 

Valérie

Mãn – Kim Thuy

Editions Liana Levi – 142 pages – 2013

 

Sweet Sixteen

Annelise Heurtiernouvautes0

Editions Casterman – 217 pages

sweet-sixteen.jpgMolly n’irait plus jamais à Horace-Mann. Dans moins de deux semaines, elle serait censée faire partie des neuf premiers étudiants noirs à pouvoir intégrer le Lycée central de Little Rock. Un lycée de Blancs.

« Triés sur le volet, ces neuf étudiants changeront l’histoire » avait souligné la Presse de l’Arkansas. Molly avait toujours rêvé d’entrer dans une écolede Blancs, ne serait ce que par curiosité. Tout y avait l’air tellement plus grand, tellement plus propre, tellement plus beau.

A la fin de l’été, tous les lycéens se préparent à la rentrée, Grace et Molly ne dérogent pas à la règle.

Pour les deux, c’est une année importante, l’année de leur Sweet Sixteen, le fête où on passe à l’âge de tous les possibles : seize ans. Seize ans ! En 2013 comme en 1957, ça veut dire musique, copines, garçons, avenir qui se dessine, qu’on se dessine… Elles vont toutes deux se retrouver dans la même classe, et pourtant, quelque chose les sépare : l’une est blanche et vit dans une famille aisée, l’autre est noire et vit dans un quartier pauvre. Auront elles l’occasion de se découvrir, se trouver et devenir amies ?

Cette histoire relève de la fiction, mais plusieurs faits relatés ici sont inspirés de faits réels. Un lycée va accueillir neuf étudiants noirs, les Neuf de Little Rock, ils sont deux mille cinq cent Blancs à vouloir les en empêcher.

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 En 1954, la Cour Suprême des Etats Unis rend inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. Dans le Sud du pays, la plupart des Blancs ne sautent pas de joie, ils crient au contraire à l’indignation. Pourquoi mettre en péril leurs jolies têtes blondes avec la présence de Noirs, vecteurs de maladies, entre autres défauts inhérents à la couleur de peau ? Ce genre de déclaration est monnaie courante en Amérique dans les années 50. C’est dans cette période troublée que le lycée central de Little Rock, Arkansas, va accueillir Molly et huit autres camarades, disséminés parmi les deux mille cinq cents élèves blancs.

 

Ils se sont portés volontaires, studieux, avec un dossier impeccable, ils ont été selectionnés pour ouvrir la voie. La voie de l’égalité. Une voie semée d’embûches : manifestations de parents d’élèves blancs, mépris des familles noires qui voient là un danger de plus, et pire l’intervention du Gouverneur pour interdire l’accès à l’établissement aux lycéens noirs. S’ensuit un imbroglio politico-judiciaire, où Molly et les autres ne sont que des dommages collatéraux.

Annelise Heurtier nous livre un roman bouleversant, où on se prend de plein fouet les insultes,les humiliations, les coups. Avec ses mots si justes, l’auteur rend palpable toutes les brimades, on les ressent, vraiment. En passant de Molly à Grace, d’un monde à l’autre, de la souffrance à la prise de conscience, cette jeune écrivain met en évidence la réalité : elles vivent l’une à côté de l’autre, et non l’une avec l’autre. Quand les deux univers se télescopent,  les étincelles nous éclaboussent de cruauté mais aussi  de tolérance.

Car oui, la haine raciale est à chaque page, mais il y a aussi de la fierté, des petits moments de bonheur, et puis aussi surtout l’optimisme qui finalement est le maître mot de ce roman.

Sweet Sixteen est le troisième roman d’Annelise Heurtier. Le carnet rouge, son précédent, était aussi un roman poignant sur la quête d’identié d’une jeune fille d’origine népalaise. En trouvant ce carnet, Marie apprendra enfin d’où elle vient, pour enfin savoir où elle va..

A travers l’histoire de deux jeunes filles, fortes, exceptionnelles, Annelise Heurtier nous offre un morceau d’Histoire, bien écrit, accessible à tous. En bref, un roman jeunesse pour tous les lecteurs de 12 à 77 ans !

Pour qui ?

Pour ceux qui ont été touché, qui ont aimé « La couleur des sentiments »,

Pour ceux qui veulent faire un bond dans l’histoire, et attérrir dans un monde qu’il ne faut jamais oublier. N’oublions les Neuf de Little Rock, pour leur courage !

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Sonia.

 

Qui ?

