Hobboes

Philippe Cavalier

381 pages – Ed. Anne Carrière

 

 

couv1_274« Tous avancèrent ainsi dans la nuit jusqu’au bord des falaises. Là, au sommet des parois de granit dominant l’océan, le vent soufflait sans retenue. Aucun arbre, aucun mur ne l’arrêtait. L’endroit était un plateau rocheux terminé par un à-pic de cent yards au-dessus de la mer furieuse. C’était l’heure de la marée haute. Les vagues du Pacifique Nord battaient la côte comme des béliers monstrueux lancés à pleine volée contre une immense forteresse. Tina Calhoun donna la main à sa mère et à son frère. Elle leur sourit de tout le métal de son appareil orthodontique et puis, ensemble, ils parcoururent les quelques pas les séparant du vide. Leurs silhouettes basculèrent dans la nuit. On ne les entendit pas crier, on n’entendit pas leurs corps plonger dans les eaux froides, le vent couvrait tous les bruits. Steven Donahue, le brocanteur, suivit la famille Calhoun. L’un après l’autre, tous les habitants du village se jetèrent dans le gouffre à leur tour (…) »

 

 

Une crise épique a ravagé les Etats-Unis et le pays n’est plus ce qu’il était. Le vernis de normalité est de plus en plus fin, et le nombre de vagabonds jetés sur les routes est de plus en plus grand. Des quartiers de Los Angeles se transforment en favelas, Central Park devient un bidonville. De partout résonnent les promesses de nouveau monde, de destruction, de prophéties ; la révolution et la mystique s’embrouillent et s’emmêlent. Des armées d’un nouveau genre se rassemblent dans les rangs des plus pauvres, et chacun attend que ça commence.

Raphaël Banes, lui, est bien loin de tout cela. Professeur à l’université, il fait partie des privilégiés qui constatent les changements mais dont la routine n’est pas affectée. Pourtant, en l’espace de quelques jours, il va perdre son emploi, se voir offrir un nouveau poste payé rubis sur l’ongle dans une société pour le moins opaque et se retrouver sur les routes pour une première mission toute aussi obscure : retrouver un de ses anciens élèves mystérieusement disparu. La descente aux enfers commence sans même qu’il le réalise.

Pendant ce temps, des scènes de plus en plus surprenantes se déroulent un peu partout : les agressions entre hobboes sont de plus en plus fréquentes ; un village entier se suicide à l’exception de quatre rescapés qui se découvrent de bien étranges pouvoirs destructeurs et décident de les utiliser à mauvais escient, pendant qu’un flic de la police montée canadienne mis à pied s’embarque aveuglément dans une belle tartine de m…

 

Attention, coup de cœur de compét’ !

 

Pour chroniquer ce roman, il faudrait commencer par le prologue, celui-là même qui, en sept pages, revisite le mythe du joueur de flûte de Hamelin pour vous glacer l’encéphale et vous forcer, tels les 500 habitants de ce village canadien qui se jettent du haut d’une falaise, à plonger tête la première dans ce roman hors normes. On a beaucoup glosé sur l’importance de la première phrase, mais que dire du prologue, de plus en plus travaillé chez les auteurs de polars par exemple, qui a la lourde responsabilité de devoir vous couper les pattes et  vous faire hurler « Banco ! » avant même la dixième page ? Le prologue d’Hobboes devrait avoir valeur de maître-étalon pour tout cours d’écriture qui se respecte. En sept pages, vous savez que vous tenez un livre exceptionnel qui va vous causer du retard de sommeil, un délai conséquent de votre vie sociale, et probablement un ulcère vu la dose de stress que vous a déjà inoculé le roman avant même que vous n’ayez rencontré le personnage principal…

Si un mot résume bien le livre, ce serait foisonnant. Outre quelques 500 personnes qui s’offrent un mortel bain de minuit, on y croise un homme qui ne dort pas pendant douze ans, des cadavres qui disparaissent, un homme qui contrôle des chiens par la pensée, de très potentiels cavaliers de l’apocalypse, un livre sans titre ni auteur qu’on se passe sous le manteau et qui change la vie de ceux qui le lisent, des gens qui tentent de sauver le savoir universel de la plus antique manière et une foultitude de personnages dont on n’arrive pas à savoir s’il faut les classer dans des catégories type gentils et méchants.

Et tout ça seulement dans les cent premières pages…

Ce roman, vous l’aurez déjà compris, se joue des genres et des codes avec bonheur. Fantastique, critique sociale, roadtrip, roman d’aventures old school, tout y est et plus encore !  Mais loin d’un roman gadget ou foutraque, c’est la maîtrise et la cohérence de l’univers qui sidère et émerveille à la fois. Si certains passages et ambiances font lointainement écho au Fléau de Stephen King, et si certains chapitres se lisent quasiment sans respirer (le chapitre 11 est juste incroyable de tension continue…), c’est avant tout à une prodigieuse déconstruction des Etats-Unis et de nos sociétés modernes à laquelle nous invite Philippe Cavalier. L’époque du livre est imprécise mais pourrait être la nôtre. J’aimerais m’épancher plus avant sur cet aspect du roman qui est bluffant d’intelligence, mais malheureusement, il me forcerait à vous dévoiler beaucoup trop de l’intrigue et ça serait péché. Je me retiens donc.

 

La structure du livre est piégeuse. Un chapitre sur deux est consacré au long voyage de Banes sur les traces de son ancien étudiant, et le suivant concerne les divers autres protagonistes. Structure piégeuse, car régulièrement utilisée. Quand un auteur fait le pari de partir sur plusieurs lignes narratives distinctes et alternées, il y a toujours le risque qu’une des parties soit moins intéressante, et nous fasse lever les yeux au ciel dès qu’il faut y retourner. Là, comme dans les bons romans, on hurle à la fin d’un chapitre d’être laissé en plan sur le devenir d’un personnage, avant de tourner la page et de hurler de contentement à l’idée de reprendre là où on avait laissé l’autre partie vingt pages plus tôt. D’où une lecture avec moult onomatopées, grognements et autres cris de frustration qui vous fait passer pour un dingue illuminé par votre moitié…

 

Voilà. Question à la lecture de cet ouvrage : Mais comment, enfin, ai-je pu passer à côté d’un tel auteur si longtemps ? J’en aurais honte si je n’étais pas aussi content de me dire qu’il me reste sept romans à dévorer, dont la tétralogie Le siècle des chimères,  dont on m’a dit qu’il était un des chef-d ’œuvres les moins connus de notre temps.

 

Ca tombe bien, j’ai le premier tome devant moi.

A bientôt donc, je ne serai pas disponible du week-end…

Bonnes lectures à toutes et tous,

Yvain

Les enfants de chœur de l’Amérique

Les enfants de chœur de l’Amérique

Héloïse Guay de Bellissen

Ed. Anne Carrière – 240 pages

 

enfants_de_choeur« Parfois, certains de mes mômes ne suivent pas les règles du jeu. Ils pillent, ils tuent, ils cognent fort. Je ne suis pas complètement innocente dans cette affaire, la rage ça se transmet. Comme toute bonne mère qui se respecte, j’ai des failles. Je suis la terre qui a vomi ses propres ancêtres.  J’ai regardé mon peuple se faire massacrer sans broncher. J’ai laissé les Peaux-Rouges crever parce que je voulais du sang neuf. Les indiens me fatiguaient, ils parlaient aux arbres, se donnaient des noms passablement  sanguinaires et ridicules, ils traînaient partout cette foutue poésie. »

 

 

Ce roman a plusieurs voix suit plusieurs de ces « mômes » que l’Amérique, elle-même narratrice dans le livre évoque en ces lignes, ceux qui cognent fort par rage, ou par un trop plein d’amour effrayant et incontrôlable. Il y a Mark David Chapman, qui enfant, voulait être un garagiste « crade et édenté », mais restera à jamais dans les annales pour avoir assassiné John Lennon. Il y a John Hinckley, amoureux obsessionnel de Jodie Foster dont il va voir Taxi Driver en boucle au cinéma, qui videra un chargeur sur Ronald Reagan en son honneur. Et puis, il y a Holden Caufield, le héros en pleine crise d’adolescence de l’Attrape-cœurs, de J.D. Salinger, qui a un poil les boules de devoir revivre sempiternellement sa même histoire dès qu’un lecteur à travers le monde décide de (re)lire ce livre. Ce livre, qui, justement, a été une pierre blanche dans la vie de Mark et de John.

Ces trois amputés se racontent, ainsi que leur mère, l’Amérique, une femme à la fois froide et aimante, cynique et triste.

 

J’écris ces lignes en juin 2015, juste après la lecture du nouveau roman d’Héloïse Guay de Bellissen. J’ai déjà lu deux-trois livres de cette future rentrée littéraire, et il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions ou des palmarès. Néanmoins, je peux déjà certifier ce qui suit : voilà une des bonnes grosses claques dans la gueule que l’on peut escompter du cru 2015 de la sacro-sainte course éditoriale post-15 août.

 

Déjà, ce titre. Pas forcément convaincu en commençant le livre, comme si, au vu du sujet, il résumait le roman à une mauvaise blague. Sauf que non, et loin de là. J’y suis revenu tout au long des 240 pages, en variant à l’infini les sous-titres potentiels et les variantes qui auraient pu donner leur nom au livre.

« Le cœur des enfants de l’Amérique », Le chœur des enfants de l’Amérique », « Les enfants du cœur de l’Amérique », « Les Attrape-Coeurs des enfants de l’Amérique »… Tous marchent, et tous se complètent.

 

En fait, Héloïse Guay de Bellissen réussit l’exploit de faire un livre intime et poignant mais dont le cadre se barre sans cesse sur les côtés avec une démesure et une ambition folles, comme pris de sa propre vie, à l’image du personnage de l’Attrape-Coeur.

Spleen Speed Caravane Fancy Keziah Jones

A l’instar de son premier texte, « Le roman de Boddah » qui nous parlait de la démesure du couple Kurt Cobain-Courtney Love avec douceur et lucidité, mais  sans jamais prendre parti (merci à l’auteur qui a été l’une des rares à parler de Courtney sans en faire une salope ou un ange…), « Les enfants de chœur de l’Amérique » donne la parole à deux « monstres », sans jamais en faire ni des victimes, ni des ordures.

 

Le roman, au fur et à mesure, cumule les embardées, et dessine en creux un portrait extrêmement juste des Etats-Unis. Le chef indien Tecumseh et Emmett Till, entre autres, hantent les pages comme les injustices raciales hantent le pays, de même que Charles Manson et Samuel Colt. La question de la violence, qui semble inhérente au pays, est un des grands sujets du livre, rythmée par les chapitres du personnage Amérique, (à mon sens la meilleure partie du livre).

 

Egalement omniprésent, mais sans jamais théoriser, le rapport plus que ténu entre Fiction et Réalité. Il y a le monde onirique dans lequel Chapman et Hinckley s’emprisonnent depuis leur plus jeune âge ; le personnage d’Holden, bien entendu, qui aimerait vivre alors qu’il n’est que Fiction pure ; la façon des deux meurtriers de se retrouver dans le personnage de Caufield et de voir leur vie changer lorsqu’ils découvrent le livre de Salinger tout en l’incorporant à leur monde fantasmatique ; l’obsession de Hinckley pour Taxi Driver et la distinction extrêmement ténue qu’il fait entre Jodie Foster et le personnage d’iris qu’elle incarne à l’écran. « Les enfants de chœur » est un grand livre sur les fantasmes, quels qu’ils soient et où qu’ils mènent, et la démonstration est aussi flippante que réussie.

 

Certaines digressions narratives et stylistiques sont bluffantes au possible. Après avoir cassé la gueule d’un de ses camarades de classe, Hinckley est ramené chez lui par sa mère. Il la voit s’isoler en elle-même, comme si elle cherchait refuge dans un souvenir. Il nous précise qu’il sait de quoi il s’agit, et de nous expliquer le jour où il a sauvé un canard, « Daffy », qui avait une aile brisée, faisant la joie et la fierté de ses parents. Beau souvenir d’une mère qui tente de gommer l’acte de violence de son fils en repensant à un de ses faits de bonté. Sauf que pas du tout, car le paragraphe suivant nous fait partir dans la dite rêverie maternelle. Elle repense à comment sa propre mère l’a blousée en lui faisant croire que son amour de jeunesse était mort à la guerre pour qu’elle épouse le jeune Hinckley, meilleur parti selon elle. Là où le fils est persuadé d’être le centre d’attention de sa mère, celle-ci fantasme sur une vie parallèle où son fils n’existerait même pas, échappatoire temporaire à la réalité plutôt que d’affronter celle-ci. (Je vous laisse la surprise du dernier paragraphe, celui de la version de Daffy le canard, qui m’a fait régurgiter une partie de mon café dans une terrasse blindée de monde à cause d’éclats de rire bien gras, me faisant passer pour un con en public…)

 

L’écriture est sèche, nerveuse, et capable de trouvailles prodigieuses. Héloïse GdB a un sens de la formule parfois confondant. Elle rend palpable à quel point l’écriture « parlée » est un travail précis, une affaire de rythmique et de souffle.

 

Bref, un roman court (240 pages, moyen format) mais extrêmement vaste, qui frappe fort, qui questionne et qui, surtout, confirme qu’il va falloir suivre son auteur de plus en plus près dans le futur…

 

 

Yvain

Le mystère T. S. Spivet – Divagation(s)

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet

Reif Larsen – Traduit de l’anglais par Hannah Pascal

Nil Editions – ___ pages / Livre de Poche – 415 pages

 

 

Lextravagant-voyage-du-jeune-et-prodigieux-TS-SPivet-de-Reif-LarsenLe téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que ma sœur Gracie et moi étions sur la véranda en train d’éplucher le maïs doux dans des grands seaux en fer blanc. Les seaux étaient criblés de petites marques de crocs qui dataient du printemps dernier, quand Merveilleux, notre chien de ranch, avait fait une dépression et s’était mis à manger du métal.

Peut-être devrais-je m’exprimer de manière un peu plus claire. Quand je dis que Gracie et moi épluchions le maïs doux, ce que je veux dire, en fait, c’est que Gracie épluchait le maïs doux tandis que moi, de mon côté, je schématisais dans l’un de mes petits carnets bleus les différentes étapes de cet épluchage.

 

 

Tant qu’à être dans ma phase articles improbables et grands questionnements métaphysiques, voici un texte dont j’ai écrit la mouture il y a près d’un an, à ma deuxième lecture de cette petite pépite.

C’est en le relisant que je me suis rendu compte que ce roman touchant avec un happy end de compet était peut-être très différent de ce que j’en avais fait la première fois, et qu’il y avait peut-être plusieurs lectures possibles. Dont certaines affreusement tristes, au demeurant…

Je vais tenter de récapituler ces diverses lectures du livre. J’incite véritablement ceux qui auraient lu ce livre (pas la très mauvaise adaptation en film, qui n’a que peu à voir avec l’histoire d’origine) à me donner leur avis…

 

 

RESUME, histoire de replacer les souvenirs de lecture vacillants de certains en ordre…

 

Tecumseh Sansonnet Spivet est un petit garçon passionné de sciences et de cartographie qui vit dans un ranch avec sa mère, scientifique retirée du monde, son père, bloqué dans une imagerie de western et sa sœur, adolescente pur jus qui n’attend qu’une chose, à savoir se barrer du trou minable où ils vivent. La figure de Layton, le frère disparu lors d’un accident de fusil quelques années plus tôt, plane sur cette famille aimante mais où chacun évolue dans son coin.

