En même temps, toute la terre et tout le ciel

nouvautes0Ruth Ozeki – traduit de l’américain par Sarah Tardy

Ed. Belfond – 600 pages

roman, romans étrangers« A la recherche du temps perdu, répéta-t-elle en promenant ses doigts sur les lettres d’or terni embossées sur la toile rouge. Je ne l’ai jamais lu.

-Moi non plus, dit Oliver. Et je serai sûrement incapable de le lire en version originale. »

Elle acquiesça vaguement et l’ouvrit malgré tout, curieuse de voir si elle comprendrait ne serait-ce que quelques lignes.

Elle s’attendait à découvrir une page toute piquée, remplie de caractères vieillots. Elle était à mille lieues d’imaginer l’écriture manuscrite enfantine, à l’encre violette, qu’elle trouva à la place. Comme une profanation. Sous le choc, le livre faillit lui tomber des mains.

Sur la plage de Desolation Bay, Ruth, écrivain en proie à la page blanche, trouve dans des débris apportés par le tsunami japonais, un sac contenant une boîte bento Hello Kitty. A l’intérieur, une montre, une pile de vieille lettres manuscrites, un carnet, et un journal intime caché sous la couverture d’une édition de Marcel Proust.

Le journal est celui de Naoko, jeune lycéenne qui y raconte sa solitude. Elle a vécu aux Etats-Unis jusqu’à ce que son père y perde son travail, et le retour au Japon l’a mise en butte aux moqueries et aux coups des élèves qui ne voient en elle qu’une étrangère. Son père, prostré depuis leur retour, cherche sur des sites internet la meilleure façon de se suicider. Sa mère occulte leur triste réalité en allant se perdre plusieurs heures par jour dans la contemplation des méduses à l’aquarium. Le salut viendra pour la jeune fille quand elle rencontrera Jiko, sa grand-mère, nonne zen de 104 ans, drôle, sage, pleine de vie, dont la jeune fille entreprend de raconter l’histoire.

Tandis que Ruth avance dans le journal de Naoko, elle devient de plus en plus obsédée par son histoire, et traque sur internet tout renseignement issu du journal intime lui permettant de retrouver la trace de cette famille. Mais plus elle cherche,  moins elle trouve, et elle en arrive à se demander si Naoko a jamais existé.

C’est peut-être dans la pile de lettres manuscrites, écrites par l’oncle de Naoko, pilote kamikaze lors de la seconde guerre mondiale, que viendront certaines réponses.

J’ai toujours tendance à sourire narquoisement quand une quatrième de couverture commence par les mots « Dans la lignée d’un Murakami… ».  Oui, je suis facilement narquois et ça me joue des tours, particulièrement quand je me laisse happer par un livre où je me dis après une centaine de pages « Ben, dis donc, on dirait du Murakami …» avant de me rendre compte que, certes, y’a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais que j’en suis quand même un beau, d’imbécile, parfois…

Bref, foin d’autocritique rigolarde, parlons de ce roman de Ruth Ozeki. De Murakami, donc, j’ai retrouvé ce doux glissement entre onirisme et réalité que j’apprécie tant chez l’auteur japonais, et l’impression agréable de ne pas être choqué quand je ne sais plus si je suis dans le rêve du papillon ou dans celui-ci de Lao-Tseu, ou même dans le rêve d’un troisième larron qui rêverait de Lao-Tseu se demandant s’il n’est pas un papillon rêvant de lui–même (oui, là, j’ai conscience de devenir franchement dur à suivre, mais que voulez-vous, deux mois sans pondre d’article, je me fais un peu plaisir…).

Le problème des romans où on change de narrateur un chapitre sur deux, c’est le risque de s’intéresser plus à une des deux histoires et de râlocher quand on doit se couper dans son élan pour retourner à l’autre. Intrigué dès le début par les aventures de la jeune Nao, j’ai mis quelques chapitres à vraiment rentrer dans la partie de Ruth. Mais plus je lisais, et plus ses chapitres devenaient eux aussi, porteurs de questions et de mystères, et plus je liais les deux parties dans un même faisceau de spéculations hasardeuses.

Les doutes de Ruth quant à l’existence de la jeune Nao, l’enfance difficile de celle-ci dans un Japon où tout n’est pas que contemplation des cerisiers en fleur (les lycéens japonais n’ont visiblement rien à envier à leurs homologues américains en terme d’humiliation et de brimades recherchées), la vie mystérieuse de la truculente Jiko, les derniers jours d’un jeune kamikaze dont le fantôme erre paisiblement dans notre époque ; tous ces fils d’intrigues se croisent et se tissent de façon aussi passionnante les uns que les autres, créant ainsi un grand patchwork narratif dans lequel on se perd avec délice.

On peu en quelques pages être attendri, horrifié, puis éclater de rire avant de se perdre en conjectures sans fin. C’est un livre capable de lorgner autant vers la physique quantique que le zen sans qu’on y trouve à redire ni qu’on se sente perdu. On y apprend également beaucoup sur le Japon.

Bref, un livre qui se lit tout seul, attachant à l’instar de ses trois superbes héroïnes, et qui vous permettra de patienter en douceur en attendant… le prochain Murakami !

 

Pour qui ?

Pour les amateurs du Japon.

Pour tous ceux qui apprécient les histoires traitant de la rencontre entre orient et occident.

Pour les lecteurs qui aiment que les romans prennent des chemins inattendus, brassant les époques et les lieux, la réalité et le rêve.

 

Bonnes lectures à toutes et tous,

Yvain

Qui ?

Jacques Expertnouvautes0

Editions Sonatine – 320 pages

roman français, polarMais elle non plus, cette émission, elle ne veut pas la rater. Pour rien au monde. Cette perspective l’obsède depuis des semaines. Depuis qu’elle a vu les équipes de télévision recommencer à arpenter la ville et le quartier du Grand-Chêne, s’introduire chez les uns et chez les autres, traquant avec espoir des témoignages inédits. Des révélations. Qu’espéraient-ils pouvoir trouver, tant d’années après ? Tout a changé ici, depuis cette époque…

Il y a 19 ans, dans le quartier du Grand-Chêne, à Carpentras, a eu lieu le viol et le meurtre de Laetitia Doussaint, une fillette de dix ans. Le meurtrier n’a jamais été retrouvé et les habitants ne s’en sont jamais vraiment remis.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus qu’à quelques mois avant que la période de prescription n’enterre définitivement l’affaire. Ce soir, à 22h26, passe à la télé une émission consacrée à ce fait-divers, Affaires non résolues. Quatre couples regardent l’émission, et les chapitres alternent chacun d’entre eux, qui commentent et se remémorent l’affaire tandis que l’émission se déroule. Les quatre hommes faisaient tous partie du groupe qui retrouva le corps de Laetitia le jour de la grande battue, 19 ans plus tôt. L’un est le frère du père endeuillé, l’un fut temporairement accusé du meurtre dans les premiers mois de l’enquête, tous étaient des copains d’apéro au café du quartier…

Dans le prologue du roman, un des quatre, dont on ne sait pas l’identité, avoue ne pas vouloir manquer l’émission, puisqu’il est le meurtrier de Laetitia et qu’il veut voir ce qu’on va dire de lui. Ce qu’il ne sait pas, c’est que sa femme, qui le suspecte depuis longtemps, a trouvé une preuve de sa culpabilité quelques semaines plus tôt, et qu’elle compte profiter de l’émission pour le faire craquer.

Et le lecteur de bloquer sur le moindre détail pour confondre le meurtrier avant la fin de l’émission…

Vous connaissez le jeu du Logigram, qu’on trouve dans les magazines de mots croisés et autres mots-fléchés ? Vous avez un tableau avec trois catégories, disons que l’une contient cinq prénoms, la deuxième cinq destinations et la troisième cinq moyens de transports. S’ensuit une liste d’indices bizarrement formulés  du type « Joe n’a pas été à Lyon en train », et charge à vous de barrer dans le tableau toutes les impossibilités liées aux indices pour démêler où chacun des  cinq personnages ont été en vacances et par quels moyens de transport. En général, les indices vous rendent chèvre, et si vous avez ma patience légendaire, vous mangez votre magazine avant d’avoir pu dire où Joe a bien pu aller se la couler douce.

Bienvenue dans le dernier Jacques Expert, Logigram de 300 pages qui a bien failli me rendre dingue. Oui, bien sûr, tout roman policier est un peu une quête du lecteur pour trouver le coupable avant la fin du livre, mais on s’attend toujours à un indice de dernière seconde ou à une connexion inter-personnages impossible à détecter plus tôt pour vous empêcher de jouer tranquillement les Sherlock Holmes. On va même parfois dans la surenchère de rebondissements imprévisibles.

Là, dès le premier chapitre, j’ai été déçu. Ce meurtrier qui parle avec sa femme et ses deux enfants a beau ne dévoiler aucun prénom, il y avait beaucoup trop d’indices permettant de l’identifier : il boit du whisky, il a fait du jardinage dans la journée, il a un garçon et une fille, on sait très vite que sa femme va scruter la moindre de ses réactions… Pas très drôle.

