Les Autodafeurs

 

20140707-183934-67174355Les Autodafeurs, mon frère est un gardien.

 

 

 

 

 

 

 

Les-autodafeurs-02Les Autodafeurs 2, ma soeur est une artiste de guerre.

 

 

 

 

 

 

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Les Autodafeurs 3, nous sommes tous des propagateurs.

Marine Carteron

Le Rouergue

 

Je m’appelle Auguste Mars, j’ai 14 ans et je suis un dangereux délinquant. Enfin, ça, c’est ce qu’ont l’air de penser la police, le juge pour mineur et la quasi-totalité de la ville. Évidemment, je suis totalement innocent des charges de « violences aggravées, vol, effraction et incendie criminel » qui pèsent contre moi mais pour le prouver, il faudrait que je révèle au monde l’existence de la Confrérie et du complot mené par les Autodafeurs et j’ai juré sur ma vie de garder le secret. Du coup, soir je trahis ma parole et dévoile un secret vieux de vingt-cinq siècles (pas cool), soit je me tais et je passe pour un dangereux délinquant (pas cool non plus).
Mais bon, pour que vous compreniez mieux comment j’en suis arrivé là, il faut que je reprenne depuis le début, c’est-à-dire là où tout a commencé. 

P.-S. : Ce que mon frère a oublié de vous dire c’est qu’il n’en serait jamais arrivé là s’il m’avait écoutée ; donc, en plus d’être un gardien, c’est aussi un idiot. Césarine Mars

J’ai lu des trilogies, des dyptiques, des tétralogies, et les suites ne sont pas toujours au rendez vous des premiers tomes. Alors maintenant, si je parle d’une série de livres, c’est que je l’ai lu et aimé jusqu’au bout, ça signifie que les tomes deux, trois et quatre sont aussi bons, voire meilleurs. On ne va pas s’embarrasser de premiers tomes géniaux et des suivants décevants. Donc aujourd’hui, je parle d’une trilogie finie et géniale Les Autodafeurs. Vous en avez peut être entendu parler car le premier tome a été encensé par les libraires, ils avaient voté pour ce livre pour le Prix Libr’à nous. Il n’y a pas de hasard !

Quand mon représentant m’avait présenté ce livre, il n’avait pas été avare de compliment, et comme je lui faisais complètement confiance, avant même de le lire, j’y ai cru. Et après la lecture de « Mon frère est un gardien », je voulais vraiment le pousser, le défendre parce qu’il est drôlement bien. Mais bien sûr, j’avais peur pour la suite et puis « Ma sœur est une artiste de guerre », la couverture m’a fait flipper, le livre m’a fait tripper ! Et « Nous sommes tous des propagateurs » est arrivé et là mes attentes ont été comblées !

 

Ni Marie, ni Martine n’ont écrit cette trilogie, c’est bien Marine Carteron qui nous a offert cette série et que je veux remercier, en tant que lectrice et en tant que libraire. Oui, quand on a aimé un premier tome, on le conseille, on est content de le vendre et on est beaucoup moins heureux quand le deuxième tome n’arrive pas, que nos clients nous le réclament à cor et à cri et nous on se retrouve tout penaud. Il y a toujours un moment où je me dis, c’est bon, la prochaine fois je conseille une série finie. C’est difficile aussi de dire à tes clients que le premier tome génial que tu as conseillé avec ferveur n’aura pas de suite faute de succès. Là je cible quelques éditeurs, hein, loin d’être la majorité heureusement.

C’est donc pour ça que je tiens à remercier chaleureusement MARINE CARTERON et son éditeur pour la rapidité des sorties des trois tomes ! Un an, et la trilogie est là sur ma table. En tant que libraire, je trouve ça génial et tellement plus facile. En tant que lectrice, je trouve ça génial, parce ce fut un bonheur de lecture. Et maintenant je vous dis pourquoi.

 

Sur la quatrième de couverture, on comprend assez vite qu’il va y avoir deux narrateurs, un frère et une sœur, Gus et Césarine Mars.  Gus est un ado normal, intéressé surtout par son look de beau gosse, les filles. Césarine, comme son frère le dit est une artiste. Une artiste à sa façon, elle est autiste, a une façon bien à elle de communiquer. Donc Gus nous raconte comment après la mort de son père, sa famille et lui ont quitté Paris pour la campagne. Nous avons également droit au journal de Césarine. Elle, au moins, ne s’embarrasse pas de fioriture, elle nous raconte l’essentiel et on se rend compte que  la petite Césarine a de nombreux atouts dans sa manche. Heureusement parce que son frère est un idiot. Enfin presque.

A leurs manières, ils vont découvrir le secret familial, leur rôle dans une lutte sans pitié contre les Autodafeurs.

Vous savez tous ce qu’est un autodafé, les autodafeurs cherchent donc le meilleur moyen de détruire les livres, la culture, la connaissance. En tant que libraire, le sujet m’a plu, car je ne vends pas des livres, par hasard, c’est un choix. Les livres ont toujours été des amis, que ce soit pour apprendre ou me détendre, c’est grâce à eux que je suis moi, que je me suis construite. Et j’ai envie de faire découvrir des auteurs, des romans. En tant que citoyenne, à l’heure actuelle, ça me semble nécessaire de mettre ce genre de livre dans les mains des ados. Alors là, vous allez peut être vous dire que ça a l’air un peu ennuyeux, mais pour le coup c’est une grosse erreur. On est loin de s’ennuyer, parce c’est écrit avec intelligence, parce que c’est drôle et profond à la fois, parce que les personnages sont vrais et que même quand tu veux sauver l’humanité, tu peux agir comme un idiot, et te prendre des râteaux. Mais de beaux râteaux quand même.

 

Au fil des tomes, les personnages se font plus intéressants, ils évoluent au fil des intrigues et rebondissements, et ils sont nombreux ces rebondissements. On ne s’ennuie pas une seconde, cette trilogie se dévore littéralement ! Et franchement, c’est impossible de s’attendre à cette fin !

Action + Humour à la façon Marine Carteron = du bonheur en mots !

Mais il n’y a pas que ça, et pourtant c’est déjà beaucoup ! Avec Les autodafeurs et une héroïne atteinte du syndrome d’Asperger, Marine Carteron nous fait découvrir le handicap. Quand Césarine va rencontrer Sara, atteinte de trisomie, une nouvelle fois, nous sommes confrontés au handicap. Face à l’intelligence implacable de Césarine, la gentillesse débordante de Sara, difficile de rester de marbre. Des personnages forts comme elles, on en veut encore. Elles font réfléchir. Et dans le bon sens. D’ailleurs, il ne faut pas hésiter à aller à sa rencontre sur Facebook, elle est très accessible sur le net !

En tout cas, j’ai hâte de lire son prochain roman, et quand vous aurez fini « Les Autodafeurs », vous aussi vous en aurez envie, je vous le garantis.

Donc :

  1. C’est drôle, intelligent et haletant à la fois.
  2. Les personnages sont attachants. Tous.
  3. Il faut aller chez son libraire préféré et acheter ces trois livres.

Pour qui ?

Pour tous les ados (même les plus grands hein !) qui veulent une super lecture !

Sonia

Le mystère T. S. Spivet – Divagation(s)

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet

Reif Larsen – Traduit de l’anglais par Hannah Pascal

Nil Editions – ___ pages / Livre de Poche – 415 pages

 

 

Lextravagant-voyage-du-jeune-et-prodigieux-TS-SPivet-de-Reif-LarsenLe téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que ma sœur Gracie et moi étions sur la véranda en train d’éplucher le maïs doux dans des grands seaux en fer blanc. Les seaux étaient criblés de petites marques de crocs qui dataient du printemps dernier, quand Merveilleux, notre chien de ranch, avait fait une dépression et s’était mis à manger du métal.

Peut-être devrais-je m’exprimer de manière un peu plus claire. Quand je dis que Gracie et moi épluchions le maïs doux, ce que je veux dire, en fait, c’est que Gracie épluchait le maïs doux tandis que moi, de mon côté, je schématisais dans l’un de mes petits carnets bleus les différentes étapes de cet épluchage.

 

 

Tant qu’à être dans ma phase articles improbables et grands questionnements métaphysiques, voici un texte dont j’ai écrit la mouture il y a près d’un an, à ma deuxième lecture de cette petite pépite.

C’est en le relisant que je me suis rendu compte que ce roman touchant avec un happy end de compet était peut-être très différent de ce que j’en avais fait la première fois, et qu’il y avait peut-être plusieurs lectures possibles. Dont certaines affreusement tristes, au demeurant…

Je vais tenter de récapituler ces diverses lectures du livre. J’incite véritablement ceux qui auraient lu ce livre (pas la très mauvaise adaptation en film, qui n’a que peu à voir avec l’histoire d’origine) à me donner leur avis…

 

 

RESUME, histoire de replacer les souvenirs de lecture vacillants de certains en ordre…

 

Tecumseh Sansonnet Spivet est un petit garçon passionné de sciences et de cartographie qui vit dans un ranch avec sa mère, scientifique retirée du monde, son père, bloqué dans une imagerie de western et sa sœur, adolescente pur jus qui n’attend qu’une chose, à savoir se barrer du trou minable où ils vivent. La figure de Layton, le frère disparu lors d’un accident de fusil quelques années plus tôt, plane sur cette famille aimante mais où chacun évolue dans son coin.

Un jour, le Smithonian téléphone au ranch, et cherche à joindre le docteur T.S. Spivet. Le Dr Yorn, ami de la famille, leur envoie depuis longtemps les dessins et les recherches du jeune Tecumseh, et ils ont décidé de l’honorer du prix Baird, rien de moins que le plus grand prix scientifique du pays. Maigre détail : personne ne semble se douter que T.S. n’a que onze ans. Celui-ci prend bonne note de cette grande nouvelle et assure qu’il sera à la remise du prix.

Il décide de partir en cachette, en train, comme les hobos de ses romans d’aventure, et de traverser tout le pays à l’arrache dans des wagons de marchandise pour aller jusqu’à Washington. Il emporte avec lui les mémoires de sa grand-mère, dont la lecture lors du voyage va lui permettre de mieux comprendre les dysfonctionnements affectifs des membres de sa famille.

Sauf que le voyage aura son lot de difficultés…

 

 

Pour ceux qui n’ont pas lu ce livre : lisez le si le résumé vous a plu, vous verrez, c’est génial. Maintenant quittez cette page, c’est un conseil, je vais spoiler au-delà de l’imaginable.

 

 

Ce livre est sorti en France en 2010. Je l’ai lu immédiatement, l’ai adoré sans réserve, l’ai offert et conseillé comme tout bon monomaniaque qui se respecte, avec l’enthousiasme primaire du lecteur/libraire ravi d’avoir trouvé son coup de cœur du moment. Tous les retours que j’en ai eus étaient emballés, j’étais aux anges. Mon copain M.M. m’a proposé une lecture alternative de la fin du livre, beaucoup moins optimiste, et je l’ai repoussé avec un « Meuh non, qu’est-ce que tu vas chercher là… ».

 

Je viens de relire Spivet, et je n’en ai pas eu DU TOUT la même lecture que la première fois. A tel point que je me demande fortement si je n’hallucine pas. Bref, voici une lecture toute personnelle de la fin du roman, et je serai gré à quiconque l’ayant lu de me donner son avis. Ca aura l’air tiré par les cheveux dans un premier temps, mais plus tant que ça au final. Je vous laisse juge.

 

Le roman se découpe en 3 parties :

1) L’Ouest – chapitres 1 à 4 (la vie au ranch et présentation de la famille Spivet)

2 )La Traversée – chapitres 5 à 10 (à bord du train de marchandise et lecture des mémoires de l’arrière grand-mère)

3) L’Est – Chapitres 11 à 15 (l’arrivée à Washington et tout ce qui s’ensuit)

 

Voici ma 1ère théorie capillo-tractée : A la fin de la seconde partie, TS rencontre un clochard fou de Dieu qui se propose de le libérer du diable, et qui lui colle un coup de couteau pour ce faire. Je crois que la troisième partie est en réalité la mort de TS, ou du moins un délire du garçon mourant, qui s’invente une fiction où tous les problèmes de sa vie se résolvent afin qu’il puisse « partir » sereinement.