Un jour, le Smithonian téléphone au ranch, et cherche à joindre le docteur T.S. Spivet. Le Dr Yorn, ami de la famille, leur envoie depuis longtemps les dessins et les recherches du jeune Tecumseh, et ils ont décidé de l’honorer du prix Baird, rien de moins que le plus grand prix scientifique du pays. Maigre détail : personne ne semble se douter que T.S. n’a que onze ans. Celui-ci prend bonne note de cette grande nouvelle et assure qu’il sera à la remise du prix.

Il décide de partir en cachette, en train, comme les hobos de ses romans d’aventure, et de traverser tout le pays à l’arrache dans des wagons de marchandise pour aller jusqu’à Washington. Il emporte avec lui les mémoires de sa grand-mère, dont la lecture lors du voyage va lui permettre de mieux comprendre les dysfonctionnements affectifs des membres de sa famille.

Sauf que le voyage aura son lot de difficultés…

 

 

Pour ceux qui n’ont pas lu ce livre : lisez le si le résumé vous a plu, vous verrez, c’est génial. Maintenant quittez cette page, c’est un conseil, je vais spoiler au-delà de l’imaginable.

 

 

Ce livre est sorti en France en 2010. Je l’ai lu immédiatement, l’ai adoré sans réserve, l’ai offert et conseillé comme tout bon monomaniaque qui se respecte, avec l’enthousiasme primaire du lecteur/libraire ravi d’avoir trouvé son coup de cœur du moment. Tous les retours que j’en ai eus étaient emballés, j’étais aux anges. Mon copain M.M. m’a proposé une lecture alternative de la fin du livre, beaucoup moins optimiste, et je l’ai repoussé avec un « Meuh non, qu’est-ce que tu vas chercher là… ».

 

Je viens de relire Spivet, et je n’en ai pas eu DU TOUT la même lecture que la première fois. A tel point que je me demande fortement si je n’hallucine pas. Bref, voici une lecture toute personnelle de la fin du roman, et je serai gré à quiconque l’ayant lu de me donner son avis. Ca aura l’air tiré par les cheveux dans un premier temps, mais plus tant que ça au final. Je vous laisse juge.

 

Le roman se découpe en 3 parties :

1) L’Ouest – chapitres 1 à 4 (la vie au ranch et présentation de la famille Spivet)

2 )La Traversée – chapitres 5 à 10 (à bord du train de marchandise et lecture des mémoires de l’arrière grand-mère)

3) L’Est – Chapitres 11 à 15 (l’arrivée à Washington et tout ce qui s’ensuit)

 

Voici ma 1ère théorie capillo-tractée : A la fin de la seconde partie, TS rencontre un clochard fou de Dieu qui se propose de le libérer du diable, et qui lui colle un coup de couteau pour ce faire. Je crois que la troisième partie est en réalité la mort de TS, ou du moins un délire du garçon mourant, qui s’invente une fiction où tous les problèmes de sa vie se résolvent afin qu’il puisse « partir » sereinement.

 

Je m’explique.

 

Déjà, la rencontre avec le psychopathe : l’échange tourne au drame après que celui-ci brise le squelette de sansonnet que TS trimballe comme une relique (pour mémoire, il s’agissait du sansonnet qui s’était écrasé dans la cuisine du ranch le jour de la naissance de TS et qui était à l’origine de son second prénom). Symbolique lourde de sens… La scène se situe au bord d’un canal. Le fou attrape TS par le cou, se met à jouer de son couteau sur le ventre du garçon, mais celui-ci attrape son canif, le plante de retour, et le fou, buttant contre une bitte d’amarrage, tombe dans l’eau, hurlant qu’il ne sait pas nager. C’est à ce moment là, alors que TS se tord de douleur, qu’un vol de milliers de sansonnets passe au dessus de lui, certains descendants sur le squelette du sansonnet pour happer des morceaux d’os. Quelques secondes plus tard, ils continuent leur route, et comme TS ne sait pas dans quelle direction aller, il les suit, arrivant une demi-page plus loin devant un camion, où le conducteur accepte de l’emmener à Washington. Fin de la deuxième partie.

 

Tout n’a pas à être logique dans un roman, même si il s’agit d’un livre raconté par un petit cartographe de 12 ans dont la narration suit une rigueur toute scientifique pendant les 300 premières pages. On peut tout de même s’étonner que le routier accepte sans souci de s’occuper d’un gamin de douze ans qui pisse le sang et qui refuse d’aller dans un hôpital. Mais bon !

 

Au début de la troisième partie, le camion arrive à Washington, et TS débarque au musée du Smithsonian, but initial de son voyage. Là-bas, on est plus surpris de son âge que de son état, et si on appelle le docteur du musée pour le remettre d’aplomb, on n’envisage pas une seconde d’appeler la police (parce qu’une plaie à l’arme blanche sur un enfant qui déboule sans parents, ça paraît bénin, au final…).  Qu’importe, au moins, le voyage est achevé, TS est arrivé là où il devait arriver.

 

Très vite, il apparaît que la communauté scientifique du Smithsonian n’est pas exactement la tasse de thé du garçon : expressions fausses, sentiment de pouvoir dû à leur position, ambiance chichiteuse qui ne le mettent pas à l’aise. Pourtant, ils croisent quelques personnes qui ont l’air sympathiques : le conducteur de la voiture qui l’emmène aux émissions télé, le jeune qui fait la dame pipi au smithsonian… Surprise, ceux-ci font en fait partie d’une société secrète de scientifiques, le « Megatherium », et ils ont même des signes secrets et des réunions secrètes dans des endroits secrets (Oui, on a beau être un génie, quand on a douze ans, l’idée de faire partie d’un truc top secret a quand même beaucoup de charme…). Qui plus est, ils veulent absolument TS comme membre.

 

Autre surprise, son mentor le Dr Yorn en fait partie (pour rappel : le Dr Yorn est l’ami de la mère de TS qui envoie en secret tous ses projets scientifiques au Smithsonian et a postulé en son nom pour le prix Baird, raison du voyage de TS a Washington). Le revoir à la réunion du Mégatherium permet à TS de s’absoudre de quelques uns de ses « péchés »  récents (avoir entre autre fait croire à la télé que ses parents sont morts). Non seulement le Dr Yorn ne s’en offusque pas, mais il rassure TS : sa mère était au courant de tout depuis le départ, car elle aussi fait partie du Mégathérium ! Joie infinie de TS, dont une des craintes majeures était que sa mère soit devenue une scientifique ratée, à force de s’entêter à chercher la cicindelle vampire, un insecte dont l’existence devient à terme plus que douteuse. Non seulement sa mère, que la communauté scientifique a peu ou prou laissé tomber, n’est pas une ratée, mais elle fait en plus partie d’une société secrète hyper-cool qui a vraiment la science, et non pas une quelconque gloriole, comme ligne de mire !

 

Là encore, pourquoi pas ? J’ai vraiment commencé à tiquer lorsque TS avoue aussi être un meurtrier (il pense que le fou de Dieu s’est noyé par sa faute) et que les membres du Mégathérium le rassure : eux qui ont des yeux partout ont vu toute la scène (y compris le nuage de sansonnets) et ont pu constater que le dingue avait été repêché à temps et n’était donc pas en danger de mort. Mes « pourquoi pas ? » commençaient doucement à faiblir à ce moment là…

 

Avant la fin de la réunion, ils lui proposent de faire appel à eux dès que le besoin s’en fait sortir. Comment ? Très simple ! En appelant la hotline des hobos, qu’ils dirigent ! (Lors de son trajet depuis le Montana, Ts rencontre un vrai hobo qui lui explique l’existence de cette ligne téléphonique pour vagabonds : en rentrant le numéro d’un train sur le standard de la hotline, on obtient des renseignements tels que la destination du train, les endroits où ils s’arrêtent et la durée des dits arrêts. Oui, cette hotline existe, mais de là à ce qu’elle soit tenue par une société secrète de scientifiques, ben, euh…).

 

Bon, reprenons, TS a atteint le but de son voyage, il a fait un long discours au smithsonian où il a parlé pour la première fois des circonstances de la mort de son frère, ce qui lui tenait à cœur depuis longtemps, il fait partie d’un club secret qui le rassure sur son lien pur avec la science, il n’est pas un meurtrier de psychopathes, le Dr Yorn est fier de lui et sa mère n’est pas une scientifique ratée…

Bref, presque tout est réglé. Presque, car il reste encore un dernier facteur cause de tristesse dans son existence : son père, le cow-boy, qui pense que la science n’est que foutaises, et dont Layton, qui lui ressemblait autant que TS ressemble à sa mère, était le fils chéri. Son père auprès de qui TS a l’impression de n’incarner que la mort de son frère et du vide qu’il a laissé…

 

TS, après les nombreuses télés qu’on l’a obligé à faire, est invité à rencontrer le président des Etats-Unis. Mais il est las, il veut rentrer au ranch, et le moment venu, n’a plus très envie de rencontrer le président. C’est fort à propos que déboule son père (qui, dans sa tenue de cowboy, a dépassé sans peine les innombrables checkpoints et autres barrages de sécurité), qui colle son poing dans la tronche du directeur du Smithsonian, et qui embarque son fiston pour le ramener à la maison. Toujours fort à propos, un des membres du Mégathérium (ils ne sont pas nombreux mais ils sont vraiment partout…) arrive et les rassure, il connait un passage secret sous terre qui leur permettra de s’en aller sans être poursuivis. C’est dans ce tunnel que le père de TS lui offrira le plus long speech de sa vie, lui expliquant qu’il l’aime, qu’il fait confiance à sa femme et qu’il est fier de lui. Comble du bonheur pour le gamin : son père ôte son chapeau de cowboy et lui visse sur la tête (acte qu’il l’avait déjà vu faire envers Layton mais dont il pensait que ça ne lui arriverait jamais…).

 

Dernier paragraphe : « Puis, tout à coup, mes mains étaient sur la porte. J’ai regardé mon père. Il a fait claquer sa langue et a approuvé d’un signe de tête. Alors, j’ai poussé la porte, et je me suis avancé vers la lumière. »

 

Tout est réglé, TS peut mourir sereinement et s’avancer vers la lumière.

 

Oui, alors soyons clair, j’ai bien conscience du déprimant de cette version : c’est l’histoire d’un échec, d’un voyage raté, de la mort inutile d’un enfant, du drame d’une famille qui a déjà perdu un membre et qui en perd un deuxième… Ouais, OK, OK, je sais… Ca m’a fait moyen plaisir de relire le livre ainsi, je préférais nettement la version happy-end.

 

Autre « preuve » allant dans ce sens là. Avant le début du roman, on trouve une carte des Etats-Unis où est reproduit le voyage de T.S., et où chaque chapitre est géographiquement indiqué par son numéro, afin qu’on garde une idée de l’emplacement de chacun. Il y a 14 chapitres dans le roman, et pourtant un 15ème chapitre est mentionné sur le dessin, à côté de la carte, avec un simple point d’interrogation quant à son emplacement géographique. A la première lecture, j’avais trouvé cette idée charmante, l’interprêtant comme « la famille va pouvoir repartir sur de bonnes bases, tout est soldé, le reste leur appartient, qu’en feront-ils ? ». Avec cette nouvelle lecture, le point d’interrogation prend une tournure plus sombre, du type « Qu’y a-t-il après quand on s’est avancé vers la lumière ? »

 

Une seule personne, à ma connaissance (M.M., si tu me lis, désolé d’avoir balayé ton interprétation d’un revers de manche il y a plus de deux ans…) avait eu cette lecture à la sortie du livre. J’ai cherché sur internet une page qui reprendrait cette idée mais vainement. Les deux lectures sont bien entendu tout à fait compatibles, et on peut choisir celle qui nous parle le plus. Néanmoins, je reste perplexe et je me demande à quel point je peux avoir raison ou pas. Je serai plus que reconnaissant à ceux qui liraient ces lignes de me donner leur avis ! Vraiment !!!!

 

 

 

RAJOUT DEUX HEURES PLUS TARD :

 

Il y avait encore quelque chose qui me chiffonnait dans mon explication, et j’ai enfin mis le nez dessus, ce qui occasionne une troisième lecture du livre, encore complètement différente : l’hypothèse du trou de ver.

 

C’est cette fameuse carte avec les numéros des chapitres qui m’y a mené.

 

Lors de sa traversée du pays en train, TS se réveille une nuit et se rend compte qu’il ne voit plus l’extérieur. Il lui vient en tête l’idée qu’il puisse être pris dans un trou de ver.

 

Je suis tellement une quiche en science que même en lisant la page qui leur sont consacré sur wikipedia, je n’ai pas trop compris ce que sont les trous de ver, si ce n’est qu’ils forment un raccourci à travers l’espace-temps en pliant celui-ci comme une feuille, qui ferait se toucher un point A et un point B, distant de milliers de kilomètres, pour les mettre côte à côte. Le trou de ver, contrairement au trou noir, est un concept purement théorique. Dans mes deux lectures du roman, j’ai un peu mis ce passage de côté.

 

En y repensant, et en me demandant si je ne passais pas à côté d’un truc important dans la compréhension du roman, je suis donc allé sur la page wiki, ou je n’ai compris que les premières lignes (que je viens de vous ressortir histoire d’étaler mon manque de science). Plus que les explications scientifiques, c’est la partie « le trou de ver dans la fiction » qui m’a interpellé : on y mentionne tous les films ou séries qui y ont recours et avec quels effets : voyage dans le passé, pont vers un endroit lointain, et surtout : pont vers un monde alternatif !

 

C’est bien sûr ce dernier point qui serait le plus applicable à TS. Auquel cas, la deuxième moitié du roman serait une vie parallèle où tous les problèmes seraient résolus, mais ce qui implique aussi que TS a disparu de son univers d’origine, le nôtre.

 

L’épisode du trou de ver arrive au chapitre 9, qui est lui aussi mentionné sur la carte par un point d’interrogation puisqu’il est en effet impossible de le situer géographiquement. Les trous de ver, comme les trous noirs, sont composés d’un point d’entrée, et d’un point de sortie, ces deux points qui se « collent l’un à l’autre » en pliant l’espace-temps. Cela pourrait induire que tout ce qui est compris sur la carte entre les deux points d’interrogation, du chapitre 9 à l’inexistant chapitre 15, serait un monde « parallèle », et que le roman s’arrête quand TS revient dans notre univers normal, quelque part dans un train de marchandises en destination de Washington.

 

Ce qui fait du roman un roman de science-fiction…

 

 

 

 

 

HEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEELP !!!!