Donc le premier chapitre commence et un type commente le fait qu’il a fait du jardinage dans l’après-midi. Super ! Histoire réglée, plus de suspense ! Sauf que le type du deuxième chapitre aussi, que l’épouse du troisième a l’air bizarre, et que le quatrième boit un whisky en parlant avec sa fille au téléphone qui lui a rendu visite l’après-midi même… Ah, ok, on reprend tout depuis le début, on trace un petit tableau mental et on cherche les indices qui permettent de barrer le coupable comme dans tout bon logigram… Et voilà comment on se fait prendre pour un couillon 300 pages durant !

Jacques étant un Expert en narration (oui, elle était super facile, toutes mes excuses), les indices ne sont livrées qu’au compte-gouttes et toujours au bon moment pour relancer les suspicions sur tel ou tel personnage qu’on pensait pouvoir  barrer de la liste des suspects. Les quatre épouses ont toutes de bonnes raisons d’être particulièrement attentives aux réactions de leurs maris au fur et à mesure de l’émission, et les hommes ont toutes de bonnes raisons d’être chafouins et tendus au souvenir de ces semaines et mois qui ont suivi le meurtre de Laetitia. Du coup, le lecteur fait feu de tout bois et tout indice devient la preuve éclatante de telle ou telle culpabilité, quand bien même il n’y en a aucune.

Bref, Qui ? est un jeu de logique pervers où on sait n’avoir aucune chance de gagner, mais qui se dévore en quelques heures avec l’infime espoir d’être plus malin que lui.  L’écriture, factuelle et sans fioriture, accélère encore la frénésie avec laquelle on tourne les pages, en attente de la conclusion…

Du même auteur, sur le blog de la Caverne : La Théorie des six.

Pour qui ?

Pour les amateurs de jeu, et ceux qui pensent toujours trouver les coupables avant la fin d’un livre ou d’une série policière.

Pour les fans comme pour les détracteurs de toutes les émissions type « Faites entrer l’accusé », dont s’inspire l’émission du livre, et dont on retrouve tous les codes bidons et les manières putassières de présenter les faits-divers

Pour ceux qui ont lu et aimé La théorie des six, Adieu ou autres livres de Jacques Expert et qui savent que cet auteur excelle dans les procédés narratifs redoutables d’efficacité et qui vous bloquent dans votre lecture jusqu’à la conclusion.

Bonnes lectures à tous et toutes,

 

Yvain

Rédaction: Racontez vos vacances.

nouvautes0Pour ma première semaine de vacances depuis (très) longtemps, j’avais prévu un super programme tout plein de route, de villes et de copains à voir. Je devais partir avec ma douce moitié et faire Lisieux-Nantes-Clermont Ferrand pour aller rendre visite aux amis éparpillés un peu partout et à qui l’on jure nos grands dieux qu’on leur rendra bientôt visite depuis plusieurs mois/années. Sauf que n’ayant pas eu de vacances depuis longtemps, plus nous approchions de la date de la libération, plus l’idée de nous taper X milliers de kilomètres nous devenait pénible (Mais quand donc les scientifiques de tout poil se concentreront sur les choses réellement importantes, telles que la télétransportation, nom d’un clébard ?). Donc, je vous passe  les tergiversations diverses et les coups de fil piteux de dernière minute pour annuler (comme nous avons des amis formidables, ils n’ont guère été surpris et nous ont encouragé à nous reposer), mais arrivés au jour J, je n’avais plus qu’un seul programme pour ma semaine de repos : me lever tard, et mouler la forme de mon auguste derrière dans mon fauteuil avec une grosse pile de livres à  lire.

 

Je m’étais aussi promis de faire pleins d’articles en retard pour ce blog, mais même ça a semblé trop d’efforts, donc plutôt que d’avoir une réserve d’articles d’avance, je fais ma feignasse et vous présente d’un coup les quelques perles qui ont illuminé ma semaine. Il y en a pour tous les goûts ou presque, et vous trouverez bien quelque chose à vous mettre sous la dent…

roman, romans étrangers, mondes imaginaires, polarIls vivent la nuit

Dennis Lehane– Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet

Ed. Rivages/Thriller – 527 pages

 

Ce roman est la suite non officielle du précédent roman de l’auteur, Un pays à l’aube. Dans ce dernier, dont l’action principale se déroulait à Boston après la première guerre, plusieurs personnages nous faisaient revivre l’époque des premiers syndicats et des nombreux troubles qui en découlèrent. Le protagoniste principal, Danny Coughlin, était un flic qui devait infiltrer le syndicat de la police naissant et qui finissait par gagner leur cause. Dans Ils vivent la nuit, on s’intéresse à Joe Coughlin, le petit frère de Danny, dix ans après les faits d’Un pays à l’aube. Lui a pris à rebours la tradition familiale d’être flic de père en fils et en cette période de prohibition, il ne souhaite qu’une chose : la vie privilégiée des grands gangsters. Suite à un casse malavisé chez un parrain, Joe va se retrouver en prison, où il fera ses vraies premières armes, et rencontrer celui qui deviendra son mentor, le nommant superviseur du trafic de rhum à Tampa, en Floride. Là, Joe, retrouvera celui qui l’a envoyé en prison, ainsi que des révolutionnaires cubains, une jeune chrétienne illuminée, le Ku Klux Klan, et la femme qui deviendra son grand amour. Il devra aussi apprendre à rester méfiant et faire le tri entre ses amis et ses ennemis, car parmi ceux qui vivent la nuit, la ligne est floue entre alliés et traîtres…

 

Un excellent roman sur la prohibition, qui me laisse espérer que Lehane ne s’arrêtera pas en si bon chemin, et va nous développer une traversée du dernier siècle à travers ses futurs écrits, façon Rougon-Macquart américain. Joe est un personnage attachant, et la période évoquée est revisitée à travers des questionnements très justes.

Ce livre peut se lire indépendamment du précédent, mais je recommande néanmoins la lecture d’Un pays à l’aube en premier lieu, d’une part car il y a pas mal de personnages que l’on retrouve de l’un à l’autre, et d’une autre car c’est un roman génial…

 

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L’inconstance de l’espèce

Judith Schalansky – Traduit de l’allemand par Matthieu Dumont

Editions Actes Sud – 229 pages

 

Objet Littéraire Non Identifié par excellence, L’inconstance de l’espèce nous décrit quelques jours dans la vie d’Inge Lohmark, professeur de biologie et de sport rigide  dont la vision du monde est  régie par les principes scientifiques. L’action se passe dans une petite ville d’ex-Allemagne de l’est, qui se dépeuple si vite que le collège va bientôt fermer. Il est donc temps pour Inge de réfléchir à ce qu’elle fera après.

 

Ce roman assez envoûtant laisse une impression bizarre, peut-être dû au fait de passer 230 pages dans le cerveau acerbe et sans complaisance aucune d’une femme forte et intransigeante. On rigole beaucoup, souvent jaune, quand elle nous décrit ses élèves ou ses collègues sur un ton  navré et odieux. Mais plus le roman avance et plus cette carapace se lézarde et plonge le lecteur dans le malaise.

Originalité de la forme, chaque page impaire porte son propre titre, là ou serait traditionnellement répété le titre du livre, toujours en adéquation avec les propos tenus par Inge. Comme on peut s’y attendre, les dits-titres sont des mots clés de biologie (diversité, embryogénèse, reflexe d’Unken, chloroplastes, biotope…), ce qui donne au roman des airs de traité scientifique.

 

A découvrir, donc, mais pour lecteurs avertis.

 

 

roman, romans étrangers, mondes imaginaires, polarYellow Birds

Kevin Powers – Traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson

Editions Stock – 264 pages

 

Bartle et Murph se sont rencontrés après s’être engagés dans l’armée. Ils ont 18 et 21 ans. Juste avant de partir pour l’Irak, Bartle rencontre la mère de Murph, qui lui arrache la promesse de veiller sur son fils. Mais Murph ne reviendra pas. Narré par Bartle après son retour aux Etats-Unis, le roman fait alterner deux époques, celle de l’Irak, de ses combats insensés et des morts des deux camps qui s’accumulent, de la folie latente et de l’amitié qui tente de se préserver ; et celle du retour impossible au pays de la liberté et de la surconsommation, des pique-nique en bord de lac et des discussions futiles, où l’on reconnaît les anciens soldats au tic qui les pousse sans cesse à réarmer un fusil inexistant entre leurs mains vides.

 

Enorme coup de cœur sur ce roman, dont je ne sais même pas trop quoi dire. Très bien écrit, rendant une impression viscérale des combats autant que l’impression de suffocation et d’envie de solitude dans la partie américaine du roman, je l’ai lu d’une traite, complètement happé. On a beau savoir dès les premières pages que Murph mourra, l’auteur (qui s’est inspiré de sa propre expérience en Irak) en a fait un véritable roman, et le climax de fin tout en rebondissements et surprises prouve un vrai talent pour la narration.

 

A lire absolument !

