Le sang des Nahdas

Chroniques des Terres sans lune Tome 1indispensable0

Patricia Torrente

Bayard Jeunesse – 614 pages

 

romans jeunesse, Avec un dernier regard en arrière, Narcisz partit pour la chasse. Il s’enfonça dans la forêt à longues foulées, ses javelots à la main, l’arc en bandoulière. Ses pieds choisirent d’instinct une sente tracée par les animaux et, dès qu’il s’y fut coulé, il devint aussi silencieux que le vent. Rien ne subsistait de son passage, ni mousse arrachée, ni branche cassée, aucune des traces qui marquaient d’habitude le passage des hommes. Narcisz était assez mûr, maintenant, pour comprendre que son talent de chasseur était lié à cette capacité de se déplacer dans les pas de l’animal qu’il poursuivait. Il éprouvait un grand respect pour ses proies. Il était capable de les guetter et de les étudier des journées entières pour le seul plaisir.

 

 

Depuis des temps immémoriaux, les Humains et les Gris-Roches se font la guerre, chaque peuple imputant à l’autre l’existence des Dévoremondes. Ces fantômes de poussière ravagent le pays et quiconque est touché par eux tombe dans un profond coma, devenant ainsi un Dormant. Mais Narcisz, le chasseur humain, devient ami avec Bemoth, le guerrier Gris-Roche. Réalisant que leurs deux peuples sont également touchés par les Dévoremondes, ils vont tenter d’en comprendre l’origine, en se lançant dans une quête d’autant plus dangereuse que leur alliance contre-nature les met en danger au sein même de leurs semblables. Leur recherche de la vérité les mènera à travers le pays, à la rencontre de tous les peuples qui le composent, dont les fameux Nadhas, un peuple de voyageurs censés avoir disparus il y a fort longtemps…

 

Ce magnifique roman jeunesse publié par les éditions Bayard est en deux tomes, mais afin de ne pas être tenté de trop en dire, je me contenterai de chroniquer le premier.

Curieux roman qui parvient à être furieusement original en réutilisant toutes les techniques narratives éculées du genre… Tout y est : le couple de protagonistes antagonistes-mais-complémentaires, la quête, la prophétie, les sortilèges et la magie, les gentils alliés découverts sur le chemin, les méchants très  méchants (parfois limite un peu flippants) dont il faut sans cesse se cacher, les journées de marche de lieu en lieu pour quelques bribes d’information allusives et cryptiques et, en définitive, la lutte du bien contre le mal qui ne sait pas, petit stupide, qu’il s’apprête à morfler car le bien gagne toujours…

Et pourtant, il flotte un je ne sais quoi de pas banal et d’attachant dans ce roman (à lire de 11 à 99 ans). C’est peut-être dû à l’univers extrêmement bien construit, à ces personnages attachants, à la mythologie originale du monde qu’il nous est proposé d’arpenter. L’amitié entre ces deux supposés ennemis marche parfaitement, et leur façon de veiller constamment l’un sur l’autre est émouvante, tout comme le fait de les voir mettre en commun le meilleur de leur peuple. L’histoire de leur pays, tissée de légendes, est assez bluffante, et on sent tout le plaisir qu’a eu l’auteur a longuement l’élaborer. Au début de chaque chapitre, on trouve les citations de livres d’érudits de ce monde, parlant des peuples qu’on s’apprête à rencontrer, de Mémoires de certains personnages, de chants ou de contes qui renforcent l’impression de cohérence de l’univers tout en nous en donnant des clés de compréhension.

C’est  surtout dans la création de la faune, de la flore, et de la géographie, qu’on sent le soin maniaque et le souci du détail. Loin d’être gratuit –Narcisz, fils de guérisseuse, passe son temps à cueillir et tresser des herbes et des fleurs avec lesquels il confectionne toutes sortes de sortilèges-, cette omniprésence du naturel confère à ce roman son aura poétique particulièrement forte.  

Enfin, il y a les très nombreux passages tour-de-force du roman, qui sont autant d’épisodes qui se gravent durablement dans la mémoire par leur qualité et les poussées de stress qu’ils procurent : la course forcée dans un labyrinthe démoniaque, la fuite d’un repaire d’ennemis, les rencontres avec les Dévoremondes (je vous ai dit qu’ils étaient un peu flippants, ceux là ?), la traversée d’une forêt où la nature demande son prix en sang pour le passage, la mort tragique ou/et héroïque de certains personnages….

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, foncez lire ce petit bijou de fantasy française qui prouve qu’on peut avoir attentivement lu Tolkien sans se contenter d’en faire une resucée bâclée…

 

Pour qui ?

Pour tous ceux qui veulent faire un cadeau à des enfants (fille ou garçon indifférent) de 11 ans ou plus.

Pour les adultes qui lisent de la littérature jeunesse, sachant bien qu’elle regorge de petits trésors de cet acabit.

Pour les fans de mondes imaginaires où rien n’est laissé au hasard et où tout est admirablement pensé.

Pour les adeptes d’aventure, de frissons et de belle histoire d’amitié par delà les races et les peuples.

 

Bonnes lectures à tous

 

Yvain

 

Auprès de moi toujours

indispensable0Kazuo Ishiguro – traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

Ed. Folio – 441 pages 

 

aupres-de-moi.gif Quand je roule aujourd’hui dans la campagne, je découvre encore des détails qui me rappellent Hailsham. Je dépasse l’angle d’un champ brumeux, ou, en descendant le flanc d’une vallée, j’aperçois au loin le fragment d’une grande maison, ou même un bouquet de peupliers disposés d’une certaine façon sur un versant de colline, et je pense : « C’est sans doute ça ! Je l’ai trouvé ! C’est vraiment Hailsham ! ». Puis je comprends que c’est impossible, je continue ma route, et mes pensées dérivent.

 

 

Kath, la narratrice, et ses amis Tommy et Ruth, ont été élevés à Hailsham, une école isolée et agréable dont ils ne sont jamais sortis avant leur seize ans. Là bas, chaperonnés par des Gardiens bienveillants et mystérieux, on y apprenait principalement à développer sa créativité. Les souvenirs de Kath une fois adulte composent la trame de ce roman, dont le caractère bucolique s’épaissit de plus en plus d’un mystère omniprésent et angoissant : de quoi sera fait l’avenir de ces élèves qui ne connaissent rien du monde extérieur, et pourquoi leur fait-on constamment comprendre qu’ils sont spéciaux, et que leur destin est tout tracé ?