 

Donnez moi vos impressions avant que mon esprit tordu n’aille inventer de nouvelles explications au livre !!!!

 

Bonnes lectures néanmoins !

 

Yvain

Ma place de lecteur

Ma place de lecteur

(Petite divagation pleine de questions, sans réponses aucune, et d’un intérêt grandement limité.

 

Coïncidence (ou pas…) de mes lectures aléatoires, trois des romans que je viens de lire m’ont poussé à me poser moultes questions ces dernières semaines, que je tache de mettre en cohérence en les exposant par écrit, quitte à ne parvenir qu’a compliquer le sac de nœuds qui me sert d’encéphale.

Précision importante et non des moindres, ça va spoiler à tous les étages sur les 3 livres ci-dessus évoqués, à savoir :

Reflex, de Maud Mayeras, Anne Carrière, Pocket

Travail Soigné, de Pierre Lemaître, Ed. du Masque, Livre de Poche

La musique du silence, Patrick Rothfuss, Bragelonne

Bref, si vous avez lu ces livres, ou qu’ils ne vous intéressent pas, n’hésitez pas à continuer ces lignes. Si l’un des trois (ou deux, ou trois) est dans vos listes de futures lectures potentielles, passez votre chemin, vous m’en tiendriez rigueur…

 

Je lis de dix à quinze livres par mois, parfois plus. Les incessants allers-retours en train entre mon travail et mon domicile aident beaucoup. Mais je lis une fois rentré pour peu que mon livre me plaise, je lis pour m’aider à m’endormir, je lis pour m’aider à me réveiller (avec de copieuses doses de café…). Je lis beaucoup, parce que j’aime ça. Forcément, à force de passer du temps sur une activité, on la questionne un peu, beaucoup. Si on prête attention aux interrogations nulles qui passent par la tête, d’autres questions nulles naissent de plus belles… Pourquoi tel livre et pas tel autre ? Pourquoi ce roman de gare me plaît-il et ce chef-d’œuvre intemporel me fait-il chier ? Pourquoi ai-je des phases épopées de l’humanité, puis fantasy, puis littérature serbe only ? Pourquoi m’investir dans tel personnage, dans telle intrigue ? Quels sont les points communs entre mes cinq livres préférés, qui ont l’air si différents de prime abord ? Quel est mon apport personnel aux mots d’un autre ? Pourquoi telle phrase écrite il y a six siècles trouve un tel écho dans mon pitit cœur de trentenaire bobo rouenno-parisien ? Foultitude de délires sans queue ni tête dont je rougirais peut-être si je ne savais que beaucoup d’autres se les posent, sur ce sujet ou sur d’autres, tant il est vrai que l’humanité n’est qu’un beau ramassis de monomaniaques…

Parfois, je lis pour me forcer à réfléchir. Parfois, je lis pour me décérébrer. Et parfois, je lis juste pour une bonne histoire, qui me pousse à réfléchir comme un beau diable sans que je l’aie vu venir.

 

Exemple avec cette coquine de Maud Mayeras, qui m’a coupé les pattes à la fin de son livre « Reflex », poussé à relire deux fois en un quart d’heure le dernier chapitre, et m’a fait me sentir sale avec l’envie pressante de prendre une douche. Bouh la vilaine…

90784591_oIris est photographe de scènes de crimes. Elle est bègue, se décrit dans les premières lignes comme « toujours disponible », et semble avoir la vie sociale d’une chaussette dépareillée. Dès les premières pages, bim, je n’étais plus qu’amour et empathie pour cette pauvre fille. Le premier chapitre la voit obligée de retourner dans le bled où elle a grandi pour aller shooter le meurtre d’un enfant, scène qui n’est pas sans rappeler la scène du meurtre de son propre fils, dix ans plus tôt. Bim deuxième, et pourtant je savais à quoi m’attendre, c’était écrit sur la quatrième de couv’. Il semblerait donc que le meurtrier soit toujours en liberté, ce qui est d’autant plus fâcheux que le dit meurtrier est censé croupir en prison depuis dix ans itou. Bim troisième. Iris s’attarde un peu dans le coin, revient dans sa maison d’enfance ; apprend que sa mère (alias, le croquemitaine, bim quatrième) est dans l’asile du coin pour pétage définitif du fusible supérieur. Elle lui rend visite, retrouve une amie d’enfance, ainsi que  l’énorme voisine pleine d’attention qui a bercé son enfance et les quelques gros cons inhérents aux petits patelins aussi. Iris bégaye presque à chaque phrase. Les souvenirs sur son fils chéris remontent comme un fleuve (bim cinq, six, sept et … douxième) ainsi que le quotidien insupportable avec cette mère horrible, castratrice, brutale, blessante, flippante même ravalée au rang de légume dans l’asile où elle se bave dessus (bim treize à deux-cent…).

Je passe les nombreux chapitres flashabck s’écoulant sur plus de cinquante ans qui apporteront la clé de l’intrigue policière. Je passe sur l’identité du meurtrier d’enfants, sur le drame d’Iris résolu, pour en arriver aux dernières pages, où Iris, après la mort de sa mère dans son asile, lit son journal intime et comprend ce qui s’est passé. Me renvoyant en pleine gueule au passage ma part de crédulité quand je lis un « bon roman ».

Je l’adore cette Iris. Ca fait 400 pages que je suis derrière elle, que je cherche à finir ces phrases à sa place sans bégayer, que je veux moucher les gros cons et filer des torgnoles à la croquemitaine pour la faire sourire deux secondes. Parce qu’elle est triste mais qu’elle me plaît. C’est l’héroïne du livre que je lis et c’en est une qui me plaît. Voilà.  Et quand je dévore le journal de sa salope de mère, je ne suis pas du tout prêt à lire ce que j’y lis. Qu’Iris était une mère abusive et violente, que le bébé souffrait. Qu’il fallait l’éloigner de sa mère. J’attends avec impatience que ma copine Iris lui cloue le bec, et Iris, en deux lignes, confirme les dire de sa mère. En quelques lignes, la timidité d’Iris devient de la frigidité, sa disponibilité devient de la sociopathie. La mère croquemitaine devient une grand-mère apeurée, et la mère en deuil une salope sans nom. Elle devient le Croquemitaine.

Vraiment, j’étais pas prêt. Du tout.

J’ai fini mon livre dans le Rouen-paris matinal qui m’emmène au taff, j’ai fixé dix bonnes minutes le paysage en me disant que j’avais du loupé un truc, et dans un magnifique exemple de déni total de compréhension, je me suis relu le dernier chapitre, pour conclure que je me sentais moyen bien. Et que par extension Maud Mayeras était une magicienne.

On le sait, depuis Agatha Christie, qu’il faut se méfier du narrateur. J’en ai lu des paquets de polars, putain, je le sais, nom d’un con. Et si je sais aussi que j’en lis pour me faire surprendre, que je déteste les polars dont je devine la fin trop tôt, comme si j’avais été floué. Mais je sais aussi que je déteste avoir donné quatre cent pages de soutien à une salope sans nom. Parce que tout à coup, j’ai peur de mon jugement sur les gens. Je peux lire des descriptions de boucherie dans des polars sans ciller, mais là, je me suis senti crade.

M’est venu alors la question qui tue. Pourquoi s’attacher à un personnage fictif, même si ce n’est que quelques centaines de pages durant ? Est-ce parce qu’elle est pauvre fille, et bègue, et mère d’un mort que j’ai décidé que j’aimais bien Iris ? L’attachement à un personnage est un peu un passage obligé, on ne se fade pas les désarrois de la mère Bovary si on n’a pas un minimum de lien avec elle, ça serait par trop chiant sinon. Oh, on peut tout à fait lire sans état d’âme, en ne faisant qu’analyser une narration et un style, comme ces gens qui ne voit dans un film qu’une étape dans l’évolution de la représentation par l’image, et restent imperméable à toute sensation ou émotion. C’est un brin dommage tout de même, la surintellectualisation. Moi j’apprécie de pouvoir kiffer tout autant The Tree of life qu’Avengers. Mais là n’est pas la question. La plupart des gens, quel que soient leur degré d’éducation ou leur raison de lire, éprouvent le besoin d’avoir du lien. Alors quoi ? Le besoin du héros ? Même si notre époque est plus versée sur les anti-héros que sur les Achille et Ulysse ? Pourquoi me suis-je senti trahi par Maud Mayeras, qui s’est contentée de faire ce que tout auteur de polar cherche à faire ? D’ailleurs, me suis-je senti trahi par l’auteur ? Ou par le lecteur ? Yvain le lecteur n’est pas le Yvain quand il a le nez hors de son livre. Sinon, je ne lirai pas de sf, car je ne crois pas en l’irrationnel ; je ne lirai rien qui touche à la religion vu que je suis athée. Etc… Le lecteur accepte de devenir crédule, et ce faisant, d’être trahi. Alors pourquoi ce coup-ci, la pilule n’est-elle pas passée ? (Façon de parler, hein, car vraiment, hors considérations métaphysiques chiantes, c’est vraiment un putain de livre qui troue le cul grave !!!!)

 

 

Je saute quelques livres lus entre temps pour parler du roman de Pierre Lemaître, Travail Soigné. (Patrick Rothfuss fut lu avant mais pour ce que j’ai à dire, la transition est plusse mieux, alors m’embêtez pas…).

couv-lemaitre-soigne-9c689Meet Camille Verhoeven, brillant inspecteur à la criminelle de 1m45 et héros d’une trilogie portant son nom. Dans Travail Soigné, il enquête sur une série de meurtres diablement monstrueux et bondieusement bien planifiés, et ça va lui prendre un petit bout de temps avant de comprendre que le tueur est un copycat qui reproduit les scènes de crimes de ces polars préférés. Le Dahlia Noir, American Psycho et autres romans que je n’ai pas lu, les scènes sont reproduites au détail près, pour que chaque phrase du livre trouve son équivalent dans la réalité. Bon, vous me direz, c’est bien un bouquin pour libraire monomaniaque et je vous répondrai, voui, c’est vrai, mais c’est pas le sujet… Camille a déjà du mal à se démerder avec son enquête bien pourrie et son psychopathe trop intelligent, mais en plus, il est emmerdé en continu par la juge qui surveille ses avancées, et par un journaliste limite harceleur qui pond papier sur papier à son propos, pas toujours sympa sur la personnalité de Camille quand on sait quel brave type c’est, et qui  en prime semble en savoir autant que lui sur l’enquête. Ca plaît moyen au père Camille… Heureusement, il a une chouette équipe, à la fois complètement improbable et totalement cohérente, un peu comme dans les romans de Fred Vargas. Il y a Armand le vieux pingre maladif, Maleval le bourrin séducteur et surtout Louis le fils de bonne famille (aaaaaah, Louis ! Tout un poème !).

Bon, bref, ils finissent par le pincer leur psychopathe, et je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, (comme dirait cette brave Madame de Stael), il s’agit de ce couillon de journaliste, ancien auteur de roman de gare publié mais non lu, et qui prend sa revanche en créant une œuvre dont on parlera longtemps. Le petit problème, c’est que notre copain Camille ne comprend la vérité qu’au moment où Mr Psycho vient de kidnapper sa femme enceinte pour réaliser sa dernière œuvre, qui n’est autre que la réplique d’une scène de son propre roman de gare, où un méchant tue une femme enceinte et la césariennise de force avant de crucifier son petit à une grande croix en bois. Pas très glop.

Camille fonce au domicile du journaleux, où l’attend un manuscrit dont il lit les premières lignes. Ces premières lignes sont les premières lignes du roman qu’on est en train de lire…

Là, on en est à la page 360, on  tourne la page, et on tombe sur « Deuxième partie » écrit en gros. On en avait totalement oublié qu’il y avait effectivement une première partie annoncée avant la première page, qui attendait donc sa petite sœur. Sauf que le roman fait 405 pages, et que le tout fait un peu déséquilibré.

On passe à la page suivante, et nouvelle surprise, le style n’a pas l’air le même. Et on comprend vite que tout ce qu’on a lu jusque-là est effectivement l’œuvre du meurtrier, qui écrit « son grand œuvre » en direct de l’enquête, en espérant bien être publié un jour ou l’autre. Sauf que tout journaliste qu’il a prétendu être, beaucoup de choses lui échappait, et on se rend compte des différences entre sa version fantasmée, et la réalité. N’ayant pu découvrir les noms de certains des flics, il les a tout bonnement imaginé, en leur prêtant des personnalités qui ne sont pas les leur. La rencontre entre Camille et son épouse ? Aucun rapport avec la réalité. Les embrouilles avec la juge ? Pffffffuit ! Tout ce que nous avons lu n’était que l’œuvre d’un esprit malade.

Quarante pages plus tard, le roman est fini. Camille a trouvé la planque du meurtrier, trop tard malheureusement. Sa femme et son futur fils sont morts. Camille qui a l’air bien moins cool que lors des 350 dernières pages, mais bon, au vu des circonstances, ça peut se comprendre… Le roman se termine par un épilogue, un an plus tard, et consiste en une lettre que le meurtrier envoie de sa prison à Camille. Voici un court extrait, quelques lignes avant la fin :

« Ceux qui vous connaissent de près savent quel homme vous êtes. Bien éloigné du Verhoeven que j’ai décrit. J’avais besoin, pour satisfaire aux lois du genre, de dresser de vous un portrait un peu… hagiographique, un peu lénifiant. Lecteurs obligent. Mais dans votre for intérieur, vous savez que vous êtes bien moins conforme à ce portrait qu’à celui que j’ai dressé autrefois de vous pour le Matin. »

Et ben re-bim putain d’Adèle !!! Voilà donc que je refinis un bouquin pour me rendre compte que je ne connais absolument pas le personnage principal ! Ben oui, parce qu’avec cette idée de structure certes drôlement bien foutue, ben qui c’est ce Camille ? J’en sais rien du tout. Mais alors que dalle. Idem pour son équipe. Je connais ce qu’en a fantasmé un meurtrier avide de gloire. Point final. Ca fait quatre cent pages (encore) que je brasse du vent. Je connais bien mieux le meurtrier que tout le reste des personnages. Il n’y a même que lui, en fait. Les quarante dernières pages sont trop rapides et factuelles. Je ne sais pas qui est le héros du bouquin.

Et c’est génial !

Mais putain que ça m’emmerde !!!

Vilain Pierre Lemaître ! Vilain !