 

La géniale  Guixx de la Librairie Fantastique ayant aimé ce livre également, je vous encourage à aller voir son article pour seconde opinion, ainsi que pour découvrir son blog de haute qualité:

http://www.lalibrairiefantastique.com/2013/03/yellow-birds-de-kevin-powers.html

 

 

 

roman, romans étrangers, mondes imaginaires, polarThe city and the city

China Miéville – Traduit de l’anglais par Nathalie Mège

Editions Fleuve Noir – 391 pages

 

Ce roman étonnant se déroule dans deux villes distinctes, Beszel et Ul Qoma, qui ont la particularité de partager le même territoire. Ainsi, certains quartiers et rues font partie des deux villes. Ca se complique quand on sait que depuis « le schisme », plus aucun habitant n’a le droit de passer de l’autre côté, ni même de regarder la ville dont il n’est pas l’habitant. D’où l’habitude prise dès l’enfance d’éviser (éviter visuellement) telle ou telle portion d’une rue ou d’un batîment, pour ne pas être en fraude. Car si quiconque franchit ces frontières invisibles, parle avec quelqu’un d’en face ou observe d’un œil trop appuyé ce qu’il se passe chez ses voisins intervient la Rupture, sorte de milice omniprésente et omnisciente qui s’empare de vous et vous fait définitivement disparaître…

Ca se complique encore lorsque l’inspecteur Tyador Borlù, de Beszel, entame son enquête sur le meurtre d’une jeune femme, dont il devient vite évident qu’elle habite normalement Ul Qoma. Là où les choses deviennent franchement très très compliquées, c’est quand Borlù découvre qu’elle était thésarde en archéologie, et qu’elle faisait des recherches non autorisées sur le schisme des deux villes. Borlù se retrouve donc dans la situation inhabituelle où il se voit accrédité pour enquêter dans les deux villes, afin d’en préserver l’équilibre précaire.

 

Conseillé par une amie que je remercie infiniment, ce roman réussit l’exploit d’être un excellent thriller et un excellent roman fantastique. Original, prenant, surprenant, on est tenu en haleine du début à la fin. Tout est pensé dans les moindres détails et on prend conscience au fur et à mesure de tout ce qu’implique la situation absurde de départ.

A mettre entre toutes les mains, même si l’on n’est pas versé dans le fantastique !

 

 

 

roman, romans étrangers, mondes imaginaires, polarLe passage

Justin Cronin – Traduit de l’américain par Dominique Haas

Editions Robert Laffont – 967 pages

 

Cet énorme roman est le premier tome d’une trilogie, dont le deuxième tome  Les Douze sort en mai. La première partie du Passage est centré sur les origines de ce monde post-apocalyptique, où une série d’expérimentations sur des condamnés à mort vont changer une grosse majorité de la population mondiale en viruls (sorte de vampires, mais c’est un mauvais raccourci). La deuxième partie du roman s’intéresse, cent ans plus tard, au sort d’une communauté de survivants qui tente de survivre au jour le jour. Un soir apparaît à leur porte Amy, une petite fille de 12-13 ans. Ce que personne ne sait, c’est comment elle a pu survivre jusque là dans ce monde infesté où la moindre erreur peut couter la vie, ni qu’Amy n’a pas 13 ans, mais plus de 100. Et qu’elle fait elle-même partie des cobayes d’origine. Et, accessoirement, qu’elle est leur seule chance de survie.

 

J’étais passé à côté quand le Passage était sorti. Comme on me l’a offert il y a quelques mois, je m’étais promis de rattraper mon retard, et c’est en apprenant que la suite s’apprêtait à sortir que j’ai décidé de sauter le pas. Et ben je n’ai pas du tout été déçu, bien au contraire. J’attends la suite avec impatience. Il y a de l’action non stop, c’est assez haletant. Les personnages sont bien troussés, et si ce n’est pas un  chef-d’œuvre, c’est suffisamment efficace pour que les quasi-mille pages passent toutes seules. Ca m’a fait parfois penser au Fléau de Stephen King. Bref, si vous avez envie d’un bon gros pavé pas prise de tête qui vous entraîne loin, celui-ci est pour vous…

Bonnes lectures à toutes et tous, et bonnes vacances pour les plus chanceux !

Yvain

Victus – Barcelone 1714

Albert Sanchez Pinol – Traduit de l’espagnol par Marianne Millionnouvautes0

Editions Actes Sud – 612 pages

 

Les ingéniromans étrangers, romaeurs de mon siècle, dont moi, n’ont pas exercé un métier, mais deux. Le premier, sacré, consistant à construire des forteresses ; le second, sacrilège, à les détruire. Et maintenant que je suis devenu une personnalité, laissez-moi vous révéler le mot, ce Mot. Parce que mes amis, mes ennemis, tous des insectes dans le périmètre limité de notre univers : le traître, c’est moi. C’est à cause de moi que la Maison du Père fut prise d’assaut. J’ai procédé à la reddition de la ville que j’avais été en charge de défendre, une ville qui a défié le pouvoir de deux empires coalisés. La mienne. Et le traître qui l’a livrée, c’est moi.

 

Ainsi parle le vieillard Marti Zuviria du fond de son exil viennois, pendant que la grosse et laide Waltraud, la pauvre femme qui lui sert d’infirmière et de secrétaire, prend en note le récit de sa vie. Et quel récit ! Eduqué aux mystères de l’ingénierie par le Marquis de Vauban, Marti évoluera au gré de rebondissements incessants des deux côtés de la guerre de succession d’Espagne, jusqu’à se retrouver à Barcelone, sa ville natale, pendant le siège d’un an que celle-ci subit en 1713-1714. Dès la première page, on le sait : si la ville a fini par tomber, c’est à cause de lui… Le comment restera un mystère une bonne partie du livre.

 

D’Albert Sanchez-Pinol, j’avais découvert à sa sortie « La peau froide », dont j’avais pensé le plus grand bien tout en attendant de voir les écrits suivants de son auteur. Ce fut chose faite avec « Pandore au Congo », un de mes romans fétiche, que j’ai conseillé et offert un bon millier de fois à des gens qui n’en demandaient pas tant. « Treize mauvais quart-d’heure », recueil de nouvelles sorti peu après, finit d’enfoncer le clou. Autant dire que j’attendais de pied ferme la sortie de « Victus »… et que l’attente en valait la peine !

 

Roman historique conséquent, « art de la guerre » à la française, roman picaresque truffé de rebondissements, de personnages hauts en couleur et d’humour constant… Voilà déjà ce qu’on peut en dire.

 

Roman historique conséquent car il couvre une quinzaine d’années de la guerre de succession espagnole dont je ne savais rien. De même, le siège de Barcelone qui nous est raconté avec foule de détails, et les rapports plus que tendus entre espagnols et catalans (et qui couvent encore de nos jours, ce que je comprends mieux désormais).

Art de la guerre à la française car le roman nous est narré par un catalan qui a appris son métier chez Vauban, dernier dinosaure d’une époque où l’on devait respect et courtoisie à ses ennemis, du moins chez les ingénieurs et les gradés. C’est la bonne idée de l’auteur de faire évoluer son personnage dans toutes les couches de l’armée et dans les différentes armées en conflit. Si la guerre est un art chez les puissants, elle est source de haine et de revanche chez les soldats, et d’indifférence ou de mépris chez les miquelets (les catalans qui refusent de participer au nom d’un roi qu’ils ne reconnaissent pas et qui sévissent en bande organisés dans les forêts, mi-brigands mi-terroristes).

 

Roman picaresque truffé de  rebondissements car on suit ce pauvre Marti se faire ballotter constamment d’un événement à l’autre, se faisant rosser plus souvent qu’à son tour, à travers toutes les couches de la société, trouvant l’amour et une famille là où il s’y attend le moins, des amis dans ses anciens ennemis, et surtout nombre d’ennemis chez ses anciens amis.

 

Enfin, et malgré quelques moments très poignants et justes, c’est l’humour qui prime et nous fait tourner les pages constamment. Déjà à cause de la pauvre Waltraud, qui ne prendra jamais la parole directement, et à qui Marti dicte ses mémoires en l’insultant de façon constante à travers les 600 pages de sa confession (« pauvre » Waltraud qu’on prendra d’abord en pitié avant de se rendre compte qu’elle a, même indirectement, du répondant…).

Humour encore avec les années d’apprentissage chez Vauban, sous la houlette de deux honorables professeurs qui apprendront à Marti à creuser des tranchées en lui tirant dessus à coup de fusils pour lui donner l’habitude d’un champ de bataille. Ou la curieuse famille que Marti se composera à Barcelone avec un nain, un vieillard râleur et près de ses sous,  un enfant kleptomane et une femme qui sera son grand amour.

Comme dans Pandore, il ne faut pas plus de quatre pages à A. Sanchez-Pinol pour nous plonger dans son histoire (avec une mémorable histoire de beuverie, de corbillard et de marchand de vitres) et nous faire sentir qu’on ne lâchera plus le livre.

 

Bref, plus qu’à attendre fébrilement le prochain roman de cet auteur génial, qui sait se renouveler à chaque roman avec le même talent.

 

Pour qui ?

Pour les amateurs de romans historiques

Pour ceux qui aiment les rebondissements constants et les éclats de rire impromptus dans les transports en commun, vous faisant passer pour un dingue par les autres voyageurs.

Pour ceux qui savent que les mystères de la vie se limitent parfois à un unique mot, mais que le trouver prend parfois une vie entière… (Oui, j’aime bien glisser des phrases crypto-cryptiques dans mes articles, mais dès que vous aurez lu le roman, tout deviendra très clair…)

 

Bonnes lectures à toutes et tous,

 

Yvain

Les dix amours de Nishino

Kawakami Hiromi – Traduit du japonais par Elisabeth Suetsugunouvautes0

Ed. Philippe Picquier – 207 pages

 

roman, romans étrangers

 

Minami était âgée de sept ans à l’époque.

