Le mystère T. S. Spivet – Divagation(s)

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet

Reif Larsen – Traduit de l’anglais par Hannah Pascal

Nil Editions – ___ pages / Livre de Poche – 415 pages

 

 

Lextravagant-voyage-du-jeune-et-prodigieux-TS-SPivet-de-Reif-LarsenLe téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que ma sœur Gracie et moi étions sur la véranda en train d’éplucher le maïs doux dans des grands seaux en fer blanc. Les seaux étaient criblés de petites marques de crocs qui dataient du printemps dernier, quand Merveilleux, notre chien de ranch, avait fait une dépression et s’était mis à manger du métal.

Peut-être devrais-je m’exprimer de manière un peu plus claire. Quand je dis que Gracie et moi épluchions le maïs doux, ce que je veux dire, en fait, c’est que Gracie épluchait le maïs doux tandis que moi, de mon côté, je schématisais dans l’un de mes petits carnets bleus les différentes étapes de cet épluchage.

 

 

Tant qu’à être dans ma phase articles improbables et grands questionnements métaphysiques, voici un texte dont j’ai écrit la mouture il y a près d’un an, à ma deuxième lecture de cette petite pépite.

C’est en le relisant que je me suis rendu compte que ce roman touchant avec un happy end de compet était peut-être très différent de ce que j’en avais fait la première fois, et qu’il y avait peut-être plusieurs lectures possibles. Dont certaines affreusement tristes, au demeurant…

Je vais tenter de récapituler ces diverses lectures du livre. J’incite véritablement ceux qui auraient lu ce livre (pas la très mauvaise adaptation en film, qui n’a que peu à voir avec l’histoire d’origine) à me donner leur avis…

 

 

RESUME, histoire de replacer les souvenirs de lecture vacillants de certains en ordre…

 

Tecumseh Sansonnet Spivet est un petit garçon passionné de sciences et de cartographie qui vit dans un ranch avec sa mère, scientifique retirée du monde, son père, bloqué dans une imagerie de western et sa sœur, adolescente pur jus qui n’attend qu’une chose, à savoir se barrer du trou minable où ils vivent. La figure de Layton, le frère disparu lors d’un accident de fusil quelques années plus tôt, plane sur cette famille aimante mais où chacun évolue dans son coin.

Un jour, le Smithonian téléphone au ranch, et cherche à joindre le docteur T.S. Spivet. Le Dr Yorn, ami de la famille, leur envoie depuis longtemps les dessins et les recherches du jeune Tecumseh, et ils ont décidé de l’honorer du prix Baird, rien de moins que le plus grand prix scientifique du pays. Maigre détail : personne ne semble se douter que T.S. n’a que onze ans. Celui-ci prend bonne note de cette grande nouvelle et assure qu’il sera à la remise du prix.

Il décide de partir en cachette, en train, comme les hobos de ses romans d’aventure, et de traverser tout le pays à l’arrache dans des wagons de marchandise pour aller jusqu’à Washington. Il emporte avec lui les mémoires de sa grand-mère, dont la lecture lors du voyage va lui permettre de mieux comprendre les dysfonctionnements affectifs des membres de sa famille.

Sauf que le voyage aura son lot de difficultés…

 

 

Pour ceux qui n’ont pas lu ce livre : lisez le si le résumé vous a plu, vous verrez, c’est génial. Maintenant quittez cette page, c’est un conseil, je vais spoiler au-delà de l’imaginable.

 

 

Ce livre est sorti en France en 2010. Je l’ai lu immédiatement, l’ai adoré sans réserve, l’ai offert et conseillé comme tout bon monomaniaque qui se respecte, avec l’enthousiasme primaire du lecteur/libraire ravi d’avoir trouvé son coup de cœur du moment. Tous les retours que j’en ai eus étaient emballés, j’étais aux anges. Mon copain M.M. m’a proposé une lecture alternative de la fin du livre, beaucoup moins optimiste, et je l’ai repoussé avec un « Meuh non, qu’est-ce que tu vas chercher là… ».

 

Je viens de relire Spivet, et je n’en ai pas eu DU TOUT la même lecture que la première fois. A tel point que je me demande fortement si je n’hallucine pas. Bref, voici une lecture toute personnelle de la fin du roman, et je serai gré à quiconque l’ayant lu de me donner son avis. Ca aura l’air tiré par les cheveux dans un premier temps, mais plus tant que ça au final. Je vous laisse juge.

 

Le roman se découpe en 3 parties :

1) L’Ouest – chapitres 1 à 4 (la vie au ranch et présentation de la famille Spivet)

2 )La Traversée – chapitres 5 à 10 (à bord du train de marchandise et lecture des mémoires de l’arrière grand-mère)

3) L’Est – Chapitres 11 à 15 (l’arrivée à Washington et tout ce qui s’ensuit)

 

Voici ma 1ère théorie capillo-tractée : A la fin de la seconde partie, TS rencontre un clochard fou de Dieu qui se propose de le libérer du diable, et qui lui colle un coup de couteau pour ce faire. Je crois que la troisième partie est en réalité la mort de TS, ou du moins un délire du garçon mourant, qui s’invente une fiction où tous les problèmes de sa vie se résolvent afin qu’il puisse « partir » sereinement.

 

Je m’explique.

 

Déjà, la rencontre avec le psychopathe : l’échange tourne au drame après que celui-ci brise le squelette de sansonnet que TS trimballe comme une relique (pour mémoire, il s’agissait du sansonnet qui s’était écrasé dans la cuisine du ranch le jour de la naissance de TS et qui était à l’origine de son second prénom). Symbolique lourde de sens… La scène se situe au bord d’un canal. Le fou attrape TS par le cou, se met à jouer de son couteau sur le ventre du garçon, mais celui-ci attrape son canif, le plante de retour, et le fou, buttant contre une bitte d’amarrage, tombe dans l’eau, hurlant qu’il ne sait pas nager. C’est à ce moment là, alors que TS se tord de douleur, qu’un vol de milliers de sansonnets passe au dessus de lui, certains descendants sur le squelette du sansonnet pour happer des morceaux d’os. Quelques secondes plus tard, ils continuent leur route, et comme TS ne sait pas dans quelle direction aller, il les suit, arrivant une demi-page plus loin devant un camion, où le conducteur accepte de l’emmener à Washington. Fin de la deuxième partie.

 

Tout n’a pas à être logique dans un roman, même si il s’agit d’un livre raconté par un petit cartographe de 12 ans dont la narration suit une rigueur toute scientifique pendant les 300 premières pages. On peut tout de même s’étonner que le routier accepte sans souci de s’occuper d’un gamin de douze ans qui pisse le sang et qui refuse d’aller dans un hôpital. Mais bon !

 

Au début de la troisième partie, le camion arrive à Washington, et TS débarque au musée du Smithsonian, but initial de son voyage. Là-bas, on est plus surpris de son âge que de son état, et si on appelle le docteur du musée pour le remettre d’aplomb, on n’envisage pas une seconde d’appeler la police (parce qu’une plaie à l’arme blanche sur un enfant qui déboule sans parents, ça paraît bénin, au final…).  Qu’importe, au moins, le voyage est achevé, TS est arrivé là où il devait arriver.

 

Très vite, il apparaît que la communauté scientifique du Smithsonian n’est pas exactement la tasse de thé du garçon : expressions fausses, sentiment de pouvoir dû à leur position, ambiance chichiteuse qui ne le mettent pas à l’aise. Pourtant, ils croisent quelques personnes qui ont l’air sympathiques : le conducteur de la voiture qui l’emmène aux émissions télé, le jeune qui fait la dame pipi au smithsonian… Surprise, ceux-ci font en fait partie d’une société secrète de scientifiques, le « Megatherium », et ils ont même des signes secrets et des réunions secrètes dans des endroits secrets (Oui, on a beau être un génie, quand on a douze ans, l’idée de faire partie d’un truc top secret a quand même beaucoup de charme…). Qui plus est, ils veulent absolument TS comme membre.

 

Autre surprise, son mentor le Dr Yorn en fait partie (pour rappel : le Dr Yorn est l’ami de la mère de TS qui envoie en secret tous ses projets scientifiques au Smithsonian et a postulé en son nom pour le prix Baird, raison du voyage de TS a Washington). Le revoir à la réunion du Mégatherium permet à TS de s’absoudre de quelques uns de ses « péchés »  récents (avoir entre autre fait croire à la télé que ses parents sont morts). Non seulement le Dr Yorn ne s’en offusque pas, mais il rassure TS : sa mère était au courant de tout depuis le départ, car elle aussi fait partie du Mégathérium ! Joie infinie de TS, dont une des craintes majeures était que sa mère soit devenue une scientifique ratée, à force de s’entêter à chercher la cicindelle vampire, un insecte dont l’existence devient à terme plus que douteuse. Non seulement sa mère, que la communauté scientifique a peu ou prou laissé tomber, n’est pas une ratée, mais elle fait en plus partie d’une société secrète hyper-cool qui a vraiment la science, et non pas une quelconque gloriole, comme ligne de mire !

 

Là encore, pourquoi pas ? J’ai vraiment commencé à tiquer lorsque TS avoue aussi être un meurtrier (il pense que le fou de Dieu s’est noyé par sa faute) et que les membres du Mégathérium le rassure : eux qui ont des yeux partout ont vu toute la scène (y compris le nuage de sansonnets) et ont pu constater que le dingue avait été repêché à temps et n’était donc pas en danger de mort. Mes « pourquoi pas ? » commençaient doucement à faiblir à ce moment là…

 

Avant la fin de la réunion, ils lui proposent de faire appel à eux dès que le besoin s’en fait sortir. Comment ? Très simple ! En appelant la hotline des hobos, qu’ils dirigent ! (Lors de son trajet depuis le Montana, Ts rencontre un vrai hobo qui lui explique l’existence de cette ligne téléphonique pour vagabonds : en rentrant le numéro d’un train sur le standard de la hotline, on obtient des renseignements tels que la destination du train, les endroits où ils s’arrêtent et la durée des dits arrêts. Oui, cette hotline existe, mais de là à ce qu’elle soit tenue par une société secrète de scientifiques, ben, euh…).

 

Bon, reprenons, TS a atteint le but de son voyage, il a fait un long discours au smithsonian où il a parlé pour la première fois des circonstances de la mort de son frère, ce qui lui tenait à cœur depuis longtemps, il fait partie d’un club secret qui le rassure sur son lien pur avec la science, il n’est pas un meurtrier de psychopathes, le Dr Yorn est fier de lui et sa mère n’est pas une scientifique ratée…

Bref, presque tout est réglé. Presque, car il reste encore un dernier facteur cause de tristesse dans son existence : son père, le cow-boy, qui pense que la science n’est que foutaises, et dont Layton, qui lui ressemblait autant que TS ressemble à sa mère, était le fils chéri. Son père auprès de qui TS a l’impression de n’incarner que la mort de son frère et du vide qu’il a laissé…

 

TS, après les nombreuses télés qu’on l’a obligé à faire, est invité à rencontrer le président des Etats-Unis. Mais il est las, il veut rentrer au ranch, et le moment venu, n’a plus très envie de rencontrer le président. C’est fort à propos que déboule son père (qui, dans sa tenue de cowboy, a dépassé sans peine les innombrables checkpoints et autres barrages de sécurité), qui colle son poing dans la tronche du directeur du Smithsonian, et qui embarque son fiston pour le ramener à la maison. Toujours fort à propos, un des membres du Mégathérium (ils ne sont pas nombreux mais ils sont vraiment partout…) arrive et les rassure, il connait un passage secret sous terre qui leur permettra de s’en aller sans être poursuivis. C’est dans ce tunnel que le père de TS lui offrira le plus long speech de sa vie, lui expliquant qu’il l’aime, qu’il fait confiance à sa femme et qu’il est fier de lui. Comble du bonheur pour le gamin : son père ôte son chapeau de cowboy et lui visse sur la tête (acte qu’il l’avait déjà vu faire envers Layton mais dont il pensait que ça ne lui arriverait jamais…).

 

Dernier paragraphe : « Puis, tout à coup, mes mains étaient sur la porte. J’ai regardé mon père. Il a fait claquer sa langue et a approuvé d’un signe de tête. Alors, j’ai poussé la porte, et je me suis avancé vers la lumière. »

 

Tout est réglé, TS peut mourir sereinement et s’avancer vers la lumière.

 

Oui, alors soyons clair, j’ai bien conscience du déprimant de cette version : c’est l’histoire d’un échec, d’un voyage raté, de la mort inutile d’un enfant, du drame d’une famille qui a déjà perdu un membre et qui en perd un deuxième… Ouais, OK, OK, je sais… Ca m’a fait moyen plaisir de relire le livre ainsi, je préférais nettement la version happy-end.

 

Autre « preuve » allant dans ce sens là. Avant le début du roman, on trouve une carte des Etats-Unis où est reproduit le voyage de T.S., et où chaque chapitre est géographiquement indiqué par son numéro, afin qu’on garde une idée de l’emplacement de chacun. Il y a 14 chapitres dans le roman, et pourtant un 15ème chapitre est mentionné sur le dessin, à côté de la carte, avec un simple point d’interrogation quant à son emplacement géographique. A la première lecture, j’avais trouvé cette idée charmante, l’interprêtant comme « la famille va pouvoir repartir sur de bonnes bases, tout est soldé, le reste leur appartient, qu’en feront-ils ? ». Avec cette nouvelle lecture, le point d’interrogation prend une tournure plus sombre, du type « Qu’y a-t-il après quand on s’est avancé vers la lumière ? »

 

Une seule personne, à ma connaissance (M.M., si tu me lis, désolé d’avoir balayé ton interprétation d’un revers de manche il y a plus de deux ans…) avait eu cette lecture à la sortie du livre. J’ai cherché sur internet une page qui reprendrait cette idée mais vainement. Les deux lectures sont bien entendu tout à fait compatibles, et on peut choisir celle qui nous parle le plus. Néanmoins, je reste perplexe et je me demande à quel point je peux avoir raison ou pas. Je serai plus que reconnaissant à ceux qui liraient ces lignes de me donner leur avis ! Vraiment !!!!

 

 

 

RAJOUT DEUX HEURES PLUS TARD :

 

Il y avait encore quelque chose qui me chiffonnait dans mon explication, et j’ai enfin mis le nez dessus, ce qui occasionne une troisième lecture du livre, encore complètement différente : l’hypothèse du trou de ver.

 

C’est cette fameuse carte avec les numéros des chapitres qui m’y a mené.

 

Lors de sa traversée du pays en train, TS se réveille une nuit et se rend compte qu’il ne voit plus l’extérieur. Il lui vient en tête l’idée qu’il puisse être pris dans un trou de ver.

 

Je suis tellement une quiche en science que même en lisant la page qui leur sont consacré sur wikipedia, je n’ai pas trop compris ce que sont les trous de ver, si ce n’est qu’ils forment un raccourci à travers l’espace-temps en pliant celui-ci comme une feuille, qui ferait se toucher un point A et un point B, distant de milliers de kilomètres, pour les mettre côte à côte. Le trou de ver, contrairement au trou noir, est un concept purement théorique. Dans mes deux lectures du roman, j’ai un peu mis ce passage de côté.

 

En y repensant, et en me demandant si je ne passais pas à côté d’un truc important dans la compréhension du roman, je suis donc allé sur la page wiki, ou je n’ai compris que les premières lignes (que je viens de vous ressortir histoire d’étaler mon manque de science). Plus que les explications scientifiques, c’est la partie « le trou de ver dans la fiction » qui m’a interpellé : on y mentionne tous les films ou séries qui y ont recours et avec quels effets : voyage dans le passé, pont vers un endroit lointain, et surtout : pont vers un monde alternatif !

 

C’est bien sûr ce dernier point qui serait le plus applicable à TS. Auquel cas, la deuxième moitié du roman serait une vie parallèle où tous les problèmes seraient résolus, mais ce qui implique aussi que TS a disparu de son univers d’origine, le nôtre.