C’est marrant –et frustrant- d’en arriver à se poser les mêmes questions en si peu de temps. Bon, alors, c’est vrai que là, c’était chaud à prévoir… Tout laissait à penser que je pouvais faire confiance à Camille. Détail, mais révélateur : j’ai cet après-midi même envoyé un message à ma douce moitié pour vérifier que j’avais les deux autres tomes de la trilogie dans ma bibliothèque, décidé que je l’étais 150 pages avant la fin d’enchainer direct dessus pour rester avec tous ces personnages très sympas et ces intrigues policières bien ficelées… Et ben croyez bien que je suis d’autant plus pressé de lire la suite que je vais peut-être enfin découvrir de quel bois ils sont faits. Je ne connais pas ces types. Je sais que je me répète, mais après 400 pages, je vous jure que c’est rageant…

 

 

Et puis, on arrive au cas Rothfuss…

Je vous jure que lire n’est pas de tout repos en ce moment…

(Oui, enfin bon, je réalise bien à me relire que mes questionnements sont un peu futiles, mais bon…)

 

musique-silence-pcPatrick Rothfuss a été une révélation quand je l’ai découvert. De la fantasy comme j’en avais toujours rêvée : écriture excellente, personnages géniaux, rebondissements constants, changements d’ambiances fréquents sans cesse meilleures que les précédentes, morceaux de bravoure à la pelle… Sa saga « Chroniques du tueur de roi » est un must du genre. Et voilà-t-y pas, alors que le monde fébrile attend le dernier tome, que Sieur Patrick nous publie un micro texte de 150 pages, dans l’univers de sa saga mais qui n’est pas une suite. La déception ne dure pas longtemps, car la quatrième de couverture nous apprend que nous allons en découvrir plus sur Auri, un des plus énigmatiques personnages secondaires des « Chroniques ».

Pour resituer brièvement : Kvothe, le héros passe une bonne partie de la saga dans une université de la magie (mode Harry Potter en plus crédible). Sur les toits, il y rencontre Auri, un curieux mélange de jeune fille entre mystique éthérée et clocharde céleste qui vit dans le « Sous-Monde », les étages souterrains désertés de l’université, un monde à part, avec ses règles propres. La relation entre les deux est douce, étrange, et chacun apporte modestement ce qu’il peut à l’autre. Leurs rencontres ont lieu sur les toits, de façon erratique. « La musique du silence », donc, va s’intéresser à Auri, cette jeune fille si mystérieuse.

Dès l’avant-propos, l’auteur n’a pas l’air sûr de son coup. Il conseille au lecteur de ne pas lire son texte, et surtout s’il n’a jamais rien lu de lui. La postface enfoncera le clou, où l’auteur explique la conception du texte, et sa peur de déplaire avec une histoire « qui ne fait pas ce qu’une histoire devrait faire ». Effectivement, le texte est étrange. Pas de dialogues. Pas d’action. 160 pages de poésie dont le moment de gloire est la fabrication d’un savon… sur 8 pages… Rien de bien glamour dans la présentation.

Donc.

Auri, dès les premières lignes, pressent que « Il » (Kvothe) lui rendra visite dans sept jours. Elle veut lui faire un cadeau et décide donc d’arpenter le Sous-monde afin de trouver THE cadeau digne de Lui. Suivent 160 pages d’arpentage du Sous-Monde en quête du cadeau qui tue. Auri a ses rituels constants, et de nombreuses obsessions. Le Sous-Monde a ses règles (ou bien est-ce Auri ?) qui ne nous seront jamais réellement expliquées mais que l’on comprend au fur et à mesure. Les objets sont les seuls êtres vivants dans ce monde, mais chacun a une âme. Et chacun a sa juste place, qui permet l’harmonie de chaque pièce. Qu’un objet ne soit pas à sa juste place et c’est toute l’harmonie du monde qui s’en trouve biaisée. Auri passe tant de temps à changer des objets de place que de créature éthérée, elle passe assez rapidement au rôle de fille bourrée de tocs qui range tout compulsivement. Avec un toc de pureté qui l’oblige à se laver le visage et les mains quinze fois par jour qui plus est…

Et là, au bout d’une quarantaine de pages d’une merveilleuse étrangeté où l’on a bien compris qu’il ne se passerait rien jusqu’à la conclusion du texte, elle découvre un engrenage (de quoi ? bonne question !) extrêmement lourd, pas du tout à sa place dans la conduite pleine d’eau où elle l’a trouvé, et qui a l’air de ricaner d’un air goguenard tout le temps qu’elle se demande où le ranger. Elle continue donc sa recherche du cadeau pour Kvothe avec l’engrenage dans les bras, en attendant de trouver l’emplacement qui le conviendra.

J’ai lu « la musique du silence » d’un coup. Je n’ai donc pas eu le temps ou le loisir de faire une pause pour cause de travail ou autre en me disant « Mais c’est quoi ce texte bordel ? ». Je l’ai lu en immersion totale. C’était peut-être la bonne option, même si je n’en savais rien.

Parce qu’est arrivé le moment, au bout d’une centaine de pages, où Auri pense trouver le bon emplacement. L’endroit parfait. Et quand elle se rend compte que ce n’est pas le cas, et que l’engrenage se paye sa tronche d’y avoir cru, j’ai eu un mouvement d’humeur, de rage et d’impuissance mêlés : c’était quand même un super endroit !

C’est le moment où j’ai reposé mon livre en me demandant si je venais vraiment d’avoir eu cette réaction un poil extrême au vu de l’intérêt limité de la question. En vrai, je m’en carre un peu, de l’endroit correct pour cet engrenage. Je ne reste pas trop sur cette interrogation, parce que j’en peux plus de ne pas savoir et je retourne à ma lecture (la réponse est bien dans le livre, heureusement, sinon j’aurais été fichu d’en faire une jaunisse…).

Une fois finie, la question qui n’attendait qu’un moment de tranquillité m’est foncée droit dessus.

« Sans déc ? qu’elle a dit, la question. T’as vraiment été taquet à ce point là pour une histoire d’engrenage et de cadeau ? Tu t’es vraiment fadé 160 pages d’un truc sans intrigue et sans but dans un endroit dépeuplé vu par le prisme d’une fille dont tu ne peux même pas garantir la santé mentale ? Nan mais mec, a continué la question, t’es vraiment à ce point-là désespéré de fiction et de grandes quêtes héroïques que t’es prêt à t’accrocher aux fils conducteurs les plus ténus pour mettre ta vie en apnée ? »

Ben, faut croire, ai-je répondu d’un air moyen convaincu à la question, qui me prenait un poil au dépourvu. J’ai bien tenu les 300 pages du bouquin d’Eric Chevillard sur le type qui n’aime pas le chou-fleur et qui suit une fourmi. J’ai dévoré les 800 pages de velum, de Duncan, en ne comprenant que rarement de quoi il retournait. J’ai eu le cul coincé pendant les 300 pages de Julius Winsome parce qu’on avait tué un chien et j’ai été en apnée pendant tout le Big Brother de Lionel Shriver pour savoir si oui ou non Fletcher allait réussir à perdre du poids…

Oui, peut-être bien que je suis prêt à m’impliquer dans n’importe quelle histoire de merde comme si ma vie en dépendait pour peu que ce soit bien écrit…

C’est quand même bizarre, non ?

Je suis quand même moyen normal, au fond….

 

Parfois, je lis pour réfléchir.

Parfois, je lis pour me décérébrer.

Parfois, je lis pour me décérébrer et je réfléchis sans l’avoir vu venir.

 

La vie de lecteur est parfois pleine de surprise, parce qu’à force de s’immerger dans la vie des autres, on finit par s’interroger sur soi-même.

 

Oui, je sais, ce n’est pas neuf, mais moi, je suis lent d’esprit et j’apprends lentement.

 

J’espère juste continuer d’apprendre très longtemps.

 

Bonnes lectures,

 

Yvain

Folio SF

(Présentation de quelques coups de cœur et Rencontre avec Pascal Godbillon, le directeur de collection.)

 

Intro Autocentrée

Voilà un article que je repousse depuis plus d’un an, par manque de temps d’une part, et à cause de la difficulté de l’exercice d’une autre.

Folio SF est une de mes collections préférées, et je suis systématiquement attiré par les rayonnages teintés du violet si caractéristique des tranches (qui sont néanmoins en train de changer depuis peu, dû à une nouvelle charte graphique). Le fait de m’occuper d’un rayon Sf en librairie ne m’aide pas à résister aux achats compulsifs, et j’ai un bon paquet de romans tous plus alléchants les uns que les autres en attente, me suppliant tout bas d’enfin les déflorer dès que je passe devant ma bibliothèque…

Difficulté de l’exercice donc, car au moment de sélectionner des coups de cœur, je me retrouve le plus souvent en peine 1) de faire un choix 2) de rendre justice à des livres lus parfois il y a plusieurs années et dont je n’ai plus qu’un souvenir agréable, une impression générale ou des bribes de passages en tête. Or, ce n’est pas avec des « Dans mon souvenir, c’était vraiment top » qu’on donne très envie de lire des livres. Du coup, je me promets de m’y replonger avant d’écrire enfin ce fameux article, tout en sachant que les petits nouveaux attendent impatiemment et que je ne prendrais pas le temps d’une relecture tout de suite (sauf lorsqu’il s’agit de ma relecture annuelle de « La Horde du Contrevent », mais là, on touche à la pathologie pure et simple…).

Je saute donc le pas et vous présente quelques-uns des must-read de la collection Folio Sf (choix bien entendu tout ce qu’il y a de plus subjectif, et qui ne privilégie pas forcément les auteurs de référence…). Pascal Godbillon, le directeur de la collection, a fort gentiment accepté de se prêter au jeu des questions-réponses pour présenter son travail quotidien.

 

Intro Factuelle (pompée sans vergogne à Wikipedia)

Folio SF est une collection de science-fiction initiée en 2000 par les éditions Gallimard.

Dirigée par Sébastien Guillot de 2000 à 2004 puis par Thibaud Eliroff jusqu’en 2005, Pascal Godbillon en est le directeur depuis 2006. La collection reprend beaucoup de classiques édités dans la défunte collection Présence du futur des éditions Denoël ainsi que beaucoup de titres édités dans la collection Lunes d’encre toujours aux éditions Denoël. Malgré son nom, cette collection ne propose pas que des textes de science-fiction, mais aussi de fantasy et de fantastique.  Douglas Adams, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Serge Brussolo, Orson Scott Card, Thomas Day, Philip K. Dick, Robert A. Heinlein, Robert Holdstock, Christopher Priest, Norman Spinrad, Jack Vance, Robert Charles Wilson, Roger Zelazny y sont parmi les auteurs les plus représentés.

Le catalogue comporte actuellement plus de 500 titres.

 

 

 

Renvois vers des livres précédemment chroniqués sur la Caverne

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http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/les-editions-la-volte-tribune-des-haut-parleurs/#.VRFLHfmG_wg

Article sur les éditions La Volte, pour les chroniques, entre autre, de Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger, et de « La zone du dehors, « la Horde du Contrevent » et « Aucun souvenir assez solide » d’Alain Damasio parus chez Folio SF.

 

 

 

http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/feed-2/#.VRFLyfmG_wg pour la chronique de Feed, de Mira Grant.

 

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http://xn--lacavernedesides-oqb.fr/trilogie-le-chaos-en-marche/#.VRFMOvmG_wg Pour la chronique de la trilogie « Le chaos en marche », de Patrick Ness, précédemment publié dans la collection « Pôle Fiction » chez Gallimard, et qui est paru chez Folio SF en octobre dernier. A découvrir absolument si ce n’est déjà fait !

 

 

 

 

Et pour quelques titres de plus

 

product_9782070439669_195x320Voisins d’ailleurs

Clifford Simak – 397 pages

Hormis le magistral « Demain les chiens », on connaît trop peu Clifford D. Simak, monstre sacré de l’âge d’or de la SF américaine. Dans ce recueil de nouvelles, on retrouve tout l’humanisme de cet auteur aux multiples facettes, aussi à l’aise dans le récit stellaire que dans la fantasy.

Un petit garçon battu découvre un « bidule » dans les bosquets près de chez lui, qui lui parle avec douceur et lui procure toute la gentillesse et la compassion qu’il ne reçoit pas au quotidien. Un fermier pas tout à fait terrestre protège son village des soucis du monde extérieur, dans l’acceptation tacite mais dévouée de son voisinage. Un géologue découvre une photographie prise pendant la célèbre bataille de Marathon (en 490 av JC donc…). Une fouille archéologique dévoile des peintures préhistoriques pour le moins étranges. Et si les extraterrestres déboulent sur Terre, ce n’est pour rien d’autre que proposer l’éradication de toutes les maladies humaines…

Un excellent recueil pour (re)découvrir cet auteur dont la prose douce et nostalgique est un régal de chaque page.

 

product_9782070457007_195x320La mort peut danser

Jean-Marc Ligny – 379 pages

(paru dans le cadre d’un mois « Rock et SF », où Folio SF n’a sorti que des romans sur cette thématique !)

Irlande, 1181. Forgaill, poétesse et prophétesse, est brûlée vive pour sorcellerie, sous les yeux du peuple qui espère qu’un miracle va se produire pour empêcher l’Eglise de commettre l’impensable.

Irlande, 1981. Bran et Alyz s’installent dans un manoir du XII° siècle et montent leur groupe « La Mort peut danser ». Leur réputation grandit vite, surtout grâce à la voix d’Alyz, qui semble provenir d’un autre monde, ou d’un autre temps…

Alors là, deux solutions. Soit vous n’avez pas cillé en lisant ces dernières lignes, et je vous enjoins à lire ce très bon roman pétri de mythes celtes qui se lit tout seul. Si vous avez eu le sourire en cumulant le titre du livre, le nom des personnages et le coup de la voix qui semble provenir d’un autre monde, il y a des chances que vous soyez tout comme moi fan du groupe Dead Can Dance et de sa chanteuse Lisa Gerrard, et je vous enjoins à vous procurer séance tenante ce magnifique hommage au groupe le plus hors du temps de ces 30 dernières années. Vous vous amuserez en plus de l’intrigue en elle-même à noter les innombrables clins d’œil de l’auteur à DCD (ex : le roman est divisé en quatre parties, portant le nom des quatre premiers albums du groupe, et chaque chapitre porte le nom d’une des chansons des dits-albums…). A lire en (ré)écoutant la discographie complète pour plus d’ambiance.

 

 

product_9782070396382_195x320Bloodsilver

Wayne Barrow – 490 pages

Traduction de Johann Héliot et Xavier Mauméjean

Comme dans toute bonne uchronie, le roman commence par un « Et si ? ». Et si, dès 1691, les vampires d’Europe de l’Est étaient allés voir si l’herbe était plus verte dans la récente Amérique ? Le Convoi, longue colonne de chariots recouverts de plaques de plomb, traverse alors le pays vers l’Ouest, et chacun doit alors prendre une décision : s’associer avec les vampires, laisser faire, ou stopper définitivement le Convoi.

Le roman se présente comme une suite de nouvelles formant un tout cohérent, où l’on retrouve parfois des personnages de l’une à l’autre, et qui va nous raconter cette autre Histoire des Etats-Unis de 1691 à 1917. Plus western que roman de vampires, on y croise Mark Twain, Billy le Kid, les frères Dalton, et un certain nombre de personnages réels ou fantasmés de l’histoire américaine. Autre idée géniale de « Bloodsilver », c’est d’avoir transformé la ruée vers l’or en ruée vers l’argent, seule métal mortel contre les vampires, et que ceux-ci font collecter par leurs alliés, afin d’en avoir le monopole…

Pour les fanas de western et d’histoire américaine, et qui plaira sans doute aux lecteurs de la trilogie « Anno Dracula » de Kim Newman, qui revisitait l’histoire de l’Angleterre en mêlant également personnages réels et fictifs.