 

Je m’explique.

 

Déjà, la rencontre avec le psychopathe : l’échange tourne au drame après que celui-ci brise le squelette de sansonnet que TS trimballe comme une relique (pour mémoire, il s’agissait du sansonnet qui s’était écrasé dans la cuisine du ranch le jour de la naissance de TS et qui était à l’origine de son second prénom). Symbolique lourde de sens… La scène se situe au bord d’un canal. Le fou attrape TS par le cou, se met à jouer de son couteau sur le ventre du garçon, mais celui-ci attrape son canif, le plante de retour, et le fou, buttant contre une bitte d’amarrage, tombe dans l’eau, hurlant qu’il ne sait pas nager. C’est à ce moment là, alors que TS se tord de douleur, qu’un vol de milliers de sansonnets passe au dessus de lui, certains descendants sur le squelette du sansonnet pour happer des morceaux d’os. Quelques secondes plus tard, ils continuent leur route, et comme TS ne sait pas dans quelle direction aller, il les suit, arrivant une demi-page plus loin devant un camion, où le conducteur accepte de l’emmener à Washington. Fin de la deuxième partie.

 

Tout n’a pas à être logique dans un roman, même si il s’agit d’un livre raconté par un petit cartographe de 12 ans dont la narration suit une rigueur toute scientifique pendant les 300 premières pages. On peut tout de même s’étonner que le routier accepte sans souci de s’occuper d’un gamin de douze ans qui pisse le sang et qui refuse d’aller dans un hôpital. Mais bon !

 

Au début de la troisième partie, le camion arrive à Washington, et TS débarque au musée du Smithsonian, but initial de son voyage. Là-bas, on est plus surpris de son âge que de son état, et si on appelle le docteur du musée pour le remettre d’aplomb, on n’envisage pas une seconde d’appeler la police (parce qu’une plaie à l’arme blanche sur un enfant qui déboule sans parents, ça paraît bénin, au final…).  Qu’importe, au moins, le voyage est achevé, TS est arrivé là où il devait arriver.

 

Très vite, il apparaît que la communauté scientifique du Smithsonian n’est pas exactement la tasse de thé du garçon : expressions fausses, sentiment de pouvoir dû à leur position, ambiance chichiteuse qui ne le mettent pas à l’aise. Pourtant, ils croisent quelques personnes qui ont l’air sympathiques : le conducteur de la voiture qui l’emmène aux émissions télé, le jeune qui fait la dame pipi au smithsonian… Surprise, ceux-ci font en fait partie d’une société secrète de scientifiques, le « Megatherium », et ils ont même des signes secrets et des réunions secrètes dans des endroits secrets (Oui, on a beau être un génie, quand on a douze ans, l’idée de faire partie d’un truc top secret a quand même beaucoup de charme…). Qui plus est, ils veulent absolument TS comme membre.

 

Autre surprise, son mentor le Dr Yorn en fait partie (pour rappel : le Dr Yorn est l’ami de la mère de TS qui envoie en secret tous ses projets scientifiques au Smithsonian et a postulé en son nom pour le prix Baird, raison du voyage de TS a Washington). Le revoir à la réunion du Mégatherium permet à TS de s’absoudre de quelques uns de ses « péchés »  récents (avoir entre autre fait croire à la télé que ses parents sont morts). Non seulement le Dr Yorn ne s’en offusque pas, mais il rassure TS : sa mère était au courant de tout depuis le départ, car elle aussi fait partie du Mégathérium ! Joie infinie de TS, dont une des craintes majeures était que sa mère soit devenue une scientifique ratée, à force de s’entêter à chercher la cicindelle vampire, un insecte dont l’existence devient à terme plus que douteuse. Non seulement sa mère, que la communauté scientifique a peu ou prou laissé tomber, n’est pas une ratée, mais elle fait en plus partie d’une société secrète hyper-cool qui a vraiment la science, et non pas une quelconque gloriole, comme ligne de mire !

 

Là encore, pourquoi pas ? J’ai vraiment commencé à tiquer lorsque TS avoue aussi être un meurtrier (il pense que le fou de Dieu s’est noyé par sa faute) et que les membres du Mégathérium le rassure : eux qui ont des yeux partout ont vu toute la scène (y compris le nuage de sansonnets) et ont pu constater que le dingue avait été repêché à temps et n’était donc pas en danger de mort. Mes « pourquoi pas ? » commençaient doucement à faiblir à ce moment là…

 

Avant la fin de la réunion, ils lui proposent de faire appel à eux dès que le besoin s’en fait sortir. Comment ? Très simple ! En appelant la hotline des hobos, qu’ils dirigent ! (Lors de son trajet depuis le Montana, Ts rencontre un vrai hobo qui lui explique l’existence de cette ligne téléphonique pour vagabonds : en rentrant le numéro d’un train sur le standard de la hotline, on obtient des renseignements tels que la destination du train, les endroits où ils s’arrêtent et la durée des dits arrêts. Oui, cette hotline existe, mais de là à ce qu’elle soit tenue par une société secrète de scientifiques, ben, euh…).

 

Bon, reprenons, TS a atteint le but de son voyage, il a fait un long discours au smithsonian où il a parlé pour la première fois des circonstances de la mort de son frère, ce qui lui tenait à cœur depuis longtemps, il fait partie d’un club secret qui le rassure sur son lien pur avec la science, il n’est pas un meurtrier de psychopathes, le Dr Yorn est fier de lui et sa mère n’est pas une scientifique ratée…

Bref, presque tout est réglé. Presque, car il reste encore un dernier facteur cause de tristesse dans son existence : son père, le cow-boy, qui pense que la science n’est que foutaises, et dont Layton, qui lui ressemblait autant que TS ressemble à sa mère, était le fils chéri. Son père auprès de qui TS a l’impression de n’incarner que la mort de son frère et du vide qu’il a laissé…

 

TS, après les nombreuses télés qu’on l’a obligé à faire, est invité à rencontrer le président des Etats-Unis. Mais il est las, il veut rentrer au ranch, et le moment venu, n’a plus très envie de rencontrer le président. C’est fort à propos que déboule son père (qui, dans sa tenue de cowboy, a dépassé sans peine les innombrables checkpoints et autres barrages de sécurité), qui colle son poing dans la tronche du directeur du Smithsonian, et qui embarque son fiston pour le ramener à la maison. Toujours fort à propos, un des membres du Mégathérium (ils ne sont pas nombreux mais ils sont vraiment partout…) arrive et les rassure, il connait un passage secret sous terre qui leur permettra de s’en aller sans être poursuivis. C’est dans ce tunnel que le père de TS lui offrira le plus long speech de sa vie, lui expliquant qu’il l’aime, qu’il fait confiance à sa femme et qu’il est fier de lui. Comble du bonheur pour le gamin : son père ôte son chapeau de cowboy et lui visse sur la tête (acte qu’il l’avait déjà vu faire envers Layton mais dont il pensait que ça ne lui arriverait jamais…).

 

Dernier paragraphe : « Puis, tout à coup, mes mains étaient sur la porte. J’ai regardé mon père. Il a fait claquer sa langue et a approuvé d’un signe de tête. Alors, j’ai poussé la porte, et je me suis avancé vers la lumière. »

 

Tout est réglé, TS peut mourir sereinement et s’avancer vers la lumière.

 

Oui, alors soyons clair, j’ai bien conscience du déprimant de cette version : c’est l’histoire d’un échec, d’un voyage raté, de la mort inutile d’un enfant, du drame d’une famille qui a déjà perdu un membre et qui en perd un deuxième… Ouais, OK, OK, je sais… Ca m’a fait moyen plaisir de relire le livre ainsi, je préférais nettement la version happy-end.

 

Autre « preuve » allant dans ce sens là. Avant le début du roman, on trouve une carte des Etats-Unis où est reproduit le voyage de T.S., et où chaque chapitre est géographiquement indiqué par son numéro, afin qu’on garde une idée de l’emplacement de chacun. Il y a 14 chapitres dans le roman, et pourtant un 15ème chapitre est mentionné sur le dessin, à côté de la carte, avec un simple point d’interrogation quant à son emplacement géographique. A la première lecture, j’avais trouvé cette idée charmante, l’interprêtant comme « la famille va pouvoir repartir sur de bonnes bases, tout est soldé, le reste leur appartient, qu’en feront-ils ? ». Avec cette nouvelle lecture, le point d’interrogation prend une tournure plus sombre, du type « Qu’y a-t-il après quand on s’est avancé vers la lumière ? »

 

Une seule personne, à ma connaissance (M.M., si tu me lis, désolé d’avoir balayé ton interprétation d’un revers de manche il y a plus de deux ans…) avait eu cette lecture à la sortie du livre. J’ai cherché sur internet une page qui reprendrait cette idée mais vainement. Les deux lectures sont bien entendu tout à fait compatibles, et on peut choisir celle qui nous parle le plus. Néanmoins, je reste perplexe et je me demande à quel point je peux avoir raison ou pas. Je serai plus que reconnaissant à ceux qui liraient ces lignes de me donner leur avis ! Vraiment !!!!

 

 

 

RAJOUT DEUX HEURES PLUS TARD :

 

Il y avait encore quelque chose qui me chiffonnait dans mon explication, et j’ai enfin mis le nez dessus, ce qui occasionne une troisième lecture du livre, encore complètement différente : l’hypothèse du trou de ver.

 

C’est cette fameuse carte avec les numéros des chapitres qui m’y a mené.

 

Lors de sa traversée du pays en train, TS se réveille une nuit et se rend compte qu’il ne voit plus l’extérieur. Il lui vient en tête l’idée qu’il puisse être pris dans un trou de ver.

 

Je suis tellement une quiche en science que même en lisant la page qui leur sont consacré sur wikipedia, je n’ai pas trop compris ce que sont les trous de ver, si ce n’est qu’ils forment un raccourci à travers l’espace-temps en pliant celui-ci comme une feuille, qui ferait se toucher un point A et un point B, distant de milliers de kilomètres, pour les mettre côte à côte. Le trou de ver, contrairement au trou noir, est un concept purement théorique. Dans mes deux lectures du roman, j’ai un peu mis ce passage de côté.

 

En y repensant, et en me demandant si je ne passais pas à côté d’un truc important dans la compréhension du roman, je suis donc allé sur la page wiki, ou je n’ai compris que les premières lignes (que je viens de vous ressortir histoire d’étaler mon manque de science). Plus que les explications scientifiques, c’est la partie « le trou de ver dans la fiction » qui m’a interpellé : on y mentionne tous les films ou séries qui y ont recours et avec quels effets : voyage dans le passé, pont vers un endroit lointain, et surtout : pont vers un monde alternatif !

 

C’est bien sûr ce dernier point qui serait le plus applicable à TS. Auquel cas, la deuxième moitié du roman serait une vie parallèle où tous les problèmes seraient résolus, mais ce qui implique aussi que TS a disparu de son univers d’origine, le nôtre.

 

L’épisode du trou de ver arrive au chapitre 9, qui est lui aussi mentionné sur la carte par un point d’interrogation puisqu’il est en effet impossible de le situer géographiquement. Les trous de ver, comme les trous noirs, sont composés d’un point d’entrée, et d’un point de sortie, ces deux points qui se « collent l’un à l’autre » en pliant l’espace-temps. Cela pourrait induire que tout ce qui est compris sur la carte entre les deux points d’interrogation, du chapitre 9 à l’inexistant chapitre 15, serait un monde « parallèle », et que le roman s’arrête quand TS revient dans notre univers normal, quelque part dans un train de marchandises en destination de Washington.

 

Ce qui fait du roman un roman de science-fiction…

 

 

 

 

 

HEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEELP !!!!

 

Donnez moi vos impressions avant que mon esprit tordu n’aille inventer de nouvelles explications au livre !!!!

 

Bonnes lectures néanmoins !

 

Yvain

Folio SF

(Présentation de quelques coups de cœur et Rencontre avec Pascal Godbillon, le directeur de collection.)

 

Intro Autocentrée

Voilà un article que je repousse depuis plus d’un an, par manque de temps d’une part, et à cause de la difficulté de l’exercice d’une autre.

