Le meilleur de nos lectures 2013

Le plus beau livre de l’année, celui qui nous a tous les trois laissés baba d’admiration c’est lui…et nous vous en avons parlé ici

confiteorLes préférés de Valérie

Il y en a 20 autres… et je ne vais pas les classer, car j’ai horreur des classements et puis, ils sont si différents qu’ils sont inclassables alors laissons l’alphabet les placer. Ils auraient tous mérité un article car il sont magnifiques, pour des raisons bien à eux. 2013 a été une année riche de beaux livres et d’enrichissantes rencontres avec leurs auteurs.

Le quatrième mur de Sorj Chalandon (Grasset) – ici et ici

Le rire du grand blessé de Cécile Coulon (Viviane Hamy) 

Dans le silence du vent de Louise Erdrich (Albin Michel) – ici

Chrysis de Jim Fergus (Le Cherche Midi)

Kinderzimmer de Valentine Goby (Actes Sud)

Le peintre d’éventail de Hubert Haddad (Zulma)

Sulak de Philippe Jaenada (Julliard) – ici

Noces de neige de Gaëlle Josse (Autrement)

22/11/63 de Stephen King (Albin Michel) – ici

Et soudain tout change de Gilles Legardinier (Fleuve noir)

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre (Albin Michel) – ici

Nina Simone de Gilles Leroy (Mercure de France)

Écoute la pluie de Michel Lesbre (Sabine Wespieser)

Transatlantic de Colum McCann (Belfond) – ici

Québec Bill Bonhomme de Howard Frank Mosher (Cambourakis)

L’hypothèse des saisons de Nathalie Nohant (Le Passage)

Le dilemme du prisonnier de Richard Powers ( le Cherche Midi)

Monde sans oiseaux de Karin Serres (Stock)

Ru de Kim Thuy (Liana Levi) – ici

L’invention de nos vies de Karine Tuil (Grasset) – ici

Arden de Frédéric Verger (Gallimard)

 

Les préférés d’Yvain

Comme l’année dernière déjà, j’ai réussi à départager les 3 premiers, les suivants seront par ordre alphabétique, parce qu’il faut pas pousser!

Donc, palme incontestée pour Confiteor, de Jaume Cabré.

En numéro 2, arrivent ex-æquo 2 homonymes, mais c’est pur hasard:

Yellow Birds, de Kevin Powers, Stock

Le temps ou nous chantions, Richard Powers, Cherche Midi – 10/18

Puis, par ordre alphabétique, donc….

Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge,  Actes Sud

Bruce Holbert, Animaux Solitaires, Gallmeister

Hugh Howey, Silo, Actes Sud

Jean-Philippe Jaworski, Même pas mort, Les Moutons Électriques

Stephen King, 22/11/63, Albin Michel

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, Albin Michel

David Malouf, une rançon, Albin Michel

Fernando Marias, L’enfant des colonels, Cenomane – Babel

Patrick Ness, More than this, Walker Books

Albert Sanchez-Pinol, Victus, Actes Sud

Big Brother, Lionel Shriver, Harper Collins

Trevanian, Shibumi, Gallmeister

 

Les préférés de Sonia.

La palme et le seul roman adulte dans ma liste : « Confiteor » Impossible pour les autres de trouver grâce à mes yeux après cette pépite !

Les prochains arrivent juste après. Je n’avais pas encore commencé l’aventure du blog.
« A copier 100 fois », Antoine Dole, Sarbacane.
« Le monde de Charlie », Stephen Chbosky, Sarbacane.
« Un endroit pour vivre », Jean Philippe Blondel, Actes Sud Junior.

Puis, « Max », Sarah Cohen-Scali, Gallimard.
« Le coeur des louves », Stéphane Servant, Rouergue.
« Nos étoiles contraires », John Green, Nathan.
« Sweet Sixteen » Anne- Lise Heurtier, Casterman.
« Frangine », Marion Brunet, Sarbacane.
« Je suis sa fille » Benoit Minville, Sarbacane.
« Une saison avec Jane-Esther », Shaïne Cassim, Ecole des Loisirs.
« Big Easy », Ruta Sepetys, Gallimard.
« La 5ème vague », Rick Yancey, Robert Laffont.

Dans l’ordre, à peu près, autant qu’on puisse mettre dans l’ordre de préférence des livres aussi forts. Tous auraient dû avoir un article, et pour le bilan de l’année prochaine, je promets que tous mes coups de cœur auront droit à un bel article bien à eux ! Sauf pour « la 5ème vague », je n’ai pas parlé des séries en cours car c’est sûr les dystopies de « L’Épreuve », « Les fragmentés » auront leur billet quand elles seront terminées !

Nous vous souhaitons à tous une magnifique année riche de belles lectures.

Valérie, Sonia et Yvain

Mes polars 2013

Avant le bilan général de l’ensemble de la troupe de la Caverne, j’aimerais faire une place dans la lumière aux polars, thrillers et autres romans noirs que j’ai aimés cette année et dont je n’ai pas parlé. Ce n’est pas un classement mais juste ce que j’ai lu de meilleur au cours de ces douze mois, dans l’ordre de leur lecture au fil des mois.