 

product_9782070340774_195x320Le prestige

Christopher Priest – 496 pages

Traduit de l’anglais par Michelle Charrier

Peut-être avez-vous vu l’excellente adaptation qu’a tirée Christopher Nolan de ce roman de Christopher Priest ? Excellente, certes, mais très partielle, puisqu’elle n’adaptait qu’une moitié du livre, se concentrant sur la partie « historique », et délaissant la partie contemporaine. A compléter, dans ce cas, par la lecture du Prestige, qui vous garde encore quelques belles surprises en réserve.

Andrew Borden et Kate Angier, en se rencontrant, vont se rendre compte qu’ils sont les arrières-petits enfants de deux des plus grands prestidigitateurs de leur époque, qui se vouaient une guerre sans merci, tant sur scène qu’en dehors. En comparant les journaux intimes de leurs aïeux, ils vont découvrir jusqu’à quelles extrémité cette haine était allée, et en quoi l’intervention du scientifique Nikola Tesla a pu avoir des conséquences jusqu’aujourd’hui.

Un grand roman sur la magie, extrêmement prenant et maîtrisé, par un des grands auteurs de SF d’aujourd’hui.

 

product_9782070437412_195x320Gagner la guerre

Jean-Philippe Jaworski – 992 pages

A mon humble avis de lecteur enthousiaste et glouton, Jean-Philippe Jaworski fait partie du renouveau de l’imaginaire français, qui, à l’instar de Stéphane Beauverger ou Alain Damasio, écrivent peu mais dont chaque livre sont des monuments, où la forme ne sacrifie jamais au fond et où la langue est constamment parfaite (ce qu’on pourra vérifier également avec le premier tome de sa trilogie celte, « Même pas mort », tout juste sorti chez Folio SF).

Gagner la Guerre se passe dans la République de Ciudalia (qu’on peut sans peine rapprocher de la Venise de la Renaissance) et débute par la fin d’une guerre qui dure depuis longtemps contre le souverain de Ressine. Benvenuto Gesufal, membre de la secte des chuchoteurs et assassin personnel du podestat Leonide Ducatore sent pourtant bien qu’avec la curée entre vainqueurs commence la vraie guerre, où chacun se retournera bien vite contre ses anciens alliés pour s’attirer les plus grosses parts du gâteau.

Gagner la guerre, c’est 1000 pages d’action, d’intrigues politiques, de scènes de bataille énormes, de coups bas et de coups de couteau, vu par le plus beau salopard qu’on puisse imaginer en littérature : Benvenuto, qu’on essaie bien de détester les 50 premières pages devant l’amoralité du personnage mais qu’on adore d’autant plus lorsque l’on rend les armes et qu’on se laisse aller à sa gouaille, son sens de la formule qui tue, son intelligence redoutable et sa capacité à se tirer de toutes les pires galères possibles.

Un roman classé fantasy, car c’est bien l’univers qui s’en rapproche le plus, mais on est presque surpris de voir un personnage de magicien apparaître tant le roman se joue des genres et des codes…

 

 

product_9782070428465_195x320Bibliothèque de l’Entre-Mondes

Francis Berthelot – 312 pages

Attention, ce livre n’est pas un roman, mais la source de centaine d’heures de lectures et un piège pour vos étagères et votre portefeuille…

Francis Berthelot propose ici le concept de Transfictions, à savoir des auteurs et des romans dits de littérature « blanche » (traduction : littérature générale, littérature noble, littérature qui ne saurait faire partie d’un vilain sous-genre dénigrant…) qui ont de tout temps cassé les codes et les genres pour en faire leur matériau de base, injectant du merveilleux, de l’horreur ou du mystère dans des romans à trame plus classiques. Kafka verrait-il aujourd’hui sa « Métamorphose » cantonnée aux tables de science-fiction ?

Le livre se découpe en deux parties : un essai fort intéressant mi historique mi réflexion sur la notion de transgression en littérature, (j’espère ne pas dire trop de bêtises car ma lecture a déjà quelques années), puis d’un panorama d’au moins une centaine de titres et d’auteurs présentés, mêlant Virginia Woolf à Stephen King, Samuel Beckett à William Burroughs, Kafka à saint-Exupéry et Arto Paasilina à Robert Silverberg… Francis Berthelot vous donnera une furieuse envie de lire à peu près tous les livres qu’il présente, et votre banquier vous détestera. Voilà, vous êtes prévenus…

 

 

*****

 

Entretien avec Pascal Godbillon, directeur de collection chez Folio SF

 

 

Bonjour Pascal,

 

Merci de vous prêter à l’exercice. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé à diriger la collection Folio SF ?

 

J’ai commencé des études de lettres modernes dans le but de faire, par la suite, ce qu’on appelait alors un DESS d’édition. Aujourd’hui, on dit Master, je crois. Bref… Arrivé en maîtrise (première année de Master), j’ai cherché un job d’étudiant. J’ai envoyé mon CV à la Fnac où l’on m’avait dit qu’ils prenaient parfois des étudiants pour des remplacements pendant les vacances. J’ai été embauché comme libraire au rayon Littérature de la Fnac Forum des Halles, pour la période de Noël, et j’y suis resté finalement près de cinq mois, avant d’être embauché en CDI pour l’ouverture de la Fnac Vélizy. J’ai d’abord tenté de mener en parallèle le travail et les études, mais… avec le trajet (deux heures en voiture, chaque jour), le travail… Il ne me restait plus qu’à valider mon mémoire pour avoir ma maîtrise, mais j’ai laissé tomber car je me plaisais bien dans mon boulot et décrocher une place dans l’édition était très… hypothétique. (Pour la petite histoire, mon sujet de mémoire était « Les femmes dans le cycle de Dune de Frank Herbert »). Je suis donc resté à la Fnac pendant une douzaine d’années (d’abord comme libraire dans plusieurs magasins, puis au siège comme approvisionneur), avant de postuler pour le poste de responsable de la collection Folio SF, ou j’ai été embauché en 2006. Et me voilà en train de vous répondre, neuf ans plus tard !

 

Les littératures de l’imaginaire étaient déjà votre domaine de prédilection en tant que lecteur ? Qu’y trouvez-vous ?

 

Mon sujet de mémoire vous aura peut-être mis la puce à l’oreille ? Oui, je lis de la SF depuis très longtemps. Sans le savoir d’abord, quand j’étais enfant, puis de manière plus consciente et systématique après la lecture de… Dune de Frank Herbert, à 14 ans. Quant à savoir ce que j’y trouve… Sans doute pas la même chose aujourd’hui qu’il y a trente ans ! Mais, globalement, je dirais : évasion, réflexion, intelligence, plaisir. Maintenant, ça ne veut pas dire que je ne trouve pas cela ailleurs qu’en SF (oui, au fait, je n’aime pas vraiment cette appellation « littérature de l’imaginaire ». Mais j’ai bien conscience que « SF » n’est pas parfait non plus… Cela étant, je dis toujours « SF » pour « littérature de l’imaginaire » ou « SF/fantasy/fantastique »), mais je le trouve PLUS en SF qu’ailleurs.

 

En parlant de lecture, justement, est-il facile de se garder du temps de lecture « à soi » ou le plaisir se joint-il forcément au professionnel ? En clair, le directeur de collection prend-il nécessairement le pas sur le lecteur ?

 

Ah !!! Voilà qui est compliqué… Il y a deux choses. Est-ce que j’ai le temps de lire autre chose que de la SF ? Et est-ce que j’ai le temps de lire de la SF pour le seul plaisir ? Dans les deux cas… c’est assez difficile. J’y arrive, parfois, pendant les vacances, ou lors de périodes plus calmes (ça existe ?), mais c’est beaucoup trop rare à mon goût. Mais il faut relativiser : lire pour le travail, c’est aussi, parfois, souvent un plaisir. Diriger une collection comme Folio SF, pour moi, c’est avant tout être lecteur. Un lecteur particulier, certes, mais un lecteur. Donc… Honnêtement, c’est très loin d’être le bagne, quand même !

 

Quel est le travail d’un directeur de collection ?

 

Bon… Non, ça, c’est vraiment compliqué ! J’ai peur des questions suivantes, du coup ! Bon, alors, le travail d’UN directeur de collection, je ne sais pas, mais mon travail sur la collection Folio SF, ça je peux déjà plus vous en parler. Le premier « travail » consiste à sélectionner les titres qui paraîtront dans la collection. Il faut donc les lire. Si je pense qu’un ouvrage aurait sa place en Folio SF, je vais négocier avec l’éditeur grand format. Si la négociation aboutit favorablement, je rédige un contrat. Et une fois le contrat signé, il n’y a plus qu’à programmer le titre pour quelques mois ou années plus tard. Le moment venu, il faudra mettre le livre en fabrication, c’est-à-dire le transmettre au service fabrication pour qu’il transforme le grand format en un livre de poche. Pour cela, je leur donne également un certain nombre d’éléments comme une quatrième de couverture que je rédige ou que j’adapte de celle du grand format, etc. Il faut aussi que je briefe le service artistique sur le livre afin qu’ils commandent la meilleure illustration possible pour la couverture. Je travaille aussi avec : l’attaché de presse pour qu’il ait tous les éléments dont les journalistes auront besoin ; le service marketing pour imaginer le meilleur moyen de vendre la collection dans son ensemble ou un livre en particulier ; le service commercial (les représentants) qui va faire en sorte que les libraires aient connaissances des nouveautés Folio SF (et les commande !). Et j’en oublie sans doute ! Donc, vous le voyez, c’est finalement un métier très varié, qui permet de travailler avec pratiquement tous les services d’une maison d’édition.

 

Comment décidez-vous et acquérez-vous les titres pour Folio SF ? De même comment conciliez-vous nouveautés éditoriales et réédition d’auteurs ou d’œuvres « classiques » ?

 

Eh bien, j’ai déjà un peu répondu : la première étape, c’est la lecture du livre. Après… là, c’est beaucoup plus difficile à expliquer. Comment je « sais » qu’un livre est pour Folio SF ou pas ?… Là, c’est vraiment un processus mental que je ne suis pas en mesure de décrypter ! Je le sens, c’est tout. C’est fortement lié au plaisir de lecture, évidemment, mais pas seulement… Il y a des connections évidentes qui se font avec le catalogue de la collection. Quand je lis La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Janua vera de Jean-Philippe Jaworski, Le Déchronologue (et même avant la trilogie Chromozone) de Stéphane Beauverger, Chris Priest, Ian McDonald ou Graham Joyce et encore plein d’autres, je me dis immédiatement : c’est pour Folio ! Ca n’est pas vraiment rationnel, mais… j’en ai la certitude. Et les très bons résultats de ces titres montrent que j’avais sans doute raison.

Pour ce qui est de l’articulation « nouveautés » et « classiques », là, c’est plus en fonction des occasions qui se présentent, des lectures que je fais, du rapprochement qu’on peut faire entre certains titres…

 

Quel est selon vous votre apport personnel à la collection depuis que vous vous en occuper ?

 

Alors là… Aucune idée… Enfin, évidemment, on peut déduire de mes réponses précédentes que mon apport personnel est lié à mon ressenti sur les textes que je lis, forcément. Je ne vais pas aimer un texte que d’autres vont adorer… Ou l’inverse. Du coup, je ne vais pas me la jouer Gustave Flaubert disant qu’Emma Bovary c’était lui, mais… malgré tout, inévitablement : Folio SF, c’est moi. C’est le reflet de mes goûts, de mes choix, de mes paris… Bon, ça n’est pas aussi simple que ça, parce que, parfois, je vais trouver un texte plutôt bon, mais ne pas vraiment entrer dans l’univers, ou ne pas voir comment le faire entrer dans Folio SF. Et là, c’est idiot, parce que, que dire à l’éditeur ou à l’auteur ? C’est compliqué, il faut l’expliquer… Mais après, si j’apporte d’autres choses à la collection, je ne suis pas sûr d’être la bonne personne pour le dire !

 

Est-ce plus facile économiquement de diriger une collection de formats poches ? Connaissant les ventes sur les grands formats, avez-vous une meilleure idée du potentiel de vente des livres  ou l’édition reste-t-elle un pari contant ?

 

Je ne suis pas sûr que ce soit plus ou moins facile… Ce n’est pas tout à fait le même travail et c’est vrai que le fait de savoir comment s’est vendu un ouvrage en grand format donne déjà une indication, mais… les incertitudes restent. Un grand format peut ne pas s’être bien vendu mais mieux marcher en poche et vice versa. Pour des raisons diverses et variées… Donc, oui, c’est un pari à chaque fois. Chaque livre est particulier. Chaque livre a son propre public, c’est notre travail de trouver ce public. C’est pourquoi, parfois, je relativise quand on me dit d’un livre qu’il n’a pas bien marché ou que c’est un succès : un livre peut ne s’être vendu qu’à 3 ou 4.000 exemplaires en poche, mais s’il ne s’était vendu qu’à 1.000 exemplaires en grand format, eh bien, c’est que nous avons réussi à élargir son public, donc, c’est un succès ; mais si un livre qui s’était vendu à 15.000 exemplaires en grand format ne se vend qu’à 8.000 exemplaires en poche… Là, même si 8.000 exemplaires, c’est bien, ça ne suffit pas. Donc, oui : chaque publication est un pari.

 

Je suppose qu’il vous arrive d’éditer des livres qui sont de grands coups de cœur mais dont le potentiel commercial vous semble faible ? Comment concilie-t-on ses engagements littéraires avec les règles de l’économie ?

 

On rejoint ce que je disais un peu plus haut : il faut adapter ses attentes titre à titre. Si j’ai un gros coup de cœur sur un titre dont je pense qu’il va se vendre très peu, déjà, je vais essayer de négocier les droits en conséquence. Ça n’aurait pas de sens de payer les droits très cher. Et, ensuite, c’est la force de la collection Folio SF : arriver à vendre des ouvrages un peu différents, inattendus, exigeants parfois. Et, généralement, le public ne s’y trompe pas. Donc, les règles de l’économie, on essaye d’en jouer, de les plier à nos besoins. Parfois, ça marche, parfois non. L’important c’est de faire en sorte que ça marche plus souvent que l’inverse ! Mais, en définitive, il est parfois plus facile de rentabiliser un titre à faible potentiel (qu’on aura payé peu cher, mais que les lecteurs vont découvrir, parce qu’ils ne l’auront pas repéré en grand format) qu’un titre supposé à fort potentiel, payé très cher mais que les gens n’achèteront pas en poche parce que le plein des ventes aura été fait en grand format… Encore une fois, on le voit, tout est affaire de proportions. Et de pari !

 

Il me semble que les mondes imaginaires sont un domaine de plus en plus lu ces dernières années, comme si le fantastique sous toutes ces formes sortait des préjugés qui lui collaient à la peau. Le constatez-vous aussi et si oui,  comment l’interprétez-vous ?