 

L’épisode du trou de ver arrive au chapitre 9, qui est lui aussi mentionné sur la carte par un point d’interrogation puisqu’il est en effet impossible de le situer géographiquement. Les trous de ver, comme les trous noirs, sont composés d’un point d’entrée, et d’un point de sortie, ces deux points qui se « collent l’un à l’autre » en pliant l’espace-temps. Cela pourrait induire que tout ce qui est compris sur la carte entre les deux points d’interrogation, du chapitre 9 à l’inexistant chapitre 15, serait un monde « parallèle », et que le roman s’arrête quand TS revient dans notre univers normal, quelque part dans un train de marchandises en destination de Washington.

 

Ce qui fait du roman un roman de science-fiction…

 

 

 

 

 

HEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEELP !!!!

 

Donnez moi vos impressions avant que mon esprit tordu n’aille inventer de nouvelles explications au livre !!!!

 

Bonnes lectures néanmoins !

 

Yvain

Ma place de lecteur

Ma place de lecteur

(Petite divagation pleine de questions, sans réponses aucune, et d’un intérêt grandement limité.

 

Coïncidence (ou pas…) de mes lectures aléatoires, trois des romans que je viens de lire m’ont poussé à me poser moultes questions ces dernières semaines, que je tache de mettre en cohérence en les exposant par écrit, quitte à ne parvenir qu’a compliquer le sac de nœuds qui me sert d’encéphale.

Précision importante et non des moindres, ça va spoiler à tous les étages sur les 3 livres ci-dessus évoqués, à savoir :

Reflex, de Maud Mayeras, Anne Carrière, Pocket

Travail Soigné, de Pierre Lemaître, Ed. du Masque, Livre de Poche

La musique du silence, Patrick Rothfuss, Bragelonne

Bref, si vous avez lu ces livres, ou qu’ils ne vous intéressent pas, n’hésitez pas à continuer ces lignes. Si l’un des trois (ou deux, ou trois) est dans vos listes de futures lectures potentielles, passez votre chemin, vous m’en tiendriez rigueur…

 

Je lis de dix à quinze livres par mois, parfois plus. Les incessants allers-retours en train entre mon travail et mon domicile aident beaucoup. Mais je lis une fois rentré pour peu que mon livre me plaise, je lis pour m’aider à m’endormir, je lis pour m’aider à me réveiller (avec de copieuses doses de café…). Je lis beaucoup, parce que j’aime ça. Forcément, à force de passer du temps sur une activité, on la questionne un peu, beaucoup. Si on prête attention aux interrogations nulles qui passent par la tête, d’autres questions nulles naissent de plus belles… Pourquoi tel livre et pas tel autre ? Pourquoi ce roman de gare me plaît-il et ce chef-d’œuvre intemporel me fait-il chier ? Pourquoi ai-je des phases épopées de l’humanité, puis fantasy, puis littérature serbe only ? Pourquoi m’investir dans tel personnage, dans telle intrigue ? Quels sont les points communs entre mes cinq livres préférés, qui ont l’air si différents de prime abord ? Quel est mon apport personnel aux mots d’un autre ? Pourquoi telle phrase écrite il y a six siècles trouve un tel écho dans mon pitit cœur de trentenaire bobo rouenno-parisien ? Foultitude de délires sans queue ni tête dont je rougirais peut-être si je ne savais que beaucoup d’autres se les posent, sur ce sujet ou sur d’autres, tant il est vrai que l’humanité n’est qu’un beau ramassis de monomaniaques…

Parfois, je lis pour me forcer à réfléchir. Parfois, je lis pour me décérébrer. Et parfois, je lis juste pour une bonne histoire, qui me pousse à réfléchir comme un beau diable sans que je l’aie vu venir.

 

Exemple avec cette coquine de Maud Mayeras, qui m’a coupé les pattes à la fin de son livre « Reflex », poussé à relire deux fois en un quart d’heure le dernier chapitre, et m’a fait me sentir sale avec l’envie pressante de prendre une douche. Bouh la vilaine…

90784591_oIris est photographe de scènes de crimes. Elle est bègue, se décrit dans les premières lignes comme « toujours disponible », et semble avoir la vie sociale d’une chaussette dépareillée. Dès les premières pages, bim, je n’étais plus qu’amour et empathie pour cette pauvre fille. Le premier chapitre la voit obligée de retourner dans le bled où elle a grandi pour aller shooter le meurtre d’un enfant, scène qui n’est pas sans rappeler la scène du meurtre de son propre fils, dix ans plus tôt. Bim deuxième, et pourtant je savais à quoi m’attendre, c’était écrit sur la quatrième de couv’. Il semblerait donc que le meurtrier soit toujours en liberté, ce qui est d’autant plus fâcheux que le dit meurtrier est censé croupir en prison depuis dix ans itou. Bim troisième. Iris s’attarde un peu dans le coin, revient dans sa maison d’enfance ; apprend que sa mère (alias, le croquemitaine, bim quatrième) est dans l’asile du coin pour pétage définitif du fusible supérieur. Elle lui rend visite, retrouve une amie d’enfance, ainsi que  l’énorme voisine pleine d’attention qui a bercé son enfance et les quelques gros cons inhérents aux petits patelins aussi. Iris bégaye presque à chaque phrase. Les souvenirs sur son fils chéris remontent comme un fleuve (bim cinq, six, sept et … douxième) ainsi que le quotidien insupportable avec cette mère horrible, castratrice, brutale, blessante, flippante même ravalée au rang de légume dans l’asile où elle se bave dessus (bim treize à deux-cent…).

Je passe les nombreux chapitres flashabck s’écoulant sur plus de cinquante ans qui apporteront la clé de l’intrigue policière. Je passe sur l’identité du meurtrier d’enfants, sur le drame d’Iris résolu, pour en arriver aux dernières pages, où Iris, après la mort de sa mère dans son asile, lit son journal intime et comprend ce qui s’est passé. Me renvoyant en pleine gueule au passage ma part de crédulité quand je lis un « bon roman ».

Je l’adore cette Iris. Ca fait 400 pages que je suis derrière elle, que je cherche à finir ces phrases à sa place sans bégayer, que je veux moucher les gros cons et filer des torgnoles à la croquemitaine pour la faire sourire deux secondes. Parce qu’elle est triste mais qu’elle me plaît. C’est l’héroïne du livre que je lis et c’en est une qui me plaît. Voilà.  Et quand je dévore le journal de sa salope de mère, je ne suis pas du tout prêt à lire ce que j’y lis. Qu’Iris était une mère abusive et violente, que le bébé souffrait. Qu’il fallait l’éloigner de sa mère. J’attends avec impatience que ma copine Iris lui cloue le bec, et Iris, en deux lignes, confirme les dire de sa mère. En quelques lignes, la timidité d’Iris devient de la frigidité, sa disponibilité devient de la sociopathie. La mère croquemitaine devient une grand-mère apeurée, et la mère en deuil une salope sans nom. Elle devient le Croquemitaine.

Vraiment, j’étais pas prêt. Du tout.

J’ai fini mon livre dans le Rouen-paris matinal qui m’emmène au taff, j’ai fixé dix bonnes minutes le paysage en me disant que j’avais du loupé un truc, et dans un magnifique exemple de déni total de compréhension, je me suis relu le dernier chapitre, pour conclure que je me sentais moyen bien. Et que par extension Maud Mayeras était une magicienne.

On le sait, depuis Agatha Christie, qu’il faut se méfier du narrateur. J’en ai lu des paquets de polars, putain, je le sais, nom d’un con. Et si je sais aussi que j’en lis pour me faire surprendre, que je déteste les polars dont je devine la fin trop tôt, comme si j’avais été floué. Mais je sais aussi que je déteste avoir donné quatre cent pages de soutien à une salope sans nom. Parce que tout à coup, j’ai peur de mon jugement sur les gens. Je peux lire des descriptions de boucherie dans des polars sans ciller, mais là, je me suis senti crade.

M’est venu alors la question qui tue. Pourquoi s’attacher à un personnage fictif, même si ce n’est que quelques centaines de pages durant ? Est-ce parce qu’elle est pauvre fille, et bègue, et mère d’un mort que j’ai décidé que j’aimais bien Iris ? L’attachement à un personnage est un peu un passage obligé, on ne se fade pas les désarrois de la mère Bovary si on n’a pas un minimum de lien avec elle, ça serait par trop chiant sinon. Oh, on peut tout à fait lire sans état d’âme, en ne faisant qu’analyser une narration et un style, comme ces gens qui ne voit dans un film qu’une étape dans l’évolution de la représentation par l’image, et restent imperméable à toute sensation ou émotion. C’est un brin dommage tout de même, la surintellectualisation. Moi j’apprécie de pouvoir kiffer tout autant The Tree of life qu’Avengers. Mais là n’est pas la question. La plupart des gens, quel que soient leur degré d’éducation ou leur raison de lire, éprouvent le besoin d’avoir du lien. Alors quoi ? Le besoin du héros ? Même si notre époque est plus versée sur les anti-héros que sur les Achille et Ulysse ? Pourquoi me suis-je senti trahi par Maud Mayeras, qui s’est contentée de faire ce que tout auteur de polar cherche à faire ? D’ailleurs, me suis-je senti trahi par l’auteur ? Ou par le lecteur ? Yvain le lecteur n’est pas le Yvain quand il a le nez hors de son livre. Sinon, je ne lirai pas de sf, car je ne crois pas en l’irrationnel ; je ne lirai rien qui touche à la religion vu que je suis athée. Etc… Le lecteur accepte de devenir crédule, et ce faisant, d’être trahi. Alors pourquoi ce coup-ci, la pilule n’est-elle pas passée ? (Façon de parler, hein, car vraiment, hors considérations métaphysiques chiantes, c’est vraiment un putain de livre qui troue le cul grave !!!!)

 

 

Je saute quelques livres lus entre temps pour parler du roman de Pierre Lemaître, Travail Soigné. (Patrick Rothfuss fut lu avant mais pour ce que j’ai à dire, la transition est plusse mieux, alors m’embêtez pas…).

couv-lemaitre-soigne-9c689Meet Camille Verhoeven, brillant inspecteur à la criminelle de 1m45 et héros d’une trilogie portant son nom. Dans Travail Soigné, il enquête sur une série de meurtres diablement monstrueux et bondieusement bien planifiés, et ça va lui prendre un petit bout de temps avant de comprendre que le tueur est un copycat qui reproduit les scènes de crimes de ces polars préférés. Le Dahlia Noir, American Psycho et autres romans que je n’ai pas lu, les scènes sont reproduites au détail près, pour que chaque phrase du livre trouve son équivalent dans la réalité. Bon, vous me direz, c’est bien un bouquin pour libraire monomaniaque et je vous répondrai, voui, c’est vrai, mais c’est pas le sujet… Camille a déjà du mal à se démerder avec son enquête bien pourrie et son psychopathe trop intelligent, mais en plus, il est emmerdé en continu par la juge qui surveille ses avancées, et par un journaliste limite harceleur qui pond papier sur papier à son propos, pas toujours sympa sur la personnalité de Camille quand on sait quel brave type c’est, et qui  en prime semble en savoir autant que lui sur l’enquête. Ca plaît moyen au père Camille… Heureusement, il a une chouette équipe, à la fois complètement improbable et totalement cohérente, un peu comme dans les romans de Fred Vargas. Il y a Armand le vieux pingre maladif, Maleval le bourrin séducteur et surtout Louis le fils de bonne famille (aaaaaah, Louis ! Tout un poème !).

Bon, bref, ils finissent par le pincer leur psychopathe, et je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, (comme dirait cette brave Madame de Stael), il s’agit de ce couillon de journaliste, ancien auteur de roman de gare publié mais non lu, et qui prend sa revanche en créant une œuvre dont on parlera longtemps. Le petit problème, c’est que notre copain Camille ne comprend la vérité qu’au moment où Mr Psycho vient de kidnapper sa femme enceinte pour réaliser sa dernière œuvre, qui n’est autre que la réplique d’une scène de son propre roman de gare, où un méchant tue une femme enceinte et la césariennise de force avant de crucifier son petit à une grande croix en bois. Pas très glop.

Camille fonce au domicile du journaleux, où l’attend un manuscrit dont il lit les premières lignes. Ces premières lignes sont les premières lignes du roman qu’on est en train de lire…

Là, on en est à la page 360, on  tourne la page, et on tombe sur « Deuxième partie » écrit en gros. On en avait totalement oublié qu’il y avait effectivement une première partie annoncée avant la première page, qui attendait donc sa petite sœur. Sauf que le roman fait 405 pages, et que le tout fait un peu déséquilibré.

On passe à la page suivante, et nouvelle surprise, le style n’a pas l’air le même. Et on comprend vite que tout ce qu’on a lu jusque-là est effectivement l’œuvre du meurtrier, qui écrit « son grand œuvre » en direct de l’enquête, en espérant bien être publié un jour ou l’autre. Sauf que tout journaliste qu’il a prétendu être, beaucoup de choses lui échappait, et on se rend compte des différences entre sa version fantasmée, et la réalité. N’ayant pu découvrir les noms de certains des flics, il les a tout bonnement imaginé, en leur prêtant des personnalités qui ne sont pas les leur. La rencontre entre Camille et son épouse ? Aucun rapport avec la réalité. Les embrouilles avec la juge ? Pffffffuit ! Tout ce que nous avons lu n’était que l’œuvre d’un esprit malade.

Quarante pages plus tard, le roman est fini. Camille a trouvé la planque du meurtrier, trop tard malheureusement. Sa femme et son futur fils sont morts. Camille qui a l’air bien moins cool que lors des 350 dernières pages, mais bon, au vu des circonstances, ça peut se comprendre… Le roman se termine par un épilogue, un an plus tard, et consiste en une lettre que le meurtrier envoie de sa prison à Camille. Voici un court extrait, quelques lignes avant la fin :

« Ceux qui vous connaissent de près savent quel homme vous êtes. Bien éloigné du Verhoeven que j’ai décrit. J’avais besoin, pour satisfaire aux lois du genre, de dresser de vous un portrait un peu… hagiographique, un peu lénifiant. Lecteurs obligent. Mais dans votre for intérieur, vous savez que vous êtes bien moins conforme à ce portrait qu’à celui que j’ai dressé autrefois de vous pour le Matin. »

Et ben re-bim putain d’Adèle !!! Voilà donc que je refinis un bouquin pour me rendre compte que je ne connais absolument pas le personnage principal ! Ben oui, parce qu’avec cette idée de structure certes drôlement bien foutue, ben qui c’est ce Camille ? J’en sais rien du tout. Mais alors que dalle. Idem pour son équipe. Je connais ce qu’en a fantasmé un meurtrier avide de gloire. Point final. Ca fait quatre cent pages (encore) que je brasse du vent. Je connais bien mieux le meurtrier que tout le reste des personnages. Il n’y a même que lui, en fait. Les quarante dernières pages sont trop rapides et factuelles. Je ne sais pas qui est le héros du bouquin.

Et c’est génial !

Mais putain que ça m’emmerde !!!

Vilain Pierre Lemaître ! Vilain !

C’est marrant –et frustrant- d’en arriver à se poser les mêmes questions en si peu de temps. Bon, alors, c’est vrai que là, c’était chaud à prévoir… Tout laissait à penser que je pouvais faire confiance à Camille. Détail, mais révélateur : j’ai cet après-midi même envoyé un message à ma douce moitié pour vérifier que j’avais les deux autres tomes de la trilogie dans ma bibliothèque, décidé que je l’étais 150 pages avant la fin d’enchainer direct dessus pour rester avec tous ces personnages très sympas et ces intrigues policières bien ficelées… Et ben croyez bien que je suis d’autant plus pressé de lire la suite que je vais peut-être enfin découvrir de quel bois ils sont faits. Je ne connais pas ces types. Je sais que je me répète, mais après 400 pages, je vous jure que c’est rageant…

 

 

Et puis, on arrive au cas Rothfuss…

Je vous jure que lire n’est pas de tout repos en ce moment…

(Oui, enfin bon, je réalise bien à me relire que mes questionnements sont un peu futiles, mais bon…)

 

musique-silence-pcPatrick Rothfuss a été une révélation quand je l’ai découvert. De la fantasy comme j’en avais toujours rêvée : écriture excellente, personnages géniaux, rebondissements constants, changements d’ambiances fréquents sans cesse meilleures que les précédentes, morceaux de bravoure à la pelle… Sa saga « Chroniques du tueur de roi » est un must du genre. Et voilà-t-y pas, alors que le monde fébrile attend le dernier tome, que Sieur Patrick nous publie un micro texte de 150 pages, dans l’univers de sa saga mais qui n’est pas une suite. La déception ne dure pas longtemps, car la quatrième de couverture nous apprend que nous allons en découvrir plus sur Auri, un des plus énigmatiques personnages secondaires des « Chroniques ».