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Enfin, je ne résiste pas au plaisir de vous présenter un excellent polar d’Emmanuel Grand qui sortira le 9 janvier 2014 chez Liana Levi, un magnifique premier roman que j’ai éprouvé un vrai bonheur à lire : un polar parfaitement maîtrisé, mélange iodé, vif et détonnant, de mafia ukrainienne et de légendes bretonnes, d’histoire d’amour et de pêcheurs dans la tourmente : un régal, vraiment, que je pourrais comparer au plaisir que j’ai éprouvé à lire la trilogie écossaise de Peter May. Avis aux amateurs !

termibnal belzSur ce, je vous souhaite de belles fêtes, de belles lectures et à très vite en 2014 pour le bilan collectif !

Valérie


Goncourt des lycéens 2013

J’aime ce livre et je suis heureuse qu’il ait obtenu ce Goncourt des lycéens.

quatrieme murSi vous voulez lire ou relire tout le bien que je pensais de ce livre c’est ici.

Si vous voulez lire la réaction de Sorj Chalandon c’est là.

J’espère vous avoir donné envie de le lire. Cet auteur est un grand auteur et j’espère pouvoir le recevoir bientôt au Divan. A suivre….

Belles lectures !

Valérie

Sulak

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Philippe Jaenada – Julliardnouvautes0

490 pages – 22 euros – 22 août 2013

 

 

« Ces derniers temps, j’écris beaucoup.

Ce n’est rien d’autobiographique.

Rien qu’à cette idée, je frissonne.

Quelqu’un s’en chargera bien après ma mort. »

Bruno Sulak, 22 janvier 1985

 

Celui qui s’en est chargé, c’est Philippe Jaenada, qui las de raconter les rebondissements de sa vie trépidante dans des romans au demeurant fort réjouissants (que vous pouvez retrouver ici), a choisi de raconter la vie de Bruno Sulak, qui naquit le 6 novembre 1955 et mourut écrasé sur le béton, 29 ans plus tard. 

Dans l’intervalle, il a braqué des supermarchés et des bijouteries, avec son ami, Novica Zivkovica, alias Steve. Il a aimé plusieurs femmes, mais surtout une, Thalie. Il a été emprisonné plusieurs fois et s’est évadé a chaque fois, ou presque.

Sa signature : la non-violence, le souci de ne blesser personne. A commencer par sa famille à qui il tente d’épargner toute sa vie les retombées de ses actions, qu’il souffrira de ne pas pouvoir voir aussi souvent qu’il le souhaiterait. Il s’efforcera aussi lors de ses braquages de ne pas blesser, moralement ou physiquement, le personnel des supermarchés puis des bijouteries. Sulak est un vrai gentleman, amateur de jolies femmes qu’il comble de présents. Sulak est aussi féru de mots et laissera de nombreux écrits que sa famille a gardé et auxquels Philippe Jaenada a eu accès pour écrire ce livre.

C’est avec beaucoup de tendresse et l’humour qui le caractérisent qu’il nous livre le portrait de cet homme. Il a pu rencontrer différentes personnes qui l’ont très bien connu, l’une de ses sœurs ou l’amour de sa vie -Thalie-, et sa biographie, (car c’est bien de cela qu’il s’agit), a un réel accent de sincérité, c’est parfois à se demander s’il ne l’a pas connu, finalement. Et on ne peut que l’aimer, Sulak, après avoir lu ce livre.

Il est loyal en amitié, prêt à tout pour aider un ami. Il va ainsi tenter deux fois de faire évader un ami Jean-Louis S. Il est prêt à donner sa vie pour les gens qu’il aime, et savoir qu’un ami a perdu la sienne pour le sauver a bien failli le tuer. «L’ami, le frère, tué, abattu par des flics qui savent que nous avons choisi de ne pas tirer, de ne pas tuer. Que nous avons toujours évité la violence, que l’arrêter était possible…Sauf, sauf si l’on voulait par la même occasion m’annihiler. C’est réussi, je n’existe plus. Ma vie n’est plus qu’un cri.»

Son seul point faible en fait est d’avoir volé. Mais est-ce que cela mérite de passer sa vie derrière les barreaux ? Quand on touche à l’argent, bien sacré de notre monde merveilleux, on le paye cher. Sinon comment expliquer qu’il ait été condamné presque dix fois plus lourdement pour un cambriolage réussi où il a pu partir avec de l’argent ? Quand je vois que les parents malades qui ont fait vivre leur fille deux ans dans un coffre de voiture sont pour le moment en liberté, comme je l’ai entendu tout à l’heure à la radio, je me demande si on n’a pas quelque part en route perdu le sens des valeurs. Est-il l’ennemi public numéro 1, celui qui vole des commerces de toute façon indemnisés par leur assurances – lesquelles compagnies d’assurance lui rachetaient à un prix abordable les bijoux volés – et qui n’a jamais blessé personne ?

Bon je m’arrêterai là, mais parfois, cela met vraiment la rate au court-bouillon de se rendre compte que la seule valeur que cette société est prête à défendre et protéger, c’est l’argent, cela fait même vraiment mal au ventre.