 

Je ne suis pas convaincu que ce soit le cas… Ou, plus exactement, ça l’est peut-être, mais « l’imaginaire », maintenant, est partout. Il se vend partout. Mais, du coup, les collections spécialisées, comme Folio SF, en profite finalement moins. Les gens lisent de « l’imaginaire », certes. Mais ils lisent Bernard Werber, Michel Houellebecq, plein d’autres choses qui sont plutôt vendues comme de la littérature dite « générale ». Donc… Je ne suis pas sûr… Et, d’ailleurs, encore moins convaincu que ce soit dû au fait que le genre ne souffre plus de préjugés. Je suis sûr que si on disait aux lecteurs de Bernard Werber qu’ils lisent de la SF, beaucoup tomberaient des nues…

 

On dit souvent que la nouvelle se vend mal, or cela semble être moins le cas en SF, où la nouvelle a été historiquement un format privilégié du genre. Les anthologies de nouvelles par thèmes et souvent signés par les plus grands noms du genre sont légions dans les pays anglo-saxons. Pourquoi le genre de l’anthologie reste-t-il si rare dans l’Héxagone ?

 

Je n’ai pas de réponse définitive, mais je crois que « se vendre moins mal » n’est pas tout à fait synonyme de « se vendre bien ». Et donc, les ventes ne suffisent pas pour pérenniser ce type de projets en francophonie. Le bassin anglophone est beaucoup plus large, mais une anthologie en français, ce sera plus difficile à rentabiliser. Des petites structures éditoriales y arrivent, visiblement, mais elles ont des points morts suffisamment bas pour y arriver (ça veut dire qu’elles rentabilisent le livre plus vite qu’une grosse structure : je vais dire des chiffres absurdes, mais là où une petite maison d’édition pourra rentabiliser un ouvrage au-delà de 500 ventes, une maison plus grande, voire beaucoup plus grande, devra en vendre 3 à 4 fois plus avant de faire le moindre bénéfice).

 

Comptez-vous réitérer des mois thématiques comme lors du mois « Rock et SF » ? D’un point de vue personnel, j’ai beaucoup aimé, certes car le thème me plaisait, mais aussi parce qu’il est agréable de se faire une session thématique de plusieurs livres et auteurs différents, comme autant de points de vue différents sur un sujet.

 

Rien n’est prévu en ce sens, mais si l’occasion se représente d’avoir plusieurs titres autour d’une thématique commune, pourquoi pas ? Mais je crois que c’est aussi la rareté de ce type d’événements qui en fait le prix.

 

Que devons-nous attendre en 2015 chez Folio SF ?

 

Déjà, nous venons de changer la maquette de la collection. À 15 ans, Folio SF fait sa mue ! Ensuite, il y a plein de titres que j’aime beaucoup, ça va être long de tous les citer, mais on reste sur un équilibre auteurs « piliers » du catalogue et nouveaux venus. Les piliers ce sont notamment Robert Holdstock (Avilion), Christopher Priest (Les insulaires et rééditions de La machine à explorer l’Espace et Les extrêmes), Jean-Philippe Jaworski (le magnifique Même pas mort), Robert Charles Wilson (Vortex, la conclusion de la trilogie Spin), Serge Brussolo avec un inédit, Ian McDonald (La maison des derviches) et plein d’autres. Quant aux « entrants », on a l’immense Graham Joyce (Lignes de vie et Les limites de l’enchantement), Roland C. Wagner, enfin ! (Rêves de Gloire et Le train de la réalité), Laurent Whale (Les étoiles s’en balancent), Jack Womack (Journal de nuit) et d’autres encore.

 

Et enfin, question classique mais cruelle : quel serait votre top 5 (auteurs ou titres au choix) dans votre collection ? Les 5 livres/auteurs que vous conseilleriez avant tout le reste ? (J’étais sur un seul livre, mais ça me paraissait pour le coup vraiment trop cruel…)

 

Cruelle ? Ce n’est pas une question cruelle, c’est… inhumain ! 5… C’est impossible… Si je le fais, aussitôt après je vais me dire que j’ai oublié ceci, que j’aurais dû dire cela… Bon… Je ne sais pas… Non, vraiment, désolé, rien qu’en réfléchissant deux secondes je suis déjà à plus d’une dizaine !

 

 

Pascal, merci pour votre temps et votre disponibilité.

 

Un début d’année 2015

 

Bonjour à toutes et tous,

Comme régulièrement, je fais face à un dilemme cornélien au moment d’écrire ce poste. A force d’espacer mes articles et d’accuser des failles spatio-temporelles au final peu crédibles, vient le moment de décider quel livre chroniquer… Et vu la liste de billets en retard, autant dire que le choix n’est pas facile…

Je choisis donc la solution de facilité, et vous propose un petit tour d’horizon de mes lectures les plus marquantes de ce début d’année, en espérant que chacun y trouve au moins une piste de lecture qui lui plaise.

 

Romans

 

Fan-Wen-Une-terre-de-lait-et-de-mielUne terre de lait et de miel

Fan Wen – Traduit du chinois par Stephane Lévêque

Ph. Picquier Poche – 953 pages

 

Sur presque mille pages, Fan Wen nous raconte l’histoire d’une vallée tibétaine sur tout le 20° siècle. De l’apparition des premiers missionnaires français à l’arrivée des communistes dans les années 50, de la révolution culturelle aux incessantes guerres de religion, la montagne sacrée du Khawa Karpo assistera à toutes les exactions humaines et à tous les actes de compassion faits dans son ombre.

Alliant un souci de l’exactitude historique à un réalisme magique cher à Garcia Marquez, Fan Wen ne se refuse rien ; on ne s’étonnera donc pas, par exemple, qu’une armée se végétalise et prenne littéralement racine au sein d’un chapitre tout ce qu’il y a de plus réaliste, ou qu’une prophétie vieille de 60 ans mette fin à une guerre entre clans rivaux. Et ça marche ! On est happé dans cet endroit où tout peut arriver, et on suit génération après génération les mêmes erreurs se reproduire, tandis que le pays se modernise et se demande que faire de sa mystique de moins en moins probante.

L’excellente idée de l’auteur est d’avoir privilégié une structure en poupée russe pour bâtir son roman. Chaque chapitre fait environ une centaine de pages et représente une décennie. Mais plutôt que de suivre un ordre chronologique, Fan Wen a décidé d’imbriquer les époques. On commence donc par la première décennie, avant d’enchaîner directement sur la dernière. Puis les années 20, les années 80, les années 30, les années 70 etc etc… Dès la fin du deuxième chapitre, nous avons donc les tenants et les aboutissants du siècle : d’où le pays est parti, et où il arrivera, et toute notre lecture de la suite en est fortement modifiée. L’autre résultat de ce parti pris est que nous terminons sur les années 50, et l’arrivée des chinois au Tibet, pierre angulaire du siècle qui n’est pas sans rappeler le premier chapitre où les missionnaires français débarquent au Tibet pour évangéliser le pays…

Un roman long donc, ample et biscornu, mais prodigieusement lumineux, magique et passionnant… Une belle claque littéraire, à découvrir !

 

003385837Le Géant Enfoui

Kazuo Ishiguro – Traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

Ed. des 2 Terres – 411 pages

 

Pour son nouveau livre, Ishiguro surprend à chaque page. Ce roman poétique à l’extrême servi par une écriture constamment en état de grâce, mêle le merveilleux et la quête initiatique avec une élégance rare.

Axl et Beatrice sont un très vieux couple qui vit ensemble dans un petit village. Chez eux comme semble-t-il partout, une brume d’oubli leur fait oublier constamment les choses, et se souvenir du moindre détail est ardu. Ils n’en partent pas moins retrouver le village de leur fils afin de finir leurs jours auprès de lui, sans toutefois être bien sûrs d’où se trouve le dit-village, et sans se douter que leur voyage va être une véritable épopée.

Roman d’amour magnifique et atemporel (le récit se déroule à une époque bien précise mais on mettra un certain temps avant d’en avoir confirmation), roman d’aventures très lent qui pose beaucoup de questions sans toutefois y répondre, c’est une petite perle à l’image de sa photo de couverture : sobre et magnifique.

 

 

imageMa mémoire assassine

Kim Young-Ha – Traduit du coréen par Lim Yeong-Hee et Mélanie Basnel

Ed. Ph. Picquier – 153 pages

 

Un vieux tueur en série depuis longtemps à la retraite se voit contraint de relancer ses instincts de chasseur quand il craint qu’un de ses congénères ne souhaite s’en prendre à sa fille adoptive. Problème de taille : il a 72 ans et son Alzheimer est déjà bien avancé…

Un très court roman qu’on commence en rigolant beaucoup et qu’on finit avec l’échine glacée d’horreur. Car si les écrits de ce vieillard indigne, forcé de tenir un journal afin de ne pas perdre trop vite la mémoire, sont au début la source de formules pince sans rire qui souligne une vision très particulière de ses contemporains, on sent le malaise nous gagner au fur et à mesure. Tout comme le personnage qui se rend compte qu’il perd la mémoire, on se doute très vite qu’il nous manque des détails, de nombreux, et de plus en plus gros. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous gâcher la fin, aussi surprenante que dérangeante…

 

Polars

 

ob_d74cbb_gran-2015La ville des morts

Sara Gran – Traduit de l’anglais par Claire Breton

Ed. du Masque – 326 pages

 

Aaaaaaaaah ! Claire DeWitt, un de mes nouveaux personnages préférés ! Claire gagne à être connue, croyez-moi ! Auto-proclamée avec dérision « la plus grande détective du monde », elle a décidé de devenir privée après la découverte dans sa jeunesse d’un livre « Détection », de Jacques Silette, où l’auteur développe une philosophie du métier à la limite de la recherche mystique. C’est après 300 lectures de celui-ci, et son apprentissage avec Constance Darling, elle-même disciple de Silette, que Claire a peaufiné ses techniques d’enquête. Au menu : choix par tirage de dés, attention portée aux signes quels qu’ils soient, psychotropes, tirage du Yi-King (livre des oracles chinois), et ne jamais renâcler à vider une bouteille avec des clochards ou tester de nouvelles drogues avec les caïds du coin…

Cette première enquête se déroule dans la Nouvelle-Orléans post-Katrina (la ville y est un personnage à part entière, merveilleusement complexe) et Sara Gran a d’ores et déjà annoncée que chaque enquête aurait pour lieu une ville différente. Il me tarde de retrouver ma copine Claire dans ses prochaines enquêtes !

A découvrir, autant pour les amateurs de polars (malgré ce qu’on pourrait croire vu le résumé, l’enquête se tient parfaitement) que pour les amateurs d’ambiances et de personnages décalés.

Ps : A tout seigneur tout honneur, je remercie 100 fois Armande pour m’avoir incité à lire ce livre !

 

Reponses-ExeLes réponses

Elizabeth Little – Traduit de l’anglais par Julie Sibony

Sonatine – 490 pages

 

Janie Jenkins, c’est un peu Paris Hilton en moins nunuche. On a quand même de sacrées envies de la claquer à tout bout de champ, cette petite milliardaire hautaine et sûre d’elle, mais force est de reconnaître qu’elle a plus d’humour et d’intelligence qu’on en prêterait à miss Paris. Enfin, ça c’est au début du roman, parce que plus celui-ci avance, plus on apprend à connaître les failles de la demoiselle, et plus on l’apprécie vraiment.

Au début du roman, un vice de procédure lui permet de sortir de prison où elle croupit depuis dix ans pour le meurtre de sa mère. Se raccrochant aux dernières paroles de celle-ci avant son meurtre, Janie va mener son enquête car si elle est bien une petite pimbèche, et si elle détestait clairement sa génitrice, elle n’en est pas pour autant une matricide, et les dix dernières années de sa vie lui sont un peu restées en travers de la gorge. C’est le début d’un voyage qui va la mener dans une petite ville du Middle West, où elle espère avoir le temps de démêler le passé de sa mère avant que les médias ne la retrouve et ne s’acharne sur elle une fois de plus. D’autant que Trace, un blogger dont elle est l’obsession depuis plus de dix ans, active les recherches en proposant une récompense de 50000 dollars à qui saura fournir des indications sur ses déplacements…

Un thriller drôle et riche en rebondissements, avec une héroïne attachante et toute une galerie de personnages secondaires intéressants. Elizabeth Little s’annonce comme une auteur à suivre.

 

SF

 

jay-martel-prime-timePrime Time

Jay Martel – Traduit de l’anglais par Paul Simon Bouffartigue

Super8 Editions – 473 pages

Vous voyez The Truman Show ? Eh bien voilà à quoi sert la Terre pour le reste des univers connus : le bouquet de chaîne de divertissements ultime où les protagonistes, depuis des centaines d’années, rivalisent d’idées saugrenues, de violence, de sexualité bizarre et de comportements foireux… Nous faisons se poiler l’univers depuis des siècles, tant nous sommes ridicules et sous-évolués. Sauf que force est d’admettre que les audiences baissent, et les producteurs ont décidé pour la dernière saison de terminer en apothéose par la destruction pure et simple de la planète ! La tuile, quoi…

Heureusement, Perry Bunt, scénariste raté officiant dans une petite université, a découvert le pot aux roses, et va faire tout ce qui est en son pouvoir pour redonner vie à notre programme moribond pour relancer les audiences et espérer ainsi sauver Channel Blue. S’il n’y avait que les aliens, ça serait chose facile, mais le problème, c’est qu’il va falloir convaincre les humains, et là, clairement, c’est pas gagné du tout…

Livre de sf certes, mais surtout énorme poilade absurde avec deux idées géniales à la page, Prime Time est de ces livres qui vous font littéralement éclater de rire en continu. Du genre à vous faire passer pour un con dans le métro et à vous mettre d’excellente humeur tout le long de sa lecture. Ce qui n’est pas peu…

Alors, on ne fait pas toujours dans le léger niveau humour (le personnage principal se fait démonter la tronche un nombre incalculable de fois, dans des circonstances toujours absurdes), mais le nombre d’idées qui font mouche est ahurissant (et en parlant de mouches, vous ne les regarderez plus jamais de la même façon après ce livre…).

Un livre à lire pour passer un bon moment de franche rigolade, qu’on aime ou non la science fiction…

 

 

Bonnes lectures à tous,

 

Yvain

Dernier jour sur Terre/ Son of a gun

 

Article deux-en-un aujourd’hui, sur deux textes de la rentrée littéraire qui partagent une thématique commune, bien que traités sur des tons extrêmement différents. Chacun part d’un fait-divers sanglant, et en arrive à la même interrogation : Pourquoi les Américains du Nord sont-ils si foutrement attachés à leurs flingues, tout en ayant conscience du nombre de drames qui pourraient être supprimés sans eux ?