Pour resituer brièvement : Kvothe, le héros passe une bonne partie de la saga dans une université de la magie (mode Harry Potter en plus crédible). Sur les toits, il y rencontre Auri, un curieux mélange de jeune fille entre mystique éthérée et clocharde céleste qui vit dans le « Sous-Monde », les étages souterrains désertés de l’université, un monde à part, avec ses règles propres. La relation entre les deux est douce, étrange, et chacun apporte modestement ce qu’il peut à l’autre. Leurs rencontres ont lieu sur les toits, de façon erratique. « La musique du silence », donc, va s’intéresser à Auri, cette jeune fille si mystérieuse.

Dès l’avant-propos, l’auteur n’a pas l’air sûr de son coup. Il conseille au lecteur de ne pas lire son texte, et surtout s’il n’a jamais rien lu de lui. La postface enfoncera le clou, où l’auteur explique la conception du texte, et sa peur de déplaire avec une histoire « qui ne fait pas ce qu’une histoire devrait faire ». Effectivement, le texte est étrange. Pas de dialogues. Pas d’action. 160 pages de poésie dont le moment de gloire est la fabrication d’un savon… sur 8 pages… Rien de bien glamour dans la présentation.

Donc.

Auri, dès les premières lignes, pressent que « Il » (Kvothe) lui rendra visite dans sept jours. Elle veut lui faire un cadeau et décide donc d’arpenter le Sous-monde afin de trouver THE cadeau digne de Lui. Suivent 160 pages d’arpentage du Sous-Monde en quête du cadeau qui tue. Auri a ses rituels constants, et de nombreuses obsessions. Le Sous-Monde a ses règles (ou bien est-ce Auri ?) qui ne nous seront jamais réellement expliquées mais que l’on comprend au fur et à mesure. Les objets sont les seuls êtres vivants dans ce monde, mais chacun a une âme. Et chacun a sa juste place, qui permet l’harmonie de chaque pièce. Qu’un objet ne soit pas à sa juste place et c’est toute l’harmonie du monde qui s’en trouve biaisée. Auri passe tant de temps à changer des objets de place que de créature éthérée, elle passe assez rapidement au rôle de fille bourrée de tocs qui range tout compulsivement. Avec un toc de pureté qui l’oblige à se laver le visage et les mains quinze fois par jour qui plus est…

Et là, au bout d’une quarantaine de pages d’une merveilleuse étrangeté où l’on a bien compris qu’il ne se passerait rien jusqu’à la conclusion du texte, elle découvre un engrenage (de quoi ? bonne question !) extrêmement lourd, pas du tout à sa place dans la conduite pleine d’eau où elle l’a trouvé, et qui a l’air de ricaner d’un air goguenard tout le temps qu’elle se demande où le ranger. Elle continue donc sa recherche du cadeau pour Kvothe avec l’engrenage dans les bras, en attendant de trouver l’emplacement qui le conviendra.

J’ai lu « la musique du silence » d’un coup. Je n’ai donc pas eu le temps ou le loisir de faire une pause pour cause de travail ou autre en me disant « Mais c’est quoi ce texte bordel ? ». Je l’ai lu en immersion totale. C’était peut-être la bonne option, même si je n’en savais rien.

Parce qu’est arrivé le moment, au bout d’une centaine de pages, où Auri pense trouver le bon emplacement. L’endroit parfait. Et quand elle se rend compte que ce n’est pas le cas, et que l’engrenage se paye sa tronche d’y avoir cru, j’ai eu un mouvement d’humeur, de rage et d’impuissance mêlés : c’était quand même un super endroit !

C’est le moment où j’ai reposé mon livre en me demandant si je venais vraiment d’avoir eu cette réaction un poil extrême au vu de l’intérêt limité de la question. En vrai, je m’en carre un peu, de l’endroit correct pour cet engrenage. Je ne reste pas trop sur cette interrogation, parce que j’en peux plus de ne pas savoir et je retourne à ma lecture (la réponse est bien dans le livre, heureusement, sinon j’aurais été fichu d’en faire une jaunisse…).

Une fois finie, la question qui n’attendait qu’un moment de tranquillité m’est foncée droit dessus.

« Sans déc ? qu’elle a dit, la question. T’as vraiment été taquet à ce point là pour une histoire d’engrenage et de cadeau ? Tu t’es vraiment fadé 160 pages d’un truc sans intrigue et sans but dans un endroit dépeuplé vu par le prisme d’une fille dont tu ne peux même pas garantir la santé mentale ? Nan mais mec, a continué la question, t’es vraiment à ce point-là désespéré de fiction et de grandes quêtes héroïques que t’es prêt à t’accrocher aux fils conducteurs les plus ténus pour mettre ta vie en apnée ? »

Ben, faut croire, ai-je répondu d’un air moyen convaincu à la question, qui me prenait un poil au dépourvu. J’ai bien tenu les 300 pages du bouquin d’Eric Chevillard sur le type qui n’aime pas le chou-fleur et qui suit une fourmi. J’ai dévoré les 800 pages de velum, de Duncan, en ne comprenant que rarement de quoi il retournait. J’ai eu le cul coincé pendant les 300 pages de Julius Winsome parce qu’on avait tué un chien et j’ai été en apnée pendant tout le Big Brother de Lionel Shriver pour savoir si oui ou non Fletcher allait réussir à perdre du poids…

Oui, peut-être bien que je suis prêt à m’impliquer dans n’importe quelle histoire de merde comme si ma vie en dépendait pour peu que ce soit bien écrit…

C’est quand même bizarre, non ?

Je suis quand même moyen normal, au fond….

 

Parfois, je lis pour réfléchir.

Parfois, je lis pour me décérébrer.

Parfois, je lis pour me décérébrer et je réfléchis sans l’avoir vu venir.

 

La vie de lecteur est parfois pleine de surprise, parce qu’à force de s’immerger dans la vie des autres, on finit par s’interroger sur soi-même.

 

Oui, je sais, ce n’est pas neuf, mais moi, je suis lent d’esprit et j’apprends lentement.

 

J’espère juste continuer d’apprendre très longtemps.

 

Bonnes lectures,

 

Yvain

Folio SF

(Présentation de quelques coups de cœur et Rencontre avec Pascal Godbillon, le directeur de collection.)

 

Intro Autocentrée

Voilà un article que je repousse depuis plus d’un an, par manque de temps d’une part, et à cause de la difficulté de l’exercice d’une autre.

Folio SF est une de mes collections préférées, et je suis systématiquement attiré par les rayonnages teintés du violet si caractéristique des tranches (qui sont néanmoins en train de changer depuis peu, dû à une nouvelle charte graphique). Le fait de m’occuper d’un rayon Sf en librairie ne m’aide pas à résister aux achats compulsifs, et j’ai un bon paquet de romans tous plus alléchants les uns que les autres en attente, me suppliant tout bas d’enfin les déflorer dès que je passe devant ma bibliothèque…

Difficulté de l’exercice donc, car au moment de sélectionner des coups de cœur, je me retrouve le plus souvent en peine 1) de faire un choix 2) de rendre justice à des livres lus parfois il y a plusieurs années et dont je n’ai plus qu’un souvenir agréable, une impression générale ou des bribes de passages en tête. Or, ce n’est pas avec des « Dans mon souvenir, c’était vraiment top » qu’on donne très envie de lire des livres. Du coup, je me promets de m’y replonger avant d’écrire enfin ce fameux article, tout en sachant que les petits nouveaux attendent impatiemment et que je ne prendrais pas le temps d’une relecture tout de suite (sauf lorsqu’il s’agit de ma relecture annuelle de « La Horde du Contrevent », mais là, on touche à la pathologie pure et simple…).

Je saute donc le pas et vous présente quelques-uns des must-read de la collection Folio Sf (choix bien entendu tout ce qu’il y a de plus subjectif, et qui ne privilégie pas forcément les auteurs de référence…). Pascal Godbillon, le directeur de la collection, a fort gentiment accepté de se prêter au jeu des questions-réponses pour présenter son travail quotidien.

 

Intro Factuelle (pompée sans vergogne à Wikipedia)

Folio SF est une collection de science-fiction initiée en 2000 par les éditions Gallimard.

Dirigée par Sébastien Guillot de 2000 à 2004 puis par Thibaud Eliroff jusqu’en 2005, Pascal Godbillon en est le directeur depuis 2006. La collection reprend beaucoup de classiques édités dans la défunte collection Présence du futur des éditions Denoël ainsi que beaucoup de titres édités dans la collection Lunes d’encre toujours aux éditions Denoël. Malgré son nom, cette collection ne propose pas que des textes de science-fiction, mais aussi de fantasy et de fantastique.  Douglas Adams, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Serge Brussolo, Orson Scott Card, Thomas Day, Philip K. Dick, Robert A. Heinlein, Robert Holdstock, Christopher Priest, Norman Spinrad, Jack Vance, Robert Charles Wilson, Roger Zelazny y sont parmi les auteurs les plus représentés.

Le catalogue comporte actuellement plus de 500 titres.

 

 

 

Renvois vers des livres précédemment chroniqués sur la Caverne

51aslFr2S6L._SY344_BO1,204,203,200_

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/les-editions-la-volte-tribune-des-haut-parleurs/#.VRFLHfmG_wg

Article sur les éditions La Volte, pour les chroniques, entre autre, de Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger, et de « La zone du dehors, « la Horde du Contrevent » et « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio parus chez Folio SF.

 

 

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/feed-2/#.VRFLyfmG_wg pour la chronique de Feed, de Mira Grant.

 

product_9782070459414_195x320

 

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/trilogie-le-chaos-en-marche/#.VRFMOvmG_wg Pour la chronique de la trilogie « Le chaos en marche », de Patrick Ness, précédemment publié dans la collection « Pôle Fiction » chez Gallimard, et qui est paru chez Folio SF en octobre dernier. A découvrir absolument si ce n’est déjà fait !

 

 

 

 

Et pour quelques titres de plus

 

product_9782070439669_195x320Voisins d’ailleurs

Clifford Simak – 397 pages

Hormis le magistral « Demain les chiens », on connaît trop peu Clifford D. Simak, monstre sacré de l’âge d’or de la SF américaine. Dans ce recueil de nouvelles, on retrouve tout l’humanisme de cet auteur aux multiples facettes, aussi à l’aise dans le récit stellaire que dans la fantasy.

Un petit garçon battu découvre un « bidule » dans les bosquets près de chez lui, qui lui parle avec douceur et lui procure toute la gentillesse et la compassion qu’il ne reçoit pas au quotidien. Un fermier pas tout à fait terrestre protège son village des soucis du monde extérieur, dans l’acceptation tacite mais dévouée de son voisinage. Un géologue découvre une photographie prise pendant la célèbre bataille de Marathon (en 490 av JC donc…). Une fouille archéologique dévoile des peintures préhistoriques pour le moins étranges. Et si les extraterrestres déboulent sur Terre, ce n’est pour rien d’autre que proposer l’éradication de toutes les maladies humaines…

Un excellent recueil pour (re)découvrir cet auteur dont la prose douce et nostalgique est un régal de chaque page.

 

product_9782070457007_195x320La mort peut danser

Jean-Marc Ligny – 379 pages

(paru dans le cadre d’un mois « Rock et SF », où Folio SF n’a sorti que des romans sur cette thématique !)

Irlande, 1181. Forgaill, poétesse et prophétesse, est brûlée vive pour sorcellerie, sous les yeux du peuple qui espère qu’un miracle va se produire pour empêcher l’Eglise de commettre l’impensable.

Irlande, 1981. Bran et Alyz s’installent dans un manoir du XII° siècle et montent leur groupe « La Mort peut danser ». Leur réputation grandit vite, surtout grâce à la voix d’Alyz, qui semble provenir d’un autre monde, ou d’un autre temps…

Alors là, deux solutions. Soit vous n’avez pas cillé en lisant ces dernières lignes, et je vous enjoins à lire ce très bon roman pétri de mythes celtes qui se lit tout seul. Si vous avez eu le sourire en cumulant le titre du livre, le nom des personnages et le coup de la voix qui semble provenir d’un autre monde, il y a des chances que vous soyez tout comme moi fan du groupe Dead Can Dance et de sa chanteuse Lisa Gerrard, et je vous enjoins à vous procurer séance tenante ce magnifique hommage au groupe le plus hors du temps de ces 30 dernières années. Vous vous amuserez en plus de l’intrigue en elle-même à noter les innombrables clins d’œil de l’auteur à DCD (ex : le roman est divisé en quatre parties, portant le nom des quatre premiers albums du groupe, et chaque chapitre porte le nom d’une des chansons des dits-albums…). A lire en (ré)écoutant la discographie complète pour plus d’ambiance.

 

 

product_9782070396382_195x320Bloodsilver

Wayne Barrow – 490 pages

Traduction de Johann Héliot et Xavier Mauméjean

Comme dans toute bonne uchronie, le roman commence par un « Et si ? ». Et si, dès 1691, les vampires d’Europe de l’Est étaient allés voir si l’herbe était plus verte dans la récente Amérique ? Le Convoi, longue colonne de chariots recouverts de plaques de plomb, traverse alors le pays vers l’Ouest, et chacun doit alors prendre une décision : s’associer avec les vampires, laisser faire, ou stopper définitivement le Convoi.

Le roman se présente comme une suite de nouvelles formant un tout cohérent, où l’on retrouve parfois des personnages de l’une à l’autre, et qui va nous raconter cette autre Histoire des Etats-Unis de 1691 à 1917. Plus western que roman de vampires, on y croise Mark Twain, Billy le Kid, les frères Dalton, et un certain nombre de personnages réels ou fantasmés de l’histoire américaine. Autre idée géniale de « Bloodsilver », c’est d’avoir transformé la ruée vers l’or en ruée vers l’argent, seule métal mortel contre les vampires, et que ceux-ci font collecter par leurs alliés, afin d’en avoir le monopole…

Pour les fanas de western et d’histoire américaine, et qui plaira sans doute aux lecteurs de la trilogie « Anno Dracula » de Kim Newman, qui revisitait l’histoire de l’Angleterre en mêlant également personnages réels et fictifs.

 

product_9782070340774_195x320Le prestige

Christopher Priest – 496 pages

Traduit de l’anglais par Michelle Charrier

Peut-être avez-vous vu l’excellente adaptation qu’a tirée Christopher Nolan de ce roman de Christopher Priest ? Excellente, certes, mais très partielle, puisqu’elle n’adaptait qu’une moitié du livre, se concentrant sur la partie « historique », et délaissant la partie contemporaine. A compléter, dans ce cas, par la lecture du Prestige, qui vous garde encore quelques belles surprises en réserve.

Andrew Borden et Kate Angier, en se rencontrant, vont se rendre compte qu’ils sont les arrières-petits enfants de deux des plus grands prestidigitateurs de leur époque, qui se vouaient une guerre sans merci, tant sur scène qu’en dehors. En comparant les journaux intimes de leurs aïeux, ils vont découvrir jusqu’à quelles extrémité cette haine était allée, et en quoi l’intervention du scientifique Nikola Tesla a pu avoir des conséquences jusqu’aujourd’hui.

Un grand roman sur la magie, extrêmement prenant et maîtrisé, par un des grands auteurs de SF d’aujourd’hui.

 

product_9782070437412_195x320Gagner la guerre

Jean-Philippe Jaworski – 992 pages

A mon humble avis de lecteur enthousiaste et glouton, Jean-Philippe Jaworski fait partie du renouveau de l’imaginaire français, qui, à l’instar de Stéphane Beauverger ou Alain Damasio, écrivent peu mais dont chaque livre sont des monuments, où la forme ne sacrifie jamais au fond et où la langue est constamment parfaite (ce qu’on pourra vérifier également avec le premier tome de sa trilogie celte, « Même pas mort », tout juste sorti chez Folio SF).