Philippe Jaenada, merci d’avoir fait vibrer l’Arsène Lupin qui sommeille en moi, m’avoir raconté l’histoire de Bruno Sulak, cet homme sincère et loyal, avoir si bien écrit ses doutes et ses choix, d’avoir réveillé le vent de révolte qui ne demande qu’à souffler et dépoussiéré les idéaux qui ne devraient jamais la prendre, la poussière.

Alors je n’ai qu’un conseil à vous donner, lisez ce livre, vous allez sûrement le dévorer aussi, et comme à moi,  cela vous fera sûrement le plus grand bien.

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Belle lecture à tous.

Valérie

 

Rencontre au Divan avec Pierre Lemaitre

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Ce dimanche 28 septembre avait lieu au Divan une rencontre avec Pierre Lemaitre pour la sortie récente de son livre Au revoir là-haut paru le 21 août chez Albin Michel. L’occasion de parler avec lui de ce livre et du chemin parcouru jusqu’à ce roman et après.

C’était une très belle rencontre et Pierre Lemaitre est un auteur comme j’aime les recevoir, passionné, passionnant, heureux d’être là et de partager avec ses lecteurs. Mille mercis à lui pour sa chaleureuse présence en cette grise matinée d’automne, une matinée toute indiquée pour parler de tranchée en novembre 1918.

L’auteur Pierre Lemaitre est né à Paris dans une famille qui avait une grande estime et admiration pour la littérature. Sa mère a acheté, à partir du premier en 1953, tous les romans qui sortaient dans la toute nouvelle collection du livre de Poche. Cela a fait de lui un lecteur vorace. Il a été formateur pour adultes et notamment pour les bibliothécaires auxquels il enseignait la littérature. C’est d’ailleurs l’une d’elles qu’il a épousé! C’est elle qui l’a incité à présenter à nouveau Travail soigné à un éditeur, après avoir essuyé de nombreux refus. Puis ont suivi quatre romans.

  •  Travail soigné (Le Masque) en 2006
  •  Robe de mariée (Calmann-Lévy) en 2009
  •  Cadres noirs (Calmann-Lévy) en 2010
  • Alex (Albin Michel) en 2011
  • Sacrifices (Albin Michel) en 2012

Ce nouveau roman quitte le registre du polar : il raconte l’après-guerre, de 1918 à 1920, mais le livre s’ouvre dans une tranchée, le 2 novembre 1918, dix jours à peine avant la fin de la guerre. Les trois protagonistes principaux de ce roman s’y trouvent et vont tenter de survivre à la dernière attaque, celle de la côte 113. Tout d’abord, deux soldats : Albert Maillard, jeune homme hyperémotif, caissier dans une banque, issu d’une famille modeste et fils d’une mère castratrice et abusive (comme toutes les mères a ajouté Pierre Lemaitre…), et Édouard Péricourt surdoué en dessin, très intelligent et surtout très provocateur, issu lui d’une famille richissime. Enfin leur chef, le lieutenant Henri d’Aulnay Pradelle qui est un salaud fini, une crapule de la pire espèce, égoïste, cynique, prêt à tout pour arriver à ses fins et qui n’aime personne. Ils survivront tous les trois et les deux soldats tenteront de trouver le moyen de recommencer à vivre, tandis que l’officier s’enrichira, prévaricateur sans scrupule, par la revente de matériel militaire puis en décrochant des marchés pour l’inhumation des soldats tués pendant la guerre.

«  Tous les gars, en file indienne, tendus comme des arcs, peinaient à avaler leur salive. Albert était en troisième position, derrière Berry et le jeune Péricourt qui se retourna, comme pour vérifier que tout le monde était bien là. Leurs regards se croisèrent, Péricourt lui sourit, un sourire d’enfant qui s’apprête à faire une bonne blague. Albert tenta de sourire à son tour mais il n’y parvint pas. Péricourt revint à sa position. On attendait l’ordre d’attaquer, la fébrilité était presque palpable. Les soldats français, scandalisés par la conduite des Boches, étaient maintenant concentrés sur leur fureur. Au-dessus d’eux, les obus striaient le ciel dans les deux sens et secouaient la terre jusque dans les boyaux. »

lemaitre 2Voici en substance notre entretien.

Pourquoi avoir choisi le polar pour commencer à écrire ? Est-ce différent l’écriture d’un polar et celle d’un roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai choisi le genre du polar car ayant beaucoup lu étant jeune, je me sentais un peu écrasé par toutes ses lectures et pas aussi intelligent qu’un François Mauriac… Et puis, je pensais – à tort – qu’écrire un polar était plus simple. En fait il y a de nombreux codes à respecter pour que le lecteur s’y retrouve et c’est en fait assez contraignant. En écrivant Au revoir là-haut, je me suis senti beaucoup plus libre.

J’ai retrouvé dans ce livre la proximité avec vos personnages que j’avais remarquée dans Cadres noirs, et en même temps un recul, une distance qui vous permet une analyse très fine de vos personnages.

Pierre Lemaitre: En fait, j’établis une distance avec eux pour créer une proximité avec le lecteur, pour les lui présenter. J’aime penser à lui lorsque j’écris car cela me permet d’établir une connivence, de ne pas m’éloigner.

Vous écrivez page 176 :  » L’époque était déjà lointaine où les députés déclaraient, la main sur le cœur, que le pays avait  » une dette d’honneur et de reconnaissance vis-à-vis des survivants »,et page 306 « le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à la répulsion vis-à-vis des survivants ».  Les vrais héros, c’étaient les morts ?