 

Difficile de parler d’un roman dont il ne faut presque rien dire, tant le mystère y est précieux et se dévoile petit à petit. Tout est ambiance dans l’écriture d’Ishiguro, et on va, comme les élèves, d’indices en indices menant à une tragique conclusion, pourtant décrite toute en finesse.

 

 C’est avant tout une histoire d’amitié et d’amour qui nous est décrite, le trio de protagonistes et leurs relations au fur et à mesure des années étant le ciment de leurs découvertes et de la façon de décider (ou non) de leur vie.

 

Ce qui m’a le plus surpris dans ce roman (et dans le film qui en a été tiré) est la grande douceur qui émane du récit, quand bien même les « révélations » font froid dans le dos. C’est aussi un art superbement consommé du suspense, qui entrouvre la vérité au lecteur par toutes petites touches, par un détail, un détour de phrase. Le roman est divisé en trois parties distinctes, qui iront de Hailsham à l’âge adulte de nos trois héros, et qui ont chacun leur ambiance et leur lot de découvertes, mais je ne m’étendrais pas plus sur le sujet, de peur de trop vous en dévoiler…

 

Un très joli livre, en tout cas, à découvrir…

 

Pour qui :

Pour ceux qui aiment s’embarquer dans un roman sans rien présumer.

Pour les amateurs de mystère.

Pour ceux qui ne sont pas trop fans d’anticipation, c’est l’occasion d’en lire une des plus étonnantes, à l’allure très classique.

Pour ceux qui aiment l’écriture par toutes petites touches, douce mais très prenante.

Pour les fans d’histoire oscillant entre amour et amitié.

 

Bonnes lectures à tous

Yvain

 

Read around the clock (2)

themeQu’est-ce qui fait une bonne biographie ? L’anecdotique ne me dérange pas, mais n’étant pas très people, une biographie qui ne conte que la drogue, les exploits sexuels et les chambres d’hôtels dévastées (puisqu’on parle de rock, autant aller dans le cliché) me gave assez rapidement. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la musique, comment elle se crée, comment et pourquoi un groupe trouve son identité. A côté de ça, une bonne bio est autant le portrait d’une personne que d’une époque, et ce n’est pas uniquement en décortiquant des chansons qu’on rend le ton d’une période. Mais, une bio qui commence par 120  pages de remise en situation historico-politique me lasse aussi, parce que ce n’est pas ce que je cherchais à la base… J’en conclus donc qu’une bonne biographie musicale serait un croisement entre tout cela, avec un juste dosage des divers éléments : un peu d’une époque, un peu plus d’anecdotes, et beaucoup de musique… Après, bien sûr, il n’y a pas de règles.

Je crois au final qu’une bonne bio est celle qui vous fait récupérer dans les 30 premières pages l’intégralité de la discographie et vous fait chantonner la musique du dit groupe ou chanteur pendant toute la durée de votre lecture. C’est toujours un de mes grands plaisirs d’attaquer un chapitre sur la genèse de tel disque et de stopper ma lecture pour aller caler le dit disque sur ma platine.

Par cette habitude m’en est même venue une autre : quand je veux depuis longtemps écouter  la discographie d’un groupe que je connais peu ou mal mais dont l’œuvre trop vaste m’empêche de savoir par quel bout la prendre, j’ai tendance à me procurer la musique en même temps qu’une bonne bio, et de découvrir les deux en même temps. Ca me permet d’être sûr d’écouter l’œuvre dans l’ordre discographique, de noter l’évolution du groupe, des paroles ou des références aux évènements l’entourant.

 

Phil Spector, le mur du son

Mick Brown – Traduit de l’anglais par Nicolas Richard

Editions Sonatine – 702 pages

ecrits sur la musiqueDeux possibilités: soit vous connaissez Phil Spector, soit vous pensez que vous ne le connaissez pas sans savoir que vous connaissez au moins une dizaine des titres qu’il a produit (et quand je dis dix, c’est pour les moins musicophiles). Imagine, de Lennon ; My sweet Lord, de Georges Harrison ; Unchained Melody et You’ve lost that loving feeling, des Righteous Brothers ; Be my baby, des Ronettes ; Da doo ron ron et Then he kissed me, des Crystals ; Spanish Harlem, de Ben E. King… Tous ces titres ne vous parlent peut-être pas, mais quatre secondes d’écoute sur Deezer vous tireront un « Aaaaaaah, ouais, d’accord… » éloquent.

Phil Spector méritait bien un livre –ou une trentaine, en l’occurrence : génie musical considérant les interprètes comme de simples instruments interchangeables au service de sa musique, psychopathe attendrissant ou pauvre type revanchard, amant passionné, parano et ultra-jaloux, meurtrier cherchant désespérément à « devenir raisonnable ».  On le suit de ses débuts de jeune loup aux dents longues apprenant à se servir d’un studio d’enregistrement vers son âge d’or avec les girls groups tel que les Crystals et les Ronettes pendant lequel il élabore son mur du son, qui transforme la moindre bluette en symphonie wagnérienne qui vous arrache le cœur. Puis le retour de bâton, l’état psychique de plus en plus borderline, la mégalo grimpante, le succès de moins en moins au rendez-vous, la réclusion dans son château et l’accident fatal qui le mènera au tribunal pour tentative de meurtre.

Phil Spector, c’est un peu le Howard Hughes de la musique pop, un personnage génial et profondément dingue, qu’on ne peut jamais totalement aimer ni détester. Quand on lit pas mal de bouquins ou de magazines sur le rock, c’est un nom qui revient constamment, c’est pour cela que j’étais content de voir qu’une biographie sortait chez Sonatine.

Une bio pour ceux qui aiment les personnages démesurés.