Gagner la Guerre se passe dans la République de Ciudalia (qu’on peut sans peine rapprocher de la Venise de la Renaissance) et débute par la fin d’une guerre qui dure depuis longtemps contre le souverain de Ressine. Benvenuto Gesufal, membre de la secte des chuchoteurs et assassin personnel du podestat Leonide Ducatore sent pourtant bien qu’avec la curée entre vainqueurs commence la vraie guerre, où chacun se retournera bien vite contre ses anciens alliés pour s’attirer les plus grosses parts du gâteau.

Gagner la guerre, c’est 1000 pages d’action, d’intrigues politiques, de scènes de bataille énormes, de coups bas et de coups de couteau, vu par le plus beau salopard qu’on puisse imaginer en littérature : Benvenuto, qu’on essaie bien de détester les 50 premières pages devant l’amoralité du personnage mais qu’on adore d’autant plus lorsque l’on rend les armes et qu’on se laisse aller à sa gouaille, son sens de la formule qui tue, son intelligence redoutable et sa capacité à se tirer de toutes les pires galères possibles.

Un roman classé fantasy, car c’est bien l’univers qui s’en rapproche le plus, mais on est presque surpris de voir un personnage de magicien apparaître tant le roman se joue des genres et des codes…

 

 

product_9782070428465_195x320Bibliothèque de l’Entre-Mondes

Francis Berthelot – 312 pages

Attention, ce livre n’est pas un roman, mais la source de centaine d’heures de lectures et un piège pour vos étagères et votre portefeuille…

Francis Berthelot propose ici le concept de Transfictions, à savoir des auteurs et des romans dits de littérature « blanche » (traduction : littérature générale, littérature noble, littérature qui ne saurait faire partie d’un vilain sous-genre dénigrant…) qui ont de tout temps cassé les codes et les genres pour en faire leur matériau de base, injectant du merveilleux, de l’horreur ou du mystère dans des romans à trame plus classiques. Kafka verrait-il aujourd’hui sa « Métamorphose » cantonnée aux tables de science-fiction ?

Le livre se découpe en deux parties : un essai fort intéressant mi historique mi réflexion sur la notion de transgression en littérature, (j’espère ne pas dire trop de bêtises car ma lecture a déjà quelques années), puis d’un panorama d’au moins une centaine de titres et d’auteurs présentés, mêlant Virginia Woolf à Stephen King, Samuel Beckett à William Burroughs, Kafka à saint-Exupéry et Arto Paasilina à Robert Silverberg… Francis Berthelot vous donnera une furieuse envie de lire à peu près tous les livres qu’il présente, et votre banquier vous détestera. Voilà, vous êtes prévenus…

 

 

*****

 

Entretien avec Pascal Godbillon, directeur de collection chez Folio SF

 

 

Bonjour Pascal,

 

Merci de vous prêter à l’exercice. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé à diriger la collection Folio SF ?

 

J’ai commencé des études de lettres modernes dans le but de faire, par la suite, ce qu’on appelait alors un DESS d’édition. Aujourd’hui, on dit Master, je crois. Bref… Arrivé en maîtrise (première année de Master), j’ai cherché un job d’étudiant. J’ai envoyé mon CV à la Fnac où l’on m’avait dit qu’ils prenaient parfois des étudiants pour des remplacements pendant les vacances. J’ai été embauché comme libraire au rayon Littérature de la Fnac Forum des Halles, pour la période de Noël, et j’y suis resté finalement près de cinq mois, avant d’être embauché en CDI pour l’ouverture de la Fnac Vélizy. J’ai d’abord tenté de mener en parallèle le travail et les études, mais… avec le trajet (deux heures en voiture, chaque jour), le travail… Il ne me restait plus qu’à valider mon mémoire pour avoir ma maîtrise, mais j’ai laissé tomber car je me plaisais bien dans mon boulot et décrocher une place dans l’édition était très… hypothétique. (Pour la petite histoire, mon sujet de mémoire était « Les femmes dans le cycle de Dune de Frank Herbert »). Je suis donc resté à la Fnac pendant une douzaine d’années (d’abord comme libraire dans plusieurs magasins, puis au siège comme approvisionneur), avant de postuler pour le poste de responsable de la collection Folio SF, ou j’ai été embauché en 2006. Et me voilà en train de vous répondre, neuf ans plus tard !

 

Les littératures de l’imaginaire étaient déjà votre domaine de prédilection en tant que lecteur ? Qu’y trouvez-vous ?

 

Mon sujet de mémoire vous aura peut-être mis la puce à l’oreille ? Oui, je lis de la SF depuis très longtemps. Sans le savoir d’abord, quand j’étais enfant, puis de manière plus consciente et systématique après la lecture de… Dune de Frank Herbert, à 14 ans. Quant à savoir ce que j’y trouve… Sans doute pas la même chose aujourd’hui qu’il y a trente ans ! Mais, globalement, je dirais : évasion, réflexion, intelligence, plaisir. Maintenant, ça ne veut pas dire que je ne trouve pas cela ailleurs qu’en SF (oui, au fait, je n’aime pas vraiment cette appellation « littérature de l’imaginaire ». Mais j’ai bien conscience que « SF » n’est pas parfait non plus… Cela étant, je dis toujours « SF » pour « littérature de l’imaginaire » ou « SF/fantasy/fantastique »), mais je le trouve PLUS en SF qu’ailleurs.

 

En parlant de lecture, justement, est-il facile de se garder du temps de lecture « à soi » ou le plaisir se joint-il forcément au professionnel ? En clair, le directeur de collection prend-il nécessairement le pas sur le lecteur ?

 

Ah !!! Voilà qui est compliqué… Il y a deux choses. Est-ce que j’ai le temps de lire autre chose que de la SF ? Et est-ce que j’ai le temps de lire de la SF pour le seul plaisir ? Dans les deux cas… c’est assez difficile. J’y arrive, parfois, pendant les vacances, ou lors de périodes plus calmes (ça existe ?), mais c’est beaucoup trop rare à mon goût. Mais il faut relativiser : lire pour le travail, c’est aussi, parfois, souvent un plaisir. Diriger une collection comme Folio SF, pour moi, c’est avant tout être lecteur. Un lecteur particulier, certes, mais un lecteur. Donc… Honnêtement, c’est très loin d’être le bagne, quand même !

 

Quel est le travail d’un directeur de collection ?

 

Bon… Non, ça, c’est vraiment compliqué ! J’ai peur des questions suivantes, du coup ! Bon, alors, le travail d’UN directeur de collection, je ne sais pas, mais mon travail sur la collection Folio SF, ça je peux déjà plus vous en parler. Le premier « travail » consiste à sélectionner les titres qui paraîtront dans la collection. Il faut donc les lire. Si je pense qu’un ouvrage aurait sa place en Folio SF, je vais négocier avec l’éditeur grand format. Si la négociation aboutit favorablement, je rédige un contrat. Et une fois le contrat signé, il n’y a plus qu’à programmer le titre pour quelques mois ou années plus tard. Le moment venu, il faudra mettre le livre en fabrication, c’est-à-dire le transmettre au service fabrication pour qu’il transforme le grand format en un livre de poche. Pour cela, je leur donne également un certain nombre d’éléments comme une quatrième de couverture que je rédige ou que j’adapte de celle du grand format, etc. Il faut aussi que je briefe le service artistique sur le livre afin qu’ils commandent la meilleure illustration possible pour la couverture. Je travaille aussi avec : l’attaché de presse pour qu’il ait tous les éléments dont les journalistes auront besoin ; le service marketing pour imaginer le meilleur moyen de vendre la collection dans son ensemble ou un livre en particulier ; le service commercial (les représentants) qui va faire en sorte que les libraires aient connaissances des nouveautés Folio SF (et les commande !). Et j’en oublie sans doute ! Donc, vous le voyez, c’est finalement un métier très varié, qui permet de travailler avec pratiquement tous les services d’une maison d’édition.

 

Comment décidez-vous et acquérez-vous les titres pour Folio SF ? De même comment conciliez-vous nouveautés éditoriales et réédition d’auteurs ou d’œuvres « classiques » ?

 

Eh bien, j’ai déjà un peu répondu : la première étape, c’est la lecture du livre. Après… là, c’est beaucoup plus difficile à expliquer. Comment je « sais » qu’un livre est pour Folio SF ou pas ?… Là, c’est vraiment un processus mental que je ne suis pas en mesure de décrypter ! Je le sens, c’est tout. C’est fortement lié au plaisir de lecture, évidemment, mais pas seulement… Il y a des connections évidentes qui se font avec le catalogue de la collection. Quand je lis La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Janua vera de Jean-Philippe Jaworski, Le Déchronologue (et même avant la trilogie Chromozone) de Stéphane Beauverger, Chris Priest, Ian McDonald ou Graham Joyce et encore plein d’autres, je me dis immédiatement : c’est pour Folio ! Ca n’est pas vraiment rationnel, mais… j’en ai la certitude. Et les très bons résultats de ces titres montrent que j’avais sans doute raison.

Pour ce qui est de l’articulation « nouveautés » et « classiques », là, c’est plus en fonction des occasions qui se présentent, des lectures que je fais, du rapprochement qu’on peut faire entre certains titres…

 

Quel est selon vous votre apport personnel à la collection depuis que vous vous en occuper ?

 

Alors là… Aucune idée… Enfin, évidemment, on peut déduire de mes réponses précédentes que mon apport personnel est lié à mon ressenti sur les textes que je lis, forcément. Je ne vais pas aimer un texte que d’autres vont adorer… Ou l’inverse. Du coup, je ne vais pas me la jouer Gustave Flaubert disant qu’Emma Bovary c’était lui, mais… malgré tout, inévitablement : Folio SF, c’est moi. C’est le reflet de mes goûts, de mes choix, de mes paris… Bon, ça n’est pas aussi simple que ça, parce que, parfois, je vais trouver un texte plutôt bon, mais ne pas vraiment entrer dans l’univers, ou ne pas voir comment le faire entrer dans Folio SF. Et là, c’est idiot, parce que, que dire à l’éditeur ou à l’auteur ? C’est compliqué, il faut l’expliquer… Mais après, si j’apporte d’autres choses à la collection, je ne suis pas sûr d’être la bonne personne pour le dire !

 

Est-ce plus facile économiquement de diriger une collection de formats poches ? Connaissant les ventes sur les grands formats, avez-vous une meilleure idée du potentiel de vente des livres  ou l’édition reste-t-elle un pari contant ?

 

Je ne suis pas sûr que ce soit plus ou moins facile… Ce n’est pas tout à fait le même travail et c’est vrai que le fait de savoir comment s’est vendu un ouvrage en grand format donne déjà une indication, mais… les incertitudes restent. Un grand format peut ne pas s’être bien vendu mais mieux marcher en poche et vice versa. Pour des raisons diverses et variées… Donc, oui, c’est un pari à chaque fois. Chaque livre est particulier. Chaque livre a son propre public, c’est notre travail de trouver ce public. C’est pourquoi, parfois, je relativise quand on me dit d’un livre qu’il n’a pas bien marché ou que c’est un succès : un livre peut ne s’être vendu qu’à 3 ou 4.000 exemplaires en poche, mais s’il ne s’était vendu qu’à 1.000 exemplaires en grand format, eh bien, c’est que nous avons réussi à élargir son public, donc, c’est un succès ; mais si un livre qui s’était vendu à 15.000 exemplaires en grand format ne se vend qu’à 8.000 exemplaires en poche… Là, même si 8.000 exemplaires, c’est bien, ça ne suffit pas. Donc, oui : chaque publication est un pari.

 

Je suppose qu’il vous arrive d’éditer des livres qui sont de grands coups de cœur mais dont le potentiel commercial vous semble faible ? Comment concilie-t-on ses engagements littéraires avec les règles de l’économie ?

 

On rejoint ce que je disais un peu plus haut : il faut adapter ses attentes titre à titre. Si j’ai un gros coup de cœur sur un titre dont je pense qu’il va se vendre très peu, déjà, je vais essayer de négocier les droits en conséquence. Ça n’aurait pas de sens de payer les droits très cher. Et, ensuite, c’est la force de la collection Folio SF : arriver à vendre des ouvrages un peu différents, inattendus, exigeants parfois. Et, généralement, le public ne s’y trompe pas. Donc, les règles de l’économie, on essaye d’en jouer, de les plier à nos besoins. Parfois, ça marche, parfois non. L’important c’est de faire en sorte que ça marche plus souvent que l’inverse ! Mais, en définitive, il est parfois plus facile de rentabiliser un titre à faible potentiel (qu’on aura payé peu cher, mais que les lecteurs vont découvrir, parce qu’ils ne l’auront pas repéré en grand format) qu’un titre supposé à fort potentiel, payé très cher mais que les gens n’achèteront pas en poche parce que le plein des ventes aura été fait en grand format… Encore une fois, on le voit, tout est affaire de proportions. Et de pari !

 

Il me semble que les mondes imaginaires sont un domaine de plus en plus lu ces dernières années, comme si le fantastique sous toutes ces formes sortait des préjugés qui lui collaient à la peau. Le constatez-vous aussi et si oui,  comment l’interprétez-vous ?

 

Je ne suis pas convaincu que ce soit le cas… Ou, plus exactement, ça l’est peut-être, mais « l’imaginaire », maintenant, est partout. Il se vend partout. Mais, du coup, les collections spécialisées, comme Folio SF, en profite finalement moins. Les gens lisent de « l’imaginaire », certes. Mais ils lisent Bernard Werber, Michel Houellebecq, plein d’autres choses qui sont plutôt vendues comme de la littérature dite « générale ». Donc… Je ne suis pas sûr… Et, d’ailleurs, encore moins convaincu que ce soit dû au fait que le genre ne souffre plus de préjugés. Je suis sûr que si on disait aux lecteurs de Bernard Werber qu’ils lisent de la SF, beaucoup tomberaient des nues…

 

On dit souvent que la nouvelle se vend mal, or cela semble être moins le cas en SF, où la nouvelle a été historiquement un format privilégié du genre. Les anthologies de nouvelles par thèmes et souvent signés par les plus grands noms du genre sont légions dans les pays anglo-saxons. Pourquoi le genre de l’anthologie reste-t-il si rare dans l’Héxagone ?

 

Je n’ai pas de réponse définitive, mais je crois que « se vendre moins mal » n’est pas tout à fait synonyme de « se vendre bien ». Et donc, les ventes ne suffisent pas pour pérenniser ce type de projets en francophonie. Le bassin anglophone est beaucoup plus large, mais une anthologie en français, ce sera plus difficile à rentabiliser. Des petites structures éditoriales y arrivent, visiblement, mais elles ont des points morts suffisamment bas pour y arriver (ça veut dire qu’elles rentabilisent le livre plus vite qu’une grosse structure : je vais dire des chiffres absurdes, mais là où une petite maison d’édition pourra rentabiliser un ouvrage au-delà de 500 ventes, une maison plus grande, voire beaucoup plus grande, devra en vendre 3 à 4 fois plus avant de faire le moindre bénéfice).

 

Comptez-vous réitérer des mois thématiques comme lors du mois « Rock et SF » ? D’un point de vue personnel, j’ai beaucoup aimé, certes car le thème me plaisait, mais aussi parce qu’il est agréable de se faire une session thématique de plusieurs livres et auteurs différents, comme autant de points de vue différents sur un sujet.

 

Rien n’est prévu en ce sens, mais si l’occasion se représente d’avoir plusieurs titres autour d’une thématique commune, pourquoi pas ? Mais je crois que c’est aussi la rareté de ce type d’événements qui en fait le prix.

 

Que devons-nous attendre en 2015 chez Folio SF ?

 

Déjà, nous venons de changer la maquette de la collection. À 15 ans, Folio SF fait sa mue ! Ensuite, il y a plein de titres que j’aime beaucoup, ça va être long de tous les citer, mais on reste sur un équilibre auteurs « piliers » du catalogue et nouveaux venus. Les piliers ce sont notamment Robert Holdstock (Avilion), Christopher Priest (Les insulaires et rééditions de La machine à explorer l’Espace et Les extrêmes), Jean-Philippe Jaworski (le magnifique Même pas mort), Robert Charles Wilson (Vortex, la conclusion de la trilogie Spin), Serge Brussolo avec un inédit, Ian McDonald (La maison des derviches) et plein d’autres. Quant aux « entrants », on a l’immense Graham Joyce (Lignes de vie et Les limites de l’enchantement), Roland C. Wagner, enfin ! (Rêves de Gloire et Le train de la réalité), Laurent Whale (Les étoiles s’en balancent), Jack Womack (Journal de nuit) et d’autres encore.