Folio SF est une de mes collections préférées, et je suis systématiquement attiré par les rayonnages teintés du violet si caractéristique des tranches (qui sont néanmoins en train de changer depuis peu, dû à une nouvelle charte graphique). Le fait de m’occuper d’un rayon Sf en librairie ne m’aide pas à résister aux achats compulsifs, et j’ai un bon paquet de romans tous plus alléchants les uns que les autres en attente, me suppliant tout bas d’enfin les déflorer dès que je passe devant ma bibliothèque…

Difficulté de l’exercice donc, car au moment de sélectionner des coups de cœur, je me retrouve le plus souvent en peine 1) de faire un choix 2) de rendre justice à des livres lus parfois il y a plusieurs années et dont je n’ai plus qu’un souvenir agréable, une impression générale ou des bribes de passages en tête. Or, ce n’est pas avec des « Dans mon souvenir, c’était vraiment top » qu’on donne très envie de lire des livres. Du coup, je me promets de m’y replonger avant d’écrire enfin ce fameux article, tout en sachant que les petits nouveaux attendent impatiemment et que je ne prendrais pas le temps d’une relecture tout de suite (sauf lorsqu’il s’agit de ma relecture annuelle de « La Horde du Contrevent », mais là, on touche à la pathologie pure et simple…).

Je saute donc le pas et vous présente quelques-uns des must-read de la collection Folio Sf (choix bien entendu tout ce qu’il y a de plus subjectif, et qui ne privilégie pas forcément les auteurs de référence…). Pascal Godbillon, le directeur de la collection, a fort gentiment accepté de se prêter au jeu des questions-réponses pour présenter son travail quotidien.

 

Intro Factuelle (pompée sans vergogne à Wikipedia)

Folio SF est une collection de science-fiction initiée en 2000 par les éditions Gallimard.

Dirigée par Sébastien Guillot de 2000 à 2004 puis par Thibaud Eliroff jusqu’en 2005, Pascal Godbillon en est le directeur depuis 2006. La collection reprend beaucoup de classiques édités dans la défunte collection Présence du futur des éditions Denoël ainsi que beaucoup de titres édités dans la collection Lunes d’encre toujours aux éditions Denoël. Malgré son nom, cette collection ne propose pas que des textes de science-fiction, mais aussi de fantasy et de fantastique.  Douglas Adams, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Serge Brussolo, Orson Scott Card, Thomas Day, Philip K. Dick, Robert A. Heinlein, Robert Holdstock, Christopher Priest, Norman Spinrad, Jack Vance, Robert Charles Wilson, Roger Zelazny y sont parmi les auteurs les plus représentés.

Le catalogue comporte actuellement plus de 500 titres.

 

 

 

Renvois vers des livres précédemment chroniqués sur la Caverne

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http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/les-editions-la-volte-tribune-des-haut-parleurs/#.VRFLHfmG_wg

Article sur les éditions La Volte, pour les chroniques, entre autre, de Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger, et de « La zone du dehors, « la Horde du Contrevent » et « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio parus chez Folio SF.

 

 

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/feed-2/#.VRFLyfmG_wg pour la chronique de Feed, de Mira Grant.

 

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http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/trilogie-le-chaos-en-marche/#.VRFMOvmG_wg Pour la chronique de la trilogie « Le chaos en marche », de Patrick Ness, précédemment publié dans la collection « Pôle Fiction » chez Gallimard, et qui est paru chez Folio SF en octobre dernier. A découvrir absolument si ce n’est déjà fait !

 

 

 

 

Et pour quelques titres de plus

 

product_9782070439669_195x320Voisins d’ailleurs

Clifford Simak – 397 pages

Hormis le magistral « Demain les chiens », on connaît trop peu Clifford D. Simak, monstre sacré de l’âge d’or de la SF américaine. Dans ce recueil de nouvelles, on retrouve tout l’humanisme de cet auteur aux multiples facettes, aussi à l’aise dans le récit stellaire que dans la fantasy.

Un petit garçon battu découvre un « bidule » dans les bosquets près de chez lui, qui lui parle avec douceur et lui procure toute la gentillesse et la compassion qu’il ne reçoit pas au quotidien. Un fermier pas tout à fait terrestre protège son village des soucis du monde extérieur, dans l’acceptation tacite mais dévouée de son voisinage. Un géologue découvre une photographie prise pendant la célèbre bataille de Marathon (en 490 av JC donc…). Une fouille archéologique dévoile des peintures préhistoriques pour le moins étranges. Et si les extraterrestres déboulent sur Terre, ce n’est pour rien d’autre que proposer l’éradication de toutes les maladies humaines…

Un excellent recueil pour (re)découvrir cet auteur dont la prose douce et nostalgique est un régal de chaque page.

 

product_9782070457007_195x320La mort peut danser

Jean-Marc Ligny – 379 pages

(paru dans le cadre d’un mois « Rock et SF », où Folio SF n’a sorti que des romans sur cette thématique !)

Irlande, 1181. Forgaill, poétesse et prophétesse, est brûlée vive pour sorcellerie, sous les yeux du peuple qui espère qu’un miracle va se produire pour empêcher l’Eglise de commettre l’impensable.

Irlande, 1981. Bran et Alyz s’installent dans un manoir du XII° siècle et montent leur groupe « La Mort peut danser ». Leur réputation grandit vite, surtout grâce à la voix d’Alyz, qui semble provenir d’un autre monde, ou d’un autre temps…

Alors là, deux solutions. Soit vous n’avez pas cillé en lisant ces dernières lignes, et je vous enjoins à lire ce très bon roman pétri de mythes celtes qui se lit tout seul. Si vous avez eu le sourire en cumulant le titre du livre, le nom des personnages et le coup de la voix qui semble provenir d’un autre monde, il y a des chances que vous soyez tout comme moi fan du groupe Dead Can Dance et de sa chanteuse Lisa Gerrard, et je vous enjoins à vous procurer séance tenante ce magnifique hommage au groupe le plus hors du temps de ces 30 dernières années. Vous vous amuserez en plus de l’intrigue en elle-même à noter les innombrables clins d’œil de l’auteur à DCD (ex : le roman est divisé en quatre parties, portant le nom des quatre premiers albums du groupe, et chaque chapitre porte le nom d’une des chansons des dits-albums…). A lire en (ré)écoutant la discographie complète pour plus d’ambiance.

 

 

product_9782070396382_195x320Bloodsilver

Wayne Barrow – 490 pages

Traduction de Johann Héliot et Xavier Mauméjean

Comme dans toute bonne uchronie, le roman commence par un « Et si ? ». Et si, dès 1691, les vampires d’Europe de l’Est étaient allés voir si l’herbe était plus verte dans la récente Amérique ? Le Convoi, longue colonne de chariots recouverts de plaques de plomb, traverse alors le pays vers l’Ouest, et chacun doit alors prendre une décision : s’associer avec les vampires, laisser faire, ou stopper définitivement le Convoi.

Le roman se présente comme une suite de nouvelles formant un tout cohérent, où l’on retrouve parfois des personnages de l’une à l’autre, et qui va nous raconter cette autre Histoire des Etats-Unis de 1691 à 1917. Plus western que roman de vampires, on y croise Mark Twain, Billy le Kid, les frères Dalton, et un certain nombre de personnages réels ou fantasmés de l’histoire américaine. Autre idée géniale de « Bloodsilver », c’est d’avoir transformé la ruée vers l’or en ruée vers l’argent, seule métal mortel contre les vampires, et que ceux-ci font collecter par leurs alliés, afin d’en avoir le monopole…

Pour les fanas de western et d’histoire américaine, et qui plaira sans doute aux lecteurs de la trilogie « Anno Dracula » de Kim Newman, qui revisitait l’histoire de l’Angleterre en mêlant également personnages réels et fictifs.

 

product_9782070340774_195x320Le prestige

Christopher Priest – 496 pages

Traduit de l’anglais par Michelle Charrier

Peut-être avez-vous vu l’excellente adaptation qu’a tirée Christopher Nolan de ce roman de Christopher Priest ? Excellente, certes, mais très partielle, puisqu’elle n’adaptait qu’une moitié du livre, se concentrant sur la partie « historique », et délaissant la partie contemporaine. A compléter, dans ce cas, par la lecture du Prestige, qui vous garde encore quelques belles surprises en réserve.

Andrew Borden et Kate Angier, en se rencontrant, vont se rendre compte qu’ils sont les arrières-petits enfants de deux des plus grands prestidigitateurs de leur époque, qui se vouaient une guerre sans merci, tant sur scène qu’en dehors. En comparant les journaux intimes de leurs aïeux, ils vont découvrir jusqu’à quelles extrémité cette haine était allée, et en quoi l’intervention du scientifique Nikola Tesla a pu avoir des conséquences jusqu’aujourd’hui.

Un grand roman sur la magie, extrêmement prenant et maîtrisé, par un des grands auteurs de SF d’aujourd’hui.

 

product_9782070437412_195x320Gagner la guerre

Jean-Philippe Jaworski – 992 pages

A mon humble avis de lecteur enthousiaste et glouton, Jean-Philippe Jaworski fait partie du renouveau de l’imaginaire français, qui, à l’instar de Stéphane Beauverger ou Alain Damasio, écrivent peu mais dont chaque livre sont des monuments, où la forme ne sacrifie jamais au fond et où la langue est constamment parfaite (ce qu’on pourra vérifier également avec le premier tome de sa trilogie celte, « Même pas mort », tout juste sorti chez Folio SF).

Gagner la Guerre se passe dans la République de Ciudalia (qu’on peut sans peine rapprocher de la Venise de la Renaissance) et débute par la fin d’une guerre qui dure depuis longtemps contre le souverain de Ressine. Benvenuto Gesufal, membre de la secte des chuchoteurs et assassin personnel du podestat Leonide Ducatore sent pourtant bien qu’avec la curée entre vainqueurs commence la vraie guerre, où chacun se retournera bien vite contre ses anciens alliés pour s’attirer les plus grosses parts du gâteau.

Gagner la guerre, c’est 1000 pages d’action, d’intrigues politiques, de scènes de bataille énormes, de coups bas et de coups de couteau, vu par le plus beau salopard qu’on puisse imaginer en littérature : Benvenuto, qu’on essaie bien de détester les 50 premières pages devant l’amoralité du personnage mais qu’on adore d’autant plus lorsque l’on rend les armes et qu’on se laisse aller à sa gouaille, son sens de la formule qui tue, son intelligence redoutable et sa capacité à se tirer de toutes les pires galères possibles.

Un roman classé fantasy, car c’est bien l’univers qui s’en rapproche le plus, mais on est presque surpris de voir un personnage de magicien apparaître tant le roman se joue des genres et des codes…

 

 

product_9782070428465_195x320Bibliothèque de l’Entre-Mondes

Francis Berthelot – 312 pages

Attention, ce livre n’est pas un roman, mais la source de centaine d’heures de lectures et un piège pour vos étagères et votre portefeuille…

Francis Berthelot propose ici le concept de Transfictions, à savoir des auteurs et des romans dits de littérature « blanche » (traduction : littérature générale, littérature noble, littérature qui ne saurait faire partie d’un vilain sous-genre dénigrant…) qui ont de tout temps cassé les codes et les genres pour en faire leur matériau de base, injectant du merveilleux, de l’horreur ou du mystère dans des romans à trame plus classiques. Kafka verrait-il aujourd’hui sa « Métamorphose » cantonnée aux tables de science-fiction ?

Le livre se découpe en deux parties : un essai fort intéressant mi historique mi réflexion sur la notion de transgression en littérature, (j’espère ne pas dire trop de bêtises car ma lecture a déjà quelques années), puis d’un panorama d’au moins une centaine de titres et d’auteurs présentés, mêlant Virginia Woolf à Stephen King, Samuel Beckett à William Burroughs, Kafka à saint-Exupéry et Arto Paasilina à Robert Silverberg… Francis Berthelot vous donnera une furieuse envie de lire à peu près tous les livres qu’il présente, et votre banquier vous détestera. Voilà, vous êtes prévenus…

 

 

*****

 

Entretien avec Pascal Godbillon, directeur de collection chez Folio SF

 

 

Bonjour Pascal,

 

Merci de vous prêter à l’exercice. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé à diriger la collection Folio SF ?