C’était une enfant réservée. Elle passait son temps à faire des origamis de ses doigts graciles : un orgue, une belle-de-jour, une perruche, un petit plateau monté sur pieds… Elle confectionnait sans se lasser toutes sortes d’objets, qu’elle rangeait ensuite délicatement dans une boîte en carton tapissée de papier gaufré. J’étais très jeune quand je l’avais mise au monde.

Dix femmes, dix narratrices en dix chapitres pour évoquer Nishino, l’homme qu’elles aimèrent toutes, quelques semaines ou quelques mois. Sans souci de chronologie, se croisant parfois d’un chapitre à l’autre, elles se dévoilent elles-mêmes tout en le racontant lui, homme à femmes craignant de ne jamais pouvoir aimer, pétri de contradictions et de secrets.

 

Pas de thrillers sanglants ni de voyages dans le temps au programme : je vous propose aujourd’hui deux cent pages de pure délicatesse à la japonaise.

 

D’Hiromi Kawakami, j’avais déjà lu le magnifique Les années douces, et j’ai retrouvé avec bonheur la patte de son auteur : écriture fine et ciselée, nostalgie douce, tableaux faits de toutes petites touches, et cette délicatesse toute nippone qui sait mêler contemplatif et introspection.

 

L’idée, simple et judicieuse, de percer le mystère Nishino par les récits des femmes de sa vie, trouve sa raison d’être au fur et à mesure du roman. Chaque narratrice voit des bouts de sa personnalité, parfois en contradiction, parfois  en harmonie avec les autres, et ce n’est qu’à elles toutes qu’elles parviendront à nous faire ressentir l’énigme qu’est cette homme. Car Nishino en est bien une, qu’elles tenteront toutes de percer : séducteur passif, amoureux effrayé par l’amour, angoissé sûr de lui, homme à femmes fidèle et loyal…

 

Ce roman sur un homme est avant tout un roman sur les femmes et sur les façons de donner et de recevoir l’amour. De l’éperdue à la raisonnée, de la bonne copine à la femme adultère,  de l’amour de jeunesse à la femme auprès de qui on veut retourner mourir après une longue absence…  Roman sur l’amour qui pose plus de questions qu’il n’y répond, Les dix amours de Nishino est  un beau livre sur ces femmes sans qui le personnage masculin ne serait rien.

 

Des pistes de compréhension de Nishino nous sont offertes, mais l’auteur a le bon goût de ne rien justifier : aux lecteurs –aux lectrices- de choisir une interprétation, ou justement de ne rien en faire…

 

Pour qui ?

Pour les femmes et les hommes…

Pour les amateurs de littérature japonaise (je devrais dire de littérature japonaise très japonaise, traduction : si le contemplatif vous énerve, passez votre chemin…)

Pour ceux qui aiment les romans sur l’amour, plus que les histoires d’amour en elles-mêmes.

Pour ceux qui ont lu Les années douces, ou son adaptation en manga par Taniguchi, et qui savent déjà quelles merveilles de douceur Hiromi Kawakami peut créer à partir de petits riens…

 

Bonnes lectures à toutes et tous,

 

Yvain

22/11/63

Stephen King – Traduit de l’anglais par Nadine Gassienouvautes0

Editions Albin Michel – 931 pages

 

roman, romans étrangers, mondes imaginaires« -Et quid du Vietnam ? C’est Johnson qui est à l’origine de toute cette escalade insensée. Kennedy était un guerrier à sang-froid, aucun doute là-dessus, mais Johnson a poussé la guerre à son paroxysme. Il avait le même complexe j’ai-de-plus-grosses-couilles-que-toi que Dabeulyou quand il a lancé son « Qu’il y vienne » devant les caméras. Kennedy aurait peut-être changé d’avis. Johnson et Nixon en ont été incapables. Grâce à eux, nous avons perdu près de soixante mille américains au Vietnam. Les Vietnamiens, du Nord et du Sud, en ont perdu des millions. Est-ce que la note du boucher aurait été aussi salée si Kennedy n’était pas mort à Dallas ?

-Je n’en sais rien. Et toi non plus, Al. »

 

Etats-Unis, de nos jours. Jake Epping est professeur d’anglais. Un jour, Al, le propriétaire de la gargotte à burgers où il va fréquemment manger, lui demande de venir en urgence car il a un service à lui demander.  Dès son arrivée, Jake est stupéfait : Al semble en stade terminal d’un cancer, alors que la veille encore, il allait parfaitement bien. Il le sera encore plus en entendant la faveur du mourant : aller dans sa réserve, et ne pas paniquer quoi qu’il arrive. N’osant pas refuser, il se retrouve donc… en 1958 ! Revenu à bon port grâce aux explications d’Al, il sera bien obligé d’en convenir : le restaurant cache une faille spatio-temporelle, qui ramène systématiquement au 9 septembre 1958 à 11h58 du matin.

Particularités du phénomène : 1) chaque voyage est toujours le premier pour les habitants du passé : on peut donc y aller 100 fois et rester un parfait inconnu. 2) chaque nouvelle incursion dans le passé remet les compteurs à zéro : tout changement apporté précédemment est donc invalidé. 3) qu’on reste dans le passé trois minutes ou trois ans, le temps de voyage aujourd’hui est toujours de deux minutes.

Ce qui explique l’état d’Al, son dernier voyage en 1958 ayant duré près de cinq ans… Largement de quoi développer un cancer en donnant l’impression de ne jamais s’être absenté.

Al en arrive donc au dit service : que Jake prenne son relais et aille dans le passé de 1958 jusqu’à 1963 pour empêcher Lee Harvey Oswald d’assassiner Kennedy. Lui-même à profité de son dernier voyage pour noter obsessionnellement les faits et gestes d’Oswald pendant ces cinq années, afin de s’assurer que, nonobstant les théories du complot, le meurtrier du président était bien un homme isolé. Jake accepte, pour différentes raisons, de reprendre le flambeau, mais décide de se donner une mission supplémentaire : sauver un de ses élèves, dont le père a assassiné toute sa famille un soir d’Halloween. Pour tester, entre autres, l’impact de l’effet-papillon qu’entraîne un changement aussi drastique dans l’ordre des choses. Et de tester également la capacité d’un passé à ne pas vouloir changer et à semer toutes sortes d’embuches à ceux qui veulent modifier son cours inexorable.

Et si vous trouvez que ce résumé est un peu long et que je vous en donne trop, sachez qu’il ne s’agit que d’un aperçu du début, car le centre du roman, plus qu’Oswald et Kennedy, est l’histoire de cet homme des années 2000 qui va vivre cinq années dans divers endroits des USA à la fifties, avec son rock’n’roll naissant, ses expressions surannées, sa douceur de vivre et son racisme à ciel ouvert. Et que la plus belle partie du roman est l’incroyable histoire d’amour qu’il va vivre avec Saddie, bibliothécaire du lycée où il officiera de 59 à 62… Et plus encore…

 

 

Bien que n’ayant pas lu de Stephen King depuis une grosse dizaine d’années, j’ai eu comme beaucoup de monde une réelle fascination pour cet auteur à un moment donné de ma vie, engouffrant ces pavés comme d’autres les carrés de chocolat. Celui là m’a attiré assez rapidement, et je me suis dit que j’allais m’offrir une petite lecture nostalgique qui fleurerait bon la madeleine.

 

Et bien waouuuuuh !

 

Déjà, il y a l’écriture reconnaissable entre mille de l’auteur, pas particulièrement travaillée, avec certaines images et trouvailles qui fleurent bon le déjà-lu-mille-fois, mais qui est redoutablement efficace et qui vous fait plonger la tête la première dans 900 pages sans même que vous preniez conscience de l’addiction galopante –à moins d’être obligé de vous arrêter pour dormir ou bosser s’entend…

 

Si Stephen King est fort sur un point, c’est les histoires, et force est d’admettre que celle là a tout bon sur toute la ligne. En moins de cent pages de mise-en-place, King jalonne l’univers et les codes de son roman, posant directement toutes les futures complications que son personnage principal devra affronter. Et ça marche : le voyage dans le temps n’a pas commencé qu’on jubile déjà de tout ce qui va bien pouvoir tomber sur le pauvre bougre dans sa mission suicide.

 

Mais c’est là qu’est toute la surprise de 22/11/63. Car ce qu’on n’attend pas, c’est le quotidien de ces cinq années du héros qui attend son rendez vous fatal à Dallas. C’est la vie dans la petite bourgade de Jodie, le lycée et les collègues de Jake, la transformation d’un bœuf de l’équipe de foot en acteur de théâtre, et puis Saddie, la bibliothécaire au lourd passé qui va à bien des égards changer toute la donne pour Jake.  Car c’est dans cette partie que tout le talent de Stephen King ressort. Il a toujours été un spécialiste de l’horreur ou du fantastique prenant naissance dans le quotidien le plus identifiable, et sa version nostalgique mais jamais édulcorée de l’Amérique de l’époque est une vraie réussite. En fait, c’est un roman de SF qui n’en est pas un, et qui pourra plaire aux non-initiés comme aux lecteurs du genre.

 

Est-ce parce que je ne suis pas américain ? mais je n’ai jamais été très obnubilé par ce jour de 63 où le pays a eu l’impression que le ciel lui tombait sur la tête. Moi, mon 22/11 fut un 11/09, et je ne connaissais très peu que les thèses conspirationnistes et la personnalité d’Oswald. Pourtant, toute cette partie ultra-documentée est très intéressante, et le portrait quasi implacable que fait King d’Oswald est saisissant.