 

Et enfin, question classique mais cruelle : quel serait votre top 5 (auteurs ou titres au choix) dans votre collection ? Les 5 livres/auteurs que vous conseilleriez avant tout le reste ? (J’étais sur un seul livre, mais ça me paraissait pour le coup vraiment trop cruel…)

 

Cruelle ? Ce n’est pas une question cruelle, c’est… inhumain ! 5… C’est impossible… Si je le fais, aussitôt après je vais me dire que j’ai oublié ceci, que j’aurais dû dire cela… Bon… Je ne sais pas… Non, vraiment, désolé, rien qu’en réfléchissant deux secondes je suis déjà à plus d’une dizaine !

 

 

Pascal, merci pour votre temps et votre disponibilité.

 

And the winners are….

autour0Au vu du succès sans précédent de ce concours (vu qu’il n’y a effectivement jamais eu de précédent), la plus que généreuse Caverne a décidé d’offrir un livre à non pas un, non pas deux, mais trois, oui, oui, TROIS heureux gagnants. Le sort a donc désigné Samantha Le Turcq, Alexandre Fanget et Guillaume Le Tirilly… On les applaudit bien fort…

Ils ont respectivement choisi

king 11sept63.jpg         victus sanchez pinol.jpg C_Les-Dix-amours-de-Nishino_4289.jpeg

Sonia, Valérie et Yvain.

 

Happy Birthday la Caverne!

Bonjour à toutes et tous,

 chapeau-anniversaire.jpg

 

Bon, ben, mine de rien, la Caverne fête sa première année d’existence !  66 articles et plus de 17000 visites, c’est environ douze fois plus que ce qu’on en espérait quand on a commencé : autant dire qu’on n’est pas peu fiers !

On a donc décidé de se fendre d’un petit concours de derrière les fagots pour fêter ça, et d’offrir à l’un ou l’une de nos lecteurs/trices un des livres que nous avons chroniqué dans l’année :

Pour ce faire, rien de plus simple, voici la marche à suivre :

Si vous êtes déjà « fan » de notre page facebook :

-il suffit de mettre un lien de la chronique made in Caverne du livre que vous souhaiteriez gagner sur votre page facebook, ainsi qu’en commentaire sur notre  statut annonçant le concours. Le tirage au sort aura lieu d’ici la fin de la semaine, et l’annonce du gagnant sera faite dans la foulée.

Si vous n’êtes pas sur facebook, ou que vous ne saviez pas que la Caverne y avait une page :

-vous pouvez déjà aller « liker » la page https://www.facebook.com/LaCaverneDesIdees (ce qui vous permettra d’être tenu au courant quand un nouvel article est posté…) ou

-vous pouvez vous contenter de mettre en commentaire ci-dessous le titre du livre que vous souhaiteriez gagner, le tirage au sort et l’annonce du gagnant ayant lieu dans les mêmes conditions que dit précédemment.

Merci à tous pour vos visites sur la Caverne, pour les commentaires que vous y laissez, pour les encouragements que vous nous prodiguez, tout cela fait chaud au cœur.

Excellentes lectures à toutes et tous,

Sonia, Valérie et Yvain

Les Editions La Volte, Tribune des Haut-Parleurs

autour0Le Haut-Parleur, j’y insistais toujours, ne devait parler qu’en son propre nom, mais pour tous. Il devait parler pour contrer certes –contrer la connerie ambiante, nuire à la paresse –mais au-delà pour ouvrir et pour libérer- libérer la vie partout où elle était encagée, anesthésiée ou ternie.

Alain Damasio – Les Haut-Parleurs, in Aucun souvenir assez solide

 

Fondée en 2004, La Volte est une maison d’édition indépendante qui publie chaque année trois à cinq romans ou recueils de nouvelles d’auteurs français ou étrangers. Animée par une horde, sans cesse mouvante, d’amis et de passionnés – « les voltés » – La Volte crée des objets-livres originaux, mêle les expériences émotionnelles grâce à l’association d’ouvrages et de musiques, avec, toujours, une approche d’artisans. La ligne éditoriale croise les littératures de l’imaginaire, en particulier la science-fiction, et la littérature dite « blanche ». L’exigence d’écriture et d’imagination incite, en effet, des auteurs à créer des œuvres singulières, parfois inclassables, récits qui trouvent une place naturelle dans les parutions de La Volte.

La petite musique de la Volte – Présentation issue du site internet des Editeurs http://www.lavolte.net/

 

 

Certains articles sont plus durs à écrire que d’autres. A l’heure de rendre un hommage –aussi discret soit-il- aux éditions de la Volte, je me retrouve dans la position du type qui écrit puis efface chaque début de nouveau paragraphe comme s’il devait accoucher d’un nouveau Moby Dick. (Et encore, ce n’est rien en comparaison de l’ébauche d’article sans cesse différé que je souhaiterais écrire sur Terence Malick,  à croire que ci le texte n’est pas à la hauteur, mon réalisateur préféré mourra de combustion spontanée à la seconde même où je posterai l’article…)

 

C’est que la Volte est née pour changer ma vie, et que ce n’est pas rien, tout de même. Les livres, c’est un peu comme les gens : on en croise beaucoup, on en aime un certain nombre, mais les vraies rencontres –celles qui vous suivront au cours des ans et dont on sait dès le début qu’elles sont synonymes de changement dans votre existence- sont rares. Or, le premier livre publié par la Volte a sur bien des aspects changé ma vie, ma façon de lire et de penser ; j’ai nommé La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. Mes amis seront témoins que j’ai tendance à être lourd sur les livres que j’aime, mais que la simple évocation de cet auteur ci les pousse carrément à fuir avant de se prendre en pleine face un de mes bourrasques d’enthousiasme proche de l’hystérie pure et simple.

 

Au-delà d’un texte et d’un auteur, 2004 a donc été l’année de ma découverte des éditions de la Volte, dont j’ai suivi attentivement le catalogue dès lors. Fondée par Mathias Echenay, sa naissance elle-même mérite l’anecdote, que je vais tenter de restituer sans ajouter trop d’erreurs.

 

Alain Damasio avait publié son premier roman, La zone du dehors, dans la maison d’édition en ligne Cylibris, dont Mathias Echenay était alors un des animateurs. Pendant l’écriture de La Horde du Contrevent, son deuxième roman, Mathias Echenay conseilla à l’auteur de se chercher une maison d’édition plus « visible », où son livre aurait l’opportunité de toucher un public plus large. Après un certain nombre de refus –ou d’accord de principes à des conditions grotesques telles que réécrire intégralement le roman avec un seul narrateur plutôt qu’en narration alternée (une hérésie quand on a lu le livre…), Mathias Echenay finit par trouver un éditeur emballé par le projet, mais qui décéda avant la fin de la phase d’écriture. Alain Damasio convainquit Mathias Echenay de créer la Volte, afin d’assurer la sortie du roman dans les meilleures conditions.

 

Le choix du nom est en lui-même tout un programme. Le roman La zone du dehors se déroule sur une planète dont le « bien-être » des habitants est assuré par un système de surveillance et d’abolition des individualités faisant passer 1984 pour un centre de vacances. Là se crée un groupe d’hommes et de femmes dissidents, qui tenteront de prouver qu’ « un autre monde est possible », la Volte. Volte comme Révolte, si l’on se débarrasse d’un Ré où seraient condensés tous les aspects négatifs de la rébellion : la haine, la rancœur, la capacité à reproduire lors de la lutte les erreurs de ceux que l’on combat.

 

Ainsi, en choisissant ce nom pour sa nouvelle maison d’édition, Mathias Echenay fit coup double : référence directe à l’auteur à l’origine de la Volte, et ligne éditoriale d’une maison exigeante, préférant publier peu mais des textes de qualité, ayant des choses à dire. La citation que j’ai mise en exergue en haut de l’article reprend bien l’idée que l’on peut se faire de la Volte en lisant ses livres « contrer la connerie ambiante, nuire à la paresse –mais au-delà pour ouvrir et pour libérer- libérer la vie partout où elle était encagée, anesthésiée ou ternie. »

 

Voici donc quelques uns des livres publiés par la Volte depuis sa création. La présentation sera sommaire, mais vous pouvez vous diriger vers tous les yeux fermés (ce qui, néanmoins, ne facilite pas la lecture).

imagesCA90B3VA.jpgLe tueur venu du centaure

Jacques Barbéri

218 pages

Un des textes se déroulant dans la cité-sphère de Narcose, tous publiés chez la Volte, mais qui peut se lire indépendamment. Un texte complètement fou, empruntant aussi bien aux codes du roman noir que de la SF pure, avec bonne dose d’humour en prime. Où comment un flic (qui s’exprime beaucoup en latin) va demander à une détective privée de partir à la recherche de sa moitié schizophrénique disparue, celle-ci étant probablement la partie « saine » de son individualité. Vous ajoutez une intelligence artificielle qui fait des siennes, un astronaute qui se met à zigouiller tout un chacun, des esclaves –les modz- a deux doigts de se rebeller, et six mille six cent soixante-six légions de six mille six cent soixante-six soldats qui attendent leur heure, et vous obtenez ce roman certes barré mais surtout incroyablement maîtrisé dont chaque page est un régal d’invention et de trouvaille.

imagesCA174FUZ.jpgNicolas Eymerich Inquisiteur

Valério Evangelisti

202 pages

Premier tome d’une série, et là pour le coup, il vaut mieux les lire dans l’ordre ! Dans ce premier opus, plusieurs histoires s’alternent : à notre époque, un jeune scientifique tente de faire valoir ses théories sur la science psytronique, capable selon lui de faire voyager un bâtiment entier dans le temps ; en 2194, le Malpertuis, vaisseau spatial psytronique, s’envole pour une mission top secrète mais s’égare dans le passé. Mais la trame principal du roman se déroule en 1352, où le père dominicain Nicolas Eymerich, tout frais nommé Grand Inquisiteur suite au décès de son supérieur, tente de s’imposer comme tel tout en luttant contre les forces du mal, les naissances plus que suspectes de bébés difformes et le culte de plus en plus suivi d’une ancienne divinité romaine. Comme vous pouvez vous en douter, les diverses époques vont se croiser pour mener à un final à la hauteur de l’attente crée par le roman.

 

imagesCAM48CS4.jpgLe Déchronologue

Stéphane Beauverger

390 pages

Attention chef-d’œuvre ! Dans un XVII° siècle perturbé par des failles temporelles, les pirates de la mer des Caraïbes traquent les maravillas, ces objets venus d’autres époques et qui s’échouent au large du Nouveau Monde.  Henri Villon, capitaine du Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps, cherche à prendre possession de nouveaux territoires pour la France, et éviter ainsi la trop forte concentration espagnole et portugaise dans les rivages entourant l’Ile de la Tortue. Autant dire que la mission ne sera pas chose simple…

Un énorme coup de cœur pour ce roman d’aventures maritimes au verbe plus que fleuri (j’ai grâce à lui amplement élargi mon répertoire d’insultes et d’expressions imagées), très bien écrit, aux personnages extrêmement bien dessinés, et à la structure à la fois complexe et très facile à suivre (le roman étant lui-même victime de failles temporelles, les chapitres sont dans le désordre, ce qui n’est pas du tout un problème à la lecture).

 

Tout aussi réussie, mais dans un genre radicalement différent, Stéphane Beauverger est l’auteur d’une trilogie intitulée « Chromozone », parue à la Volte. J’attends avec une grande impatience les prochains écrits de cet auteur qui, je l’espère, trouvera un public de plus en plus large et sera considéré pour ce qu’il est : une des meilleures plumes de l’imaginaire français actuel.

 

 

imagesCA8HV74F.jpgLa zone du dehors

Alain Damasio

493 pages

Bon, j’en ai déjà parlé plus haut, alors je vais tenter de faire bref. Outre l’écriture d’Alain Damasio, que je tiens pour le plus grand auteur et l’homme au style le plus époustouflant du monde (au cas où je n’aurais pas été assez relou jusque là), ce qui m’a le plus surpris dans ce roman, c’est à quel point il m’a parlé, moi qui suis trop perdu dans la fiction et les mots des autres pour avoir une quelconque conscience politique ou sociale. Et pourtant, ce roman de SF politco-philosophique m’a poussé à me poser des questions que je ne souhaitais pas me poser, et sur lesquelles je reviens fréquemment, tant dans mes lectures que dans mes conversations. Ca et le fait que je me suis mis à lire Deleuze et Foucault, ce qui n’est pas rien…

 

 

images125.jpgAucun souvenir assez solide

Alain Damasio

242 pages

Certains auteurs déforestent à tour de bras pour ch… des livres de 800 pages qui n’ont rien à dire. Damasio, lui, vous fout les nerfs en pelote, vous émeut l’encéphale et vous fait reconsidérer la définition même du mot « écrivain » avec une nouvelle de moins de vingt pages. Preuve en est avec ce recueil de nouvelles paru en 2012. Il suffit de lire Les Hauts-Parleurs, El Levir et le Livre, C@PTCH@ ou Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate pour finir d’être convaincu. Si, si, j’vous jure ! J’ai dû lire El Levir dix fois, et je suis toujours sur le c… à chaque lecture.

 

imagesCA0ULBH8.jpgLa Horde du Contrevent

Alain Damasio

521 pages

Vous l’aurez compris, à la question insipide mais traditionnelle de l’île déserte et du bouquin à y emporter, je réponds La Horde. Dans un monde plat balayé par des vents d’une force incroyable, la Horde du Contrevent –un groupe d’élite composé de 22 personnages radicalement différents mais tous aussi bien dessinés les uns que les autres- remonte le monde à pied, vent dans la gueule, pour atteindre le mythique Extrème-Amont et y découvrir l’origine du vent. Le roman commence alors que la Horde est en route depuis plus de vingt ans, et à quelques années de route pour arriver là où nulle Horde n’est arrivée avant eux.

Roman d’aventure parfait, essai philosophique sur la notion de lien et de la place de l’individu dans le groupe, personnages qui grandissent en vous au fur et à mesure de la lecture et ne vous lâchent plus pendant des semaines et des mois, écriture parfaite qui néologise à tout va et vous fait ressentir physiquement le vent, c’est l’expérience de lecture la plus exceptionnelle qu’il m’ait été donné de vivre. Je l’ai offert plus de vingt fois, conseillé vingt fois plus en librairie, et j’ai dû avoir en retour un ou deux retours négatifs.  Je vous laisse calculer le ratio et conclure…

 

Il y aurait d’autres ouvrages dont il me faudrait parler : Pollen, de Jeff Noon ; Poisson-Chien, de Luarent Rivelaygue, Ame Sœur, de Yvan Améry, mais les ayant lus il y a plusieurs années pour certains, je vous avoue n’en avoir plus grand souvenir, si ce n’est un plaisir de lecture perdurant et une envie d’y revenir un jour. Ne voulant pas écrire de bêtises dans les résumés, je m’abstiens néanmoins d’en parler trop longuement, tout en vous encourageant à aller y jeter un œil !

 

 

Questions à Mathias Echenay, éditeur de la Volte

 

Pouvez-vous nous raconter la naissance de la Volte ? Quelle a été l’impulsion qui vous a poussé à tenter cette aventure ?

C’est vraiment Alain qui m’a poussé, parce que je travaille dans l’édition le jour, au service des éditeurs notamment. Du coup, l’histoire est véridique : nous avons créé une maison d’édition pour LA HORDE DU CONTREVENT. Ensuite, en tant que lecteur, je ne trouvais pas assez à me mettre sous la dent de littérature de l’imaginaire, du style Présence du futur des années 80/90’ (comme Jacques Barbéri).

 

Le choix du nom n’est pas anodin. Pourquoi cette référence directe à la Zone du Dehors ?