 

J’ai commencé des études de lettres modernes dans le but de faire, par la suite, ce qu’on appelait alors un DESS d’édition. Aujourd’hui, on dit Master, je crois. Bref… Arrivé en maîtrise (première année de Master), j’ai cherché un job d’étudiant. J’ai envoyé mon CV à la Fnac où l’on m’avait dit qu’ils prenaient parfois des étudiants pour des remplacements pendant les vacances. J’ai été embauché comme libraire au rayon Littérature de la Fnac Forum des Halles, pour la période de Noël, et j’y suis resté finalement près de cinq mois, avant d’être embauché en CDI pour l’ouverture de la Fnac Vélizy. J’ai d’abord tenté de mener en parallèle le travail et les études, mais… avec le trajet (deux heures en voiture, chaque jour), le travail… Il ne me restait plus qu’à valider mon mémoire pour avoir ma maîtrise, mais j’ai laissé tomber car je me plaisais bien dans mon boulot et décrocher une place dans l’édition était très… hypothétique. (Pour la petite histoire, mon sujet de mémoire était « Les femmes dans le cycle de Dune de Frank Herbert »). Je suis donc resté à la Fnac pendant une douzaine d’années (d’abord comme libraire dans plusieurs magasins, puis au siège comme approvisionneur), avant de postuler pour le poste de responsable de la collection Folio SF, ou j’ai été embauché en 2006. Et me voilà en train de vous répondre, neuf ans plus tard !

 

Les littératures de l’imaginaire étaient déjà votre domaine de prédilection en tant que lecteur ? Qu’y trouvez-vous ?

 

Mon sujet de mémoire vous aura peut-être mis la puce à l’oreille ? Oui, je lis de la SF depuis très longtemps. Sans le savoir d’abord, quand j’étais enfant, puis de manière plus consciente et systématique après la lecture de… Dune de Frank Herbert, à 14 ans. Quant à savoir ce que j’y trouve… Sans doute pas la même chose aujourd’hui qu’il y a trente ans ! Mais, globalement, je dirais : évasion, réflexion, intelligence, plaisir. Maintenant, ça ne veut pas dire que je ne trouve pas cela ailleurs qu’en SF (oui, au fait, je n’aime pas vraiment cette appellation « littérature de l’imaginaire ». Mais j’ai bien conscience que « SF » n’est pas parfait non plus… Cela étant, je dis toujours « SF » pour « littérature de l’imaginaire » ou « SF/fantasy/fantastique »), mais je le trouve PLUS en SF qu’ailleurs.

 

En parlant de lecture, justement, est-il facile de se garder du temps de lecture « à soi » ou le plaisir se joint-il forcément au professionnel ? En clair, le directeur de collection prend-il nécessairement le pas sur le lecteur ?

 

Ah !!! Voilà qui est compliqué… Il y a deux choses. Est-ce que j’ai le temps de lire autre chose que de la SF ? Et est-ce que j’ai le temps de lire de la SF pour le seul plaisir ? Dans les deux cas… c’est assez difficile. J’y arrive, parfois, pendant les vacances, ou lors de périodes plus calmes (ça existe ?), mais c’est beaucoup trop rare à mon goût. Mais il faut relativiser : lire pour le travail, c’est aussi, parfois, souvent un plaisir. Diriger une collection comme Folio SF, pour moi, c’est avant tout être lecteur. Un lecteur particulier, certes, mais un lecteur. Donc… Honnêtement, c’est très loin d’être le bagne, quand même !

 

Quel est le travail d’un directeur de collection ?

 

Bon… Non, ça, c’est vraiment compliqué ! J’ai peur des questions suivantes, du coup ! Bon, alors, le travail d’UN directeur de collection, je ne sais pas, mais mon travail sur la collection Folio SF, ça je peux déjà plus vous en parler. Le premier « travail » consiste à sélectionner les titres qui paraîtront dans la collection. Il faut donc les lire. Si je pense qu’un ouvrage aurait sa place en Folio SF, je vais négocier avec l’éditeur grand format. Si la négociation aboutit favorablement, je rédige un contrat. Et une fois le contrat signé, il n’y a plus qu’à programmer le titre pour quelques mois ou années plus tard. Le moment venu, il faudra mettre le livre en fabrication, c’est-à-dire le transmettre au service fabrication pour qu’il transforme le grand format en un livre de poche. Pour cela, je leur donne également un certain nombre d’éléments comme une quatrième de couverture que je rédige ou que j’adapte de celle du grand format, etc. Il faut aussi que je briefe le service artistique sur le livre afin qu’ils commandent la meilleure illustration possible pour la couverture. Je travaille aussi avec : l’attaché de presse pour qu’il ait tous les éléments dont les journalistes auront besoin ; le service marketing pour imaginer le meilleur moyen de vendre la collection dans son ensemble ou un livre en particulier ; le service commercial (les représentants) qui va faire en sorte que les libraires aient connaissances des nouveautés Folio SF (et les commande !). Et j’en oublie sans doute ! Donc, vous le voyez, c’est finalement un métier très varié, qui permet de travailler avec pratiquement tous les services d’une maison d’édition.

 

Comment décidez-vous et acquérez-vous les titres pour Folio SF ? De même comment conciliez-vous nouveautés éditoriales et réédition d’auteurs ou d’œuvres « classiques » ?

 

Eh bien, j’ai déjà un peu répondu : la première étape, c’est la lecture du livre. Après… là, c’est beaucoup plus difficile à expliquer. Comment je « sais » qu’un livre est pour Folio SF ou pas ?… Là, c’est vraiment un processus mental que je ne suis pas en mesure de décrypter ! Je le sens, c’est tout. C’est fortement lié au plaisir de lecture, évidemment, mais pas seulement… Il y a des connections évidentes qui se font avec le catalogue de la collection. Quand je lis La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Janua vera de Jean-Philippe Jaworski, Le Déchronologue (et même avant la trilogie Chromozone) de Stéphane Beauverger, Chris Priest, Ian McDonald ou Graham Joyce et encore plein d’autres, je me dis immédiatement : c’est pour Folio ! Ca n’est pas vraiment rationnel, mais… j’en ai la certitude. Et les très bons résultats de ces titres montrent que j’avais sans doute raison.

Pour ce qui est de l’articulation « nouveautés » et « classiques », là, c’est plus en fonction des occasions qui se présentent, des lectures que je fais, du rapprochement qu’on peut faire entre certains titres…

 

Quel est selon vous votre apport personnel à la collection depuis que vous vous en occuper ?

 

Alors là… Aucune idée… Enfin, évidemment, on peut déduire de mes réponses précédentes que mon apport personnel est lié à mon ressenti sur les textes que je lis, forcément. Je ne vais pas aimer un texte que d’autres vont adorer… Ou l’inverse. Du coup, je ne vais pas me la jouer Gustave Flaubert disant qu’Emma Bovary c’était lui, mais… malgré tout, inévitablement : Folio SF, c’est moi. C’est le reflet de mes goûts, de mes choix, de mes paris… Bon, ça n’est pas aussi simple que ça, parce que, parfois, je vais trouver un texte plutôt bon, mais ne pas vraiment entrer dans l’univers, ou ne pas voir comment le faire entrer dans Folio SF. Et là, c’est idiot, parce que, que dire à l’éditeur ou à l’auteur ? C’est compliqué, il faut l’expliquer… Mais après, si j’apporte d’autres choses à la collection, je ne suis pas sûr d’être la bonne personne pour le dire !

 

Est-ce plus facile économiquement de diriger une collection de formats poches ? Connaissant les ventes sur les grands formats, avez-vous une meilleure idée du potentiel de vente des livres  ou l’édition reste-t-elle un pari contant ?

 

Je ne suis pas sûr que ce soit plus ou moins facile… Ce n’est pas tout à fait le même travail et c’est vrai que le fait de savoir comment s’est vendu un ouvrage en grand format donne déjà une indication, mais… les incertitudes restent. Un grand format peut ne pas s’être bien vendu mais mieux marcher en poche et vice versa. Pour des raisons diverses et variées… Donc, oui, c’est un pari à chaque fois. Chaque livre est particulier. Chaque livre a son propre public, c’est notre travail de trouver ce public. C’est pourquoi, parfois, je relativise quand on me dit d’un livre qu’il n’a pas bien marché ou que c’est un succès : un livre peut ne s’être vendu qu’à 3 ou 4.000 exemplaires en poche, mais s’il ne s’était vendu qu’à 1.000 exemplaires en grand format, eh bien, c’est que nous avons réussi à élargir son public, donc, c’est un succès ; mais si un livre qui s’était vendu à 15.000 exemplaires en grand format ne se vend qu’à 8.000 exemplaires en poche… Là, même si 8.000 exemplaires, c’est bien, ça ne suffit pas. Donc, oui : chaque publication est un pari.

 

Je suppose qu’il vous arrive d’éditer des livres qui sont de grands coups de cœur mais dont le potentiel commercial vous semble faible ? Comment concilie-t-on ses engagements littéraires avec les règles de l’économie ?

 

On rejoint ce que je disais un peu plus haut : il faut adapter ses attentes titre à titre. Si j’ai un gros coup de cœur sur un titre dont je pense qu’il va se vendre très peu, déjà, je vais essayer de négocier les droits en conséquence. Ça n’aurait pas de sens de payer les droits très cher. Et, ensuite, c’est la force de la collection Folio SF : arriver à vendre des ouvrages un peu différents, inattendus, exigeants parfois. Et, généralement, le public ne s’y trompe pas. Donc, les règles de l’économie, on essaye d’en jouer, de les plier à nos besoins. Parfois, ça marche, parfois non. L’important c’est de faire en sorte que ça marche plus souvent que l’inverse ! Mais, en définitive, il est parfois plus facile de rentabiliser un titre à faible potentiel (qu’on aura payé peu cher, mais que les lecteurs vont découvrir, parce qu’ils ne l’auront pas repéré en grand format) qu’un titre supposé à fort potentiel, payé très cher mais que les gens n’achèteront pas en poche parce que le plein des ventes aura été fait en grand format… Encore une fois, on le voit, tout est affaire de proportions. Et de pari !

 

Il me semble que les mondes imaginaires sont un domaine de plus en plus lu ces dernières années, comme si le fantastique sous toutes ces formes sortait des préjugés qui lui collaient à la peau. Le constatez-vous aussi et si oui,  comment l’interprétez-vous ?

 

Je ne suis pas convaincu que ce soit le cas… Ou, plus exactement, ça l’est peut-être, mais « l’imaginaire », maintenant, est partout. Il se vend partout. Mais, du coup, les collections spécialisées, comme Folio SF, en profite finalement moins. Les gens lisent de « l’imaginaire », certes. Mais ils lisent Bernard Werber, Michel Houellebecq, plein d’autres choses qui sont plutôt vendues comme de la littérature dite « générale ». Donc… Je ne suis pas sûr… Et, d’ailleurs, encore moins convaincu que ce soit dû au fait que le genre ne souffre plus de préjugés. Je suis sûr que si on disait aux lecteurs de Bernard Werber qu’ils lisent de la SF, beaucoup tomberaient des nues…

 

On dit souvent que la nouvelle se vend mal, or cela semble être moins le cas en SF, où la nouvelle a été historiquement un format privilégié du genre. Les anthologies de nouvelles par thèmes et souvent signés par les plus grands noms du genre sont légions dans les pays anglo-saxons. Pourquoi le genre de l’anthologie reste-t-il si rare dans l’Héxagone ?

 

Je n’ai pas de réponse définitive, mais je crois que « se vendre moins mal » n’est pas tout à fait synonyme de « se vendre bien ». Et donc, les ventes ne suffisent pas pour pérenniser ce type de projets en francophonie. Le bassin anglophone est beaucoup plus large, mais une anthologie en français, ce sera plus difficile à rentabiliser. Des petites structures éditoriales y arrivent, visiblement, mais elles ont des points morts suffisamment bas pour y arriver (ça veut dire qu’elles rentabilisent le livre plus vite qu’une grosse structure : je vais dire des chiffres absurdes, mais là où une petite maison d’édition pourra rentabiliser un ouvrage au-delà de 500 ventes, une maison plus grande, voire beaucoup plus grande, devra en vendre 3 à 4 fois plus avant de faire le moindre bénéfice).