 

Bref, de l’action, beaucoup d’émotion, des rebondissements en cascade, de l’Histoire, de l’uchronie… Offrez vous une petite madeleine, vous ne le regretterez pas !

 

Pour qui ?

Pour les lecteurs de Stephen King, d’hier ou d’aujourd‘hui.

Pour les amateurs d’action, d’émotion, de rebondissements en cascade, d’Histoire et d’uchronie (oui, j’ai bien conscience de ne pas m’être cassée pour cette ligne là…)

Pour les lecteurs qui aiment qu’un roman leur fasse revivre une époque, avec ses bons comme ses mauvais côtés, ses odeurs, ses musiques, et ses aliments qui ne sentent ni le plastique ni les produits de synthèse.

Pour les amateurs de belles histoires d’amour qui transcendent le temps et l’espace (littéralement parlant ce coup ci).

 

Bonnes lectures à toutes et tous

 

Yvain

IL

nouvautes0Derek Van Arman – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Johan-Frederik Hel Guedj

Editions Sonatine – 765 pages

roman, romans étrangers, polarLa plupart des tueurs en série n’ont rien à voir avec les mythes qu’ils ont engendrés. Ils ne vivent pas isolés, au milieu des bois ou au fin fond d’un asile. Ce sont vos propres voisins. Comme Bundy, Statler, Gacey, Williams, Merrin et des centaines d’autres sur cette liste, ce sont des individus que vous croisez aux réunions de parents d’élèves ou aux matchs de base-ball de Little League, ils prennent le bus avec vous, leurs enfants jouent avec les vôtres et ils récitent peut-être même le Notre Père avec vous, lors de vos réunions de famille.

 

 

 

Difficile de résumer ce livre inracontable sans trop en dire.

La famille Clayton –la mère et les deux petites filles- a été sauvagement assassinée, et le tueur a un sens particulièrement glauque de la mise-en-scène. Jack Scott, directeur du département fédéral en charge de la traque des serial-killers, croit reconnaître dans ce massacre l’œuvre d’un tueur qui serait mort depuis longtemps.

A quelques kilomètres de là, un jeune garçon déterre un cadavre dont la mort remonte à plus de 40 ans. Au cou de la victime, un pendentif datant de la guerre de Sécession. Frank Rivers, flic aux manières peu conventionnelles, décide de s’intéresser à cette enquête bien qu’elle ne soit pas la sienne.

Pendant ce temps, deux types malsains au possible font un safari-meurtre en Floride,  et Jeffery,  homme d’une soixantaine d’années totalement dépourvu d’émotions prépare son prochain coup d’éclat…

 

Bon, soyons clairs : si vous aimez les belles histoires d’amour ou les polars à la Agatha Christie qui fleurent bon la campagne anglaise et les vieux manoirs où l’on prend le thé en discutant d’un meurtre, il vous faut impérativement faire l’impasse sur IL. Là, on est dans du roman de serial-killer malsain au possible, dans la veine d’un Au-delà du mal de Shane Stevens, estampillé Âmes sensibles s’abstenir.

 

Quelques scènes un peu violentes, mais aucun sensationnalisme néanmoins. Ici, tout est dans les ambiances, et on se sent plutôt sale pendant la plus grande partie du roman. Parce qu’on côtoie de trop près les esprits de types qu’on préférerait éviter, quand on ne côtoie pas ceux qui se mettent à leur place et s’immergent dans leurs crimes pour mieux les arrêter. Bref, une balade qui demande un peu de nerfs…

 

Là où le bouquin est assez redoutable, c’est dans la façon de mêler ses intrigues et ses personnages. J’ai passé une grande partie de IL à être persuadé que l’aspect décousu du roman n’était qu’une apparence, sans voir du tout comment l’auteur allait unifier les nombreuses parties de son patchwork narratif. Au fur et à mesure que les pièces se recoupent apparait la vraie trame du roman, qui laisse assez impressionné par les talents de construction de Derek Van Arman.

 

Comme souvent dans les polars, il faut que le tueur soit bon pour que le roman le soit aussi. Or, dans le cas présent, nous en avons une tripotée, tous plus glauques les uns que les autres, avec comme sommet un  type dont la moindre apparition ramène la température de votre maisonnée sous la barre du zéro. Il y a beaucoup de théorie sur les serial-killers dans IL, et on comprend très bien par l’exemple ce qu’est un désaffecté, à savoir un type incapable de ressentir la moindre émotion et qui doit mimer toute sa vie durant les autres pour leur donner l’impression que rien ne cloche. Et c’est violent, croyez le bien…

 

Beaucoup de théorie, disais-je, et c’est là un des points forts du livre. Le personnage de Jack Scott supervise toutes les enquêtes du territoire concernant les serial-killers. Spécialiste de la question, il explique longuement ce qu’est un désaffecté, un T-Rec (tueur récréatif, ceux qui tuent par plaisir de la chasse et du meurtre) et autres joyeusetés propres à son domaine de compétences. Même quand on est habitués aux romans de serial killer, on en découvre pas mal sur la question.

 

De même, le roman entier est une plongée dans les méthodes d’investigation de la police et du fbi. Ce qui a valu quelques ennuis à l’auteur, puisqu’après la sortie du roman, le fbi l’a sommé de révéler ses sources, estimant que Derek Van Arman était un peu trop près de la vérité pour que ça ne soit qu’un travail de romancier.  Vol d’objets dans un musée, réquisition d’appartements luxueux, justice sommaire, utilisation de civils comme appâts… Pas toujours joli-joli !

 

Pour qui ?

Pour les amateurs de romans bien noirs mais biens tout courts.

Pour les fans de serial-killers qui en découvriront encore pas mal sur la psychologie et les techniques de ces petits animaux tout doux et tout duveteux…

Pour ceux qui aiment les romans où les intrigues se multiplient pour mieux se retrouver au final.

 

Bonnes lectures à toutes et tous,

 

Yvain

Retour indésirable

 

Charles Lewinsky – Traduit de l’allemand par Léa Marcounouvautes0

Ed. Grasset – 509 pages

roman, romans étrangersIl me traite avec civilité, et cela me fait peur. Il ne me parle pas en hurlant, selon l’usage normal, mais sur un ton affable, courtois, tout comme s’il me vouvoyait.

Il ne me vouvoie pas, cela ne lui viendrait pas à l’esprit, mais il sait mon nom. « Hé toi, Gerron ! » me dit-il, et pas « Hé toi, le Juif ! ».

Lorsqu’un homme comme Rahm connaît ton nom, attention, danger !

« Hé, Gerron, dit-il, j’ai une commande pour toi. Tu vas tourner un film pour moi. »

 

Kurt Gerron fut avant guerre une star du cinéma allemand. Acteur, metteur en scène, réalisateur, il est passé à la postérité pour ses rôles dans l’Ange Bleu ou L’opéra de quat’sous de Brecht (qui s’en prend plein la tronche tout le livre durant…). Arrêté par la Gestapo en 1940, il finira au camp de Theresienstadt.  Là, Rahm, directeur du camp, lui ordonne, sous peine de déportation à Auschwitz avec son épouse Olga, de tourner un film de propagande sur le camp, Le Führer offre une ville aux Juifs. On devra y voir des séances de baignade joyeuses, des concerts et des pièces de théâtres organisées, des repas généreux partagés dans la bonne humeur… Mais comment tourner ce genre de scènes quand les « acteurs » n’ont plus que la peau sur les os et qu’ils n’ont plus la force de sourire à rien ? Et surtout, comment accepter de tourner un film tel que celui-ci ? Réussissant à négocier trois jours de réflexion pour écrire un synopsis, Gerron fait défiler ses souvenirs afin de penser le moins possible à ce qu’il se sait forcer d’accomplir pour Rahm. Son enfance, son passage à l’armée pendant la Grande Guerre, ses débuts au théâtre et sa carrière d’acteur et de réalisateur se superposent donc aux scènes de la vie du camp, de même que la montée en puissance du nazisme au cours des années, que Gerron considèrera longtemps comme une mauvaise blague vouée à l’échec, scellant ainsi son destin.

 

Un livre pas drôle, donc, vous l’aurez sans aucun doute compris. En tant que libraire qui voit passer une grande partie des parutions sur ses tables, je suis même tenté de dire « Encore un de ces p… de livres consacrés à la seconde guerre mondiale ». Non que le sujet ne soit pas important et n’ait pas donné lieu à des textes magnifiques, mais il est vrai qu’une certaine lassitude s’installe quand, représentant après représentant de maisons d’édition, la plupart des argumentaires sur les prochaines parutions commencent par « Bon, là, texte sur la seconde guerre mondiale ». Un peu comme les trois mois qui précèdent le salon du livre, et où l’essentiel des programmes éditoriaux tournent autour du pays invité. (Et cette année, c’est la Roumanie, mon rayon Littérature Europe de l’Est n’aura jamais été aussi plein. Je ne suis pas sûr que la France entière décide de ne lire que du roumain au mois de mars, mais bon…)

Si j’ai pris celui-ci pour le lire, c’est avant tout pour l’auteur. J’étais passé à côté de Melnitz, dont je n’avais pourtant eu que des retours excellents. Je me promettais de rattraper cette erreur depuis lors, et le nouveau roman arrivant dans mes bacs  me semblait être la bonne idée pour découvrir Charles Lewinsky. Bien m’en pris, j’ai su dès les premières pages que je n’allais pas le lâcher.