 

Dernier jour sur Terre

David Vann – traduit de l’américain par Laura Derajinsky

Gallmeister Totem – 252 pages

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« Après le suicide de mon père, j’ai hérité de toutes ses armes à feu. J’avais treize ans. Tard le soir, je tendais le bras derrière les manteaux de ma mère dans le placard de l’entrée pour tâter le canon de la carabine paternelle, une Magnum 300. Elle était lourde et froide, elle sentait la graisse à fusil. Je la portais dans le couloir, à travers la cuisine et le garde-manger jusque dans le garage, où j’allumais la lumière pour l’observer, une carabine à ours avec une lunette de visée, achetée en Alaska pour chasser les grizzlys. Le monde s’était vidé, mais l’arme conservait une présence, une puissance indéniables. »

 

Tout part d’un fait divers horrible mais somme toute banale, aux Etats-Unis comme ailleurs. En février 2008, Steve Kazmierczak tue cinq personnes et en blesse dix-huit dans l’université où il étudie. David Vann, l’auteur de Sukkwan Island, s’intéresse à son histoire à cause du suicide final de Steve, thématique qui parcourt toute son œuvre (et sa vie…). Enquêtant donc sur un suicide tragique à la manière d’un Truman Capote, il va à la rencontre des proches du jeune meurtrier, et se retrouve plongé dans l’étude d’une personnalité qui, d’un côté, le dépasse complètement, mais avec qui il ne peut s’empêcher de se trouver des points communs : l’obsession des armes parmi lesquelles tous deux ont grandi, et la violence intérieure. L’auteur compare ainsi son enfance avec celle de son sujet, tentant de comprendre ce qui a pu pousser l’un vers la mort et l’autre vers l’écriture, bouée de sauvetage d’une adolescence pas forcément bien partie.

 

David Vann nous invite avec ce « Dernier jour sur terre » à une réflexion sur les origines du mal tapi en chacun de nous. Entre « De sang froid » et « Bowling for columbine », il tente de faire sens dans la destinée d’un monstre américain, nourri aux armes et à la culture pop. Le ton est clinique, proche du documentaire, mais l’auteur n’hésite pas à donner son avis sur son sujet et son parcours. Souvent, on le sent largué par la vie de Steve, ou par la réaction de ceux qui l’ont connu. On voit le « work in progress » de l’auteur évoluer, parfois à son plus grand étonnement.

 

Le doublé portrait de Steve/confession personnelle de l’auteur est en cela très réussie. David Vann s’implique beaucoup trop dans son enquête, et ne peut s’empêcher de tirer des parallèles entre le jeune meurtrier et lui-même. La chasse, les armes, la mort toujours trop présente : les points communs dans l’enfance sont nombreux et poussent l’auteur à se confier, comme s’il interrogeait sa propre violence à l’aune de celle de Steve. C’est peut-être dans ce texte que David Vann se dévoile le plus, et nous donne le plus de clés de compréhension pour son œuvre, parfois abrupte.

 

 

Son of a gun

Justin St Germain – Traduit de l’américain par Santiago Artozqui

Presses de la cité – 319 pages

son of a gun

« J’ai pensé qu’il fallait écrire quelque chose à propos de cette journée-là, pour que mon futur moi n’oublie jamais comment c’était d’avoir vingt ans, d’être orphelin de mère et peut-être en danger de mort, d’être abruti par le choc et de détester sa propre incapacité à ressentir quoi que ce soit. Cependant, je ne savais pas quoi dire. J’avais peur de ne pas rendre justice à ce que j’éprouvais, de choisir les mauvais mots. A l’époque, j’étais en première année de lettres -initiation à la littérature américaine- et je venais de rédiger une dissertation sur La Bête dans la jungle, de Henry James. Alors, j’ai fait ce que tout étudiant en lettres aurait fait : j’ai cité quelqu’un d’autre.

« Ma mère est morte. La Bête a surgi. » »

 

En septembre 2001, Debbie, la mère de l’auteur, est assassinée par son cinquième mari dans leur mobil-home. Dix ans plus tard, Justin St Germain revient sur ce tournant de sa vie, et nous brosse tout à la fois le portrait de cette femme malheureuse mais aimante, des divers pères de substitution qui ont parsemé son enfance, de tout ce que l’enquête à mise à jour. C’est également les souvenirs de jeunesse à Tombstone, Arizona, ville du mythique « règlement de comptes à Ok Corral », et des questions que le fait-divers intime implique sur une plus large portée : que penser de la facilité à porter des armes et à tuer son prochain dans un endroit qui a bâti sa légende sur une fusillade ? Comment haïr le meurtrier de sa mère quand on dort avec une carabine sous son lit ? Et comment se construire quand l’enfance s’est terminée aussi abruptement ?

 

Mai 2014, présentation de la rentrée littéraire Belfond/Presses de la cité. Un grand gaillard qui parle doucement et qui a l’air un peu surpris de cette foule de libraires venus l’écouter alors que son livre est à trois mois de paraître : voilà Justin St Germain, auteur de Son of a gun. Après dix minutes de questions-réponses avec l’éditrice, applaudissements nourris devant la sincérité et la gentillesse des réponses. Environ les trois-quarts de l’assistance avaient décidé de lire son livre, et l’ont commencé dans la foulée.

 

Pour un premier texte, Son of a gun est un coup de maître. D’autant plus si l’on considère les risques du sujet : témoignage personnel, anatomie d’un fait-divers, portrait de la mère victime, réflexion sur les armes… Bref, un mélange casse-gueule de sujets à manier avec la plus grande délicatesse pour que le cocktail ne vous pète pas en pleine tronche !

 

Pari réussi haut la main néanmoins par ce très jeune auteur. Le portrait de Debbie est juste et vibrant, l’enquête policière est sans artifices ni pathos. L’histoire de Tombstone est intéressante, et semble cristalliser en un seul lieu tous les conflits intérieurs du pays. Quant aux ressentis de l’auteur, et à son chemin personnel pour tenter de sortir sa vie d’un fait-divers brutal, il est d’une grande justesse de ton, où affleure parfois une mélancolie rageuse qui cherche désespérément à faire sens.

 

Le mariage des genres a ainsi l’air d’être une évidence, et son auteur a tout d’une future grande plume, à l’instar d’un Kevin Powers, dont j’avais déjà évoqué le magnifique « Yellow Birds » dans ces pages, là encore roman à l’écriture cathartique d’un souffle rare.

 

L’avis de Valérie

Pourquoi un homme en vient-il à assassiner sa femme puis à se suicider ? Enfant, Justin Saint Germain a trouvé sa mère, morte, dans la caravane où ils vivaient, tuée par son 5e mari. Il est devenu le fils de la femme assassinée et cette filiation, en plus de la douleur, l’a hanté longtemps. Il le raconte dans ce livre, qui est bien plus que cela. C’est un livre très fort, un témoignage authentique, brut et sans fioritures, sur cette Amérique des armes mais aussi de la pauvreté, sur ces vies de misère parsemées de drames familiaux, de violences conjugales ou simplement de fâcheuses rencontres.

Le récit de sa visite à un Salon des armes fait froid dans le dos : vente de tout l’arsenal d’armes imaginable, CD de chants nazis, drapeaux de croix gammées et portraits de quelques représentants de cette Amérique républicaine et conservatrice qui est loin de faire rêver.

C’est aussi le poignant récit d’une rédemption, d’un retour à la vie possible, sans cette morte, pour ne plus être le fils de la femme assassinée et ainsi  retrouver sa mère.

Un livre saisissant.

 

Pour qui ?

Pour les amateurs de fait-divers, mais qui, loin de « Détective magazine », cherchent à comprendre et réfléchir plus qu’à se baigner dans la bidoche.

Pour ceux qui sont toujours fascinés par les contradictions américaines, et pour qui la dualité amour/haine des armes en est une des plus flagrantes expressions.

 

Bonnes lecture à toutes et tous,

 

Yvain

Hérétiques

Hérétiques

Leonardo Padura – Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas

Métailié – 606 pages

 

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« Quelques minutes après avoir reçu l’ordre de rester dans l’atelier, Elias Ambrosius eut le privilège de pouvoir observer comment le Maître, après une minutieuse contemplation, prenait un pinceau fin et, sans presque cesser de regarder dans un des miroirs, commençait à travailler à ce que seraient les yeux. « Si tu es capable de te peindre et de mettre dans tes yeux l’expression que tu désires, tu es un peintre, dit-il enfin, sans cesser de manier son pinceau, sans quitter le tableau du regard. Le reste, c’est du théâtre… des taches de couleur l’une à côté de l’autre… Mais la peinture, c’est beaucoup plus, mon garçon… Ou du moins, elle doit l’être… La plus révélatrice de toutes les histoires humaines, c’est celle que décrit le visage d’un homme… » »

 

Cuba, La Havane, en 2007. Mario Conde est un ancien flic reconverti dans la vente de livres d’occasion. Sur les conseils d’une connaissance commune, il reçoit un jour la visite d’Elias Kaminsky, qui souhaite l’engager à prix d’or pour l’aider à enquêter sur son histoire familiale.

1939, Joseph et Daniel Kaminsky (le grand oncle et le père d’Elias) attendent sur le quai l’arrivée du Saint-Louis, bateau où plus de 700 juifs ont embarqué d’Europe pour fuir le nazisme. A son bord, trois membres de la famille Kaminsky, qui emmènent avec eux ce qu’ils pensent être leur sésame d’entrée pour leur arrivée à Cuba : un original de Rembrandt. Hélas, le bateau sera renvoyé sans que personne ne puisse en descendre.

Daniel a vécu sa vie à Cuba, s’y est marié, a eu Elias. Ce n’est qu’en 2007 que ce dernier découvre qu’une vente aux enchères londonienne met en vente le Rembrandt familial, et que l’anonyme vendeur serait de La Havane. Il faut donc en conclure que le tableau était bien descendu du Saint-Louis, contrairement à la famille Kaminsky.

Mario, qui ne voulait pas du tout entendre ce récit, va alors se retrouver piégé par la curiosité, et aider Elias à revenir sur les lieux du passé de son père.

 

Le roman se développe en trois parties bien distinctes. La première et principale intrigue, je viens de vous la résumer, l’histoire d’une famille juive de la Havane, et la quête du chemin parcouru par le tableau.

 

Le centre du roman se passe en 1648, à Amsterdam, et raconte la genèse de ce tableau, à travers l’histoire d’un jeune homme entré comme élève dans l’atelier du plus grand peintre de son époque, Rembrandt. Cette partie, extrêmement détaillée et minutieuse dans sa reconstruction historique interroge autant une époque riche en bouleversements historiques et sociaux que l’acte créatif. Le narrateur de cette période est un jeune juif, Elias Ambrosius, dont la seule volonté est de devenir peintre, mais sa religion, qui interdit toute reproduction humaine, condamne son art. On y voit un Rembrandt, usé et bourru, dont la réputation d’entêté lui coute de plus en plus de commandes, qui continue pourtant de peindre fiévreusement. La naissance du tableau qui parcourt « Hérétiques »  sera le point d’orgue du roman, où l’on découvrira en quoi cet objet de conflit au XX° siècle avait déjà une lourde histoire dès sa création.

Pour finir, la dernière partie retrouve Mario Conde un an après sa rencontre avec Elias kaminsky. Une enquête au sein des tribus urbaines de la Havane permettra indirectement de lever les derniers mystères nés en 1939…

 

« Hérétiques » fait partie de ces romans dans lesquels on est happé dès les premières pages. L’écriture est ample, à la fois majestueuse et simple d’accès. On sait dès le début qu’on est parti pour une épopée qui brassera les époques et les lieux, avec ce petit contentement intérieur du lecteur qui sait qu’il en pour 600 pages de bonheur.

De nombreux thèmes parcourent ce livre (l’art, l’appartenance à un groupe qu’il soit social, religieux ou professionnel) mais la récurrence principale du roman sont bien les Hérétiques du titre. Mot à prendre dans son sens premier, tel que Padura le définit en préambule, à savoir ceux qui pensent différemment et empruntent des chemins de traverse. Un jeune homme à la havane dans le tumulte de l’après-guerre, un peintre en 1648, des jeunes gothiques en 2007, et même Mario Conde, qui est passé de la police à la vente de livres d’occasion… Tous sont la preuve qu’on peut tenter de vivre en empruntant des chemins non balisés, parfois en y laissant des plumes, mais en y renforçant son intégrité et son appartenance au monde.

 

Il y a un an, nous chroniquions « Confiteor », petit bijou fou, baroque, mais néanmoins complexe dans son écriture et sa structure. Confiteor et Hérétiques ont de nombreux thèmes en commun, et si vous n’osiez pas attaquer Confiteor de peur de l’indigestion, je vous recommande de découvrir Leonardo Padura, plus facile à lire, plus linéaire dans sa construction, mais tout aussi talentueux que Jaume Cabre.

 

Pour qui ?

Pour ceux qui aiment les grands romans qui brassent époques et lieux de façon intelligente.

Pour les amateurs de peinture, que la deuxième partie du roman devraient passionner au plus haut point.

Pour ceux qui aiment les outcasts, tant on en a une belle brochette dans ces 600 pages là.

 

Bonne(s) lecture(s) à toutes et tous,

 

Yvain

Les éditions Super 8 : L’obsession et Carter contre le Diable

 

Un des projets éditoriaux les plus enthousiasmants de 2014 vient de voir le jour, et c’est assez pour que je sorte de mon mutisme de ces derniers mois pour vous en toucher un article.

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Sonatine vient de donner naissance, avec l’aide de Fabrice Colin en directeur de collection, aux éditions Super 8, dont la ligne éditoriale et le crédo ne peut que faire frétiller d’aise les amateurs de mélanges des genres : « Nous prônons la confusion des genres, les fables déjantées, les aventures ludiques et la participation active du lecteur. Tout le monde a compris depuis Lost et Alan Moore, depuis Kick-Ass et Inception, que l’on pouvait bien être geek et class – que c’était la meilleure façon de plonger dans le tourbillon pop qui s’annonce. » (Fabrice Colin dixit, citation piquée sur le site d’Elbakin.net)

Voici donc les deux premiers titres de Super8, tout juste sortis des caisses des libraires :

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L’obsession

James Renner – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Nicolas

Super 8 éditions – 574 pages

« L’Homme de Primrose Lane » : voilà le nom sous lequel on le connaissait, ici, même si certains l’appelaient « l’ermite », « le reclus » ou « le cinglé » quand ils jacassaient à son propos aux fêtes de quartier. Pour l’agent Tom Sackett, cependant, il avait toujours été « l’homme aux mille moufles ».

Il y avait une raison à ce surnom : l’ermite portait toujours des moufles en laine, même en plein mois de juillet. Peu de gens avaient dû remarquer qu’il en mettait une paire différente chaque fois qu’il sortait de sa maison délabrée »

« L’homme aux mille moufles » vient d’être assassiné de la façon la moins propre possible, et la petite ville de l’Ohio où il vivait reclus est sous le choc. Encore plus lorsque la police trouve, en fouillant sa maison, un ensemble de notes prises par le défunt où sont scrupuleusement recopiés les moindres faits et gestes d’une jeune fille du quartier. On se rend bien compte que personne ne connaissait ce vieux monsieur, suffisamment louche pour obséder sur des jeunettes et mériter d’être éparpillé façon puzzle.