Pierre Lemaitre: Oui, quelque part seuls ceux qui étaient morts étaient des héros. Les survivants, ils étaient moches, abimés physiquement ou à moitié fous : on ne voulait pas les voir et puis on ne savait pas quoi en faire, on n’avait ni travail ni logement à leur offrir. Alors on les mettait comme cette gueule cassée qui vendait des billets de la loterie dans sa petite guérite, lorsque j’étais enfant, et qui me faisait horriblement peur. On n’avait aucun avenir à leur offrir.

La démobilisation semble s’être déroulée dans un chaos, une pagaille indescriptible.

Pierre Lemaitre: Oui, il n’y avait que très peu de trains, d’autocars, pour les ramener chez eux. Tous les efforts et l’argent avait été engloutis par la guerre et il ne restait rien aux survivants. On n’avait à leur offrir que 52 francs ou une pauvre vareuse qu’ils avaient portés pendant la guerre, qui avait été reteinte mais dont la teinture dégoulinait à la première pluie.

Justement avec ses vareuses, l’État français n’a-t-il pas donné l’exemple aux prévaricateurs, aux industriels pour faire feu de tout ce qui pouvait être vendu comme matériel militaire ?

Pierre Lemaitre: Si, je n’y avait pas pensé mais c’est vrai.

Le pire de ce cauchemar d’après guerre est ce que la presse a révélé en 1922 et que l’on a appelé « le scandale des exhumations militaires », non ?

Pierre Lemaitre: Il faut imaginer des millions de morts de cadavres, que l’on a tant bien que mal enterrés pendant que les obus continuaient de pleuvoir, parfois décomposés, des milliers de soldats qui ont été portés disparus car on n’a jamais retrouvé leur corps et l’État qui n’avait pas les moyens de les enterrer. Alors elle a fait appel aux industriels qui ont plus ou moins honnêtement rempli la mission de rapatrier tous ces corps, de les répertorier puis de les enterrer. Il y a forcément une marge d’erreur, et pas obligatoirement le corps du bon soldat dans sa tombe.

Ce livre a dû vous demander un gros travail de documentation ?

Pierre Lemaitre: Oui mais je ne suis pas historien. J’ai lu entre autres le très beau livre de Bruno Cabannes  » La victoire endeuillée ». Mais certains historiens trouveront certainement des erreurs dans mon livre: ce qui m’importe ce n’est pas la vérité, mais la justesse.

Enfin, quels sont vos projets d’écriture ? Souhaitez-vous revenir au polar ou continuer dans la veine de ce roman ?

Pierre Lemaitre: J’ai le projet d’écrire un certain nombre de livres -peut-être 5,6, je ne sais pas encore- qui se dérouleront entre 1920 et 2015. Ce n’est pas une saga, avec des personnages que l’on suit mais différentes pièces d’un puzzle dont un des bords quelque part touche une autre pièce, est connecté à un autre livre. Quant au polar, je n’en ai plus envie pour le moment, mais si je trouve une bonne histoire, je l’écrirai peut-être…

Voilà, j’espère n’avoir pas déformé ses propos que j’ai retranscrit de mémoire.

Je vous conseille vivement de lire ce livre, un de mes préférés de cette rentrée : un texte remarquable de pudeur pour raconter l’amitié bancale de ces deux hommes, Édouard et Albert, que la mort a frôlés et rapprochés, l’errance psychologique qui peu à peu les a gagnés devant le peu d’aide et d’intérêt que la France leur a apporté et témoigné. J’ai retrouvé dans ce roman la maîtrise de la narration qui a fait le succès de ses polars. Un roman étonnant, décapant, à l’ouverture grandiose, et profondément touchant.

 

Amicale pensée à Danielle Boespflug qui a permis cette rencontre et à toute l’équipe d’Albin Michel.

Enfin merci à Solène Perronno, Frédérique Schweitzer et Jean-Marc Volant pour leur amicale présence à cette rencontre.

Bonne lecture à tous !

Valérie

Écrivains-journalistes

La rentrée avance, les livres se multiplient sur nos tables, mais pas le temps pour en nouvautes0parler.

Alors, voici un duo de livres de choc, avec deux points communs : leurs auteurs sont deux journalistes et ils nous parlent de la guerre. Ce n’est pas drôle certes (mais les livres drôles et beaux c’est rare !), mais c’est parfois nécessaire et en ce jour de pluie, et bien, grisaille pour grisaille….

Robert Mitchum ne revient pas – Jean Hatzfeld

Gallimard – 233 pages – en librairie depuis le 29 août 2013

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« Marija démaillota son Zastava et régla l’optique de sa lunette. Elle noua ses cheveux, ouvrit deux boutons de son chemisier, entama les étirements afin de passer le temps.