 

Comptez-vous réitérer des mois thématiques comme lors du mois « Rock et SF » ? D’un point de vue personnel, j’ai beaucoup aimé, certes car le thème me plaisait, mais aussi parce qu’il est agréable de se faire une session thématique de plusieurs livres et auteurs différents, comme autant de points de vue différents sur un sujet.

 

Rien n’est prévu en ce sens, mais si l’occasion se représente d’avoir plusieurs titres autour d’une thématique commune, pourquoi pas ? Mais je crois que c’est aussi la rareté de ce type d’événements qui en fait le prix.

 

Que devons-nous attendre en 2015 chez Folio SF ?

 

Déjà, nous venons de changer la maquette de la collection. À 15 ans, Folio SF fait sa mue ! Ensuite, il y a plein de titres que j’aime beaucoup, ça va être long de tous les citer, mais on reste sur un équilibre auteurs « piliers » du catalogue et nouveaux venus. Les piliers ce sont notamment Robert Holdstock (Avilion), Christopher Priest (Les insulaires et rééditions de La machine à explorer l’Espace et Les extrêmes), Jean-Philippe Jaworski (le magnifique Même pas mort), Robert Charles Wilson (Vortex, la conclusion de la trilogie Spin), Serge Brussolo avec un inédit, Ian McDonald (La maison des derviches) et plein d’autres. Quant aux « entrants », on a l’immense Graham Joyce (Lignes de vie et Les limites de l’enchantement), Roland C. Wagner, enfin ! (Rêves de Gloire et Le train de la réalité), Laurent Whale (Les étoiles s’en balancent), Jack Womack (Journal de nuit) et d’autres encore.

 

Et enfin, question classique mais cruelle : quel serait votre top 5 (auteurs ou titres au choix) dans votre collection ? Les 5 livres/auteurs que vous conseilleriez avant tout le reste ? (J’étais sur un seul livre, mais ça me paraissait pour le coup vraiment trop cruel…)

 

Cruelle ? Ce n’est pas une question cruelle, c’est… inhumain ! 5… C’est impossible… Si je le fais, aussitôt après je vais me dire que j’ai oublié ceci, que j’aurais dû dire cela… Bon… Je ne sais pas… Non, vraiment, désolé, rien qu’en réfléchissant deux secondes je suis déjà à plus d’une dizaine !

 

 

Pascal, merci pour votre temps et votre disponibilité.

 

Le temps où nous chantions

Richard Powers – Traduit de l’anglais par Nicolas Richardindispensable0

Ed. 10/18 – 1046 pages

Initialement publié par le Cherche Midi

Installé au premier rang, je me retournai pour observer en douce les gens. Je notai toutes les nuances de couleur. (…) Des éclats de chair en tous sens, acajou par ici, noix ou pin par là. Des bouquets de bronze et de cuivre, des étendues pêche, ivoire et nacre. De temps en temps, des extrêmes : la pâte décolorée des pâtisseries danoises, ou bien la cendre nuit noire de la salle des machines d’un paquebot de l’histoire. Mais dans le milieu du spectre, majoritaire, toutes les traces et les nuances imaginables du marron s’entassaient sur les chaises pliantes. Ils se révélaient mutuellement, par contraste.

 

 

En 1939, Delia Daley et David Strom se rencontrent lors d’un concert gratuit de Marian Anderson à Washington. Ils ne devraient même pas se porter attention : elle est jeune et noire, il a dix ans de plus qu’elle et est juif allemand ayant fui le nazisme. C’est pourtant dans la musique que leur histoire d’amour va commencer. Dans une Amérique plus que jamais ségrégationniste, ils tacheront de vivre leur histoire en se créant un cocon de douceur et de musique incessante. Ils auront trois enfants. Jonah deviendra une des plus grandes voix classiques de son temps, avec son frère Joey comme accompagnateur au piano. Ruth, délaissera la musique rapidement et s’engagera toujours plus profondément dans l’activisme politique, rejoignant les Black Panthers et rejetant l’éducation « trop blanche » qu’elle a reçue.  Car si Delia et David ont su gérer tant bien que mal le racisme quotidien, leurs enfants y seront toujours en butte. Métis plus ou moins foncés, ils sont la preuve éclatante qu’un homme blanc peut avoir osé se perdre avec une noire, et c’est à eux qu’on le fera le plus payer. Comment se construire dans ces cas là ?

Jouant avec la chronologie, des années 40 aux années 80, Le temps où nous chantions s’intéresse donc à la vie de ses cinq protagonistes, ainsi qu’aux profondes mutations sociales, politiques et musicales des Etats-Unis.

 

Bon, ma chronique de ce livre pourrait tenir en peu de mots :

 

LISEZ CE LIVRE ! JE VOUS L’ORDONNE !

 

Mais comme j’ai bien conscience que c’est un peu court, je vais tacher de m’étendre un peu plus sur les nombreux arguments de ce roman exceptionnel.

 

Et là, honnêtement, je ne sais même pas par quoi commencer. Il y a l’écriture, magnifique, ample, ciselée, parfois poussée au lyrisme, et qui pourtant se lit d’une traite et se savoure en même temps. Le temps où nous chantions fait partie de ces livres rares dont on veut à la fois lire l’intégralité le plus vite possible tout en faisant des pauses forcées pour ne pas le quitter trop rapidement.

 

Chaque personnage –les cinq principaux mais également tous les secondaires- sont admirables de contradictions et d’humanité, et on les aime tous jusque dans leurs moindres défauts : l’égocentrisme de Jonah, l’incapacité de Joey à vivre pour lui-même et non pour son frère, le côté buté et agressif de Ruth ; la folie douce de David, leur père, physicien de métier, qui trouve refuge dans les mystères du temps à la moindre contrariété…

 

Il y a aussi le tissage extrêmement fin du patchwork où se mêlent constamment la petite et la grande histoire, l’une éclairant l’autre et vice-versa. En inscrivant la vie de ses personnages dans 40 années décisives de l’avancée sociale des droits pour les gens de couleur aux Etats-Unis, c’est moins un procédé narratif classique auquel Powers a recours qu’une façon éblouissante de rendre universelle l’histoire de cette famille en particulier. Du premier concert gratuit de Marian Anderson, chanteuse classique noire, pour un public mélangé, à l’émergence du rap et du black power, de la mort sauvage d’Emmett Till aux  émeutes raciales ravageant le pays, du bus de Rosa Parks aux universités protégées par l’armée lors de l’inscriptions des premiers étudiants de couleur, du discours de Martin Luther King à son assassinat, c’est à l’histoire d’une avancée tellement lente qu’elle semble faire deux pas en arrière quand elle en fait un vers l’avant que l’auteur nous demande de réfléchir, sans jamais se la jouer moralisateur.

 

Enfin, il y a la musique. Je lis beaucoup de livres sur la musique, sur les musiciens, et je prête toujours attention aux romans traitant de ce sujet quand j’en croise un. Mais jamais, jamais, je n’avais entendu de la musique en lisant un livre. Ce roman contient certaines des plus belles pages qu’il m’ait été donné de lire sur le sujet, et je pense que tout prochain roman sur la musique risque de me paraître fade en comparaison.

 

Et puis, pour finir, il y a les dernières pages… dont je ne dirai rien, je vous rassure. Combinant plusieurs éléments et scènes précédents dont l’intérêt à priori n’était pas clair, Richard Powers nous offre une fin tellement belle, tellement touchante et lumineuse, que j’ai été à deux doigts de tremper mon café matinal d’un torrent de pleurs au moment de la lire. Sur certains livres, je me demande souvent si la conclusion sera à la hauteur, mais là, je n’y ai même pas pensé, car ce n’est pas le genre de livre dont on attend un final particulier. Et pourtant, la fin m’a laissé hagard et rêveur pendant de nombreuses heures, à me demander par la suite ce que j’allais bien pouvoir lire qui ne me paraisse pas désespérément inintéressant après une telle claque… (Pour l’anecdote, dans les 48h qui suivirent, je commençais quatre débuts de romans avant de tomber sur un qui me fasse dépasser la page 20…)

 

Bref,

LISEZ CE LIVRE ! JE VOUS L’ORDONNE !

 

 

Pour qui ?

Pour tout le monde, les blancs, les noirs, les marrons, les jaunes, les rouges et tous les autres tons de peau !

Pour les amateurs de roman-fleuve qu’on ne veut pas quitter, tant la ballade est agréable.

Pour ceux qui aiment le mélange de la petite et de la grande histoire.

Pour les fans de musique, quelle qu’elle soit !

 

Valérie, qui voue une adoration à Richard Powers et qui m’a poussé à lire ce chef-d’œuvre, avait récemment publié un billet sur un autre de ses romans, Gains, billet que vous pouvez retrouver ici.

 

Bonnes lectures à toutes et tous

 

Yvain

 

 

Trilogie « Le Chaos en marche »

indispensable0Patrick Ness – Traduit de l’anglais par Bruno Krebs

Tome 1 – La voix du couteau – 529 pages

Tome 2 – Le cercle et la flèche – 561 pages

Tome 3 – La guerre du bruit – 629 pages

Les trois tomes sont édités en grand format par Gallimard jeunesse, et en poche dans la collection Pôle Fiction.

 

 

roman, romans jeunesse, mondes imaginairesEn fait, Maire Prentiss est différent.

Son bruit est effarriblement clair, et je dis bien effarriblement dans le sens d’effarrible. Il croit, voyez vous, qu’on peut mettre de l’ordre dans le Bruit. Il croit qu’on peut trier le Bruit, que si on le domestique, en quelque sorte, alors on peut s’en servir. Et quand vous passez devant la maison du Maire, vous l’entendez, lui et ses hommes, ses adjoints et les autres, et ils sont toujours en plein exercice, à penser, à compter, à imaginer des choses parfaites et à scander des hymnes bien disciplinées comme JE SUIS LE CERCLE ET LE CERCLE EST MOI  ce qui veut dire quoi j’en sais feuttre rien et c’est comme s’il modelait une petite armée, comme s’il se préparait à quelque chose, comme s’il se fabriquait une sorte de Bruit armé.

Ca ressemble à une menace. Ca ressemble à un monde qui change et qui vous abandonne.

 

Cette trilogie parue chez Gallimard Jeunesse n’est sans doute pas tant pour la jeunesse que ça. La lire avant 14 ans (excellent lecteurs, qui plus est) me semble un poil prématuré tant les thématiques abordées et l’écriture demandent un minimum de maturité. Néanmoins, on ne peut que remercier Gallimard Jeunesse de l’avoir publié, ce qui nous garantie au moins de pouvoir le lire en français –dans une traduction plus qu’admirable…

 

roman, romans jeunesse, mondes imaginairesTodd Hewitt vit dans un petit village, élevé par deux hommes, Ben et Killian. Il va bientôt avoir 13 ans, et, il le sait, quelque chose va se passer.

Depuis qu’un mystérieux virus s’est abattu sur le pays quelques années plus tôt, décimant toute la  population féminine, il n’y a plus eu de nouvelle naissance, et Todd est le plus jeune. A 13 ans, il deviendra un homme.

Autre conséquence du virus, et non des moindres : l’apparition du Bruit. Le Bruit, c’est la pire malédiction de toute civilisation : chaque créature vivante entend toutes les pensées de chaque créature vivante, humaine et animale compris. Ce qui exaspère grandement Todd, car il ne peut que se rendre compte au quotidien de la bêtise acharnée de son chien, Manchee.

Un jour que Todd se balade dans les bois, il décèle comme un trou dans le Bruit, une bulle de calme auquel il n’est pas habitué. C’est sa rencontre avec Viola, une fille de son âge. Comme si ce n’était pas assez choquant, il se rend compte qu’il n’entend rien de ses pensées. A peine rentré chez lui, ses pères paniquent et lui disent que le village devient trop dangereux pour lui : il lui faut fuir, immédiatement. Embarquant Manchee et Viola au passage, Todd s’exécute, la mort dans l’âme. C’est sans savoir que son évasion –et sa découverte d’une presque femme- est bien entendue éventée par son Bruit, et que le village entier se met à leur poursuite, mené par l’horrible Maire Prentiss (personnage plus que flippant, cf l’extrait ci-dessus).