 

Elvis Presley 2 tomes (T.1 – Last train to Memphis – T.2 Careless Love)

Peter Guralnick – Traduit de l’anglais par Emmanuel Dazin

Editions du Castor astral

ecrits sur la musiqueJe ne connaissais que quelques titres d’Elvis Presley avant d’entamer cette monumentale biographie en 2 tomes et quelques 1300 pages sur le King of rock’n’roll. Je m’étais dit que si un type pouvait m’intéresser au sujet, c’était bien Peter Guralnick, dont j’ai déjà mentionné le Sweet Soul music.   Je n’avais rien contre Elvis, si ce n’est son image d’Epinal, et j’achetais un best-of en deux galettes histoire de me mettre dans le bain. Deux semaines plus tard, je finissais le tome 2, j’achetais plusieurs cds et vyniles, et chantait «if i can dream » et autre « american trilogy » à fond les ballons en rangeant les réserves de ma librairie.

Je pense que ce bouquin est la plus formidable biographie jamais écrite sur un chanteur. D’une recherche et d’une précision presque maniaque, il est autant la vie d’un type hors-nome à la personnalité hautement sympathique qu’un manuel de business de l’industrie musicale (avec le Colonel, redoutable manager du King), une histoire de l’évolution du rock’n’roll et des mentalités  américaines. J’en ai bouffé chaque page comme si j’étais déjà un fan passionné par son sujet, et sans jamais y trouver de longueurs. Ce qui est (entre autre) génial, c’est la façon qu’a Guralnick de remettre la légende à sa place en faisant le tri dans les rumeurs et les fantasmes, tout en décortiquant la façon dont le fantasme a pris naissance. Comment un chanteur devient-il une icône, puis un Dieu ? Comment cristallise-t-on les envies d’une époque au point d’en devenir une figure incontournable ?

Une bio pour les fans du King, et ceux qui veulent comprendre les States de ces soixante dernières années.

Hammer of the Gods – La saga Led Zeppelin

Stephen Davis – Traduit de l’anglais par Philippe Paringaux

 Editions Le mot et le reste – 440 pages

ecrits sur la musiqueEncore un groupe de la démesure comme l’époque –les années 60-70- ont su nous en offrir un paquet. L’histoire paradoxale d’un groupe qui a inventé un genre et reçu un succès public considérable, attirant des millions de personnes à leurs concerts, vendant des centaines de milliers d’albums en précommande (soit avant même que leurs albums ne sortent) et dont chaque parution a pourtant été scrupuleusement détruite par l’ensemble de la presse. Paradoxe encore : contrairement à de nombreux groupes anglais ou européens qui se cassent les dents à tenter de percer aux Etats-Unis, Led Zeppelin a connu immédiatement un immense succès en Amérique sans réussir à être prophète en son pays. Paradoxe toujours : un groupe de la démesure, complètement dingue lors de leurs tournées, trashant les hôtels comme dans un bon vieux cliché rock, mais qui s’avéraient tous de braves campagnards vivant avec leurs familles lorsqu’ils prenaient des pauses. Des types qui avaient tout pour se foutre sur la gueule pendant dix ans, entre des tournées éreintantes et des modes de vie très limites, et qui ont fait primer l’amitié et leur groupe avant toute chose.

Une biographie très bien fichue, à bouquiner avec les quatre premiers albums en boucle sur la chaîne, comme de bien entendu (Parce que les suivants, bon, ben euh… Voilà, quoi…)

 

Tom Waits, une biographie – Swordfishtrombones et chiens mouillés

Barney Hoskyns – Traduit de l’anglais par Corinne Julve

Editions Rivages Rouge – 456 pages

ecrits sur la musiqueUne biographie qui soulève des questions. Comment fait-on pour raconter la vie d’un chanteur qui a le culte du secret, qui n’autorise pas les biographies officielles, qui fait en sorte que personne ne renseigne le biographe, et qui depuis quarante ans, construit son propre mythe en mêlant habilement contes et demi-vérités, tant dans ses chansons que dans ses interviews ?

Barney Hoskyns (auteur du Waiting for the sun déjà mentionné dans ce blog) se sort plutôt bien de ce piège, principalement car il précise d’emblée les difficultés inhérentes à son travail de recherches. Il va même jusqu’à rajouter en fin de livre un certain nombre des mails reçus –de Keith richards à jim Jarmusch- expliquant pourquoi ils vont s’abstenir de le rencontrer. Le fait que l’auteur ait de nombreuses fois interviewé Tom Waits lors de ses années de journaliste rock ne le laisse pas totalement dépourvu, et un grand nombre de personnes interrogés ont accepté de répondre à ces questions, ce ne sont donc pas 400 pages de vide que renferme ce bouquin. On y découvre un personnage haut en couleurs (en même temps, qu’attendre d’autre du bonhomme ?), sympathique et barré au possible, qui prend son pied à écrire des chansons et à faire du cinéma sans jamais s’être soucié d’un quelconque plan de carrière. De diners louches en bars à cafards, Tom Waits a fait feu de tout bois et créé une foule de personnages en forme de freak show à la fois tendre et narquois. S’arrêtant longuement sur les albums et les chansons qu’il décrypte, l’auteur nous offre une biographie agréable qui pose sans cesse la question de la place dans l’artiste dans l’œuvre et vice-versa…

 

Les Beatles

Aka les FabFour, aka Le-plus-grand-groupe-du-monde, aka Les quatre garçons dans le vent

Comment faire le tri dans le million de livres écrit sur ces satanés garçons à la coupe de cheveux toute pourrie ? Proposition pour faire le tour de la question de façon intéressante : enchaîner les deux livres suivants, l’un traitant des Beatles, l’autre de l’après Beatles.