Un moteur vrombit, il précéda un avion blanc qui surgit de derrière Igman et grossit lentement dans l’air diaphane ; Marija attendit son immobilisation en bout de piste pour attraper son fusil et stabilisa ses pieds parallèles au bord de la fenêtre. Elle remua ses orteils, l’un après l’autre, pour les décrisper, pressa le sol de ses talons et étala son poids sur la plante du pied. Elle fléchit les jambes, un peu plus que d’habitude, se dit-elle. Elle cala le bec de la crosse contre son sein, décontracta son bras avant de trouver, sur le dos de ses doigts repliés, l’appui sous le canon. Elle soupira de se sentir aussi relâchée et commença à scruter les alentours. »

Jean Hatzfeld, c’est ce grand journaliste et écrivain dont les textes témoignent de ses expériences de reporter de guerre notamment au Rwanda (Dans le nu de la vie en 2001 –Une saison de machettes en 2003 et La stratégie des antilopes en 2007) et à Sarajevo où il a rendu compte en 1992 des affrontements entre serbes et bosniaques dans son livre L’air de la guerre.

Alors que penser de ce titre suffisamment  énigmatique pour ne rien révéler du contenu de son livre, mais titiller grandement la curiosité : Robert Mitchum ne revient pas…

Jean hatzfeld retourne, lui, à Sarajevo en 1992, lorsque débute l’encerclement de la ville par les serbes et les affrontements qui les opposeront aux bosniaques musulmans. Ce siège durera quatre ans mais ce livre n’évoque que les premiers mois de ce conflit qui a vu la population scindée de force en deux camps ennemis. Vahidin et Marija sont bosniaques : lui est musulman alors qu’elle est serbe. Tous deux font partie de l’équipe nationale de tir et des meilleurs de leur discipline, futurs probables sélectionnés des Jeux olympiques de Barcelone qui approchent et amoureux l’un de l’autre.  Mais cela, c’était avant que ce conflit ne débute et qu’ils se retrouvent enrôlés en tant que snipers l’une par les serbes et l’autres par les musulmans.

Ces snipers, ce sont ces tireurs embusqués en haut des immeubles et chargés de défendre un territoire, un quartier, une rue.

C’est un récit fort que nous fait Hatzfeld. Il nous place derrière l’épaule de ses tireurs d’élite et je ne pouvais m’empêcher d’y superposer les images de ce conflit qui me restent en mémoire, les immeubles défoncés, les rues jonchées de gravats et les éclairs de ces tirs de snipers. C’est la valeir ajoutée de ce livre : l’expérience de l’auteur, du journaliste, qui donne à ses mots leur puissance, leur terrible impression de véracité. On croise d’ailleurs quelques journalistes venus témoigner, de bonne volonté mais que je ne pouvais pas m’empêcher de trouver déplacés.

Et puis il y a l’horreur de ces guerres civiles ou ethniques qui voient s’ajouter au drame la dislocation des liens par simple  appartenance à des camps opposés. Récit tendu qui voit la passion qui rassemblait ces deux jeunes gens les séparer ; utilisés, manipulés, instrumentalisés par leurs deux camps pour en faire des armes de guerre.

Je vous laisse découvrir ce que vient faire Robert Mitchum dans cette galère, en lisant ce roman qui vous tiendra prisonnier de ses pages entre les murs de Sarajevo, pour quelques heures que vous n’oublierez pas.

Le quatrième mur – Sorj Chalandon

Grasset – 327 pages – En librairie depuis le 21 août

« Je suis entré dans le camp. Je suis entré dans le désert. Odeurs d’ordures brûlées, de rance, d’égout. J’ai pensé au silence de Marwan. Le jour se levait avec peine, le vrai.Les fusées éclairaient encore Sabra, de l’autre côté. J’ai marché. Avancé en presque aveugle. Je suis entré en enfer par un boyau, une ruelle dont je pouvais toucher les murs en écartant les bras. J’ai vu le premier mort. Un homme pieds nus, en pyjama. »

Sorj Chalandon, est lui aussi journaliste : il l’a été à Libération et l’est aujourd’hui Au Canard enchaîné.Mais il est aussi l’écrivain de six romans dont celui-ci. Ce Quatrième mur c’est l’écran imaginaire, virtuel, qui sépare les acteurs des spectateurs sur une scène de théâtre. C’est dans ce roman le mur tombé sous les bombes de ce cinéma de Beyrouth où George veut monter la pièce Antigone. Il l’a promis à son ami Samuel qui est mourant sur un lit d’hôpital, à Paris.

Cette pièce Samuel en a patiemment élaboré le projet pendant deux ans : il a les subventions, le lieu et les acteurs issus des différentes communautés qui se déchirent le Liban en 1982 : une palestinienne sunnite, un Druze, un maronite, des chiites, une chaldéenne et une catholique arménienne. Il reste à George la tache de les réunir et de leur faire jouer la pièce, malgré la guerre, contre la guerre.

Cette mission quasi impossible, il va la faire sienne, et partir, laissant à Paris sa compagne et sa petite fille.

Ce livre est bouleversant, terrible et pourtant si beau. Les âmes sont mises à nu, révélant l’essentiel face aux armes, à la haine, à l’insupportable. Mais ce roman est aussi un message d’espoir, comme une balise de détresse lancée avant que tout ne s’embrase.

 « J’ai un truc de reporter : j’écrivais sur les pages de droite de mon carnet tout ce qui concernait le journal et le journalisme. Sur la page de gauche, j’écrivais ce que je ressentais et j’ai fait cela tout le temps, pendant toute ma carrière de journaliste. Je pense que mes romans sont un peu la somme de mes pages de gauche… » dit Sorj Chalandon qui sait avoir les mots du romancier pour raconter ce qu’a vu le journaliste et de magistrale façon.