Nous avons eu une foule d’idées, et celui-ci paraît évident aujourd’hui, alors que nous n’étions vraiment pas sûrs du choix. La Volte, c’est un mouvement, ça sonne, et pour la référence vous venez d’en parler.

 

Comme dans la nouvelle d’Alain Damasio Les Hauts-Parleurs, La Volte considère-t-elle la littérature comme une arme de combat ?

Certains à la volte oui, d’autres moins, mais c’est une liberté, avec une forme de sistance.

 

De combien de personnes se constitue votre équipe ?

Pour chaque projet une petite horde se constitue, cela génère une énergie qui porte, et parfois je me sens seul. Il y a des piliers, et des ailiers, certains disparaissent de temps en temps, de nouveaux surgissent, il y a du brassage.

 

Qui sont les Voltés ?

Des lecteurs, arrivés par un livre, des gens qui veulent participer à l’aventure, parfois des curieux, des amis. En fait, vient qui veut, il suffit de trouver sa place en apportant quelque chose, certains attendent que nous leur donnions de taches à accomplir, cela les lasse parce que le foutoir leur  passe à côté ou au-dessus de la tête, et ils ne voient pas comment s’y insérer.

 

Comment choisissez-vous les textes que vous publiez ? De combien de titres se compose le catalogue ?

30 titres en 8/9 ans, cela correspond à mon goût. Et c’est une claque de lecture qui me décide, il n’y a pas de salarié ni de modèle économique, je ne veux pas que cela grandisse, du coup c’est une liberté de choix intégrale.

 

Quelles sont les difficultés rencontrées par une maison d’édition récente, soucieuse de publier des textes exigeants et de qualité, dans un contexte économique difficile ?

Il suffit de mettre de l’argent, et d’être salarié par ailleurs. Je respecte les éditeurs, la Volte n’a aucune leçon à donner, parce que nous avons mis des sous, et il nous est arrivé une fois déjà d’en remettre. Si ça pouvait être équilibré tout le temps, cela ne ressemblerait pas à un hobby ou une danseuse. C’est quand même plus sérieux qu’une simple activité de loisirs.

 

Les quelques textes présentés ci-dessus sont bien entendu des choix personnels du rédacteur de l’article. Si vous aviez à conseiller aux lecteurs de la Caverne deux ou trois textes édités par la Volte que vous affectionnez particulièrement, quels seraient-ils ?

C’est toujours injuste comme exercice, parlons de ceux que vous n’avez que cités : Jeff Noon est un auteur important, inclassable, avec une langue et un univers singuliers (conseil VURT pour le barré, ou NYMPHORMATION qui semble plus classique, mais tout est relatif). Il est évident que quand je me retourne sur notre parcours, je vois des auteurs qui frappent par leur rapport personnel et inventif avec le style, avec leurs références à Alice (presque tous) parce que leur recherche est souvent de nous emmener de l’autre côté du miroir. J’aime les chocs, quand ça rape, titille, surprend ! Nous sommes dans la transfiction davantage que dans la science-fiction.  David Calvo et Leo Henry peuvent comme les Damasio, Barberi ou Beauverger, ne pas plaire ou bien vous transformer, aucun de leurs textes ne peuvent laisser indifférent, vous detestez ou adorez.

 

Que nous réserve la Volte pour 2013 ?

Après les nouvelles de Leo Henry, un inédit de la série Nicolas Eymerich, puis un roman de Philippe Curval. Au 2eme semestre, un Jeff Noon, et du Eymerich. Les romans de Barbéri, Calvo et Beauverger suivent mais vraisemblablement en 2014.

 

 

Merci à vous pour ces réponses, et le temps que vous nous avez accordés. Très bonne continuation à la Volte !

 

 

imagesCABXPNR8.jpgLe Diable est au piano

Léo Henry

427 pages

J’avais déjà lu Yama Loka Terminus, dernières nouvelles de Yirminadingrad et Bara Yogoï, sept autres lieux de Léo Henry, y découvrant un excellent nouvelliste, genre littéraire honteusement sous-estimé.

Le Diable est au piano est un recueil de vingt nouvelles,  soit précédemment publiées dans des revues ou des anthologies, soit inédites, et réunies par Richard Comballot.

 

Si j’avais grandement apprécié les deux premiers recueils que j’avais lus, j’ai été tout à fait bluffé par celui-ci. Convoquant personnages réels et imaginaires ; fantastique, réalité historique et science-fiction, chaque texte est un petit bijou finement ciselé. L’écriture n’est pas du tout la même d’une nouvelle à l’autre, et pourtant on y retrouve la patte et l’imaginaire de son auteur.

Je ne peux qu’encourager tout le monde à se procurer ce recueil séance tenante, qu’on soit oui ou non amateur de nouvelles.

 

Voici un bref descriptif des nouvelles qui m’ont le plus enthousiasmé :

Dans Révélations du prince de Feu, on assiste à la rencontre entre Blaise Cendrars et Corto Maltese, ainsi que leur traque d’un serial killer dans Rio.

Dans Quand j’ai voulu ôter le masque, il collait à mon visage, on découvre l’étroite relation entre Fernando Pessoa et Edgar Allan Poe, par l’entremise du sorcier Aleister Crowley, et des origines du plus célèbre poème de Poe, The Raven. (Une des plus belles nouvelles de ce recueil, avec … )

Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais, où un vieil homme sur le point de mourir raconte les trois romans qui ont grandi en lui sans qu’il les écrive jamais.

Indiana Jones et la phalange du troisième secret, magnifique délire de 60 pages, voit la rencontre entre l’aventurier au fouet et Georges Orwell, dans l’Espagne de 1936.

Dans Fragments retrouvés dans une poubelle de salle de bain (…), on découvre un curieux groupe en thérapie, dont on découvrira lentement la phobie collective…

 

Je m’arrête là, car certaines nouvelles ne supporteront pas de résumés, aussi court soit-il. J’insiste une fois de plus pour vous pousser à vous procurer ce livre, à la magnifique et inquiétante couverture…

 

Très bonnes lectures à tous et toutes

 

Yvain

Les Editions de l’Arbre Vengeur

autour0Bonjour à tous,

 

Voici le premier article d’un rendez-vous que nous espérons réussir à mettre en place de façon régulière, consacré aux éditeurs.

 

Parler de livres que nous avons appréciés est une chose, mais il faut savoir rendre à César ce qui lui appartient. Nous essayons le plus souvent de faire un commentaire sur les éditeurs des livres que nous présentons (on aura peut-être repéré le fanatisme de la Caverne pour les éditions Sonatine et autres Le mot et le reste), mais les connait-on vraiment ? Et réalise-t-on l’étendue de leur travail ?

 

Une maison d’édition, surtout les petites, c’est le plus souvent une entreprise casse-gueule où on sait d’avance ne pas pouvoir faire le poids face à certains mastodontes qui publient tous azimuts ; c’est se choisir une ligne éditoriale nette, poussée par une envie de faire (re)découvrir des textes que personne ne publierait en ces temps de pseudo crise du livre et prise-de-risques zéro. C’est vouloir faire ressortir une idée de la littérature ou du livre qui se perd, et c’est beaucoup de temps, d’argent et de risques.

 

Nous vous proposons donc de partir à la rencontre de certains éditeurs dont nous apprécions le travail, et sur lesquels nous avons envie d’attirer votre regard. En fonction de qui voudra bien se prêter au jeu, vous ferez peut-être des découvertes (ou pas, si vous êtes déjà amateurs) susceptibles de vous intéresser. Nous privilégierons ceux qui ont une ligne éditoriale forte qui pousse les lecteurs à s’intéresser au catalogue et à guetter les sorties, comme on guette la prochaine publication de son auteur favori.

 

Aujourd’hui, voici les Editions de l’Arbre Vengeur, à qui nous laisserons le soin de se présenter eux-mêmes un peu plus bas.

 

Pour vous donner une idée de leur catalogue, voici quelques uns des textes que vous pouvez y trouver :

 

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursQuinzinzinzili – Régis Messac

196 pages

Coincé dans une grotte avec une bande d’enfants après une énorme déflagration, Gérard Dumaurier, dernier adulte sur Terre, voit ses compagnons de captivité retourner rapidement et férocement à l’état de nature, rebricolant le monde sur des souvenirs de plus en plus vagues.

Un roman très fort où l’humour grinçant se mêle au désespoir. L’Arbre vengeur a publié plusieurs romans « post-apocalyptiques », genre aussi passionnant que déprimant, puisque quelque soit l’auteur, de Messac à Doris Lessing, la conclusion la plus fréquente est sans appel : même quand il ne restera plus que dix humains sur Terre, ils seront encore fichus de se foutre sur la tronche.  Quant au titre improbable, l’explication que je vous laisse le soin de découvrir est à l’image de ce roman : étonnante !

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeurs L’Autofictif – Eric Chevillard

4 Tomes

Eric Chevillard est un de mes grands malades auteurs préférés. J’aime ses romans-digressions, ses délires d’un style ébouriffant, et les différents tomes de l’Autofictif, version papier de son blog, pur concentré du bonhomme. Il s’y est imposé de faire trois entrées par jour, qui vont du haïku au paragraphe de 1 à 10 lignes. Je me contenterai de quelques citations, qui vaudront plus qu’un long discours :

Imaginez Beethoven aveugle, quel merveilleux peintre il aurait fait !

 

Il fit durer sa grasse matinée jusqu’à l’extrême onction.

 

Après dix années d’étude acharnée, de patience et d’obstination, le violon parvient enfin à tirer quelque chose de l’homme. Il est vrai que ce dernier n’est pas simple.

 

Nue elle ne me plaisait plus

Mais comment rhabiller

La banane

 

Des bouquins à poser sur sa table de salon ou de chevet, pour y picorer quelques phrases, quelle que soit l’humeur.

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursPlop – Rafael Pinedo

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis Amutio – 171 pages

Attention, âmes sensibles s’abstenir. Plop, c’est le nom du personnage principal, puisque c’est le bruit qu’il a fait quand sa mère a mis bas, traînée par un chariot auquel elle était attachée. Dans ce monde de misère où l’humanité se divise en brigades constamment en mouvement, codifiée à l’extrême, ou la loi du plus fort est la seule loi et où on se salue en se disant « Ici, on survit », Plop tentera de faire son chemin et de s’extraire de sa condition. Le fait qu’il repense à sa vie pendant que sa tribu l’enterre vivant, une pelletée à la fois, annonce dès la deuxième page ce qu’il en sera de son avenir. Un roman très court, malsain et suffocant, où chaque chapitre, très court, est une claque supplémentaire. Mais un must-read absolu pour tous ceux qui n’ont pas peur d’un peu de boue et de sang entre les pages d’un livre.

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeurs Pfitz – Andrew Crumney

Traduit de l’anglais par Alain Gnaedig – 264 pages

Schenk, cartographe de son état, travaille pour un Prince dont l’obsession est d’inventer des villes imaginaires.  Jusqu’au boutiste dans sa quête d’immortalité, celui-ci en fait dessiner les plans et même inventer les biographies des habitants. Rouage de cette administration gigantesque (qui fait un peu penser à Brazil au siècle des Lumières), Schenk tombe amoureux d’une belle rousse, biographe attitré du fictif comte Zelneck. Pour l’approcher, Schenk s’intéresse donc au comte, quitte à inventer les déboires de son soi-disant valet, Pfitz.

Là encore hommage autant que pastiche, mais cette fois ci du conte philosophique cher aux Lumières, Pfitz est un très joli roman, qui a la grâce, la fantaisie  et l’intelligence d’un Voltaire.

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursL’Oeil du purgatoire – Jacques Spitz

197 pages

Difficile de résumer celui-là… Le narrateur se fait inoculer un bacille par un savant fou, qui fait des expériences sur la temporalité. A compter de là, l’anti-héros de ce roman fantastique (dans tous les sens du terme) se met à voir les choses vieillir de plus en plus. Il voit les gens tels qu’ils seront dans un jour, un mois, un an, ainsi que les objets, les immeubles… Mais le phénomène s’accélère au fur et à mesure, et il ne voit pas pour autant le futur ! Ainsi donc, quand les gens avec qui il discute lui apparaissent comme morts, ne peut-il en voir de nouveaux. Quand les bâtiments sont en ruines, il n’a pas la capacité de voir les bâtiments qui prendront la place. Et le présent disparaît peu à peu de son champ de vision, le plongeant dans un monde de plus en plus dépeuplé et vide…

Un des premiers romans que j’ai lu à l’Arbre vengeur, et un de mes préférés. Une expérience de lecture étonnante et bluffante, qu’on soit ou non amateur du genre.

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeursLe chien lodok – Aleksej Meshkov 

Traduit de l’italien par Lise Chapuis – 185 pages

Iodok n’est pas né chien, il l’est devenu. C’est un être humain qui se cache dans la fourrure d’un chien pour être « libre de flairer et de chercher partout ». Faisant bien attention de ne pas craquer son pelage, il coule des jours presque heureux auprès de son maître, directeur de la clinique vétérinaire. Presque, car la ville est dangereuse et le Zoo, organisation louche proche de la milice, le surveille et le traque, comme il traque toute différence ou déviance un peu trop visible. Une mort suspecte va bientôt attirer l’attention sur lui.

Encore un texte atypique, dérangeant, sur la part animale de l’homme (Vous me voyez arriver avec mes gros sabots pour faire un parallèle sur le magnifique « Anima » de Wajdi Mouawad ?).

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeurs

Les figurants de la mort – Roger de Lafforest

250 pages

Ce roman qui reprend les codes de l’aventure maritime nous conte la malédiction de PetitGuillaume, capitaine dont les bateaux échouent fréquemment et les expéditions également. Pour la dernière, un général le convainc de partir vers le Venezuela, où celui-ci compte faire un coup d’état. Afin de se trouver une « armée », il convainc l’équipage qu’ils partent tourner un film en Amérique du Sud.

Un roman aussi fou que son sujet, qui se lit tout seul, autant hommage que constat sur la notion d’Aventure.

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeurs

Le manuscrit Hopkins – R.C. Sherriff

Traduit de l’anglais par Virginia Vernon et Daniel Apert – 413 pages

Edgard Hopkins est un éleveur de poules du Worcestershire. C’est un type lourdaud qui se croit fin, d’une fatuité confinant à la maladie et dont chaque phrase attire les rires du lecteur devant la stupidité du bonhomme. Membre adhérent de la Société Britannique de la Lune, il fait partie des happy few qui apprennent l’horrible nouvelle : la Lune s’apprête à tomber du ciel, ce qui risque d’entraîner un certain nombre de complications ! Décidé à garder le secret coûte que coûte, Hopkins entame néanmoins la rédaction d’un témoignage sur la question, vécue de l’intérieur. Quelques temps après le cataclysme, on retrouve ce qui deviendra « le Manuscrit Hopkins », et qui est le corps du roman en lui-même.

Un roman très drôle (quoiqu’on aimerait fréquemment coller une beigne à l’éleveur de poules !) et qui se lit tout seul…

 

Comme vous pouvez le constater sur ces quelques présentations sommaires (lus selon mes goûts personnels et qui ne reflètent pas complètement l’étendue du catalogue), les éditions de l’Arbre Vengeur aiment à publier des textes pas forcément très récents, privilégiant l’imaginaire, et qui jouent sur les codes et les genres. Parfois graves, parfois drôles ou les deux, ce sont toujours des histoires prenantes, originales, dont l’histoire interpelle, avec un style marqué et toujours remarquablement écrits.

 

Rencontre avec les éditeurs, David Vincent & Nicolas Etienne

 

Pouvez-vous nous raconter la naissance de l’Arbre Vengeur ? Quelle a été l’impulsion qui vous a poussé à tenter cette aventure ?

En nous promenant un jour dans une forêt nous sommes tombés sur un arbre petit et disgracieux mais dont la volonté de survivre à l’ombre des grands chênes nous a émus. Nous l’avons adopté avant de nous rendre compte qu’il s’agissait d’un arbre vengeur. Plutôt que de le débiter pour en faire du mauvais papier, nous avons choisi d’en faire un petit livre, inutile donc indispensable.

 

Pourquoi ce nom ?

Parce que s’imposait son désir de ne pas s’en laisser conter. Et la vengeance et une belle façon de manger froid.