En studio avec les Beatles

Geoff Emerick et Howard Massey – Traduit de l’anglais par Philippe Paringaux

Editions Le mot et le reste –  476  pages

ecrits sur la musiqueGeoff Emerick a une bonne étoile, et elle ne lui a pas fait faux-bond. A l’âge de quinze ans, il devient assistant ingé-son aux studios d’Abbey Road. Pour son deuxième jour de taff, les Beatles arrivent pour leur toute première séance d’enregistrement. Quatre ans plus tard, il sera officiellement leur ingénieur du son et enregistrera avec eux « Revolver », « Sergent Pepper », « White album » et consorts… Bref, un derrière bordé de pastas al dente, quoi…

Avec ce livre, on ne sort quasiment pas des studios, et c’est ce qui en fait son principal intérêt. La Beatlemania, on en a au final assez vite fait le tour. Là, en revanche, on apprend comment chaque morceau a été enregistré, comment les idées de fous du groupe ont été rendu possibles, pourquoi on nous bassine depuis quarante ans avec « Sergent Pepper ». Chaque son est expliqué, chaque chanson trouve sa logique. On découvre milles anecdotes très drôles : comment Lennon a écrit le texte de « I am the walrus » en mélangeant trois débuts de chansons après avoir appris qu’une enseignante faisait travailler ses élèves sur ses textes (ambiance « qu’ils se démerdent à expliquer ça »…) ; comment le groupe a fait venir un orchestre philarmonique pour les besoins de la chanson « a day in the life », orchestre qui avait déjà du mal avec la pop music et qui s’est retrouvé franchement proche de l’attaque quand la seule consigne qu’on leur ait donné fut de « s’accorder de façon harmonieuse » pendant quarante secondes ; entre autres…

On voit également les relations inter-Beatles évoluer dans le cadre du studio : de la franche camaraderie aux chocs frontaux Lennon-McCartney, de l’envie de faire de bonnes chansons à l’incapacité de certains à rester dans un groupe tel que celui-ci, à la fois trop grand et trop étriqué, de l’apparition d’une certaine Yoko à… une certaine Yoko qui ne partira plus. Si on évoque rapidement l’après Beatles –Emerick sera l’ingé-son du Band on the run de McCartney- on ne s’attarde pas plus que ça… Mais pour ceux qui veulent vraiment tout savoir, le mieux à faire est d’enchainer sur la lecture de

Come together…

Peter Doggett – Traduit de l’anglais par Laura Derajinsky

Editions  Sonatine – 540 pages

ecrits sur la musiqueUn livre triste s’il en est, qui est autant la biographie des rapports inter-Beatles d’après les Beatles qu’une réflexion sur comment la notoriété peut tuer une bande de copains qui voulaient juste faire de la musique. On part de l’enregistrement du dernier album et la création d’une utopie typiquement Beatlesienne : Apple, ou comment utiliser ses sous pour libérer l’art des contraintes mercantiles en finançant des beaux projets avec des belles personnes. Apple sera surtout la base de chocs de plus en plus violents, personnels ou juridiques entre les différents protagonistes de cette sombre époque. John Lennon n’est plus John mais JohnandYoko. McCartney a            perdu son âme sœur et se fait de plus en plus bouffer par l’amertume, George Harrison trouve enfin le succès en solo et se rend compte à quel point sa créativité était bouffée au sein du duo d’auteurs-compositeurs des Beatles, Ringo se cherche. Après le split officiel des Beatles, seul de mauvaises raisons gardent les quatre en contact : le four total qu’est leur compagnie Apple, et qui va se mettre entre eux de façon de plus en plus systématique. De procès en procès, c’est surtout la pression des fans et des médias qui sera le plus dur : des qu’un ex-Beatles va pisser, on lui demande en quoi c’est un signe possible d’une reformation. Entre un Lennon acide et un McCartney aigri, chaque retour de cette question creuse le fossé entre les deux anciens amis… La mort de Lennon viendra régler la question… Un livre vraiment intéressant sur les conséquences du succès et sur la mort d’une époque (les années 60-70), autant que sur la fameuse rançon de la gloire.

A éviter pour les fans hardcore des Beatles, qui risquent de pleurer toutes les larmes de leur corps…  

Bonnes lectures à vous tous,

Rock on,

Yvain

 

Le tableau du maître flamand

indispensable0Arturo Perez-Reverte – traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Quijano

Le Livre de Poche – 347 pages

 

41WSdDdr6GL__SL500_AA300_.jpg Elle s’arrêta devant la peinture, l’observa longuement. C’était une scène domestique, peinte avec le réalisme minutieux des Quattrocentistes ; une scène d’intérieur, de celles avec lesquelles les grands maîtres flamands avaient jet les bases de la peinture moderne, grâce à l’innovation qu’avait constitué à l’époque la peinture à l’huile. Deux chevaliers dans la fleur de l’âge, de noble aspect, assis de part et d’autre d’un échiquier sur lequel se déroulait une partie, constituaient le sujet principal. Au deuxième plan, à droite, à côté d’une fenêtre en ogive qui s’ouvrait sur un paysage, une dame vêtue de noir lisait un livre qu’elle tenait posé sur ses genoux.

 

 

Julia est restauratrice de tableaux et se consacre donc à « La partie d’échecs », de Pieter Van Huys, peinture de 1471 qui s’apprête à être mise aux enchères. Chose curieuse, l’examen aux rayons X a révélé une phrase latine écrite sur la toile, avant d’être peinte : « Qui a tué le cavalier ? », qui peut aussi se traduire par « Qui a pris le cavalier ? ». En faisant des recherches, Julia découvre que le chevalier d’Arras, un des deux protagonistes de la toile, a été mystérieusement assassiné d’un carreau d’arbalète, deux ans avant que la peinture ne soit réalisée. Consciente que la résolution de l’énigme passe par la partie d’échec représentée, elle va tenter de dénouer un crime vieux de 500 ans. Sauf que le meurtre bien réel d’un historien de l’art qu’elle a consulté quelques jours plus tôt va la convaincre que l’énigme est toujours d’actualité.

 

Note à l’attention des lents d’esprit (comme moi) : quand trente personnes différentes vous disent qu’un roman est génial, il est plus que temps d’arrêter d’en différer la lecture…

D’abord, il y a les thèmes qui s’imbriquent les uns dans les autres pour créer une intrigue redoutable : la peinture et ses symboles, le monde des conservateurs et des restaurateurs de tableaux, les échecs (comme jeu, mais aussi comme psychologie : dis moi comment tu joues, je te dirais qui tu es), la logique, l’Histoire… L’intelligence de l’intrigue est bluffante, et pourtant, on n’a jamais l’impression que l’auteur  se fait plaisir tout seul dans son coin. Au contraire, il rend accessible certains raisonnements même à ceux qui, comme moi, n’y entravent rien aux échecs ou à la logique.