 

Je ne connaissais pas Kurt Gerron, je n’ai jamais vu l’Ange Bleu, et si j’ai déjà lu L’opéra de quat’sous, j’étais à soixante ans de naître lors de sa création. L’extrait que j’ai recopié un peu plus haut est l’ouverture du roman : autant dire qu’on est tout de suite dans le vif du sujet. C’est ce qui m’a d’abord accroché au livre : ce projet insensé de film que Gerron se sait dès le début obligé de réaliser sans en supporter l’idée.

 

Ensuite, il y a la façon dont toutes les facettes du roman s’imbriquent parfaitement en un long monologue intérieur : Le fait de ne pas vouloir faire le film, le fait de déjà noter des idées pour la bonne marche du projet, les souvenirs qui affluent d’une vie entière riche en événements, la descente aux enfers d’un peuple qui se perd dans une idéologie qui le dépasse,  la montée sournoise de l’antisémitisme, et les scènes de la vie à Theresienstadt, d’autant plus atroces que la vie y est bien moins dure que dans d’autres camps.

 

L’écriture de Lewinsky fait beaucoup dans l’intérêt du roman. Il a l’art de la superposition d’une idée à une autre, d’une facette du livre à une autre où tout se mélange au bon moment; l’art du retour à la ligne pour une phrase plus courte qui ponctuera un paragraphe ou une idée en faisant mouche, et non sous la forme gadget qui est le piège du procédé.

 

Enfin, il y a les très nombreux personnages secondaires, issus des souvenirs ou du présent de Gerron : sa femme, son ami Otto, sa secrétaire, son grand-père pour les plus récurrents, puis ces visages croisés, les futurs déportés, les anciens salauds arrivistes à la botte des nazis, les figures du monde du cinéma, les compagnons de misère du camp. Cette marée de gens qui apportent tous quelque chose à Gerron, à nous, aux questions apportés par le roman, et qui, sans exister parfois plus d’une page, sont tous extrêmement vivants, présents, contradictoires ou non, humains ou déshumanisés, mais que l’auteur ne survole jamais. Car quand on n’est plus qu’un numéro de convoi, chaque individualité compte. Charles Lewinsky est un humaniste, cela transparaît 500 pages durant.  Sans jamais sombrer dans le pathos ou la sensiblerie, non plus que dans la violence gratuite, il nous offre un roman touchant et horrible sans jamais trop en faire. Bref, sur la cohorte de livres qui traiteront de la déportation en 2013, celui-ci est clairement à lire, et mérite qu’on se fasse un peu violence.

 

Pour Qui ?

Pour les amateurs de romans historiques

Pour les fans de cinéma

Pour ceux qui aiment les romans combinant la petite et la grande Histoire de manière talentueuse et réfléchie.

 

 

Bonnes lectures à tous et toutes

 

 

 

Yvain

Le temps où nous chantions

Richard Powers – Traduit de l’anglais par Nicolas Richardindispensable0

Ed. 10/18 – 1046 pages

Initialement publié par le Cherche Midi

Installé au premier rang, je me retournai pour observer en douce les gens. Je notai toutes les nuances de couleur. (…) Des éclats de chair en tous sens, acajou par ici, noix ou pin par là. Des bouquets de bronze et de cuivre, des étendues pêche, ivoire et nacre. De temps en temps, des extrêmes : la pâte décolorée des pâtisseries danoises, ou bien la cendre nuit noire de la salle des machines d’un paquebot de l’histoire. Mais dans le milieu du spectre, majoritaire, toutes les traces et les nuances imaginables du marron s’entassaient sur les chaises pliantes. Ils se révélaient mutuellement, par contraste.

 

 

En 1939, Delia Daley et David Strom se rencontrent lors d’un concert gratuit de Marian Anderson à Washington. Ils ne devraient même pas se porter attention : elle est jeune et noire, il a dix ans de plus qu’elle et est juif allemand ayant fui le nazisme. C’est pourtant dans la musique que leur histoire d’amour va commencer. Dans une Amérique plus que jamais ségrégationniste, ils tacheront de vivre leur histoire en se créant un cocon de douceur et de musique incessante. Ils auront trois enfants. Jonah deviendra une des plus grandes voix classiques de son temps, avec son frère Joey comme accompagnateur au piano. Ruth, délaissera la musique rapidement et s’engagera toujours plus profondément dans l’activisme politique, rejoignant les Black Panthers et rejetant l’éducation « trop blanche » qu’elle a reçue.  Car si Delia et David ont su gérer tant bien que mal le racisme quotidien, leurs enfants y seront toujours en butte. Métis plus ou moins foncés, ils sont la preuve éclatante qu’un homme blanc peut avoir osé se perdre avec une noire, et c’est à eux qu’on le fera le plus payer. Comment se construire dans ces cas là ?

Jouant avec la chronologie, des années 40 aux années 80, Le temps où nous chantions s’intéresse donc à la vie de ses cinq protagonistes, ainsi qu’aux profondes mutations sociales, politiques et musicales des Etats-Unis.

 

Bon, ma chronique de ce livre pourrait tenir en peu de mots :

 

LISEZ CE LIVRE ! JE VOUS L’ORDONNE !

 

Mais comme j’ai bien conscience que c’est un peu court, je vais tacher de m’étendre un peu plus sur les nombreux arguments de ce roman exceptionnel.

 

Et là, honnêtement, je ne sais même pas par quoi commencer. Il y a l’écriture, magnifique, ample, ciselée, parfois poussée au lyrisme, et qui pourtant se lit d’une traite et se savoure en même temps. Le temps où nous chantions fait partie de ces livres rares dont on veut à la fois lire l’intégralité le plus vite possible tout en faisant des pauses forcées pour ne pas le quitter trop rapidement.

 

Chaque personnage –les cinq principaux mais également tous les secondaires- sont admirables de contradictions et d’humanité, et on les aime tous jusque dans leurs moindres défauts : l’égocentrisme de Jonah, l’incapacité de Joey à vivre pour lui-même et non pour son frère, le côté buté et agressif de Ruth ; la folie douce de David, leur père, physicien de métier, qui trouve refuge dans les mystères du temps à la moindre contrariété…

 

Il y a aussi le tissage extrêmement fin du patchwork où se mêlent constamment la petite et la grande histoire, l’une éclairant l’autre et vice-versa. En inscrivant la vie de ses personnages dans 40 années décisives de l’avancée sociale des droits pour les gens de couleur aux Etats-Unis, c’est moins un procédé narratif classique auquel Powers a recours qu’une façon éblouissante de rendre universelle l’histoire de cette famille en particulier. Du premier concert gratuit de Marian Anderson, chanteuse classique noire, pour un public mélangé, à l’émergence du rap et du black power, de la mort sauvage d’Emmett Till aux  émeutes raciales ravageant le pays, du bus de Rosa Parks aux universités protégées par l’armée lors de l’inscriptions des premiers étudiants de couleur, du discours de Martin Luther King à son assassinat, c’est à l’histoire d’une avancée tellement lente qu’elle semble faire deux pas en arrière quand elle en fait un vers l’avant que l’auteur nous demande de réfléchir, sans jamais se la jouer moralisateur.

 

Enfin, il y a la musique. Je lis beaucoup de livres sur la musique, sur les musiciens, et je prête toujours attention aux romans traitant de ce sujet quand j’en croise un. Mais jamais, jamais, je n’avais entendu de la musique en lisant un livre. Ce roman contient certaines des plus belles pages qu’il m’ait été donné de lire sur le sujet, et je pense que tout prochain roman sur la musique risque de me paraître fade en comparaison.

 

Et puis, pour finir, il y a les dernières pages… dont je ne dirai rien, je vous rassure. Combinant plusieurs éléments et scènes précédents dont l’intérêt à priori n’était pas clair, Richard Powers nous offre une fin tellement belle, tellement touchante et lumineuse, que j’ai été à deux doigts de tremper mon café matinal d’un torrent de pleurs au moment de la lire. Sur certains livres, je me demande souvent si la conclusion sera à la hauteur, mais là, je n’y ai même pas pensé, car ce n’est pas le genre de livre dont on attend un final particulier. Et pourtant, la fin m’a laissé hagard et rêveur pendant de nombreuses heures, à me demander par la suite ce que j’allais bien pouvoir lire qui ne me paraisse pas désespérément inintéressant après une telle claque… (Pour l’anecdote, dans les 48h qui suivirent, je commençais quatre débuts de romans avant de tomber sur un qui me fasse dépasser la page 20…)

 

Bref,

LISEZ CE LIVRE ! JE VOUS L’ORDONNE !

 

 

Pour qui ?

Pour tout le monde, les blancs, les noirs, les marrons, les jaunes, les rouges et tous les autres tons de peau !

Pour les amateurs de roman-fleuve qu’on ne veut pas quitter, tant la ballade est agréable.

Pour ceux qui aiment le mélange de la petite et de la grande histoire.

Pour les fans de musique, quelle qu’elle soit !

 

Valérie, qui voue une adoration à Richard Powers et qui m’a poussé à lire ce chef-d’œuvre, avait récemment publié un billet sur un autre de ses romans, Gains, billet que vous pouvez retrouver ici.