 

De combien de personnes se constitue votre équipe ?

Un le matin, deux à midi, un la nuit, ce qui fait que nous ne savons plus trop si nous sommes vraiment deux dans l’affaire.

 

Comment choisissez-vous les textes que vous publiez ? De combien de titres se compose le catalogue ?

Nous atteindrons en 2013 le centième volume du catalogue, un titre pas encore choisi car nous aimerions qu’il soit un peu symbolique et qu’il ressemble à ce que nous éditons depuis dix ans : un livre insolent qui a choisi le prisme de l’imaginaire sans renoncer à la volonté du style, ce qui est notre credo. Nous passerons peut-être directement au numéro 101.

 

Pouvez-vous nous présenter les différentes collections de l’Arbre ?

Il existe quatre collections. L’Alambic animée par Eric Dussert s’intéresse à des auteurs de tous temps et tous lieux pour peu qu’ils aient leur part de mystère, d’inquiétude, de talent et d’invention. Forêt invisible est animée par Robert Amutio et se concentre sur le domaine hispanique avec un fort tropisme vers les textes marginaux d’auteurs singuliers. Selva selvaggia s’intéresse à la littérature venue d’Italie et est animée par Lise Chapuis. Dernière née L’arbre à clous se consacre à la littérature belge sous l’impulsion du Liégeois Frédéric Saenen.

 

Créé en 2002, l’Arbre Vengeur a aujourd’hui dix ans. Que retenez-vous de cette première décennie ? Quels sont vos plans pour celle à venir ?

Dix ans c’est infime, on n’a pas encore nos premiers boutons mais on voudrait bien se hausser du col sans vouloir la ramener. On voit arriver l’adolescence tourmentée avec un rien d’inquiétude : comment se passera notre puberté ? Nous n’avons heureusement aucun plan, aucune stratégie, que des envies, des désirs, notamment celui de continuer en ne faisant pas de concessions à l’air du temps qui n’est pas particulièrement inventif.

 

Quelles sont les difficultés rencontrées par une maison d’édition récente, soucieuse de publier des textes exigeants et de qualité, dans un contexte économique difficile ?

Trouver de l’argent sans se contredire, sans se laisser aller, sans passer son énergie dans les dossiers stériles, sans perdre son envie en se ruinant la santé par des besognes bien éloignées de la littérature. Cela a toujours été difficile pour la petite édition, c’est aussi ce qui rend la chose amusante : tenir, coûte que coûte ou vaille que vaille, sans se dérober et sans s’en raconter.

 

Les quelques textes présentés ci-dessus sont bien entendu des choix personnels du rédacteur de l’article. Si vous aviez à conseiller aux lecteurs de la Caverne deux ou trois textes édités par l’Arbre Vengeur que vous affectionnez particulièrement, quels seraient-ils ?

La question qui tue ! Nous n’éditons rien qui ne nous plaise, n’ayant que peu de regrets dans nos parutions. Lisez les derniers ou les prochains : Le Brouillard en février œuvre d’un monsieur désormais octogénaire qui l’avait édité il y a cinquante ans et nous permet de découvrir que son texte n’a pas pris une ride, sorte de fable cruelle sur l’enfermement ; le cinquième volume de L’Autofictif grâce auquel nous prolongeons cette entreprise qui nous tient tant à cœur car elle s’inscrit dans la durée ; Motodrome de Jacques Géraud, un dictionnaire érudit et insolent qui joue avec et sur les mots et qui aurait mérité un plus bel accueil… Nous pouvons continuer longtemps, le bavardage n’étant pas le moindre de nos défauts…

 

Merci à vous pour ces réponses, et le temps que vous nous avez accordés. Très bonne continuation à l’Arbre vengeur.

Merci à vous et couvrez-vous, les cavernes sont fraiches en cette saison.

 

 

Pour finir, arrêtons nous sur un des derniers romans publiés par l’Arbre Vengeur, et non des moindres.

 

 

Redrum

Jean- Pierre Ohl

243 pages

 

roman, roman français, romans étrangers, mondes imaginaires, rencontre avec des éditeurs

-Nous sommes des segments. (…)

-Des segments ?

-Oui ? Nous allons simplement d’un point à l’autre, sans jamais pouvoir faire un pas de côté, ni nous arrêter, ni savoir à quel point du trajet nous sommes rendus. Le film, lui, est un cercle.

-Tu veux dire… qu’on peut le regarder indéfiniment ?

-Non, ce n’est pas ça. Il a un sens. Il veut dire quelque chose. Pas nous.

-Mais ce sont les hommes qui font les films. Et donc, si les films ont un sens, c’est que les hommes le leur ont donné.

-Non, ils… Ils savent juste faire tourner le cercle… comme on fait tourner un cerceau avec un bâton.

 

Un colloque sur le cinéma a lieu dans une petite île au large de l’Ecosse. Dix cinéphiles s’y retrouvent, à la demande du mystérieux Onésimos Némos. Parmi eux, Stephen Gray, spécialiste de Kubrick, pour qui le voyage a des allures de retour aux sources un peu inconfortable : d’une part, il a grandi sur l’île, et d’autre part, son père travaillait pour Némos à une invention qui le révulsait et qui a depuis lors conquis le monde entier. La Sauvegarde, en effet,  stocke l’âme des morts et permet aux vivants de leur rendre visite, avec des utilisations plus ou moins déviantes, bien entendu…

Stephen a d’autant plus de problèmes avec son arrivée au Colloque que son ex-femme, Ruth, s’y trouve, et que le comité d’accueil est tellement parfait qu’il ne peut-être que suspicieux : tout est prévu selon ses goûts, jusqu’à son assistante personnelle, qui ressemble à une de ses actrices préférées. Némos promet pour le colloque un voyage inédit dans les films de Stanley Kubrick, mais à quoi s’attendre ? Et qui, des invités ou du staff, s’amuse à écrire « Redrum » sur le miroir de sa salle de bain ?

 

Pour qui ?

Pour les fans de Stanley Kubrick, et de cinéma en règle générale.

Pour les amateurs de mystère, dont on ne dénoue les fils qu’au fur et à mesure.

Pour ceux qui apprécient l’humour, dont ce livre regorge (avec entre autres les discussions de mauvaise foi entre cinéphiles aux goûts différents).

Pour les lecteurs de L’invention de Morel, d’Adolfo Bioy-Casares, auquel ce singulier et excellent roman m’a plusieurs fois fait penser.

 

Bonnes lectures à tous et toutes,

 

Yvain

Bilan 2012

 autour0

mouette-livres.jpg

Férus de listes et de bilans comme nous le sommes –et entendu qu’il vaut mieux solder les comptes de l’année écoulée avant le 21 décembre, sait-on jamais…- voici nos coups de cœur de 2012, que nous avons réussi à limiter à vingt, ce qui est beaucoup pour les gens normaux mais très peu pour nous, nous condamnant à des heures d’atermoiement sans fin devant la cruauté de l’existence et de l’exercice… (Oui, j’en fais un peu des caisses.)

Valérie a eu l’extrême  courage de classer sa liste de 1 à 20, Yvain a eu l’extrême couardise de  classer sa liste de 1à 4 puis de classer les 16 suivants par ordre alphabétique de noms d’auteur, afin de finir son classement avant la fin du monde précédemment évoquée.

Vous noterez que la première place est trustée par le même livre (si c’est pas un signe qu’il faut ab-so-lu-ment le lire, je ne sais pas ce que c’est…) et que malgré des goûts propres à chacun, quelques titres se retrouvent d’une liste à l’autre.

Petit post rapide ayant également l’utilité de confirmer à tous les lecteurs que nous ne sommes pas morts, que nous n’avons pas tiré un trait sur la Caverne, que nous faisons juste des semaines de 42h dans nos librairies respectives, sans aucun courage pour écrire sur cette page le soir venu, mais promis, on vous concocte plein d’articles pour le début d’année.

Merci en tout cas à tous ceux qui liront ces lignes ou qui sont passés par ces pages ces derniers mois. La Caverne cherche et trouve doucement son rythme de croisière, mais nous sommes ravis de constater que vous venez et même revenez nous rendre visite. On rappelle que vous pouvez vous inscrire sur la page facebook de la Caverne afin d’être mis au courant des nouveaux articles parus.

Les commentaires sont parfois un peu rares, mais comme on est des filous, on publie des listes de nos meilleures lectures de l’année en vous priant – en vous intimant – en vous obligeant moralement de nous laisser un petit commentaire pour nous dire quelles sont vos une, deux, dix, vingt lectures préférées de l’année également. Allez, faites un effort, ça nous fera un joli cadeau de noël !

 

 

Valérie

 

1-Anima – Wajdi Mouawad – Actes Sud

2-Le sillage de l’oubli – Bruce Machart – Gallmeister

3-Sale temps pour les braves – Don Carpentier – Cambourakis

4-Le diable tout le temps – Donald Ray Pollock – Albin Michel

5-Des fauves et des hommes – Patrick Graham – Anne Carrière

6-Doglands – Tim Willocks – Syros Jeunesse

7-Les fantômes du delta – Aurélien Molas – Albin Michel

8-Les anges de New-York – R.J.Ellory – Sonatine

9-Arrive un vagabond – Robert Goolrick – Anne Carrière

10-Meurtres pour redemption – Karine Giebel – Fleuve Noir

11-La demoiselle des Tic-Tac – Nathalie Hug – Calmann Levy

12-Que nos vies aient l’air d’un film parfait – Carole Fives – Le passage

13-Le palais de verre – Simon Mawer – Le Cherche Midi

14-Les soldats de papier – Marc Charuel – Albin Michel

15-Complètement cramé – Gilles Legardinier – Fleuve Noir

16-La liste de mes envies – Grégoire Delacourt – J.C.Lattès

17-Invisible – Robert Pobi – Sonatine

18-Les apparences – Gillian Flynn – Sonatine

19- L’art du jeu – Chad Harbach – J.C.Lattès

20 – Le dernier lapon – Olivier Truc – Métailié

 

 

Yvain

 

1-Anima – Wajdi Mouawad – Actes Sud

2-Aucun souvenir assez solide – Alain Damasio – La Volte

3-Le diable tout le temps – Donald Ray Pollock – Albin Michel

4-Extrêmement fort et incroyablement près – Jonathan Safran-Foer – Point

Le livre de la mort – Anonyme – Sonatine

Toi – Zoran Drvenkar – Sonatine

Les apparences – Gillian Flynn – Sonatine

Pour seul cortège – Laurent Gaudé – Actes Sud

Et ce sont les chats qui tombèrent – Tom McCarthy – J’ai lu

Les 1000 automnes de Jacob de Zoet – David Mitchell – L’Olivier

Anno Dracula – Kim Newman – Bragelonne

Le dictionnaire khazar – Milorad Pavic – Belfond

Le siège de l’Eglise Saint Sauveur – Goran Petrovic – Seuil

Invisible – Robert Pobi – Sonatine

Le nom du vent – Patrick Rothfuss – Bragelonne

Tout ça pour quoi – Lionel Shriver – Belfond

La vallée des masques – Tarun Tejpal – Albin Michel

Encre – Fernando Trias de Bes – Actes Sud

Le collectionneur de mondes – Ilija Trojanow  – Phebus

Birdy – William Wharton – Gallmeister

 

Bon, et vous, alors???

 

Dans tous les cas, bonne fin du monde et d’année, bonnes fêtes, bonnes lectures, et à très bientôt pour de nouvelles aventures ! 

 

Valérie et Yvain

 

Milkymee

autour0

musique,

Bonjour à toutes et tous,

 

 Pour une fois, l’article qui va suivre ne parlera pas, ou peu, de livres, mais de musique.

A l’heure où sort son troisième album (ou quatrième, c’est selon…), j’ai tenu à vous présenter une jeune et talentueuse chanteuse répondant au sobriquet de Milkymee.

musique,

 

Par souci d’honnêteté, il me faut préciser d’entrée de jeu que Milkymee, alias Emilie dans la vraie vie, est une amie. Je l’ai rencontrée à quinze ans, j’ai entendu ses premières tentatives d’accords à la guitare avec Célia, qui nous avaient présentés, leurs reprises de tout ce qui nous faisait frémir à l’époque (de Radiohead à Nirvana en passant par Mano Solo; bah voui, c’était 95, donc forcément connoté). J’ai entendu leurs premières compositions communes, leur capacité à fondre leurs deux voix dans de très belles harmonies rodées à force de chanter ensemble partout et tout le temps (dans la rue, dans le métro, dans des bars….). Nous avions notre endroit à nous, le Repaire (aux parents d’Emilie en fait, mais vu que nous la squattions tous les week-ends, ça a fini par devenir un peu chez nous aussi) et mes seize-dix-sept ans me semblent avoir été marqués par une succession sans fin de week-ends à chanter avec les filles jusqu’à six heures du matin, en fumant clope sur clope et en buvant de la mauvaise bière…

 

Quelques années plus tard, Emilie a lancé le projet Milkymee première mouture, du punk électro qui tachait un peu, mais dont le côté primaire était assez jouissif en concert, ambiance « on saute partout en gueulant bien fort parce que quand même, une copine qui fait du punk c’est trop cool c’est trop une rock-star ma pote ! ». Musicalement, force m’est de constater que je ne l’aurai pas acheté pour l’écouter en boucle, mais bon… Au dernier concert qu’elle ait donné, le set se terminait néanmoins par une chanson qui dénotait franchement de son univers d’alors, une mélodie très douce intitulée « 3,6,5, seconds of light » (si mes souvenirs sont bons) qui m’avait beaucoup plu. Milkymee deuxième mouture était en chemin…

 

Emilie est partie pour la Suède pour y vivre, ce qui fait que je n’ai pas eu de nouvelles pendant un certain temps. Quand j’ai reçu un texto « Mon premier disque est en vente à la Fnac des Halles, c’est trop cool ! », j’ai poussé quelques hurlements hystériques de compétition, j’ai foncé aux Halles, et j’ai baragouiné quelque chose du genre « Meuarhhhh, copine, cd, meuaaaaaarh, Milkymee, trop fort, copiiiiiiine » au vendeur blasé du rayon « rock indépendant ». C’est dans le métro vers chez moi que je me suis rappelé que je n’étais pas fan de punk électro primaire, mais bon, « meuarhhhh, copine, cd, trop fort », tout ça, tout ça…. Arrivé chez moi, j’ai lancé le cd et je me suis pris une grosse claque en écoutant 

 

musique, Songs for Herr Nicke

(Tsunami Addiction)

“I washed away the crap from inside your head and you threw snowballs at my enemies”

 

 Songs for Herr Nicke est un disque doux, enneigé et cotonneux, dont on sent l’influence de la vie suédoise sur les compositions. Folk simple et lumineuse, où des couches de chœurs bercent constamment les chansons, c’est un album à écouter au crépuscule, au chaud un soir d’hiver, ou en se baladant sous la neige.

 

Mais Emilie est aussi une fille du rock, et le rock affleure constamment dans ses compositions, bien que sans jamais faire rugir ses guitares. En fait, Songs est un album plus complexe qu’il n’y paraît, et qui sous des airs de simplicité musicale folk acoustique, résiste à de nombreuses écoutes, tant il est riche.

 

L’album est malheureusement épuisé, mais est facilement trouvable sur internet. Je vous recommande l’écoute des titres suivants : All skies stained white (l’hiver dans toute sa splendeur), Powergrudge (ma petite préfére, un poil plus rock et écrite par Boulder dDash, frère d’Emilie et musicien dans le groupe électro Ddamage), No end in sight (magnifique chanson co-écrite avec Célia Keren à l’époque du repaire susnommé, et dont on trouve une autre version sur le deuxième album), Make way for the mittens, Bring my harp et The milky way (ébauchée quelques années plus tôt sous le titre 3, 6, 5, seconds of light).

 

Dire que j’ai été surpris par l’album est un euphémisme. Certes, Emilie était ma copine, et j’aurais trouvé des qualités teintées de mauvaise foi à du punk-électro primaire. Mais là, j’étais agréablement sous le charme, et je sais que j’aurais autant apprécié si je n’avais jamais rencontré la chanteuse. J’attendais avec impatience un nouvel album, qui fut une révélation encore plus grande.