 

Il y a aussi les personnages, tous extrêmement bien dessinés, parfois profonds jusqu’au malaise. Julia le personnage principal, et César, le vieil homosexuel qui s’occupe d’elle depuis l’enfance, figure paternelle floue qui cache derrière sa préciosité des abysses insoupçonnés. Munoz, le joueur d’échec qui va les aider dans leur enquête, petit personnage mou et sans grâce, qui semble ne revenir à la vie que devant un échiquier, alors même qu’il refuse de gagner une partie depuis des années, se contentant de savoir par quel moyen il pourrait faire mat à son adversaire. Menchu, l’employeuse de Julia, femme frustre qui aime les jeunes hommes et feint un manque de culture dans le milieu très collé-serré des marchands d’art… Perez-Reverte sait dessiner des personnages en quelques lignes afin de créer un mystère, qu’il mettra ensuite tout le roman à dénouer.

Enfin, il y a l’écriture, précieuse sans jamais en faire trop, qui fait pour beaucoup dans le côté envoutant du livre. Certaines conversations, s’étirant sur de nombreuses pages, sont des régals d’intelligence et de plaisir…

Pour qui

Pour les joueurs d’échecs, ou de jeux quel qu’ils soient.

Pour les amateurs de peinture, éclairés ou non.

Pour les accrocs de la Logique, et ceux qui n’ont jamais entendu parler de cet animal mythologique.

Pour les lecteurs de thrillers.

Pour ceux qui aiment le mélange des genres, dans la veine d’un José Carlos Somoza.

Bonnes lectures à tous

Yvain

 

La théorie des six

indispensable0Jacques Expert

Editions Anne Carrière ou Livre de Poche – 248 pages

 

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Enfin, j’avais pu me mettre au travail, mais il était déjà 18h30. J’avais immédiatement inauguré mon mur au-dessus de mon bureau, en épinglant la photo de Vincent (vous vous souvenez, le clochard que j’avais exécuté ni vu ni connu la veille au soir de six coups de poignard) dans le rectangle tracé au feutre noir prévu à cet effet, faisant ainsi disparaître le chiffre 6 inscrit en son centre. Les rectangles étaient reliés les uns aux autres par de petites flèches noires. Cinq cases étaient encore vierges jusqu’au numéro 1, ma cible finale.

 

 

Julien Dussart est le propre du type qui passe partout sans qu’on le remarque. Il a la trentaine, vit à Paris,  s’ennuie un peu à son travail, va dîner chez sa maman tous les mardi soirs et aime que son appartement soit tenu bien propre. Il aime aussi affuter longuement la lame de son couteau et l’utiliser pour dézinguer les gens, car Julien Dussart est un tout petit peu psychopathe.

Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est la « théorie des six » énoncée en 1929 par Frigyes Karinthy : « Tout individu sur terre peut être relié à n’importe quel autre par une chaîne de connaissances ne comptant pas plus de cinq intermédiaires ».

Julien Dussart a une cible bien précise qu’il veut assassiner. Pour ce faire, il décide de vérifier la théorie susmentionnée : tuant tout d’abord Vincent, un SDF de Marseille, il va se renseigner ensuite dans le passé de sa victime pour y trouver sa cible suivante. Si Karinthy avait raison et en reproduisant cette méthode de travail à chaque fois, la cinquième victime devrait logiquement connaître la cible pour laquelle Dussart a élaboré son plan. Y’a plus qu’à…

 

Roman court, mais efficace au possible que cette « Théorie des six ». Jacques Expert nous plonge dans le cerveau malsain de son protagoniste, psychopathe maniaque, psychorigide, glacial et narcissique. Ce n’est pas tant les scènes de meurtre que le quotidien de Dussart qui glace le sang : sa manie de compter ses pas d’un lieu à un autre, ses petits jeux puérils dans les escaliers, sa façon de citer constamment les expressions préférées de sa « maman d’amour »… Le modus operandi basée sur son obsession pour la théorie de Karinthy transforme ce tueur sans envergure en serial killer de génie, et lui donne toutes les audaces. On finit presque par être impressionné par les risques que prend Dussart pour se moquer de la police, et plus particulièrement de la commissaire divisionnaire Sophie Pont, en charge de l’enquête. C’est l’autre excellente idée de ce roman que de donner à  notre tueur un adversaire à sa mesure : Sophie Pont est une vraie salope de littérature, qui prend plaisir à rabaisser sans cesse les gens et pour qui on n’éprouve jamais une once de sympathie.  Tant et si bien qu’on prie une bonne partie du livre pour qu’elle soit la cible finale du livre, grande énigme de ce roman très bien fichu.

 

Pour qui :

Pour les amateurs de thrillers, de serial killers et autres personnages de psychopathes aux méthodes originales.

Pour ceux qui, comme moi, avait laissé passer ce très bon roman à sa sortie et ont découvert Jacques Expert avec l’excellent « Adieu » ou « Ce soir je vais tuer l’assassin de mon fils » (pas encore lu)

Pour ceux qui ont passé, passent ou passeront des heures à se poser des questions saugrenues telles que « A combien de degrés de séparation suis-je de… Barack Obama ? » (Perso, c’est quatre…)

 

Bonnes lectures à tous

 

Yvain

 

Read around the clock (1)

themeJ’aime le rock. J’aime cette musique ouvertement bête et geignarde,  qui  fait rimer amour avec toujours et peine de cœur avec malheur ; j’aime ces chanteurs égocentrés qui pensent que leurs petits bobos ont valeur universelle ; j’aime leurs poses de rebelles sans cause ; leurs chansons à deux accords et à la rythmique puérile ; leurs questionnements existentiels risibles et leur incapacité à se rendre compte que si, si, le ridicule peut tuer…

J’aime le rock parce que tous ses aspects ridicules me parlent au plus haut degré. Catharsis moderne, cette musique me permet d’être absurdement à fleur de peau sans avoir à me prendre au sérieux. Ces idiots là le font pour moi…

Comme le personnage principal du roman –et du film- High Fidelity, de Nick Hornby, j’ai passé des centaines d’heures à faire des cassettes de mes chansons préférées (je fais la même chose en playlist aujourd’hui, mais c’est moins drôle), des tops 5 des « meilleures chansons d’ouverture d’un album » ou autre «intros qui tuent ». Si je suis si bon aux blind-tests musicaux, c’est parce que j’ai perdu des heures, des jours et des mois à disséquer le moindre morceau de trois minutes jusqu’à le connaître par cœur, paroles comprises. J’ai élaboré une « théorie de la note » avec une amie, qui consiste à ranger tout trémolo de voix, note haut perchée ou un tant soit peu chair-de-poulisante dans des catégories aux noms stupides tels que « note blasouille », « note crève-cœur », « note schyzo » ou ma petite préférée, la  « note chantée depuis le pont principal du bateau-fantôme qui passe au loin là bas ».  J’essaie de départager depuis des années les meilleures chansons de Eels ou Radiohead, sans y parvenir aucunement, mais toujours persuadé que c’est une question vitale qui mérite toute mon attention. Non, non, le ridicule ne me tuera pas… Enfin, j’espère.