Une seule personne ne suit pas vraiment l’affaire : David Ness, écrivain à succès dont la femme est morte quelques temps plus tôt et qui est depuis inconsolable.  Son éditeur le force à sortir de son coma émotionnel et lui propose de s’intéresser à ce fait-divers, matière potentielle à un prochain livre. D’abord réticent, David va finir par se plonger dans l’affaire de Primrose Lane, quitte à devenir à moitié dingue face aux découvertes que l’histoire recèle.

En voilà un résumé qui survole à peine le sac de nœud qu’est ce roman, mais je ne peux vraiment rien dire de plus, tant en dévoiler trop serait vous gâcher le plaisir.

On commence « L’obsession » comme on commence un très bon thriller. Multiplicité des intrigues et des personnages, fausses pistes, réel intérêt et grosse envie de casser le(s) mystère(s) semés par l’auteur en cours de route.

Et puis, à plus de la moitié du livre, on lit la première phrase d’un nouveau chapitre, on la relit, on la re-relit, et on en arrive à la conclusion qu’on l’a bien comprise, que le roman va dans une direction qu’on n’avait pas du tout envisagé et qui promet une seconde partie complètement dingue. Mais même là, la construction parfaitement huilée du roman ne se grippe pas, s’en retrouve même consolidée, et les innombrables pièces du puzzle dont on finissait par se demander si elles n’étaient pas dans la mauvaise boîte se mettent en place jusqu’au final grandiose. On referme le bouquin en se disant que l’auteur est un grand siphonné dont on attend le prochain bouquin avec impatience.

En relisant la quatrième de couverture après coup, on se rend compte que l’éditeur mentionnait les ombres tutélaires de Stephen King et de Philip K. Dick, comparaisons auxquelles on avait moyen fait attention tant elles pullulent sans rime ni raison sur toutes les quatrièmes de France, de Navarre et du monde, et on se dit que l’éditeur ne s’est pas fichu de nous (détail rajouté à cet article afin que les gens qui seraient foncièrement allergiques aux deux auteurs suscités n’aillent pas tenter le coup pour finir par regretter leur temps et leur argent…).

En bref, un roman vraiment dingue qui se dévore de bout en bout, et qui explore l’obsession sous toutes ses formes et conséquences de belle manière. Une première sortie qui annonce parfaitement la couleur éditoriale de Super 8, et qui pousse d’ores et déjà à attendre de pied ferme les prochaines sorties !

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Carter contre le diable

Glen David Gold – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier de Broca

Super 8 éditions – 814 pages

« Carter ne naquit pas illusionniste. Certes, il aimait se prétendre le septième fils d’une lignée de magiciens, voire l’arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils de sorciers celtes. Parfois, il disait avoir suivi des années d’apprentissage auprès de mages orientaux. Mais ces déclarations destinées à la presse omettaient un détail : dès le début, la magie ne fut pas pour Charles Carter une simple distraction, mais un moyen de survie. »

San Francisco, 1923 : Carter le Grand donne son nouveau spectacle de magie, et pour les besoins du dernier numéro, propose au Président des Etats-Unis, Warren G. Harding de l’accompagner sur scène. Le spectacle est un succès, mais quand le Président est retrouvé mort deux heures plus tard, Carter sent bien qu’il va être l’ennemi public numéro 1 dans tout le pays. Il décide donc de disparaître quelques temps, le temps de mener son enquête, et ce malgré le zèle obtus de Griffin, agent des services secrets, qui a bien décidé de faire tomber l’illusionniste, d’anciens ennemis qui refont surface, d’un nouvel amour qui s’ébauche et de finances personnelles en chute libre qui imposent un prochain spectacle mémorable à concevoir. Gros programme, donc, mais quand on se bat avec le Diable tous les soirs sur scène, on ne se démonte pas si facilement.

Etats-Unis, années 20, monde des illusionnistes : il n’en fallait pas beaucoup plus pour que je me jette sur ce livre séance tenante. Lecture finie, qu’en dire ? Et bien que je n’ai pas été déçu par ce bon gros pavé somme toute assez classique (surtout si on le compare à L’obsession…) mais qui se lit tout seul.

L’enquête en elle-même est bien fichue, et réserve son lot de très bons moments, mais elle n’est pourtant pas ce qui fait les plus grands plaisirs de « Carter ».  Après un rapide prologue sur la mort de Harding et les débuts de l’enquête, on abandonne le présent pour une longue première partie sur la jeunesse de Carter, à mon sens une la plus réussie du livre. La découverte de l’illusion, les tournées cradingues de 4ème zone où il apprend son métier et la façon de « gérer » un auditoire, élaboration des premières illusions de grandes envergures…

Dans la deuxième partie, c’est le personnage de Griffin, agent secret borné qui ressort, et qu’on ne peut s’empêcher d’apprécier (alors qu’il essaie quand même de faire tomber notre héros…) ainsi que la relation entre Carter et la très mystérieuse Phoebe, jeune femme aveugle au passé trouble.

L’auteur est très fort pour faire revivre une époque et le milieu des magiciens (tous les numéros décrits ont vraiment existé et donnent envie d’être dans le public). De même, il a le chic pour faire exister des personnages, même très secondaires, et pour rajouter des scènes dont l’utilité n’est pas flagrante à l’histoire mais qui donne l’épaisseur suffisante à tel personnage ou tel trait de l’intrigue (exemple la scène de conclusion, quasi gratuite et pourtant très juste et très touchante.).

Voilà, plus que quelques semaines à attendre avant le prochain Super 8. Excellents choix pour ces deux premiers titres de la collection, qui annonce la ligne éditorial tout en prouvant que la proposition sera vaste et de qualité.

Merci à Fabrice Colin et Sonatine pour ces deux belles découvertes, point de départ d’une aventure éditoriale à laquelle je souhaite longue et heureuse vie !

Pour qui ?

Pour ceux qui aiment le mélange des genres.

Pour les enthousiastes de Sonatine, qui ont appris à faire confiance à leurs choix de textes un peu barrés mais souvent très jouissifs.

Pour ceux qui aiment les constructions de romans machiavéliques qui ne laissent rien au hasard et les mises en abyme (L’obsession).

Pour les fans des années 20, de la magie, et des grands romans américains dans lesquels on plonge tête baissée dès la troisième page (Carter).

Bonnes lectures à toutes et tous,

Yvain

Confiteor

Jaume Cabre – Traduit du catalan par Edmond Raillardnouvautes0

Editions Actes Sud – 780 pages

romans étrangers, romanCe n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours été seul, que je n’avais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes.

Adrià, malade et sur le point de perdre sa mémoire et ses facultés intellectuelles,  raconte sa vie à la femme qu’il aime depuis plus de cinquante ans. Voilà en substance toute l’histoire de Confiteor, roman monstre et roman monde du catalan Jaume Cabre. Son enfance entre une mère effacée au possible et un père insensible à toute autre chose que son commerce d’antiquités, obsédé par le fait que son fils devienne plus tard un grand intellectuel polyglotte. La rencontre avec Bernat, le meilleur ami un brin étouffé par l’intelligence d’Adrià et qui ne rêve que d’être reconnu par celui-ci, et le monde entier. Sara, destinataire de la lettre, amour fou couvrant toute une vie, qu’Adrià chérira et perdra constamment. Et plusieurs objets, dont un violon de maître, qui seront les jalons d’un destin ballotée entre secrets familiaux et secrets historiques.

Enfin, Confiteor est un long essai écrit par Adrià sur les racines du mal dans l’Histoire, projet littéraire abandonné dont il utilise le verso des pages pour écrire sa lettre à Sara, les deux textes s’immisçant lorsque Bernat tapera au propre la confession (confiteor : j’avoue) de son ami à la mort de celui-ci.

Il y en a un, deux gros maximum, de ces textes sortis de chaque rentrée littéraire dont on sait au bout de quelques pages qu’on tient the pépite, le livre absolu, total, conjuguant parfaitement histoire et structure, écriture et voix, le texte qui vous fait frissonner et sourire d’incrédulité plusieurs centaines de pages durant devant sa maîtrise, sa folie, sa perfection. Oh, bien sûr, on en trouve dix, vingt ou trente autres (sur les 600 sortis en peu de temps), pour lesquels on est heureux de s’enthousiasmer, qu’on conseille avec plaisir, qu’on offre, qu’on fait tourner, mais les vrais chamboulements sont rares.  L’année dernière, Valérie et moi nous enflammions pour Anima, de Wajdi Mouawad, et cette année encore, c’est à Actes Sud que revient ma palme personnelle du livre de l’année. Oui, oui, rien que ça !

N’y allons pas par quatre chemins : dans Confiteor, l’envoûtement est crée par la narration, qui est sans doute la plus folle, la plus inventive, la plus ébouriffante, la plus étourdissante qu’il m’ait été donnée de lire.  Donner des exemples risque de faire peur, alors que jamais la lecture n’est contrariée par la folie et le manque totale de « normalité » (terme à prendre avec des pincettes en littérature) du récit. Adrià passe constamment de la première à la troisième personne du singulier en parlant de lui-même, le plus souvent dans la même phrase. Les époques se télescopent et font cohabiter et dialoguer au sein d’un même chapitre un inquisiteur espagnol et un directeur d’Auschwitz (dans le chapitre le plus bluffant du roman). Deux dialogues situées à plusieurs années d’écart entre deux fois deux protagonistes différents se superposent et se répondent, donnant à un même épisode les origines et ses aboutissants en même temps. Des personnages fictifs (tels les jouets d’Adrià) commentent inopinément des scènes familiales… La liste pourrait continuer (quasiment) sans fin. Oui, j’avais prévenu, ça peut faire peur. Mais je le répète, rien de tout cela n’empêche une parfaite cohérence du récit dont on dévore chaque page avec au moins un ou deux haussements de sourcil incrédules devant la puissance continuelles des trouvailles stylistiques.

Dire que j’ai aimé est un bel euphémisme. En librairie, je le conseillerai malheureusement avec parcimonie, à de « bons » lecteurs, du genre qui peuvent s’envoyer des OLNI et y trouver leur compte. Car si vous cherchez un livre sympa et qui se lit tout seul, il vaut peut-être mieux passer votre chemin. Après, si vous n’avez rien contre un peu de raclage d’encéphale, il faut absolument vous procurer Confiteor, vous ne le regretterez pas ! Après six semaines à insister auprès d’un collègue pour qu’il le lise, celui-ci a résumé tout le livre après seulement 50 pages : «  C’est un livre qui a une âme. ». Tout est dit.

L’AVIS DE VALERIE 

Que rajouter à cela…

Ce livre est tout simplement magistral. Un livre aussi touffu et aussi remarquablement construit est rare, très rare. On n’en lit pas tous les jours, assurément. D’ailleurs « lire après Confiteor » n’est pas chose aisée, car même les bons livres paraissent presque fades.

J’ai aimé dans ce livre le personnage d’Adrià ambigu, trouble, tendre et égoïste attachant, terriblement humain et j’ai aimé que l’auteur nous révèle ses traits de génie comme ses faiblesses, ses questionnements et ses passions, ses petits arrangements avec le quotidien tout comme avec son passé. J’ai aimé Sarah, sa force et sa fragilité, sa peinture et ses tourments, incarnation du juste, trait de lumière dans cet univers de sombre bassesse. J’ai aimé les récurrences historiques qui allient en un même paragraphe, ou parfois un même dialogue plusieurs époques, plusieurs personnages. Jaume Cabré nous offre une histoire européenne à travers les siècles, une histoire de ce que l’Europe a fomenté de pire par la pensée et par les actes. J’ai aimé la dimension philosophique et cette étude sur le Mal. J’ai aimé tout ce qui a trait à l’art, à la peinture, à la musique, aux livres. J’ai aimé la formidable bibliothèque d‘Adrià et son appartement d’un autre âge. J’ai aimé aussi la ville de Barcelone, et ces pérégrinations dans toute l’Europe.

J’ai dévoré ce livre en savourant chaque phrase dont le style coule comme un vaste fleuve qui emporte, parfois calme et pondéré et parfois tumultueux. Et l’on finit ce livre estomaqué, le souffle court, persuadé d’avoir lu un très grand livre et par avance malheureux de savoir que l’on n’en lira pas d’aussi vertigineux de sitôt.

Je me donne encore quelques mois pour lui discerner la palme du Livre de l’année, c’est mon côté résolument optimiste, mais il est assurément bien parti….et oui vraiment Chapeau bas aux Éditions Actes Sud, après Anima, Confiteor : j’ai hâte d’être à la rentrée 2014 pour découvrir votre nouvelle pépite.

 

L’AVIS DE SONIA

Assez rapidement, bien avant la moitié du roman, on sait. On sait que ce roman est extraordinaire et qu’on a envie de le partager. On a envie d’en parler, d’échanger, et on a envie que les autres le lisent, et qu’ils reviennent nous dire que c’était absolument génial avec les yeux qui pétillent.

Des bons romans, des coups de cœur, on peut en citer un certain nombre. Des romans comme Confiteor, ils ne sont pas nombreux, et font la joie des libraires que nous sommes.

Comme vous avez pu le constater, mon truc à moi ce sont les romans Jeunesse, et la Rentrée Littéraire, plus les années passent, et moins je m’y intéresse. J’attends patiemment les coups de cœur des spécialistes pour ne lire que les bons, je leur laisse le temps d’écrémer tout ça, pour me concentrer sur la petite Rentrée Jeunesse.

 

Pour Confiteor, je n’ai pas attendu l’avis des plus avisés, je me suis jetée dessus rapidement. La couverture me laissait envisager un roman que j’allais aimer. Mais je ne m’attendais pas à ça. Après les quarante premières pages, le temps de se faire au style, extrêmement travaillé, mais qui peut laisser perplexe, il faut bien l’avouer, on plonge dans la vie d’Adria avec délice, celle de son père, sa mère, Sara, Bernat. Et son violon, ce violon de maitre, l’histoire extraordinaire de sa fabrication jusqu’aux mains du petit Adria. Ce violon et quelques autres objets jalonnent et façonnent la vie d’Adria et sa conception du monde.

Tout y est. Art, Philosophie, Histoire, Amour, Douleur, Mort, tout est là pour former un roman extraodinaire, (je sais, je me répète, je n’ai pas le talent de Jaume Cabre !), impossible à lacher, impossible à résumer, d’une simplicité complexe. Et ça, ce n’est que la première lecture, car j’en suis sûre, ce roman mérite une deuxième lecture qui s’avérera tout aussi plaisante, mais pleine de surprises.

Merci à Actes Sud de publier un tel livre, merci à Jaume Cabre et son talent de nous donner tant de choses en seulement 780 pages !

 

Pour qui ?

Pour les lecteurs qui se demandent déjà quelle est THE pépite de la rentrée.

Pour les gens qui aiment les romans hors-normes, démesurés et ambitieux, du genre qui vous pourchassent plusieurs semaines après la dernière page lue.

Pour les amoureux de l’Espagne et de l’Histoire.

Pas encore totalement convaincus? Voici l’article de notre collègue Guixx sur Confiteor.

Bonnes lectures à toutes et tous,

Valérie, Sonia et Yvain