Commence ainsi une longue fuite vers des cieux plus cléments, pour peu qu’ils existent…

 

Ceci était un résumé des 50 premières pages du premier tome. Autant dire qu’il ne reflète pas le centième de ce que recèle cette trilogie, une des œuvres les plus originales qu’il m’ait été donné de lire. Difficile d’en parler, malgré mon envie démesurée d’en dire tout le bien que j’en pense sur 50 pages… Mais bon, Patrick Ness a un tel art de la révélation et du renversement de situation qu’en dévoiler plus serait en dévoiler trop…

 

Voilà ce qu’on peut en dire au plus. Le premier tome est donc cette fuite éperdue, menée tambour battant et dans un climat proche de la paranoïa pure et simple. Dans un monde où le simple fait de penser vous attire forcément des ennuis, difficile de se cacher bien longtemps quand vous avez une armée aux basques. Mais les tomes 2 et 3 nous emmènent bien plus loin, abordant des thématiques plus vastes : l’esclavage, la dictature, le contrôle de soi et des foules, l’individualité, la rébellion et l’extrémisme, la guerre, ainsi que toutes les questions que pose l’idée de terrorisme. Quand, en luttant pour un monde plus juste, retombons nous dans les erreurs et les travers de ceux que nous combattons ? Qu’est-ce que l’intégrité ? Quelle est la place de l’individualité dans le collectif et vice-versa ?

 

Sans jamais tomber dans la leçon moralisatrice, distillant ses réflexions par l’action constante, l’auteur nous amène à nous poser une foultitude de questions sur ses sujets épineux. Plus que cela, et contrairement à certains romans qui abordent des thématiques sans faire autre chose qu’en gratter le point d’interrogation, Patrick Ness pose ses questions et tente d’en aborder toutes les facettes, afin que le lecteur, quel que soit son âge, ait toutes les clés en main pour entamer sa propre réflexion.

 

Alors, autant le dire, noir, c’est noir. C’est même un peu oppressant, et certaines scènes ont tiré des mini-dépressions à plusieurs adultes de ma connaissance –moi le premier. Mais sur tous les clients à qui je l’ai conseillé, comme aux amis à qui je l’ai offert ou aux collègues avec qui j’en ai parlé, je n’ai eu qu’un seul retour : cette trilogie est un pur chef-d’œuvre. (Si, j’ai eu un autre retour constant : « Ils ont édité ça dans une collection jeunesse ? Non, mais, ils sont dingues ! »).

 

Il faut noter l’écriture de Patrick Ness comme partie intégrante de la fascination que crée ce livre chez ceux qui l’ont lu. En nous plongeant dans la tête de ses différents personnages, qui redoutent même jusqu’au fait de penser, il nous implique dans le moindre évènement et nous rend complètement prisonnier de son intrigue. Conséquence indirecte de la disparition des femmes, le langage de ce monde s’est perverti et appauvri à l’extrême, et  cette novlangue chétive est extrêmement bien rendue –du moins dans un premier temps car l’expression plus que douteuse de Todd s’arrange heureusement au cours des livres…

 

Je parlais de traduction admirable, et je maintiens, car on se rend compte en tournant les pages du challenge qu’a du représenter la traduction de ces mille six-cent feuilles de prose hallucinée, pourtant toujours parfaitement lisible.

 

Anecdote personnelle dont tout le monde se fout pour clore cet article : Je veux un chien depuis environ vingt ans, et attends plus ou moins patiemment le jour où j’aurai un morceau de jardin pour assouvir mon fantasme de gosse. Une question au moins est résolue suite à la lecture de ce roman. Mon chien s’appellera Manchee, car croyez moi, ce personnage inoubliable est vraiment un « feutu purain de bon chien ». Et à ceux qui trouveraient que ce nom est moche, sachez que j’étais d’accord avec vous les 50 premières pages du premier tome… avant de tomber amoureux du cabot.

 

Pour qui ?

Pour les plus de quinze ans, clairement…

Pour ceux qui apprécient que la littérature pose de vraies questions et qu’un auteur compte sur leur intelligence.

Pour les lecteurs de Hunger Games, dont certaines thématiques sont ici reprises mais traitées de façon bien plus intelligente et en profondeur.

Pour les fans de La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio, qui retrouveront le plaisir d’une écriture totalement neuve et d’un univers plus qu’envoûtant.

 

Bonnes lectures à tous et toutes

 

Yvain

 

Lionel Shriver

themeroman Magie des sauts de puce du cerveau et de l’esprit de coq à l’âne né de l’écriture d’articles pour ce blog, il m’est venu une furieuse envie, après l’avoir mentionnée dans l’article sur Les Apparences de Gillian Flynn, de vous en dire plus sur une de mes auteurs préférées, Lionel Shriver.

 

Sur la dizaine de livres qu’elle a écrit, quatre ont été traduits par les éditions Belfond. N’en ayant lu que trois, je mettrai de côté Double faute, pour m’arrêter sur les trois autres.

 

Autant le dire d’emblée, Lionel Shriver n’écrit ni pour les âmes sensibles, ni pour les jeunes esprits romantiques avides de courses éperdues dans les prairies de l’amour. Elle serait plutôt du genre à écrire des romans comme on file des coups de boule, et sa lecture laisse des traces assez violentes. Pourtant, tous les gens que je connais –amis ou clients- ayant accepté de se faire molester le cerveau par sa prose, retiennent  moins le fait de s’être fait violenter l’encéphale que le fait de tenir une auteur rare, à suivre de très près.

 

Nous présenterons ces romans dans l’ordre de leur traduction en France, en commençant par le plus formidable d’entre eux, qui fut pour moi une révélation littéraire et personnelle.

 

 

romanIl faut qu’on parle de Kevin

Traduit de l’américain par Françoise Cartano

Editions Belfond – J’ai lu – 486 pages

 

Kevin Khatchadourian a tué il y a un an sept de ses camarades de lycée, dans un  guet-apens digne de Columbine. Eva, sa mère, écrit à son mari –avec qui elle s’est séparée à la suite de la tragédie- de longues lettres qui meublent sa solitude et dans lesquelles elle retrace l’histoire de leur couple et de ce fils qu’elle va voir chaque semaine en prison.

Elle raconte ce couple qu’elle aimait tant, et son emploi pour un guide de voyages qui faisait son bonheur et lui permettait de voyager sans cesse. L’abandon de celui-ci à l’annonce d’une grossesse qu’elle ne désirait pas tant que son mari, mais pour laquelle elle acceptera des concessions. Les contraintes de la maternité à laquelle elle ne se fera jamais. L’arrivée de Kevin, cet enfant au regard vide, dont elle apprendra vite à se méfier. Les années qui passent, et le côté manipulateur et glaçant d’un rejeton qui joue le rôle du fils parfait auprès de son père aimant, en gardant pour sa mère qui l’a percé à jour mépris,  chantage et cruauté. La découverte, atroce, culpabilisante, qu’une mère peut ne pas aimer son enfant. L’arrivée d’une petite sœur, summum de douceur et de gentillesse, qui va attirer les accidents domestiques jusqu’à en perdre un œil, sous le regard narquois de son grand frère, dont Eva sait qu’il est responsable sans pouvoir le prouver… Jusqu’au Jour J, où le monde a basculé…

 

Inutile de m’étendre sur le côté coup de boule du roman si vous avez lu le compte-rendu. Je pense que la chose est claire. Je me contenterai d’une anecdote personnelle, assez révélatrice de ce qu’entraîne cette lecture…

 

Quelques semaines après la lecture de Kevin, j’étais un peu désespéré. Quand un livre vous marque autant, et que vous gardez en tête tant de scènes et de passages, vous avez envie d’en parler à quelqu’un ayant partagé la même expérience. Las, je ne connaissais personne l’ayant lu avec qui je puisse en discuter. En allant au travail un matin, dans le métro ligne 1 direction les Champs-Elysées, j’avisai une demoiselle d’environ vingt-cinq ans, qui le lisait en anglais. Ce n’est absolument pas mon genre d’aller parler à des inconnues dans le métro, mais j’oubliais tous mes scrupules dans la seconde. J’allais m’assoir à côté d’elle et m’excusai de la déranger. Son regard se posant sur moi fut sans appel et se passait fort bien de mots. Il disait clairement : « Dis donc, connard, si c’est pour me dire que je suis jolie ou me demander où je vais, je vais tellement te recevoir que tu vas changer de wagon pour oublier la honte que je vais te coller en public ». Je balbutiai (en anglais qui plus est) que je ne voulais pas la déranger, mais que j’avais remarqué quel livre elle lisait, que je l’avais lu récemment et qu’il m’avait vraiment marqué, que je ne connaissais personne dont je puisse avoir l’avis, et que j’étais obsédé par l’idée d’avoir le sentiment d’une femme, vu le sujet. Le livre traitait de la question du fait pour une femme de ne pas aimer sa progéniture, et ça me semblait être un tel tabou que je me demandais comment l’instinct maternel réagissait à sa lecture. Dès qu’elle a compris où je voulais en venir, ses barrières sont tombées d’un coup, son regard s’est illuminé, et elle s’est lancée dans un grand monologue sur l’importance de ce livre, du tabou qu’il soulevait, du fait que c’était un livre qui tournait beaucoup parmi ses amies justement à cause de ça et qu’elle comptait elle-même le faire tourner au plus grand nombre de ses connaissances possibles. Et de vouloir un avis masculin sur la question… Malheureusement, je descendais trois stations plus tard et la discussion fut arrêtée en plein milieu, à notre grand regret à tous les deux. Je ne sais pas si les gens autour de nous ont pensé que j’étais un pro de la drague pour rendre une jeune fille si loquace en quelques phrases seulement… En tout cas, ce livre a cette capacité étonnante de vous faire avoir de longues conversations passionnées sur le sujet (pas mal d’ami(e)s l’ont lu dans les semaines-mois suivant(e)s). Combien de livres peuvent prétendre à cela ?  

 

Il est à noter que le livre a été plus que magistralement adapté par Lynne Ramsay en 2011, qui a réussi le pari de transformer un roman quasi inadaptable en Objet Filmique Non Identifié rendant parfaitement ambiance et puissance de son matériau de base… Un très grand film, à voir après avoir lu le livre néanmoins…

 

 

romanLa double vie d’Irina

Traduit par Anne Rabinovitch

Editions Belfond – 486 pages

 

Premier chapitre : Irina, dessinatrice de livres pour enfants, vit depuis dix ans avec Lawrence. Le couple s’ennuie peut-être un peu, mais rien de dramatique. Chaque année, ils dinent avec Ramsey Acton, un ami de Lawrence, joueur de billard professionnel, pour l’anniversaire de celui-ci. Mais cette année là, Lawrence est en déplacement professionnel, et si Irina accepte de ne pas briser la tradition, c’est franchement à reculons qu’elle se dirige vers le restaurant pour y retrouver Ramsey. Surprise, non seulement Irina passe une excellente soirée, mais elle semble découvrir pour la première fois cet homme, qu’elle trouve soudain charmant, drôle, agréable, et terriblement sexy… A tel point que le chapitre se termine sur l’envie démesurée de se pencher et d’embrasser Ramsey à pleine bouche.

 

Dès lors, chaque chapitre aura deux versions : ce qu’il advint d’Irina quand elle embrasse Ramsey, quittant Lawrence et vivant auprès du joueur de billard, et ce qu’il advint après qu’elle refoule son envie stupide de nouvelle romance et choisisse le confort de son couple déjà bien établi. Ambiance Smoking/No smoking, d’Alain Resnais… 

 

L’excellente idée du roman, qui ne tombera dans aucun des pièges que son idée de base et sa structure peuvent poser, est de prendre pour chaque chapitre un événement similaire qui permettra de comparer au mieux les deux vies d’Irina : le repas avec la meilleure copine, le noël en famille….

 

Evitant tout manichéisme et toute solution de facilité, il n’y a bien entendu aucune version préférable à l’autre : il y a du bon et du mauvais dans les deux destins qu’Irina se forge, et c’est ce qui empêche le lecteur de trouver préférable telle ou telle version. Il est donc extrêmement difficile de savoir si on souhaite voir Irina aller avec Ramsey ou non.