 

Et bien sûr, comme je ramène aux livres tout ce que je fais, je lis quantités d’ouvrages sur l’histoire de cette musique débile.

 

Voici donc une petite présentation de quelques livres sur le sujet, à bouquiner avec une pile de disques à portée d’oreilles, naturellement…

 

 

Histoire du rock

François Jouffa et Jacques Barsamian  

Editions Tallandier – 931 pages

 

5126jRAeUvL__SL500_AA300_.jpgL’originalité de cette énième histoire du rock tient à sa structure. Les deux auteurs ont en effet scindé des centaines de biographies en quatre « générations ».

 La « génération Presley » revient des origines du blues aux pionniers du rock’n’roll, retraçant les origines du genre, qu’elles soient noires, blanches ou mêlées. On y découvre les premiers grands labels tels que les légendaires « Sun Records » (Elvis, Johnny Cash, Roy Orbison), l’émergence précoce des Teenage idols (contre-attaque des maisons de disques pour capitaliser un phénomène qui leur échappe, et qui sont un peu les ancêtres des boys-bands) et la traversée du genre vers l’Europe et l’Angleterre, avec les premiers rockers anglais, tels que Cliff Richard.

La « génération Dylan » aborde divers sous-genres qui naissent conjointement vers des publics et des attentes différentes : rock à la cool des musiciens surfeurs, folk-rock protestataire de ceux qui pensent que les temps, ils a-changent, émergence de la pop… Phil Spector invente le mur du son et enchaîne les tubes comme d’autres les nouilles sur des colliers ; la Motown brouille les frontières entre les couleurs de peau en faisant chanter à des noirs de la musique « noire » calibrée pour les blancs. Dans une Amérique où les mentalités bougent trop lentement, la musique, si elle ne change pas le monde, fout quand même un sacré boxon.

La « Génération Woodstock » enfonce le clou.  Le blues fait en retour en force, notamment en Angleterre, les mouvements alternatifs font leur apparition, les hippies sont partout, les festivals pop explosent de Monterey à l’Ile de Wight (Dans la série des questions fondamentales qui me turlupinent depuis des années, je ne sais toujours pas si j’aurais préféré être à Monterey, Wight ou Woodstock…)

Pour finir, on aborde la « Génération Beatles », avec les Fab Four et leurs nombreux émules, les Pierres qui Roulent et les mods, avant de finir sur la rock music préfigurant les années 80 de Jimi à LedZep en passant par Deep Purple et Pink Floyd…

Ce livre, qui est une vraie mine d’information et fait passer des heures sur internet à écouter des dizaines de groupes formidables qu’on ne connaissait pas, est réellement passionnant. Qu’on le lise par petites touches, quand un besoin d’infos se fait ressentir sur tel ou tel groupe, ou qu’on se l’engouffre en trois jours comme si c’était un roman, il réussit à compiler réelle « Histoire » et catalogue raisonné. Indispensable !

 

 

Rétromania

Simon Reynolds

Editions Le mot et le reste – 480 pages

41AV4WaEI4L__SL500_AA300_.jpgLe mot et le reste est, avec Allia, une de mes références en matière de livres traitant de la musique. L’un comme l’autre ont réussi à me passionner même sur des sujets qui ne m’intéressaient guère, et je fais toujours très attention à leur catalogue et leurs nouveautés. Ce livre ci est un bon exemple de la qualité éditoriale de cette maison.

Quid du rock, et même de la musique tout court, en ce début de millénaire ? Qu’avons-nous à proposer et donc à nous mettre sous la dent ? Pas grand-chose, ou si peu, en tout cas, rien de bien folichon… En décortiquant la rétromania, cette folie de notre époque de piller nostalgiquement et compulsivement un patrimoine parfois trop récent pour avoir fait ses preuves, l’auteur nous met en face du problème majeur de la culture à notre époque. Les groupes légendaires se reforment après des tournées hommage aux enregistrements de leurs disques phares (Cf Metallica et son « Black album tour il y a à peine un mois), les albums de reprises pullulent, on sample les anciens à tout va pour créer des sons qu’on pense nouveau…

Plus que ces phénomènes ponctuels mais très symptomatiques, c’est à un décryptage de nos capacités d’écoute et de découverte que l’auteur nous convie. Qu’entraîne la généralisation de Youtube, des ipods et de l’internet en général dans nos façons d’apprécier comme de consommer de la musique ? Comment en arrivons-nous à une époque où nous ressentons de la nostalgie, pour des générations qui sont pourtant sur proches de nous (cf les revivals années 80 qui donnent à penser que cette époque « bénie » (yuk !) est bien lointaine, alors que son mauvais goût transparait encore partout autour de nous).

L’auteur, qui plus est, avoue de bon gré et très souvent dans son livre tomber dans la plupart des pièges qu’il évoque. Du coup, on ne sent jamais dans son discours un côté puriste ou « vieux con », et sa démonstration n’en est que plus éloquente. Un bouquin réellement très intéressant, et qui soulève beaucoup de questions sur notre époque, et sur celle à venir…

 

ecrits sur la musique(Nota Bene : Un constat assez semblable est fait par Laurent Aknin dans son excellent essai « Mythes et idéologie du cinéma américain » (ed. Vendémiaire) pour le domaine du 7° art. Articulant sa démonstration sur quatre sous-genres (le néo-péplum, les films de super héros, le fantastique et le film catastrophe), il démontre à la fois l’impact du 11 septembre dans la façon de raconter des histoires, mais aussi l’évolution du regard que les Etats-Unis portent sur eux même. Néanmoins, ce qui prédomine, c’est la difficulté de créer de nouvelles histoires, d’où les prequels, les suites, les reboots, les remakes plan par plan et autres film-hommage. Il est amusant que ces deux livres soient sortis au moment où The Artist, film hommage aux films muets américains,  créait un délire planétaire. Est-il vraiment étonnant que les Etats-Unis l’aient à ce point consacré ?)