N.B : Ce livre vient d’être sélectionné parmi les quinze romans en lice pour le Prix Goncourt.

Bonne lecture à tous.

Valérie

 

 

 

 

L’invention de nos vies

Karine Tuil – Grassetnouvautes0

493 pages – En librairie depuis le 21 août 2013

l'invention de nos vies.jpg« C’était dans cet espace-là, cette zone ronceuse, hérissée d’épines, où chaque mouvement vous expose à la blessure, aux réactions révulsées, à l’infection généralisée, où à chaque avancée s’érige une opposition, où chaque tentative d’évolution se solde par une chute, une fois, deux fois, cent fois à terre, dans la fange, c’était là et pas ailleurs que s’enclenchait le mécanisme de l’écriture, avec ses risques d’explosion, de fragmentation et de destruction, sans déminage possible. Au-delà, dans les étendues parfaitement balisées, taillées à la serpe, on vivait bien –mais sans se salir les mains. Écrire, c’était avoir les mains sales. »

Celui qui exprime ainsi les affres dans lesquelles le plonge l’écriture c’est Samuel, éducateur spécialisé dans une association d’entraide, dont le rêve de toujours est de voir ses textes publiés. En attendant, il vivote en banlieue avec Nina, superbe mannequin qui travaille pour le catalogue de la Redoute et les affiches de promotions de Carrefour, dont il est très amoureux. Il se dénigre à longueur de vie et comprend peu l’amour que Nina lui voue, en devient maladivement jaloux. Nina, elle, est une jeune femme perdue dans son image de belle femme, prisonnière de ce carcan et soumise aux désirs d’autrui, et en particulier ceux des hommes. Le troisième protagoniste est Samir Tahar, français d’origine maghrébine qui a fait de brillantes études de droit, est devenu l’associé d’un grand cabinet parisien avant d’aller épanouir son besoin de reconnaissance sociale aux Etats Unis. Ajoutons que Samir et Nina se sont aimés dans leur jeunesse et que Nina a finalement choisi Samuel dans des circonstances que je vous laisse découvrir. Ils abordent la quarantaine quand débute cette histoire. D’autres personnages (plus ou moins) secondaires gravitent autour d’eux.

 

Alors un trio amoureux de plus, me direz-vous ? Je comprends, cela m’a traversé l’esprit au début du livre, qui commence doucement et monte en puissance petit à petit jusqu’au dénouement final. Il a l’air d’une romance, puis d’un drame, pour se révéler être une tragédie dont les différents éléments et personnages se mettent petit à petit en place. La construction est parfaite, qui alterne les chapitres racontant leurs vies et leurs points de vue.

 

C’est un drame amoureux derrière lequel se dévoileraient d’autres aspects fort intelligemment abordés : il y est question de reconnaissance sociale et de la démolition de ce fragile édifice, du « paraître » omniprésent qui empoisonne lentement mais sûrement dans sa nasse d’obligations et de conventions. Mais aussi de problèmes d’identité masculine et féminine, religieuse et familiale.

 

Attardons-nous un peu sur ce personnage féminin….Nina est celle qui fait le moins de bruit dans ce roman, mais d’après moi celle qui souffre le plus. Professionnellement elle ne s’épanouit pas à incarner de sa belle plastique la française moyenne heureuse et dans sa vie privée, ce n’est guère mieux : elle subit plus qu’elle ne choisit, ballotée par les sentiments qu’elle éprouve pour ces deux hommes mais surtout par les leurs. Affamée d’affection, elle choisit l’homme qui l’aime le plus, aime qui l’aime, mais aucun des deux n’est capable de l’aimer vraiment. Cependant, elle leur sacrifie malgré tout sa vie et ses aspirations.

 

Choisir une voie ou une vie, c’est parfois abandonner au passage, laisser de côté ce que l’on est, ce que l’on possède ou ce en quoi l’on croit, pour répondre aux exigences des codes de notre société. Les choix dans ce roman sont douloureux.

 

Ses personnages se débattent dans leurs difficultés à parvenir à vivre harmonieusement, ou tout simplement à se maintenir la tête hors de l’eau.

 

Karine Tuil interroge et égratigne notre monde, sans concessions. Son histoire dépasse largement le cadre de ce trio amoureux pour englober la société toute entière.

 

C’est un roman extrêmement touffu par la pluralité des thèmes abordés mais aussi dans le style. Karine Tuil n’hésite pas -trop parfois- à juxtaposer les adjectifs, les substantifs ou les verbes, à imbriquer les propos dans une même phrase, mais cela apporte une musique singulière à son texte, un peu déroutante au départ mais au final agréable et efficace.

 

L’écriture est l’un des thèmes de ce roman, l’un des trois personnages principaux rêvant d’être un romancier reconnu, mais ce processus est pour lui douloureux et incertain, le plonge dans le doute et l’insécurité. « Ecrire c’est accepter de déplaire » lui fait dire Karine Tuil.

 

Moi, en l’occurrence, elle ne m’a pas déplu, bien au contraire : j’ai dévoré et aimé son roman.