 

Bonnes lectures à toutes et tous

 

Yvain

 

 

Les Editions La Volte, Tribune des Haut-Parleurs

autour0Le Haut-Parleur, j’y insistais toujours, ne devait parler qu’en son propre nom, mais pour tous. Il devait parler pour contrer certes –contrer la connerie ambiante, nuire à la paresse –mais au-delà pour ouvrir et pour libérer- libérer la vie partout où elle était encagée, anesthésiée ou ternie.

Alain Damasio – Les Haut-Parleurs, in Aucun souvenir assez solide

 

Fondée en 2004, La Volte est une maison d’édition indépendante qui publie chaque année trois à cinq romans ou recueils de nouvelles d’auteurs français ou étrangers. Animée par une horde, sans cesse mouvante, d’amis et de passionnés – « les voltés » – La Volte crée des objets-livres originaux, mêle les expériences émotionnelles grâce à l’association d’ouvrages et de musiques, avec, toujours, une approche d’artisans. La ligne éditoriale croise les littératures de l’imaginaire, en particulier la science-fiction, et la littérature dite « blanche ». L’exigence d’écriture et d’imagination incite, en effet, des auteurs à créer des œuvres singulières, parfois inclassables, récits qui trouvent une place naturelle dans les parutions de La Volte.

La petite musique de la Volte – Présentation issue du site internet des Editeurs http://www.lavolte.net/

 

 

Certains articles sont plus durs à écrire que d’autres. A l’heure de rendre un hommage –aussi discret soit-il- aux éditions de la Volte, je me retrouve dans la position du type qui écrit puis efface chaque début de nouveau paragraphe comme s’il devait accoucher d’un nouveau Moby Dick. (Et encore, ce n’est rien en comparaison de l’ébauche d’article sans cesse différé que je souhaiterais écrire sur Terence Malick,  à croire que ci le texte n’est pas à la hauteur, mon réalisateur préféré mourra de combustion spontanée à la seconde même où je posterai l’article…)

 

C’est que la Volte est née pour changer ma vie, et que ce n’est pas rien, tout de même. Les livres, c’est un peu comme les gens : on en croise beaucoup, on en aime un certain nombre, mais les vraies rencontres –celles qui vous suivront au cours des ans et dont on sait dès le début qu’elles sont synonymes de changement dans votre existence- sont rares. Or, le premier livre publié par la Volte a sur bien des aspects changé ma vie, ma façon de lire et de penser ; j’ai nommé La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. Mes amis seront témoins que j’ai tendance à être lourd sur les livres que j’aime, mais que la simple évocation de cet auteur ci les pousse carrément à fuir avant de se prendre en pleine face un de mes bourrasques d’enthousiasme proche de l’hystérie pure et simple.

 

Au-delà d’un texte et d’un auteur, 2004 a donc été l’année de ma découverte des éditions de la Volte, dont j’ai suivi attentivement le catalogue dès lors. Fondée par Mathias Echenay, sa naissance elle-même mérite l’anecdote, que je vais tenter de restituer sans ajouter trop d’erreurs.

 

Alain Damasio avait publié son premier roman, La zone du dehors, dans la maison d’édition en ligne Cylibris, dont Mathias Echenay était alors un des animateurs. Pendant l’écriture de La Horde du Contrevent, son deuxième roman, Mathias Echenay conseilla à l’auteur de se chercher une maison d’édition plus « visible », où son livre aurait l’opportunité de toucher un public plus large. Après un certain nombre de refus –ou d’accord de principes à des conditions grotesques telles que réécrire intégralement le roman avec un seul narrateur plutôt qu’en narration alternée (une hérésie quand on a lu le livre…), Mathias Echenay finit par trouver un éditeur emballé par le projet, mais qui décéda avant la fin de la phase d’écriture. Alain Damasio convainquit Mathias Echenay de créer la Volte, afin d’assurer la sortie du roman dans les meilleures conditions.

 

Le choix du nom est en lui-même tout un programme. Le roman La zone du dehors se déroule sur une planète dont le « bien-être » des habitants est assuré par un système de surveillance et d’abolition des individualités faisant passer 1984 pour un centre de vacances. Là se crée un groupe d’hommes et de femmes dissidents, qui tenteront de prouver qu’ « un autre monde est possible », la Volte. Volte comme Révolte, si l’on se débarrasse d’un Ré où seraient condensés tous les aspects négatifs de la rébellion : la haine, la rancœur, la capacité à reproduire lors de la lutte les erreurs de ceux que l’on combat.

 

Ainsi, en choisissant ce nom pour sa nouvelle maison d’édition, Mathias Echenay fit coup double : référence directe à l’auteur à l’origine de la Volte, et ligne éditoriale d’une maison exigeante, préférant publier peu mais des textes de qualité, ayant des choses à dire. La citation que j’ai mise en exergue en haut de l’article reprend bien l’idée que l’on peut se faire de la Volte en lisant ses livres « contrer la connerie ambiante, nuire à la paresse –mais au-delà pour ouvrir et pour libérer- libérer la vie partout où elle était encagée, anesthésiée ou ternie. »

 

Voici donc quelques uns des livres publiés par la Volte depuis sa création. La présentation sera sommaire, mais vous pouvez vous diriger vers tous les yeux fermés (ce qui, néanmoins, ne facilite pas la lecture).

imagesCA90B3VA.jpgLe tueur venu du centaure

Jacques Barbéri

218 pages

Un des textes se déroulant dans la cité-sphère de Narcose, tous publiés chez la Volte, mais qui peut se lire indépendamment. Un texte complètement fou, empruntant aussi bien aux codes du roman noir que de la SF pure, avec bonne dose d’humour en prime. Où comment un flic (qui s’exprime beaucoup en latin) va demander à une détective privée de partir à la recherche de sa moitié schizophrénique disparue, celle-ci étant probablement la partie « saine » de son individualité. Vous ajoutez une intelligence artificielle qui fait des siennes, un astronaute qui se met à zigouiller tout un chacun, des esclaves –les modz- a deux doigts de se rebeller, et six mille six cent soixante-six légions de six mille six cent soixante-six soldats qui attendent leur heure, et vous obtenez ce roman certes barré mais surtout incroyablement maîtrisé dont chaque page est un régal d’invention et de trouvaille.

imagesCA174FUZ.jpgNicolas Eymerich Inquisiteur

Valério Evangelisti

202 pages

Premier tome d’une série, et là pour le coup, il vaut mieux les lire dans l’ordre ! Dans ce premier opus, plusieurs histoires s’alternent : à notre époque, un jeune scientifique tente de faire valoir ses théories sur la science psytronique, capable selon lui de faire voyager un bâtiment entier dans le temps ; en 2194, le Malpertuis, vaisseau spatial psytronique, s’envole pour une mission top secrète mais s’égare dans le passé. Mais la trame principal du roman se déroule en 1352, où le père dominicain Nicolas Eymerich, tout frais nommé Grand Inquisiteur suite au décès de son supérieur, tente de s’imposer comme tel tout en luttant contre les forces du mal, les naissances plus que suspectes de bébés difformes et le culte de plus en plus suivi d’une ancienne divinité romaine. Comme vous pouvez vous en douter, les diverses époques vont se croiser pour mener à un final à la hauteur de l’attente crée par le roman.

 

imagesCAM48CS4.jpgLe Déchronologue

Stéphane Beauverger

390 pages

Attention chef-d’œuvre ! Dans un XVII° siècle perturbé par des failles temporelles, les pirates de la mer des Caraïbes traquent les maravillas, ces objets venus d’autres époques et qui s’échouent au large du Nouveau Monde.  Henri Villon, capitaine du Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps, cherche à prendre possession de nouveaux territoires pour la France, et éviter ainsi la trop forte concentration espagnole et portugaise dans les rivages entourant l’Ile de la Tortue. Autant dire que la mission ne sera pas chose simple…

Un énorme coup de cœur pour ce roman d’aventures maritimes au verbe plus que fleuri (j’ai grâce à lui amplement élargi mon répertoire d’insultes et d’expressions imagées), très bien écrit, aux personnages extrêmement bien dessinés, et à la structure à la fois complexe et très facile à suivre (le roman étant lui-même victime de failles temporelles, les chapitres sont dans le désordre, ce qui n’est pas du tout un problème à la lecture).

 

Tout aussi réussie, mais dans un genre radicalement différent, Stéphane Beauverger est l’auteur d’une trilogie intitulée « Chromozone », parue à la Volte. J’attends avec une grande impatience les prochains écrits de cet auteur qui, je l’espère, trouvera un public de plus en plus large et sera considéré pour ce qu’il est : une des meilleures plumes de l’imaginaire français actuel.

 

 

imagesCA8HV74F.jpgLa zone du dehors

Alain Damasio

493 pages

Bon, j’en ai déjà parlé plus haut, alors je vais tenter de faire bref. Outre l’écriture d’Alain Damasio, que je tiens pour le plus grand auteur et l’homme au style le plus époustouflant du monde (au cas où je n’aurais pas été assez relou jusque là), ce qui m’a le plus surpris dans ce roman, c’est à quel point il m’a parlé, moi qui suis trop perdu dans la fiction et les mots des autres pour avoir une quelconque conscience politique ou sociale. Et pourtant, ce roman de SF politco-philosophique m’a poussé à me poser des questions que je ne souhaitais pas me poser, et sur lesquelles je reviens fréquemment, tant dans mes lectures que dans mes conversations. Ca et le fait que je me suis mis à lire Deleuze et Foucault, ce qui n’est pas rien…

 

 

images125.jpgAucun souvenir assez solide

Alain Damasio

242 pages

Certains auteurs déforestent à tour de bras pour ch… des livres de 800 pages qui n’ont rien à dire. Damasio, lui, vous fout les nerfs en pelote, vous émeut l’encéphale et vous fait reconsidérer la définition même du mot « écrivain » avec une nouvelle de moins de vingt pages. Preuve en est avec ce recueil de nouvelles paru en 2012. Il suffit de lire Les Hauts-Parleurs, El Levir et le Livre, C@PTCH@ ou Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate pour finir d’être convaincu. Si, si, j’vous jure ! J’ai dû lire El Levir dix fois, et je suis toujours sur le c… à chaque lecture.