 

 

Le sacre du rock

Steven Jezo-Vannier

Editions  Le mot et le reste – 357 pages

 

sacre rock.jpgTant que nous sommes dans le Mot et le Reste, enchaînons sur une de leur plus récentes parutions, et non des moindres. Une autre histoire du rock, oui, encore. Mais sous le prisme à la fois original et évident de la religion. Le rock est la musique du diable, tout bon intégriste vous le dira. Mais d’où vient cette légende tenace ?

C’est donc aux rapports tendus mais constants entre musique et religion que nous convie Steven Jezo-Vannier. Du blues où les musiciens s’inventent une légende en racontant leur pacte avec le diable en échange d’un phrasé de guitare hors du commun à un Elvis Presley qui, non content de pervertir la jeunesse de son vivant, va devenir la première divinité du show business après sa mort ; de ce petit malin de John Lennon qui aura du mal à faire comprendre que sa phrase sur les Beatles plus célèbre que le Christ équivaut à une réalité quant à la baisse de popularité de l’église catholique à l’embrasement de la culture hippie pour les spiritualités orientales, de la mystique complexe de Led Zeppelin à Satan brandi comme un étendard par des groupes de hard, d’une Madonna combinant stupre et religion pour faire le buzz au succès récent des groupes de néo métal chrétien hurlant leur plaisir d’être à Dieu en vous esquintant les oreilles, tout un programme… Citant constamment les textes de chanson (avec traduction pour les non anglophones, on se rassure), ce bouquin très juste dans sa vision des choses est un vrai plaisir de lecture.

 

 

Waiting for the sun

Barney Hoskyns

Editions Allia – 506 pages

 

waiting for sun.jpgDémarche originale que celle de Barney Hoskyns. Plutôt que de se consacrer sur un genre ou un groupe, il nous invite à découvrir la musique née, des années 40 aux années 90, à Los Angeles. Qu’est-ce que la scène musicale propre à un lieu ? Comment évolue-t-elle ? Le choix de la ville n’est pas anodin, car la Cité des Anges a cristallisé pendant 50 ans le ton du pays entier –et au-delà d’ailleurs.  Du West Cool Jazz de Charlie Parker et Chet Baker aux plages pleines de Good Vibrations des Beach Boys, des années fleurs dans les cheveux des Mamas and Papas aux expériences poético-mystiques des Doors, de la scène punk à la naissance du gangsta-rap, on se rend compte que le choix de la ville n’est pas anodin. Car si LA semble être une ville hors du temps, bercé de trop de soleil et de bronzage, mélange d’utopie et de bizness, de rêves de cinéma et de faits divers sordides, elle  est, comme sa musique, le reflet de son pays et de ses évolutions. Truffé d’anecdotes, ce livre célèbre cinquante ans de démesure et de coups de génie, et on y croise aussi bien Nat King Cole que Charles Manson.

Un autre exemple de la qualité des éditions Allia, dont toute la collection Musique regorge de pépites (qui m’a même poussé à me taper plusieurs centaines de pages sur le reggae alors que je déteste cette musique…). Pour ceux qui aiment la soul et les artistes du label Stax, le livre de Peter Guralnick, Sweet Soul Music, est un must-read absolu !

 

 

Le prochain article sur le sujet (qui devait être en une seule partie avant que je ne m’emballe à pérorer tout seul dans mon coin et que la raison ne me fasse  prendre mon lectorat en pitié) sera centré sur quelques biographies. On verra comment Guralnick a écrit la meilleure bio musicale du monde qu’on soit ou non fan d’Elvis ; on prendra deux bouquins sur les Beatles pour les lire à la suite et avoir ainsi la bio ultime et parfaite sur les FabFour ; on s’interessera à ce taré génial de Phil Spector, qui poussait les artistes qu’il produisait à se rallier à ses avis musicaux en sortant un flingue et on se demandera comment on peut réussir une biographie d’un type comme Tom Waits, dont la vie est un conte et ses mensonges des morceaux de vérité.

Ben dites, si ça donne pas envie, ça…

 

Bonnes lectures à tous,

 

Rock on !

 

Yvain

 

 

Le siège de l’Eglise Saint-Sauveur

indispensable0Le siège de l’Eglise Saint-Sauveur

Goran Petrovic  – Traduit du serbe par Gojko Lukic

Editions du Seuil – 384 pages

 

l17710.jpgExtrait : « A l’est de nos voyageurs blêmissants, une centaine de vagues à droite du Grand Canal, une curieuse scène frémissait près de la rive gauche d’un canaletto. Un certain maître Inciriano Quintavalle cueillait à la surface de l’eau les reflets d’une jeune femme à noble allure entourée de sons de luth et d’un parfum de gingembre. A la différence des simples verriers qui fabriquaient leurs lentilles avec des reflets de printemps épanoui, leurs flacons avec du ciel clair et des colliers où se mirait la chaleur estivale, maître Inciriano pratiquait un art qui exigeait un degré supérieur de délicatesse : considéré comme le plus habile marieur de Venise, il confectionnait avec des reflets de jeunes filles des verres particuliers auxquels n’auraient su résister même le cœur d’un célibataire endurci. » (p.89)

 

Au XIII° siècle, le Doge de Venise accepte de financer la quatrième croisade qui s’apprête à marcher sur Constantinople à la condition de ne récupérer qu’un manteau composé de dix mille plumes à ses fins personnelles. Malheureusement, si le manteau est bien trouvé, une unique plume manque.

Quelques décennies plus tard, l’église Saint-Sauveur, un monastère où les fenêtres s’ouvrent quotidiennement sur le passé, le présent proche, le présent lointain et l’avenir, est assiégé par les Bulgares du prince Chichman, à la recherche d’une plume que l’higoumène cache dans sa barbe comme une relique.