 

 

Pour qui ?

 

Pour les amateurs de tragédies modernes.

 

Pour ceux qui aiment les histoires d’amour et leurs tourments.

 

Pour ceux qui apprécient les romans amples où l’on s’installe petit à petit dans l’histoire, où l’on prend le temps de raconter -et d’analyser- la vie des personnages.

 

 

Bonnes lectures à tous !

 

Valérie

 

 

 

 

Dans le silence du vent

Louise Erdrich – Traduit de l’anglais (américain) par Isabelle Reinhareznouvautes0

Albin Michel – 462 pages –En librairie le 21 août 2013

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 « J’étais juste derrière mon père. Attentif, quand même, à enjamber les feuilles et les boutons festonnés des pensées. Il a posé ses mains sur celles de ma mère et détaché ses doigts du volant avec précaution. En la prenant délicatement par les coudes, il l’a soulevée et soutenue tandis qu’elle venait vers lui, en conservant la forme arrondie du siège. Elle s’est affaissée contre lui, le regard au loin. Il y avait du vomi sur le devant de son chemisier et, mouillant sa jupe, mouillant le tissu gris du siège, son sang foncé. »

Un nouveau Louise Erdrich, c’est presque assurément du bonheur de lecture à venir. Elle ne m’a jamais déçue depuis 2005 où je l’ai découverte (tardivement) avec la Chorale des maîtres bouchers, un grand choc qui m’a précipité ensuite vers la lecture frénétique de tous ses autres livres. Et une fois de plus, aujourd’hui, je n’ai pas été déçue.

Le narrateur est un jeune garçon de treize ans, fils unique d’une famille assez aisée d’une réserve du Dakota, dont les parents travaillent au Bureau des Affaires Indiennes. Un dimanche, Géraldine, la mère de Joe, part chercher un dossier à son bureau et revient des heures plus tard, en état de choc : elle vient de se faire violer. Joe, traumatisé, voit sa mère se murer dans sa douleur, devenir une autre mère et s’envoler celle qui a construit ses premières années.

« Sa voix était neutre, solennelle, ni caustique ni faussement enthousiaste. J’avais cru que c’était la même mère, mais avec un visage creux, des coudes saillants, des jambes pleines de pointes. Pourtant je commençais à remarquer qu’elle était quelqu’un de différent de la maman d’avant. Celle que je considérais comme la vraie. […] La foutue carcasse lui avait volé quelque chose. »

Il veut comprendre et retrouver l’agresseur de sa mère, et sa mère surtout, partie très loin dans sa douleur. Il cherche la vérité et veut lui rendre justice, celle qui ne lui ait pas accordée par les autorités.

Les sentiments, les émotions, les doutes de Joe sont étudiés avec minutie par l’auteur. Joe bascule brutalement vers l’âge adulte car il se sent responsable de sa mère et de son éventuel rétablissement. Il va enquêter, à l’affût de toutes les informations qu’il pourra recueillir, puis agir, seul ou avec l’aide de son meilleur ami, son cousin le frère qu’il n’a jamais eu, Cappy et de sa bande de copains. C’est bouleversant de justesse, d’humanité. C’est noir et rude mais c’est aussi le récit des aventures des deux larrons et de leurs deux autres compères durant cet été-là, et certaines sont pour le moins cocasses…

C’est un roman d’apprentissage, dans la douleur et la souffrance mais aussi le rire et la découverte du premier amour, qu’il vit par procuration au travers de celui de Cappy et Zélia. « Un bel amour ça ne me déplairait pas » finit-il par reconnaitre. C’est aussi la découverte de la liberté qu’ils expérimentent sur leurs vélos.

L’énergie qui le pousse et déborde des limites de ce corps est présente de bout en bout, comme un fil prêt à se rompre, tendu entre la première et la dernière page.

C’est un roman enfin sur cette âme et cette culture indienne si chère au cœur de Louise Erdrich. On y voit vivre cette communauté au fil de ses rites et coutumes, en accord ou conflit avec l’Amérique d’aujourd’hui.

Je pourrais vous parler aussi des étonnants personnages secondaires de ce roman comme Mooshum le grand père de Joe, de fleurs, d’un chien, de vélos, de cocktails douteux de substances plus ou moins illicites qu’expérimentent Joe et ses copains, du pow wow auquel on a l’impression d’assister, des lois qui ont dépossédé les Indiens de leur terre, mais je vous laisse le découvrir.

Ce roman est très noir, oppressant par moment, mais Louise Erdrich est capable d’insuffler de la lumière dans la plus noire détresse. La note d’espoir, l’avenir possible sont donnés par le narrateur qui parfois, s’exprime à l’âge adulte.

C’est un roman extrêmement riche, foisonnant de sensations, d’émotions, sombre souvent, grave et parfois drôle et surtout terriblement émouvant : un très beau livre donc dont je ne peux que vous recommander très vivement la lecture. Si vous n’êtes pas encore convaincu, j’ajouterai que ce livre a obtenu le National book Award en 2012, a été élu meilleur livre de l’année par les libraires américains et classé parmi les dix meilleurs par l’ensemble de la presse américaine.