 

L’autre brillante démonstration du livre, c’est la part que prend l’entourage dans les décisions que nous croyons prendre par nous même dans nos vies. Un exemple : Au(x) chapitre(s) 2, Irina déjeune avec sa meilleure copine. Dans la version « je trompe Lawrence », celle-ci va l’engueuler en lui reprochant de foutre son couple stable en l’air pour une passade irréfléchie. Dans la version « je n’ai pas embrassée Ramsey », la copine va souligner lourdement la monotonie de son couple, et du côté rasoir de Lawrence, l’incitant limite à aller voir ailleurs. Quoiqu’on fasse, notre entourage aura toujours quelque chose à redire, et le fera lourdement sentir.

 

Un excellent roman qui analyse très bien la notion de couple et qui, bien que moins tordu, est celui auquel je pensais en mentionnant Lionel Shriver dans l’article sur Les apparences, de Gillian Flynn. 

 

romanTout ça pour quoi

Traduit par Michèle Lévy-Bram

Editions Belfond – 526 pages

 

Shepp a toujours fantasmé sur « l’Outre-vie », partir avec l’argent d’une vie de travail sur une île où l’existence ne coûte rien et couler des jours heureux entre plage, cocktails et farniente… Mais la vie a pris les rênes sur le rêve et lui et Glynis, son épouse, ne sont jamais partis. Un jour, il décide que c’est le moment où jamais, et il prend des billets pour une île près de Zanzibar, espérant que l’ultimatum qu’il posera à Glynis, artiste tourmentée et cynique, saura lui convenir. C’est ce jour là, précisément, que celle-ci lui annonce qu’elle vient de développer un cancer. Adieu les rêves et l’Outre-Vie, l’argent de zanzibar devient l’argent du cancer, et la spirale infernale commence.

 

Là, vous vous dites sans doute, un livre sur le cancer, c’est de pire en pire… Eh bien non, ça serait compter sans Lionel Shriver, qui, loin de faire du misérabilisme, a expliqué dans une interview à la sortie du livre qu’elle avait voulu écrire un « Fuck you book ». On comprend vite de quoi il retourne…

 

Brillante dissection du système de santé américain, c’est toute l’absurdité d’un pays qui prône l’humain mais le fait passer après le profit qui passe sous le scalpel de l’auteur. Idée simple et horrible, chaque chapitre commence par l’état du compte en banque « Outre-Vie » de Shepp. Disons simplement qu’il perd 40000 dollars rien que pour diagnostiquer le cancer, et vous avez une idée de la dégringolade de Zanzibar avant même la moitié du livre.

 

Bien sûr, le cancer en est le noyau dur, et rien, ni des traitements, ni des effets secondaires, ne nous est épargné. Mais ce n’est pas ça qui est le plus difficile à supporter dans ce livre.

 

L’entourage, encore et toujours, est le plus dur dans ce genre de maladie. Puisque la chimio, c’est trop facile à gérer, il faut aussi compter sur les culpabilités mal-placées, la pitié malsaine,  la commisération pudibonde, l’éloignement soudain et toutes autres perles dont l’être humain est capable. A tel point que rapidement, une des seules personnes que Glynis pourra supporter est Jackson, le meilleur ami de Shepp, qui a de tout temps tenu de longs monologues assassins sur l’état du pays et la décadence de ce système oppressif et obnubilé par l’argent. Celui-ci devient ainsi la manifestation physique de la rage qui habite Glynis pendant sa maladie, ainsi que le fait qu’à partir sans cesse dans ses digressions, il ne lui renvoie jamais son cancer à la tête. Jackson est un personnage hautement attachant, et une bonne part du message de l’auteur dans son « fuck you book ».

Vous vous dîtes sans doute qu’avec une histoire comme ça, la fin est attendue et déprimante… détrompez vous, on parle de Lionel Shriver là…

 

 

Bref, article un peu long, une fois de plus, mais qui, je l’espère, donnera envie à ne serait-ce qu’une ou deux personnes d’aller se plonger dans un livre de cette grande dame… Vous ne le regretterez pas !

 

 

Pour qui :

Pour les gens qui aiment les livres psychologiquement (très) fins et jamais prévisibles

Pour ceux qui en ont marre de « oui, c’est la crise et la vie est bien assez dure ma bonne dame » qui implique de ne lire que du Guillaume Musso et du Oui-Oui.

Pour les gens qui aiment qu’un auteur les prenne pour ce qu’ils sont, à savoir des gens intelligents.

 

Bonnes lectures à tous

 

Yvain

 

Les apparences

nouvautes0Gillian Flynn – Traduit de l’américain par Héloïse Esquié

Editions Sonatine – 570 pages

 

 

polar, Pour les hommes, c’est toujours le compliment définitif, non ? C’est une fille cool. Etre la fille cool, ça signifie que je suis belle, intelligente, drôle, que j’adore le football américain, le poker, les blagues salaces, et les concours de rots, que je joue aux jeux vidéos, que je bois de la bière bon marché, que j’aime les plans à trois et la sodomie, et que je me fourre dans la bouche des hot-dogs et des hamburgers comme si c’était le plus grand gang-bang culinaire du monde, tout en continuant à m’habiller en 36, parce que les filles cool, avant toute chose, sont sexy. Sexy et compréhensives.

 

 

 

Le jour du cinquième anniversaire de leur rencontre, la femme de Nick, Amy, disparaît. Tout indique que leur salon a été le lieu d’une lutte : les meubles sont renversés et des traces de sang jonchent le sol.

Que s’est-il passé ? Qui s’en est pris à Amy ?

L’enquête progresse doucement, mais rapidement les soupçons convergent vers Nick, qui tente de comprendre en s’aidant de la chasse au trésor que lui a laissé son épouse pour chacun de leurs anniversaires : au fil des indices et des différents lieux, il se plonge dans l’esprit d’Amy à la veille de sa disparition.

 

L’avis de Valérie

 

Les lieux sombres et Sur ma peau, les précédents romans de Gillian Flynn, n’étaient pas banals, mais étaient déjà très intelligents et brillamment construits. Quant à celui-ci, il est réellement inclassable. Ce n’est pas vraiment un polar ni un thriller, ce n’est pourtant pas tout à fait un roman, c’est les deux à la fois et ce qui est sûr c’est que vous regarderez votre partenaire avec un rien de suspicion tout en lisant ce livre car le cœur du livre est là : que cache-t-on derrière les apparences, derrière le masque que l’on arbore, derrière nos agissements quotidiens ? Que voulons nous montrer de nous et pourquoi est-ce si important ?

 

Les apparences, c’est aussi celles qui désigneront rapidement Nick comme le meurtrier probable de sa femme, car il ne réagit pas comme devrait le faire un innocent. 

 

La forme du roman brouille autant les cartes que l’intrigue. L’instabilité est permanente, et on ne sait jamais très bien où l’on en est, qui manipule qui. Une chose est parfaitement claire, Gillian Flynn manipule le lecteur pour mieux le plonger au cœur de son histoire, pour lui faire sentir ce qu’être manipulé, chamboulé, harcelé implique.

 

Gillian Flynn est une virtuose de ce genre d’atmosphère, où le malaise est palpable. Ses personnages nous restent en mémoire, nous collent à la peau, une fois le livre refermé : il est toujours question d’hommes ou de femmes qui doivent vivre avec les maux de leurs proches. C’était déjà le cas dans Sur ma peau (Calmann-Lévy et le Livre de Poche) et ça l’était encore dans Les lieux sombres (Sonatine et Le Livre de Poche).

 

J’espère qu’un futur proche me donnera la chance de rencontrer Gillian Flynn, car ses romans sont d’une grande intelligence et elle une sacrée auteur, dont le talent après trois romans, n’est plus à démontrer. Elle fait partie des auteurs que j’aime et dont j’attends fébrilement le prochain livre.

 

Cette première nouveauté de la rentrée est à déguster rapidement et sans modération.

 

 

L’avis d’Yvain

 

Après une quinzaine de pages, ma première pensée à été pour une autre grande de la littérature américaine contemporaine, Lionel Shriver, auteur des fabuleux Il faut qu’on parle de Kevin et Tout ça pour quoi. Même dissection du couple, même acuité du regard, même capacité à créer des personnages complexes en quelques pages, même sentiment de malaise flottant entre les lignes qui vous happe complètement. Puis j’ai avancé dans ma lecture…

 

Les apparences, c’est la quintessence du grand roman pervers et roublard dont chaque nouveau rebondissement est un régal. Tout comme Valérie, j’avais déjà été impressionné par les deux premiers romans de Gillian Flynn, mais là, j’ai été littéralement bluffé par son sens du rythme, de l’intrigue et des rebondissements qui font froid dans le dos.

 

 C’est aussi un livre extrêmement drôle, de deux façons différentes. Drôle comme l’extrait choisi au dessus le montre, un « drôle » bien senti, bien tourné, et qui vous fait pouffer devant certaines idées ou formulations. Mais c’est aussi un livre drôle en ce » qu’il vous fait constamment vous demander « Non, mais, je rêve, qu’est ce que tel ou tel personnage va faire maintenant ? C’est complètement dingue ! » qui vous laisse abasourdi par les nœuds d’intrigue dont il serait plus que criminel de dévoiler quoi que ce soit ici. (Lisez le moins de choses possibles sur le sujet, de peur qu’un critique ou bloggeur vous en disent trop, vous le détesteriez copieusement !)

 

Disons pour finir que le dénouement, dont on est en droit, une bonne partie du livre, de se demander s’il sera à la hauteur, est purement machiavélique, et tout est dit ! Filez en librairie remettre votre couple en question !

 

 

Pour qui ?

Pour les amateurs d’ambiances dérangeantes.

Pour les fans de polars psychologiques.

Pour ceux qui aiment les livres à la croisée des genres.

 

Quand ?

Chez votre libraire préféré le 16 août 2012

 

Belles lectures à tous !

 

Valérie et Yvain

 

 

Le dernier samouraï

indispensable0Helen DeWitt – traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina

Robert Laffont Pavillons – 604 pages

 

romanIl y a 60 millions d’habitants en Grande-Bretagne. Il y a 200 millions d’habitants en Amérique. (Est-ce bien exact ?) Combien de millions d’anglophones d’autres nations pourraient être ajoutés au total, je ne peux même pas le deviner. Je serai prête à parier pourtant que parmi ces centaines de millions pas plus de 50 personnes, au mieux, ont lu le Aristarchs Athtesen in der Homerkritik (Leipzig, 1912) de A. Roemer, un ouvrage non traduit de l’allemand original et destiné à le rester jusqu’à la fin des temps.

J’ai rejoint ce groupe minuscule en 1985. J’avais 23 ans.

La première phrase de cet ouvrage peu connu se développe comme suit :

Es ist wirklich Brach –und Neufeld, welches der Verfasser mit der Bearbeitung dieses Themas betreten und durchplflügt hat, so sonderbar auch diese Behauptung im ersten Augenblick klingen mag.

J’avais appris l’allemand toute seule dans « Apprendre l‘allemand tout seul », et ai reconnu immédiatement plusieurs mots dans cette phrase :

C’est vraiment quelque chose et quelque chose que le quelque chose avec le quelque chose de ce quelque chose a quelque chose et quelque chose, ainsi quelque chose aussi ce quelque chose pourrait quelque chose au premier quelque chose.

 

Sybilla, jeune femme brillante mais légèrement  névrosée, ne sait plus trop quoi faire de son rejeton. Ludo, fruit d’une nuit oubliable après un rencard catastrophique, est en effet le genre à lire Homère dans le texte à trois ans et à tripatouiller les théorèmes mathématiques dans la foulée. D’où le dilemme de sa génitrice : comment éduque-t-on une progéniture accroc au savoir comme d’autres le sont aux bonbons ? Afin que le petit ait tout de même un modèle masculin de référence, Sybilla lui fait regarder en boucle Les sept samouraïs, de Kurosawa, ce qui, d’après elle, lui permet d’avoir non pas un, mais sept pères de substitution, tous modèles de courage et d’intégrité. Malheureusement, ce plan parfait va entraîner deux dommages collatéraux : d’une part, Ludo se met en tête d’apprendre le japonais (et comme tout enfant de cinq ans, il est du genre relou quand il veut un truc); d’autre part, une scène du film va capter son attention pour les années à venir, celle ou un samouraï fait passer un test à des postulants pour juger de leur qualité : les faisant rentrer un par un dans une maison, il leur assène un coup de bâton pour voir lesquels pareront le coup.