Deuxième moitié du XX° siècle, Bogdan réussit son concours d’entrée en ornithologie, croise sur sa route des éperviers disparus depuis des siècles, et abrite dans ses rêves trois lettrés du XIII° siècle, qui veillent sur lui comme sur leur fils…

 

Comme le laisse présager le (très sommaire) résumé ci-dessus, Le siège de l’Eglise Saint-Sauveur se cantonne difficilement au registre du roman historique. Poétique et mystérieux, ce récit composé de chapitres extrêmement court est un régal d’écriture, d’érudition, parcouru de fulgurances qui font lire et relire certains passages comme pour mieux se bercer des trouvailles poético-absurdes de leur auteur. Ici, une femme tombe enceinte en rêve et, dormant un tiers de sa vie, met vingt-sept mois à accoucher ; les églises sont construites « en briques, en rondins, en échos de voix nombreuses et lueurs de soleil couchant » ; on cache des reliques sacrées dans sa barbe ; on punit les traîtres en les roulant dans le néant afin qu’ils sortent de la mémoire de tous ceux qui ont jadis croisé leur route…

Jouant des genres et des codes, brouillant les frontières entre rêve et réalité, prenant plaisir à maltraiter la chronologie, Goran Petrovic, l’auteur du très beau « Soixante-neuf tiroirs », fait partie de ces écrivains qui comptent sur l’intelligence de leurs lecteurs. Pourtant, ce roman se lit tout seul, embarqués qu’on est dans ce déluge d’images et d’idées incongrues. On y retrouve la malice, le plaisir d’écriture, l’onirisme cruel et le jeu avec l’Histoire qui semblent être la marque de fabrique des écrivains serbes contemporains.

Bref, un livre rare, et un énorme coup de cœur…

 

Pour qui :

Pour les lecteurs de romans historiques

Pour ceux qui apprécient qu’un auteur sache écrire (et quelle écriture…)

Pour les amateurs de bêtes à plumes

Pour ceux qui savent se laisser porter par un roman fou et que le plaisir de lecture qu’on en retire est souvent plus grand que ceux qui cherchent de faire sens dès les premières pages

Yvain

 

Invisible

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Robert Pobi

Traduit de l’anglais (Canada) par Fabrice Pointeau

Editions Sonatine – 426 pages – 2012

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 L’extrait :  « Contrairement aux descendants du clan Wyeth, le fils de Jacob Coleridge n’était pas foutu de tracer un trait droit. Jake, cependant, était capable de faire des choses remarquables. Son véritable talent – encore plus grand que celui de son père – était sa capacité à peindre les derniers moments de la vie des autres. et grâce à cette aptitude mystérieuse et souvent effrayante, Jake cole était très doué pour traquer les monstres. »

L’histoire :

Jack Cole revient à Montauk, Nouvelle-Angleterre, car son peintre de père atteint d’Alzheimer est à l’hôpital. Travaillant en indépendant pour le FBI, il est contacté par le shérif local pour l’aider sur le cas d’un double assassinat particulièrement sauvage, Jack va vite soupçonner son père d’en savoir long sur l’identité du meurtrier. Celui-ci n’étant pas des plus opérationnels, c’est peut-être vers les 5000 tableaux maniaquement peints dans la demeure familiale que Jack trouvera la solution à son énigme. Le fait qu’une tempête d’anthologie pointe le bout de sa truffe à ce moment-là n’est bien sûr pas idéal à l’enquête.

L’avis de Valérie :

Le premier sentiment que l’on éprouve pour Jack Cole, c’est de la sympathie, puis vient l’empathie car être le fils d’un artiste talentueux mais perturbé (et je ne parle pas de sa maladie d’Alzheimer) ne doit pas être une sinécure. Puis une certaine admiration pour la ténacité et la rage qu’il déploie à mener à bien son enquête, malgré la tempête, malgré son père… Je sais, c’est le héros, me direz-vous, mais tout de même…

L’auteur nous balade de meurtre en meurtre, tandis que l’ouragan approche et que la tension monte.

Ce livre m’a rappelé « Les Visages » de Jesse Kellerman, paru chez Sonatine aussi : pour la plongée dans l’univers familial du héros d’une part mais surtout pour le secret que ce dernier tente de trouver dans les tableaux.

Cela fait un moment que je n’avais pas été à ce point happée par un thriller, angoissée et avide de connaître le dénouement.

J’ai adoré cette histoire et la fin, à laquelle je ne m’attendais pas du tout, m’a laissée sans voix.

Quel plaisir que ce livre ! C’est pour lire ce genre d’histoires que j’aime m’occuper du rayon Polar.

L’avis d’Yvain :

Les lecteurs de polar le savent : plus on lit, moins on est surpris. Des indices mineurs deviennent évidents, les fausses pistes sont de plus en plus facilement repérables et l’impression de claustrophobie latente aux bons thrillers peut sembler redondante. Les éditions Sonatine, dont ce blog est fan inconditionnel depuis la découverte d’un certain Roger Jon Ellory et de son « Seul le silence », ont pourtant le chic pour dénicher des auteurs qui font sortir le genre hors des sentiers battus, tel ce « Invisible » de très haute volée.

Je suis plutôt content d’avoir lu ce roman d’une traite, et en pleine journée ensoleillée, parce que, je le dis sans honte et même avec un certain plaisir pervers : j’ai flippé comme rarement. Ambiance glauque, personnages barrés, écriture poisseuse, je n’avais pas ressenti autant de stress lors d’une lecture depuis « Au delà du mal » de Shane Stevens. (Oui, j’ai bien conscience de faire un peu louche en tenant ce genre de propos, mais on ne lit pas ce genre de livres pour les potentielles descriptions de cerisiers en fleurs, non ?).

La fin m’a littéralement bluffé. Il n’y a vraiment qu’en littérature qu’on apprécie à ce point là d’avoir été pris pour un crétin pendant toute une journée…

Bref, un auteur à suivre, dont j’attends avec impatience les prochaines traductions.

Pour qui :

Pour les amateurs de frissons

Pour les mordus de peinture, personnage central de ce roman.

Pour ceux qui aiment réaliser au bout de trente pages que là, c’est mort pour faire quoi que ce soit d’autre de leur journée

Pour ceux qui apprécient qu’un personnage principal ait des aspects sombres, voire sombrissimes, et qu’on hésite à l’apprécier ou non.

Pour les fans de Sonatine et de leurs polars originaux avec le « petit truc en plus qui va bien »