Jacques Expertnouvautes0

Editions Sonatine – 320 pages

roman français, polarMais elle non plus, cette émission, elle ne veut pas la rater. Pour rien au monde. Cette perspective l’obsède depuis des semaines. Depuis qu’elle a vu les équipes de télévision recommencer à arpenter la ville et le quartier du Grand-Chêne, s’introduire chez les uns et chez les autres, traquant avec espoir des témoignages inédits. Des révélations. Qu’espéraient-ils pouvoir trouver, tant d’années après ? Tout a changé ici, depuis cette époque…

Il y a 19 ans, dans le quartier du Grand-Chêne, à Carpentras, a eu lieu le viol et le meurtre de Laetitia Doussaint, une fillette de dix ans. Le meurtrier n’a jamais été retrouvé et les habitants ne s’en sont jamais vraiment remis.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus qu’à quelques mois avant que la période de prescription n’enterre définitivement l’affaire. Ce soir, à 22h26, passe à la télé une émission consacrée à ce fait-divers, Affaires non résolues. Quatre couples regardent l’émission, et les chapitres alternent chacun d’entre eux, qui commentent et se remémorent l’affaire tandis que l’émission se déroule. Les quatre hommes faisaient tous partie du groupe qui retrouva le corps de Laetitia le jour de la grande battue, 19 ans plus tôt. L’un est le frère du père endeuillé, l’un fut temporairement accusé du meurtre dans les premiers mois de l’enquête, tous étaient des copains d’apéro au café du quartier…

Dans le prologue du roman, un des quatre, dont on ne sait pas l’identité, avoue ne pas vouloir manquer l’émission, puisqu’il est le meurtrier de Laetitia et qu’il veut voir ce qu’on va dire de lui. Ce qu’il ne sait pas, c’est que sa femme, qui le suspecte depuis longtemps, a trouvé une preuve de sa culpabilité quelques semaines plus tôt, et qu’elle compte profiter de l’émission pour le faire craquer.

Et le lecteur de bloquer sur le moindre détail pour confondre le meurtrier avant la fin de l’émission…

Vous connaissez le jeu du Logigram, qu’on trouve dans les magazines de mots croisés et autres mots-fléchés ? Vous avez un tableau avec trois catégories, disons que l’une contient cinq prénoms, la deuxième cinq destinations et la troisième cinq moyens de transports. S’ensuit une liste d’indices bizarrement formulés  du type « Joe n’a pas été à Lyon en train », et charge à vous de barrer dans le tableau toutes les impossibilités liées aux indices pour démêler où chacun des  cinq personnages ont été en vacances et par quels moyens de transport. En général, les indices vous rendent chèvre, et si vous avez ma patience légendaire, vous mangez votre magazine avant d’avoir pu dire où Joe a bien pu aller se la couler douce.

Bienvenue dans le dernier Jacques Expert, Logigram de 300 pages qui a bien failli me rendre dingue. Oui, bien sûr, tout roman policier est un peu une quête du lecteur pour trouver le coupable avant la fin du livre, mais on s’attend toujours à un indice de dernière seconde ou à une connexion inter-personnages impossible à détecter plus tôt pour vous empêcher de jouer tranquillement les Sherlock Holmes. On va même parfois dans la surenchère de rebondissements imprévisibles.

Là, dès le premier chapitre, j’ai été déçu. Ce meurtrier qui parle avec sa femme et ses deux enfants a beau ne dévoiler aucun prénom, il y avait beaucoup trop d’indices permettant de l’identifier : il boit du whisky, il a fait du jardinage dans la journée, il a un garçon et une fille, on sait très vite que sa femme va scruter la moindre de ses réactions… Pas très drôle.

Donc le premier chapitre commence et un type commente le fait qu’il a fait du jardinage dans l’après-midi. Super ! Histoire réglée, plus de suspense ! Sauf que le type du deuxième chapitre aussi, que l’épouse du troisième a l’air bizarre, et que le quatrième boit un whisky en parlant avec sa fille au téléphone qui lui a rendu visite l’après-midi même… Ah, ok, on reprend tout depuis le début, on trace un petit tableau mental et on cherche les indices qui permettent de barrer le coupable comme dans tout bon logigram… Et voilà comment on se fait prendre pour un couillon 300 pages durant !

Jacques étant un Expert en narration (oui, elle était super facile, toutes mes excuses), les indices ne sont livrées qu’au compte-gouttes et toujours au bon moment pour relancer les suspicions sur tel ou tel personnage qu’on pensait pouvoir  barrer de la liste des suspects. Les quatre épouses ont toutes de bonnes raisons d’être particulièrement attentives aux réactions de leurs maris au fur et à mesure de l’émission, et les hommes ont toutes de bonnes raisons d’être chafouins et tendus au souvenir de ces semaines et mois qui ont suivi le meurtre de Laetitia. Du coup, le lecteur fait feu de tout bois et tout indice devient la preuve éclatante de telle ou telle culpabilité, quand bien même il n’y en a aucune.

Bref, Qui ? est un jeu de logique pervers où on sait n’avoir aucune chance de gagner, mais qui se dévore en quelques heures avec l’infime espoir d’être plus malin que lui.  L’écriture, factuelle et sans fioriture, accélère encore la frénésie avec laquelle on tourne les pages, en attente de la conclusion…

Du même auteur, sur le blog de la Caverne : La Théorie des six.