Car Ludo n’a qu’une envie : savoir qui est son père, et devant le refus de sa mère à l’en informer, il va glaner des renseignements jusqu’à établir une liste de candidats potentiels (un prix Nobel, un grand reporter, un pianiste japonais reclus, un artiste…) pour aller les voir, leur « asséner un coup de bâton » et juger des réactions.

 

Attention, chef-d’œuvre ! Et oui, je pèse lourdement mes mots.

 

Voici un livre que j’ai dû lire six ou sept fois, et qui me procure toujours les mêmes réactions à chaque nouvelle lecture : je passe d’un fou rire bien violent à une larme à l’œil émue sur une même page, j’ai des envies d’adoption d’enfant, je relis certains passages huit fois pour être sûr que je n’ai pas rêvé telle blague géniale ou telle répartie cinglante, je m’extasie sur le talent de l’auteur et je me demande à qui je peux bien offrir ce livre…

Dès le prologue, où Sybilla parle de son enfance,  de son père et de son grand-père, le ton est donné : légère teinte d’absurde, personnages attachants et complètement à côté de la plaque, mélange constant d’érudition et d’humour.  

Le livre regorge de trouvailles narratives et de scènes d’anthologie : les rencontres entre Ludo et ses pères putatifs sont autant de moments de bravoure, ainsi que ses premiers jours à l’école ou les innombrables discussions avec sa mère pour tenter d’en savoir plus sur son géniteur.

 

Sybilla, personnage complexe et génial, végète dans sa vie où rien n’est jamais à la hauteur. Elle se contente d’un boulot franchement pathétique, à savoir recopier sur ordinateur des anciens numéros de revues  telles que Le mensuel du fan du cochon et autres L’ami de la belette. N’ayant jamais d’argent, la distraction principale qu’elle a à offrir à Ludo, en dehors des Sept samouraïs, est de passer des journées entières dans le métro, après s’être battue avec son fils sur le nombre de livres qu’il aurait droit d’emmener en excursion. Les scènes du métro sont souvent à mourir de rire, car Ludo lisant entre autres en arabe et en grec, les commentaires des voyageurs sont souvent légion. Or, le caractère intransigeant de Sybilla, qui ne supporte pas les phrases toutes faites et les manques de connaissance, la pousse souvent à s’engueuler avec tout le monde dans des diatribes cinglantes et assassines.

La narration est partagée entre les deux, sur deux tons très différents : Sybilla a tant d’idées et saute si facilement du coq à l’âne qu’elle se coupe facilement la parole toute seule, ce qui peut parfois décontenancer à la lecture. Ludo, lui, petit bonhomme opiniâtre, est nettement plus construit dans ces idées que sa brouillonne de mère. Leur relation, à la fois touchante et drôle, est un bon résumé du livre. On suivra Ludo jusqu’à ses douze ans environ, et je vous laisse la surprise de savoir s’il  trouvera ou non son père.

 

Bref, au cas où vous n’auriez pas compris le message, ce livre est à lire ABSOLUMENT…

 

Pour qui

Pour ceux qui ont lu et aimé T.S.Spivet de Reif Larsen ou Extrêmement fort et incroyablement près, de Safran-Foer.

Pour les fans d’Akira Kurosawa.

Pour ceux qui aiment que leurs fou-rires soient mouillées de larmes et vice-versa.

Pour les lecteurs qui aiment les livres fous, les personnages inoubliables et le mélange des genres. 

 

Bonnes lectures à tous

 

Yvain

 

Vingt-cinq ans de solitude

nouvautes0(Mémoires du Grand Nord)

John Haines – Traduit de l’américain par Camille Fort

Editions Gallmeister – 234 pages

 

nature writing, Ne rien faire, n’être rien : ce serait une belle vie. Rester immobile comme pierre au soleil. A courir après la vie, à se mettre en chasse, on n’en finit pas : on abat les arbres, on coupe le bois pour se tenir chaud, on fait fondre la neige et la glace pour avoir de l’eau. On s’en va traquer la viande, on la porte sur des miles jusqu’à la maison avec le traîneau et les chiens, on apprend comment vit un animal dans la neige pour lui ôter la fourrure du dos. On mange, on se lave, on trouve le temps de dormir. On se réveille dans la froide pénombre de l’aube, affamé et pensif.

 

 

John Haines a, depuis 1947, passé près de vingt-cinq ans à Richardson, un coin isolé de l’Alaska où il a sa cabane. Faisant de fréquents retours à la civilisation, c’est dans ces moments là qu’il a écrit les courts textes sur son expérience qui composent ce recueil. Les animaux, les rencontres, la chasse, l’apprentissage d’une vie solitaire où la glace impose son calendrier, les anecdotes autour d’un verre avec les rares voisins, les moments pénibles et les moments de grâce d’une vie sous le signe de « la neige, le feu et les étoiles » (titre original du livre). 

 

Gallmeister est sans doute le meilleur éditeur en ce qui concerne le nature writing (pour les non-initiés : littérature (romans ou récits vécus) des grands espaces, où la nature a une place prépondérante, voire omniprésente). Un exemple supplémentaire en est ce récit de John Haines, qui par petits tableaux et petites touches, nous fait découvrir son quotidien dans le Grand Nord.

 

C’est d’abord la puissance d’évocation qui marque la lecture. On ressent le froid, la glace, la neige aussi bien que les courts et bruyants étés où tout semble reprendre vie. De la plus petite fourmi à une rencontre mouvementée avec un ours, c’est une faune occupée à survivre qui entrecroise constamment la route de John Haines, qui prend toujours le temps de tout observer afin de comprendre son environnement et les habitants qui le partagent avec lui.

 

Certaines scènes sont très touchantes (le récit d’un voisin sur deux hommes bourrus et mutiques qui vont partager le temps d’une nuit le confort spartiate d’une cabane), mystérieuses (une disparition après une dispute sur la propriété d’un sentier) ou drôles (un groupe d’hommes exaspéré par un ours en amont d’eux, qu’ils ne peuvent dépasser de crainte de le rendre agressif et qui prend un malin plaisir à prendre tout son temps à renifler le moindre arbre trois jours durant…). Mais qu’elles que soient leur tonalité, elles décrivent un monde où tout se joue au ralenti bien qu’on s’affaire sans cesse, où les hommes parlent peu et où,  toujours, la nature donne le ton.

 

On voit aussi l’auteur apprivoiser sa nouvelle vie, essayer, faire des erreurs, retenir les leçons d’une existence où on peut facilement perdre une main, une chien, ou la vie.  Un couteau est un bien précieux ; dans un endroit où les possessions matérielles sont peu nombreuses, aucune n’est dispensable, et la moindre perte peut-être dommageable : John Haines l’apprendra à ses dépens. On découvre ses premiers pas dans l’art de la chasse, jusqu’à ce qu’elle devienne routine ; ou comment dans certains lieux, rien ne se perd et tout a son utilité.

 

Tout en poésie et touches impressionnistes, John Haines nous offre un beau portrait d’une des régions terrestres les plus foisonnantes pour notre imaginaire. Un beau voyage, à la fois sobre et tout en détails, chaleureux malgré le froid et où aventure et quotidien sont sans cesse mêlés.  

 

Pour qui ?

 

Pour les fascinés du Grand Nord

Pour les amoureux de la nature

Pour les lecteurs de London ou de Curwood

Pour ceux qui, après avoir râlé pendant des semaines que l’été n’arrivait pas, trouvent maintenant qu’il fait trop chaud  (Oui, on est français, que diable…)

 

Bonnes lectures sous le soleil à tous,

Yvain

 

Black magic

indispensable0Davide Ferrario – traduit de l’italien par Sophie Bajard

Editions Rivages Noir – 464 pages

 

 

 

polarDans les rues s’écoulait un trafic chaotique désordonné de tramways bondés et d’autos pétaradantes, tout aussi encombrées. Au milieu zigzaguaient des bicyclettes, des charrettes à bras et de minuscules motos futuristes, appelées « Vespa », construites avec les démarreurs d’avions inutilisés durant la guerre.

« Mais que font tous ces gens ? » demanda Welles à Viola, assis auprès de lui dans la limousine. Viola, absorbé par de toutes autres pensées, fit néanmoins preuve de courtoisie en n’éludant pas la question.

« Les gens ? Que voulez vous donc qu’ils fassent ? Ils se débrouillent… »

 

 

1947. Orson Welles débarque à Rome pour y tenir le rôle du gitan Cagliostro dans le film « Black Magic » de Gregory Ratoff. L’accueil est tiède ; en Italie, le réalisateur de Citizen Kane est considéré par une minorité comme un génie, et par une majorité comme l’ex-mari de Rita Hayworth.

A la fin du premier jour de tournage, un des figurants avec qui Welles avait discuté dans sa loge vient mourir à ses pieds, en lui murmurant les mots « Saint François ». La police conclut à une overdose de morphine, mais Welles est persuadé qu’il s’agit d’un meurtre, et que les derniers mots énigmatiques étaient une piste pour retrouver l’assassin. Il engage donc un détective privé, Tommaso Moravia, dont le passé trouble durant la guerre va trouver de nombreux échos avec la vaste enquête qui commence. Du Vatican aux fonctionnaires de l’Italie post-Duce, du monde du cinéma aux luttes des travailleurs communistes, l’étrange défunt semble avoir eu une vie plus que remplie dont il ne sera pas facile de démêler l’écheveau… Ajoutez à cela une magnifique actrice italienne dont Welles va tomber follement amoureux, et vous avez tous les ingrédients de cet excellent thriller…

 

Excellent thriller, effectivement. Davide Ferrario nous fait découvrir l’Italie de l’après-guerre, et les nombreuses couches de la société romaine, dans cette intrigue aux multiples rebondissements. Le côté historique du roman est passionnant, sans jamais verser dans la leçon d’histoire.

C’est Moravia le privé qui est le catalyseur de cette Histoire, personnage à la fois attachant et trouble, dont le passé nous est dévoilé au fur et à mesure. Il est le parfait alter-égo pour Orson Welles, l’un ayant trop vécu alors que l’autre a eu une vie privilégiée, et qui a moins l’habitude d’être confronté au sordide de la réalité. Cette alliance complémentaire entre les deux protagonistes est une des grandes réussites du roman.

 

Et puis, bien sûr, il y a le personnage d’Orson Welles. Davide Ferrario a fait avec sa vie ce que Dan Simmons a récemment fait avec celle de Charles Dickens (dans le magique et génial Drood, chez Robert Laffont, à lire absolument !). Après s’être documenté de façon exhaustive sur le séjour italien de Welles, il a brodé une intrigue policière bien entendu complètement fictive, mais qui s’imbrique si bien avec les données biographiques existantes qu’on peine à y démêler l’inventé du réel. L’auteur a la gentillesse de nous resituer en fin d’ouvrage ce qui est avéré de ce qui est pure fiction.

 

Bref, en jouant sur les genres et en mélant habilement fiction et réalité, l’auteur gagne sur tous les tableaux. Belle reconstitution historique, polar haletant, Orson Welles bien vivant et tout en contradictions, personnages remarquables, ce livre est à mettre entre toutes les mains…

 

Pour qui :

 

Pour les fans d’Orson Welles, à qui « Saint François » ne manquera pas de rappeler un certain « Rosebud ».

Pour les amateurs de cinéma en général, qui se baladeront sur des plateaux de tournage et découvriront l’histoire des mythiques studios Cinecittà.

Pour les lecteurs de Stuart Kaminsky, dont le héros récurrent enquête pour le compte de clients tels que Judy Garland, Cary Grant ou les Marx Brothers dans le Hollywood des années 50.

Pour ceux qui aiment l’Italie.

 

Bonnes lectures à tous

 

Yvain