 

imagesCA0ULBH8.jpgLa Horde du Contrevent

Alain Damasio

521 pages

Vous l’aurez compris, à la question insipide mais traditionnelle de l’île déserte et du bouquin à y emporter, je réponds La Horde. Dans un monde plat balayé par des vents d’une force incroyable, la Horde du Contrevent –un groupe d’élite composé de 22 personnages radicalement différents mais tous aussi bien dessinés les uns que les autres- remonte le monde à pied, vent dans la gueule, pour atteindre le mythique Extrème-Amont et y découvrir l’origine du vent. Le roman commence alors que la Horde est en route depuis plus de vingt ans, et à quelques années de route pour arriver là où nulle Horde n’est arrivée avant eux.

Roman d’aventure parfait, essai philosophique sur la notion de lien et de la place de l’individu dans le groupe, personnages qui grandissent en vous au fur et à mesure de la lecture et ne vous lâchent plus pendant des semaines et des mois, écriture parfaite qui néologise à tout va et vous fait ressentir physiquement le vent, c’est l’expérience de lecture la plus exceptionnelle qu’il m’ait été donné de vivre. Je l’ai offert plus de vingt fois, conseillé vingt fois plus en librairie, et j’ai dû avoir en retour un ou deux retours négatifs.  Je vous laisse calculer le ratio et conclure…

 

Il y aurait d’autres ouvrages dont il me faudrait parler : Pollen, de Jeff Noon ; Poisson-Chien, de Luarent Rivelaygue, Ame Sœur, de Yvan Améry, mais les ayant lus il y a plusieurs années pour certains, je vous avoue n’en avoir plus grand souvenir, si ce n’est un plaisir de lecture perdurant et une envie d’y revenir un jour. Ne voulant pas écrire de bêtises dans les résumés, je m’abstiens néanmoins d’en parler trop longuement, tout en vous encourageant à aller y jeter un œil !

 

 

Questions à Mathias Echenay, éditeur de la Volte

 

Pouvez-vous nous raconter la naissance de la Volte ? Quelle a été l’impulsion qui vous a poussé à tenter cette aventure ?

C’est vraiment Alain qui m’a poussé, parce que je travaille dans l’édition le jour, au service des éditeurs notamment. Du coup, l’histoire est véridique : nous avons créé une maison d’édition pour LA HORDE DU CONTREVENT. Ensuite, en tant que lecteur, je ne trouvais pas assez à me mettre sous la dent de littérature de l’imaginaire, du style Présence du futur des années 80/90’ (comme Jacques Barbéri).

 

Le choix du nom n’est pas anodin. Pourquoi cette référence directe à la Zone du Dehors ?

Nous avons eu une foule d’idées, et celui-ci paraît évident aujourd’hui, alors que nous n’étions vraiment pas sûrs du choix. La Volte, c’est un mouvement, ça sonne, et pour la référence vous venez d’en parler.

 

Comme dans la nouvelle d’Alain Damasio Les Hauts-Parleurs, La Volte considère-t-elle la littérature comme une arme de combat ?

Certains à la volte oui, d’autres moins, mais c’est une liberté, avec une forme de sistance.

 

De combien de personnes se constitue votre équipe ?

Pour chaque projet une petite horde se constitue, cela génère une énergie qui porte, et parfois je me sens seul. Il y a des piliers, et des ailiers, certains disparaissent de temps en temps, de nouveaux surgissent, il y a du brassage.

 

Qui sont les Voltés ?

Des lecteurs, arrivés par un livre, des gens qui veulent participer à l’aventure, parfois des curieux, des amis. En fait, vient qui veut, il suffit de trouver sa place en apportant quelque chose, certains attendent que nous leur donnions de taches à accomplir, cela les lasse parce que le foutoir leur  passe à côté ou au-dessus de la tête, et ils ne voient pas comment s’y insérer.

 

Comment choisissez-vous les textes que vous publiez ? De combien de titres se compose le catalogue ?

30 titres en 8/9 ans, cela correspond à mon goût. Et c’est une claque de lecture qui me décide, il n’y a pas de salarié ni de modèle économique, je ne veux pas que cela grandisse, du coup c’est une liberté de choix intégrale.

 

Quelles sont les difficultés rencontrées par une maison d’édition récente, soucieuse de publier des textes exigeants et de qualité, dans un contexte économique difficile ?

Il suffit de mettre de l’argent, et d’être salarié par ailleurs. Je respecte les éditeurs, la Volte n’a aucune leçon à donner, parce que nous avons mis des sous, et il nous est arrivé une fois déjà d’en remettre. Si ça pouvait être équilibré tout le temps, cela ne ressemblerait pas à un hobby ou une danseuse. C’est quand même plus sérieux qu’une simple activité de loisirs.

 

Les quelques textes présentés ci-dessus sont bien entendu des choix personnels du rédacteur de l’article. Si vous aviez à conseiller aux lecteurs de la Caverne deux ou trois textes édités par la Volte que vous affectionnez particulièrement, quels seraient-ils ?

C’est toujours injuste comme exercice, parlons de ceux que vous n’avez que cités : Jeff Noon est un auteur important, inclassable, avec une langue et un univers singuliers (conseil VURT pour le barré, ou NYMPHORMATION qui semble plus classique, mais tout est relatif). Il est évident que quand je me retourne sur notre parcours, je vois des auteurs qui frappent par leur rapport personnel et inventif avec le style, avec leurs références à Alice (presque tous) parce que leur recherche est souvent de nous emmener de l’autre côté du miroir. J’aime les chocs, quand ça rape, titille, surprend ! Nous sommes dans la transfiction davantage que dans la science-fiction.  David Calvo et Leo Henry peuvent comme les Damasio, Barberi ou Beauverger, ne pas plaire ou bien vous transformer, aucun de leurs textes ne peuvent laisser indifférent, vous detestez ou adorez.

 

Que nous réserve la Volte pour 2013 ?

Après les nouvelles de Leo Henry, un inédit de la série Nicolas Eymerich, puis un roman de Philippe Curval. Au 2eme semestre, un Jeff Noon, et du Eymerich. Les romans de Barbéri, Calvo et Beauverger suivent mais vraisemblablement en 2014.

 

 

Merci à vous pour ces réponses, et le temps que vous nous avez accordés. Très bonne continuation à la Volte !

 

 

imagesCABXPNR8.jpgLe Diable est au piano

Léo Henry

427 pages

J’avais déjà lu Yama Loka Terminus, dernières nouvelles de Yirminadingrad et Bara Yogoï, sept autres lieux de Léo Henry, y découvrant un excellent nouvelliste, genre littéraire honteusement sous-estimé.

Le Diable est au piano est un recueil de vingt nouvelles,  soit précédemment publiées dans des revues ou des anthologies, soit inédites, et réunies par Richard Comballot.

 

Si j’avais grandement apprécié les deux premiers recueils que j’avais lus, j’ai été tout à fait bluffé par celui-ci. Convoquant personnages réels et imaginaires ; fantastique, réalité historique et science-fiction, chaque texte est un petit bijou finement ciselé. L’écriture n’est pas du tout la même d’une nouvelle à l’autre, et pourtant on y retrouve la patte et l’imaginaire de son auteur.

Je ne peux qu’encourager tout le monde à se procurer ce recueil séance tenante, qu’on soit oui ou non amateur de nouvelles.

 

Voici un bref descriptif des nouvelles qui m’ont le plus enthousiasmé :

Dans Révélations du prince de Feu, on assiste à la rencontre entre Blaise Cendrars et Corto Maltese, ainsi que leur traque d’un serial killer dans Rio.

Dans Quand j’ai voulu ôter le masque, il collait à mon visage, on découvre l’étroite relation entre Fernando Pessoa et Edgar Allan Poe, par l’entremise du sorcier Aleister Crowley, et des origines du plus célèbre poème de Poe, The Raven. (Une des plus belles nouvelles de ce recueil, avec … )

Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais, où un vieil homme sur le point de mourir raconte les trois romans qui ont grandi en lui sans qu’il les écrive jamais.

Indiana Jones et la phalange du troisième secret, magnifique délire de 60 pages, voit la rencontre entre l’aventurier au fouet et Georges Orwell, dans l’Espagne de 1936.

Dans Fragments retrouvés dans une poubelle de salle de bain (…), on découvre un curieux groupe en thérapie, dont on découvrira lentement la phobie collective…

 

Je m’arrête là, car certaines nouvelles ne supporteront pas de résumés, aussi court soit-il. J’insiste une fois de plus pour vous pousser à vous procurer ce livre, à la magnifique et inquiétante couverture…

 

Très bonnes lectures à tous et toutes

 

Yvain