 

musique, To all the ladies in the place, with style and grace

Tsunami Addiction

 

Le titre, tirée d’une chanson du rappeur Notorious BIG, déjà, est tout un programme, et annonce la couleur : chaque chanson est dédiée à une ou des femmes, réelle ou imaginaire.

 

L’album parvient à être très homogène, alors que les chansons évoluent pour beaucoup dans des univers et des tons très différents. Au niveau de l’écriture, on sent la demoiselle chercher et tenter des choses, souvent avec succès. Ca fait toujours du bien de constater que certains musiciens oublient leurs acquis et leur routine pour tenter de se renouveler, en étant assez conscients et sûrs de leur univers de départ pour ne pas tomber dans l’imitation ou la perte d’identité.

 

Du rock indé sautillant de Screwdriver, The Girl Next door ou Snowballing, de l’expérimentation digne d’un Radiohead sous vocoder avec Everyday Routine, de magnifiques ballades avec Nathalie Brown (une des meilleures de l’album, et de très loin) ou In a Rented room… Chaque chanson a son ton propre, et fait mouche le plus souvent. La demoiselle se permet même le luxe de reprendre admirablement Elvis Presley sur un  You were always on my mind  à fleur de peau et qui renvoie se rhabiller de nombreux sosies du King.

 

Et puis, il y a une chanson, dont, dès la première écoute, j’ai su qu’elle allait passer très souvent dans mon ipod et sur ma chaîne, et qui serait la « carte de visite » dès que je voudrais faire découvrir Milkymee à quelqu’un. Elle est dans la plupart de mes cd compils pour la voiture ou la maison, trône en bonne place dans mes setlists ipod ou iphone… Il s’agit de la chanson-titre  In and out of grace. A découvrir sur la page deezer de la chanteuse, lien un peu plus bas sur l’article…

 

Si Milkymee est une excellente chanteuse de studio, c’est néanmoins en live qu’elle prend toute son ampleur : véritable interprète, elle fait partie de ces chanteuses qui savent mettre de l’âme dans des paroles qu’elle chante pour la trois millième fois. Ses discours un peu empruntés entre les chansons, où affleure un fonds de timidité, font pour beaucoup également dans la réaction des gens, toujours extrêmement positive. J’ai emmené plusieurs fois des gens à un concert de Milkymee, qui allaient voir une copine d’Yvain en concert. Ils en sont tous sortis étonnés et ravis, avec pour première phrase un commentaire sur sa voix et sa façon d’interpréter ses titres… Bref, si vous voyez une annonce pour un live, n’hésitez pas, vous en sortirez dans le même état.

 

 

musique, Domaine

Tsunami Addiction

 

Domaine est un (beau) film de Patrick Chiha, sorti en 2010, avec une Béatrice Dalle absolument bluffante et magnifique dans le rôle d’une mathématicienne de génie franchement borderline, et de sa relation avec un jeune homme complètement obnubilé par elle, quoique bien conscient de sa tendance à l’autodestruction…

 

C’est Milkymee qui a composé la bande originale du film. On y trouve quelques instrumentaux, deux monologues du film, deux chansons issues de To all the ladies chantées par un des acteurs, Raphaël Bouvet, et deux petites perles, Best Sunday dress et Sally, que Milkymee présente comme un road movie musical.

 

L’album est très court, mais la musique apporte un vrai plus au film, illuminant quelques très jolies scènes.

 

 

Pour préparer son troisième album, Milkymee a bénéficié d’une résidence de cinq mois à la Villa Kujoyama de Kyoto au Japon, ce qui lui a permis de rencontrer des artistes japonais et d’apporter de nouvelles couleurs à son imaginaire et sa façon de concevoir et d’enregistrer ses chansons. J’attendais avec impatience la sortie de ce troisième opus, espérant qu’il serait la porte d’entrée à une plus grande notoriété pour Milkymee. Déjà, je constatais courant 2011-2012 que les premières parties qu’elle faisait étaient de plus en plus sympathiques et susceptibles de lui apporter un public plus large : Aaron, Yael Naim, Arno, Elysian Fields, Emilie Simon Un récent passage à Taratata confirmait cette impression que quelque chose se passait doucement mais sûrement. Surtout, Milkymee la baroudeuse solitaire devenait un groupe, s’adjoignant les services de Caroline Geryl à la batterie et aux pads.

 

 Le premier concert dans la nouvelle formation, malgré des pépins techniques, fut une très belle surprise, et qui promet de belles choses dans l’adaptation des anciennes chansons… 

 

Verdict en octobre 2012, pour la sortie de l’album

 

musique, Borders

Tsunami Addiction

 

Dès la première chanson, qui donne son titre à l’album, le ton est donné. L’univers de Milkymee est bien là, ainsi que sa voix, son utilisation des chœurs, mais sa palette s’est enrichie de teintes électro qui collent résolument bien avec son univers.

 

Tout l’album est à l’avenant, un pied dans les précédents albums, tout en guitares folks teintées de rock plus puissant, un autre dans la recherche de nouvelles sonorités. L’utilisation de nombreux bruits naturels (pas dans la neige, oiseaux, chœurs de femmes…) ne tient pas du tout du gadget, et berce l’album de fort agréable façon.

 

Ma première pensée devant cet album une fois de plus aussi hétéroclite qu’homogène a été de constater son côté apaisé et lumineux. Même les chansons plus sombres tiennent une forme de lyrisme pas du tout poussif. On se voit bien l’écouter en marchant dans la rue, le volume à fond, la musique atténuant le rythme effréné de la ville.

 

Certaines chansons, telles que Before the truth, Good luck ou Colouring outside the lines sont absolument bluffantes. Quant à la dernière, Pearl’s dream, elle augure de pistes de reflexions musicales radicalement nouvelles pour la chanteuse, que je lui enjoins fortement d’explorer, tant cette première tentative est concluante.

 

Voici la page Deezer de Milkymee si vous souhaitez écoutez plus avant les différents albums (avant de foncer les acheter, of course…  http://www.deezer.com/fr/#/artist/206370

  

 

———-

 

Ton troisième album sort, renforçant l’impression d’évolution et de cheminement personnel dans ta façon de concevoir ta musique. Cela résulte-t-il d’un besoin de renouvellement constant ou d’une simple évolution naturelle ? 

 

Je me pose souvent des questions à ce sujet. Comment savoir d’où viennent vraiment l’inspiration et le foisonnement des sens qui l’accompagne?

Je constate bien que ma musique évolue avec moi, mais ce n’est pas vraiment réfléchi. Je crois en fait tout simplement que mon travail reflète différentes étapes de ma vie. Donc non, aucune réflexion particulière autour de cette évolution.

 

Tu as enregistré la BO du film Domaine, de Patrick Chiha. Comment s’est passé la collaboration ? Qu’est ce que cela t’a apporté dans l’écriture de tes propres chansons ?  

 

Cette collaboration s’est très bien déroulée. Nous avions notre petite cuisine, le réalisateur et moi. Je n’ai pas fait de travail de composition à l’image / d’habillage musical. En fait nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises et nous avons beaucoup parlé du film, mais pas seulement. A l’époque j’habitais en Suède et je recevais des lettres et des colis de Patric comme autant de sources d’inspiration. J’y trouvais des listes de mots, des compilations de musique improbables, des conseils de lecture. Tout cela m’a nourrie pour composer la BO de son film. Je n’ai vu le résultat de l’assemblage de la musique et des images qu’à la première. J’ai alors compris qu’il avait vraiment eu raison de ne rien me montrer, que l’art et le hasard sont loin d’être contradictoires. La notion de hasard est uniquement liée aux capacités du cerveau humain à prévoir et comprendre un phénomène.

 

 

Parle-nous de ce nouvel album, Borders. Comment s’est passé sa conception et son enregistrement ?

 

J’ai commencé à composer et écrire Borders lors d’une résidence à la Villa Kujoyama, un programme de l’Institut Français. J’y ai séjourné plusieurs mois et je garde un souvenir très doux de cette période. C’est là bas que j ai commencé à introduire, dans ma musique des sons enregistrés dans la rue, des bruits et d’autres éléments qui rentraient en cohérence avec les propos de mes compositions. J’ai continué ce travail en rentrant en France. Le morceau Borders qui donne son nom à l’album est inspiré d’une vidéo de l’artiste Sigalit Landau, Barbed Hula : http://www.sigalitlandau.com/page/video/Barbed%20Hula.php

 

Ce travail m’a bouleversée. Elle dit : A border is mainly and first of all a word that can be used in all directions – painful and essential, beautiful or disastrous, sane or hysterical (…) Borders are our definitions ….while helpful in retrospect – in hunting : memory, frustration, trespassing, seduction, violence, beauty, politics and religion…. In a way – borders are the « skin » of places and also a (rough) skin to most ideas (Barbed Hula, Sigalit Landau)

 

Pour ce nouvel album, tu tournes avec une batteuse, et non plus seule. As-tu retravaillé ton répertoire pour le passage au duo ? Qu’est-ce que cela t’a permis ?

 

Je tourne en effet en duo. J’ai des pads une guitare et toujours ma voix (!) et ma batteuse est multi instrumentiste, fait des instruments à vents, du xylophone, des pads également… J’ai tout retravaillé, et ca donne beaucoup plus de densité aux propositions musicales sur scène. Passer d’une guitare acoustique et une voix à des synthés, des guitares, des chœurs et une batterie ça change tout. C’est aussi l’émotion qui est différente, car je la partage maintenant sur scène avec Caroline Geryl (batteuse ayant également travaillé avec Les Têtes raides, Jeanne Cheral, We are Knights).

 

Tu as pas mal voyagé (en Suède, où tu as vécu ; au Japon où tu as été reçue en résidence…). Sens-tu une influence directe de tes pérégrinations sur ta musique ou ta façon de la concevoir ? 

 

J’ai commencé à voyager très jeune. J’ai vécu 7 ans en Suède, puis juste après je suis partie plusieurs mois au Japon. Pour plusieurs raisons. Je m’ennuyais en France, j’avais envie d’aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte. Le voyage était une quête, mais il aussi une fuite… Bref j’ai mis pas mal de temps à comprendre que l’équilibre se trouve à l’intérieur et non à l’extérieur… C’est la première fois que je sors un album et que je me trouve sur le territoire français pour sa sortie ! C’est super. C’est à la fois très excitant et assez vertigineux comme sensation.

Oui, ces voyages m’ont influencée. Mais pas seulement les voyages. C’est la vie qui m’inspire, les gens, les lieux, les situations.. La musique repose sur l’effusion immédiate. S’émerveiller est un art que je peux trouver dans ma rue ou à 20 000 kilomètres. Le processus est le même.

Ma musique comme un  terrain d’entente avec le reste du monde.

 

Aussi, où que je sois, je crée pour :

Combattre le vide, le remplir, donner du sens, faire dépasser les couleurs des contours

Arrêter la fuite du temps, mettre en suspens la violence du monde

Sublimer le réel (Ce sera plus laid, PLUS)

 

Pourquoi « Borders » comme choix de titre?

 

J’ai vu un jour cette vidéo de Sigalit Landau susnommée. Je suis rentrée chez moi, j’ai écrit et composé Borders d’un trait. C’était une expérience très forte en termes d’inspiration. Il y a des fois comme ça ou les choses s’imposent à moi, comme si ce morceau existait déjà quelque part. C’était flippant et cool à la fois.  

 

Borders reprend les différents ingrédients de ta musique (folk acoustique, touches de rock, utilisation des chœurs…) tout en y ajoutant de nouvelles couleurs musicales (touches électro, entre autres), jusqu’à la dernière chanson Pearl’s dream, magnifique chanson complètement différente de ce que tu as fait jusqu’a présent. Celle ci annonce-t-elle une nouvelle direction que tu pourrais suivre à l’avenir?


C’est en effet le dernier morceau que j’ai composé, et aussi le dernier figurant sur l’album. Il annonce peut-être une nouvelle direction. L’avenir nous le dira ! Pour l’instant je vais faire tourner ce disque là et essayer de le promouvoir au mieux 🙂

 

Tu es éditée par Tsunami Addictions, un petit label qui lance peu de nouveaux artistes mais donne l’impression de les suivre véritablement et de les accompagner. Quelle est ta relation avec eux ?

 

Créé en 2001, Tsunami-Addiction est un bureau expérimental français qui développe des projets artistiques liés à la musique. Il représente et promeut des artistes issus de divers horizons tout en développant depuis 2009, un label aux musiciens iconoclastes Claude Violante, La Chatte, dDamage, Mensch, Haussmann, Hypo, moi même… C’est un label très excitant, une aventure humaine exceptionnelle derrière laquelle se cache Gloria Halle-Pedemonte, sa fondatrice.

 

As-tu des concerts prévus prochainement, où les lecteurs de ces lignes qui seraient tentés puissent venir te découvrir ?

 

Je fais un grand concert en compagnie de tous les artistes du label au Centre George Pompidou le 10 novembre. Je serais au Marché Gare, à Lyon le 8 décembre prochain. J’ai plus de dates à venir début 2013, à suivre sur mon site http://www.milkymee.com

 

Ce blog traite principalement de livres. Pour rester sur le sujet de départ, quels sont tes trois livres ou auteurs de chevet, et pourquoi ?

 

musique, Susan Sontag parce qu’elle est brillante, indépendante, forte et pour sa mèche blanche.

John Fante parce qu’il transforme les pâles expressions du quotidien en or.

Zola pour les Rougon Macquart qui m’ont permis de ne pas mourir d’ennui l’année de mes 13 ans.

 

 

Merci pour toutes ces réponses, Milkymee. Pour finir, la Caverne des idées te donne carte blanche pour nous parler de ce que tu veux : coup de cœur, coup de gueule… Le blog est à toi !

 

Chers amis. Même si le pouvoir est aux main de crapules hypocrites et si le pays s’enfonce chaque jour un peu plus dans l’immonde, eh ben, on va pas se laisser abattre, non mais.

 


http://www.milkymee.com

New album: BORDERS (out oct 29th 2012)

Record label http://www.tsunami-addiction.com
Booking
http://www.lestontonstourneurs.com/

 

 

Le tour du monde en 8 ans

autour0Petit monde curieux que celui des bloggolecteurs, rempli de fous de mots à l’imagination trop vaste, et dont les idées saugrenues peuvent prêter à rire d’incrédulité ! Mais bon, force m’est de constater que je fais bien partie de ces gens là, d’une part car je tiens un blog, d’autre part car les mots fous, saugrenu, curieux et prêter à rire ne me sont en rien étranger…

Alors autant s’assumer !

 

Les bloggeurs aiment les challenges, c’est une de leur caractéristique première. Challenge Alphabet qui consiste à lire 26 romans dont chaque titre commence par une lettre différente, Challenge 1% Rentrée Littéraire (inutile de vous faire un dessin), Challenge USA : 50 états, 50 livres…  L’imagination est la seule limite.

 

Comme j’avais envie de me lancer dans un de ces challenges, j’ai commencé à faire le tour de divers blogs pour en chercher un à mon goût… Et je suis tombé sur celui-ci, proposé par Helran in hell, que je qualifierais très respectueusement de fou furieux génial !

 

Voici donc que débute

 

Le tour du monde en 8 ans

 

tour-du-monde-1.jpg

 

Voici un lien vers la page initiale d’Helran pour les explicatifs précis du lecteur fou à l’initiative du projet.

 

En résumé :

 

Objectif : Lire au moins un auteur de chaque pays (Rien que ça !)

 

Durée : Du 15 août 2012 au 15 août 2020 (d’où le titre…)

 

Les 5 grades du challenge :

30 pays : Touriste

70 pays : Routard

100 pays : Voyageur

193 pays : Globe-trotter

206 pays : Bourlingueur intrépide

 

(La raison des 193 et 206 livres/pays est expliquée sur le blog d’Helran, je vous laisse visiter sa page pour plus de précisions…)

 

Bon, je vais partir sur un objectif Voyageur, on verra déjà quand j’y arrive avant de se fixer des objectifs complètement dingues !!!

 

Y’a-t-il des fous pour se joindre ???

 

Bonnes lectures du monde entier à tous et toutes,

 

Yvain