Pour qui ?

Pour les amateurs de jeu, et ceux qui pensent toujours trouver les coupables avant la fin d’un livre ou d’une série policière.

Pour les fans comme pour les détracteurs de toutes les émissions type « Faites entrer l’accusé », dont s’inspire l’émission du livre, et dont on retrouve tous les codes bidons et les manières putassières de présenter les faits-divers

Pour ceux qui ont lu et aimé La théorie des six, Adieu ou autres livres de Jacques Expert et qui savent que cet auteur excelle dans les procédés narratifs redoutables d’efficacité et qui vous bloquent dans votre lecture jusqu’à la conclusion.

Bonnes lectures à tous et toutes,

 

Yvain

Frangine

Marion Brunetnouvautes0

Sarbacane -262 pages

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« Il faut que je vous dise…
J’aimerai annoncer que je suis le héros de cette histoires, mais ce serait faux. Je ne suis qu’un morceau du gâteau, même pas la cerise. Je suis un bout du tout, un quart de la famille. Laquelle est mon nid, mon univers depuis l’enfance, et mes racines, même coupées.

Tandis que ma frangine découvrait
le monde
le cruel
le normal
et la guerre,

ma mère et ma mère, chacune pour soi mais ensemble, vivaient de leur côté des heures délicates.
C’est à moi que revient de conter nos quatre chemins.
Comment comprendre, sinon ? »

 

 

Joachim nous raconte son histoire, l’histoire de sa soeur, de sa mère et de sa mère. Pour lui, tout va bien, des potes, une petite amie, dernière année de lycée, donc un des héros de l’année. Pour sa soeur, tout ne va pas aussi bien. Pauline entre en seconde. Peut être avez vous oublié le passage de la troisième à la seconde. Laissez moi vous rafraichir la mémoire : en dernière classe de collège, nous sommes les rois du monde, les plus vieux, les plus fous,les plus cool, un été se passe et d’un coup on devient, les plus jeunes, les plus petits, les plus nuls…Et puis qui dit rentée scolaire, dit petites fiches individuelles. Nom, prénom, nom du père, de la mère, profession… Des cases à remplir. Mais quand on a des cases différentes, tout se complique. Pour Pauline, c’est l’hésitation, elle n’a rien à écrire pour le nom du père mais elle a un nom pour son autre mère. Bref, la pire rentrée du monde pour Pauline.

Donc voilà, on y est ! Un roman sur l’homoparentalité. Des romans sur l’homosexualité pour les ados, on en trouve facilement, (de très bons d’ailleurs, par exemple, « le faire ou mourir » un roman magnifique sur le sujet…), mais des romans sur l’homoparentalité, moins déjà. Marie Brunet arrive donc à point nommé, en plein milieu du débat sur le mariage gay.

Commande, hasard de publication ? Peu importe ! J’ai aimé ce texte pour sa simplicité. Il se lit d’une traite. Pas de fioritures, juste l’histoire de cette famille. La première fois du garçon, le harcèlement de la cadette,des problèmes de boulot pour la mère, problèmes de famille pour la seconde mère. Finalement, rien d’extraordinaire. Et oui, on a ici une histoire banale pour une famille normale. C’est ça que nous livre Marie Brunet. Et c’est cette normalité, cette simplicité qui rend ce roman aussi fort ! Oui, bien sûr, les cadettes ne sont pas forcément harcelées au lycée, et si Pauline n’avait pas eu deux mamans, peut être qu’elle n’aurait jamais eu de problème. Mais bon qui a vécu une scolarité parfaite avec des camarades bons comme du bon pain ?

 

Ce n’est pas Pauline, qui nous raconte son histoire, les insultes, les mots blessants, les propositions graveleuses, le silence, l’assentiment des autres. C’est Joachim. Il voit sa soeur sombrer, peu à peu, puis tout s’accèlere. Et là, il doit agir, réagir. Mais que faire face au silence de sa petite soeur ? Lui tenir la main, et lui dire « Je suis là ». L’objectivité de celui qui n’a jamais vécu ces brimades, la subjectivité d’un ado qui voit sa soeur souffrir, sans savoir quoi faire pour y remédier. Les mots de Joachim sont ceux d’un ado, parfois crûs, mais toujours tellement justes.

 

Sarbacane, éditeur de la collection Exprim’ pour les romans ados, nous offre une fiction ancrée dans la réalité. Intolérance, incompréhension, peur de ce qu’on ne connait pas, mais aussi amitié, amour et solidarité.

 

Pour qui ?

Pour tous !

A l’heure des débats concernant le mariage pour tous, ce roman vous donnera à réfléchir, à quinze comme à cinquante ans.

Sonia, la nouvelle 🙂