L’auteur mentionne en postface un rapport d’Amnesty International paru en 2009 « le labyrinthe de l’injustice » qui indiquait les statistiques suivantes : « Une femme amérindienne sur trois sera violée au cours de sa vie (et ce chiffre est certainement supérieur car souvent les femmes amérindiennes ne signalent pas les viols). 86 pour cent des viols et des violences sexuelles dont sont victimes les femmes amérindiennes sont commis par des hommes non-amérindiens; peu d’entre eux seront poursuivis en justice ». No comment. C’est aussi ce constat sans appel que nous fait partager l’auteur, très impliquée dans la défense de la condition indienne.

Enfin, last but not least, Louise Erdrich est libraire, propriétaire d’une libraire indépendante à Minneapolis. J’aimerais un jour en pousser la porte, pour parler livres avec elle ici.

J’ai aimé être avec elle dans ce Silence du vent. J’aime la femme, très impliquée dans l’essor des lettres amérindiennes, appelée Renaissance amérindienne, l’écrivain, la libraire. J’aime Louise Erdrich, cette belle personne.

Pour qui ?

Pour tout le monde !

Pour les amoureux de l’Amérique amérindienne.

Pour ceux qui souhaitent vibrer aux sons et rythmes d’une langue belle et de la musqiue du vent.

Très belles lectures et excellente rentrée à tous !

Valérie

Plaisirs d’été

rattrapage0A tous ceux qui se disaient « Valérie elle n’existe pas vraiment » ou bien « quelle fainéante cette Valérie, elle n’a écrit que deux articles et encore le second elle ne l’a même pas écrit toute seule » et j’en passe et de plus ou moins sympathiques, à tous, je dis j’existe ! J’ai peu écrit jusqu’à présent, et sans me chercher d’excuse, il est vrai que cet exercice bloguesque prend l’air de rien pas mal de temps…je ne lis d’ailleurs plus les autres blogs  avec le même regard et un voile d’indulgence nimbe ma lecture…

 

Je m’excuse donc pour mon absence quelque peu prolongée, voire chronique depuis la naissance de ce blog, et vous promets d’essayer vraiment de faire mieux…

 

Yvain, si tu me lis, j’y tiens à notre blog et j’aime ce que tu en as déjà fait au cours de sa courte existence.

 

Bon, enfin je ne suis pas là pour m’étaler davantage sur mes états d’âme et mon sentiment de culpabilité grandissant….

 

C’est l’été, donc, et l’été on lit, n’est-ce pas ? Il parait que certains ne s’y adonnent qu’à cette période, ma question est : comment font ils pour (sur)vivre les onze autres mois ???

 

Bon, enfin ceci est un grand débat que je n’approfondirai pas ici, puisque cet article était destiné au départ à vous faire part de mes lectures plaisirs de vacances.

En voici déjà quatre à dévorer de tout urgence si ce n’est pas déjà fait…

 

Le palais de verre

Simon Mawer – Le Cherche Midi – mars 2012

Traduit de l’anglais par Céline Leroy

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 Je triche un peu car celui-ci, je ne l’ai pas lu cet été, mais à sa sortie au mois de mars, mais si vous ne l’avez pas lu, c’est l’occasion rêvée que cet été parfois capricieux.

 

Ce livre est une grande fresque dont le théâtre est ce palais de verre, réel personnage de ce roman, et qui se déroule des années 20 jusqu’aux années 80.

 

Liesel et Viktor Landauer, jeune couple tchécoslovaque, rencontreront l’architecte de leur maison à Venise : Rainer Von Abt est un adepte de Loos, de Mondrian et Le Corbusier. Il réalisera leur rêve, construire une demeure futuriste. Ce Palais de verre abritera leur histoire mais sera aussi le témoin de l’histoire de ce pays : occupation nazie, puis occupation soviétique, c’est tout un pan de l’histoire de ce pays que Simon Mawer nous donne à découvrir.

 

Je voulais absolument parler de ce livre car il n’a pas eu tous les articles ni rencontré le public qu’il mérite. C’est un livre très original, d’une réelle qualité littéraire et dont l’histoire nous entraîne très loin. Il se dégage de ce livre une atmosphère à nulle autre pareille : les personnages semblent en apesanteur dans leur monde, loin des remous historiques et de la vie qui les entoure. C’est extrêmement bien rendu dans le livre, pour laisser la place à celui qui est vraiment l’élément central, à défaut d’être un personnage, ce palais de verre, cette maison.

 

Je profite de l’occasion pour saluer le formidable travail  qu’accomplit la traductrice de ce roman : Céline Leroy. Fidèle aux auteurs qu’elle traduit mais dans une langue belle, elle nous permet de découvrir de la plus belle manière les auteurs anglo-saxons. J’ai eu l’occasion de la lire cette année dans un très très grand coup de cœur : Sale temps pour les braves de Don Carpenter (Cambourakis) et d’apprécier la qualité de sa traduction. C’est pour moi une preuve supplémentaire de la qualité d’un livre qu’il soit traduit par elle. Un grand bravo à cette traductrice de talent et à tous les autres qui oeuvrent dans l’ombre et que l’on évoque trop peu.

 

L’art du jeu

Chad Harbach – Jean Claude Lattès – juin 2012

Traduit de l’anglais (Ếtats-Unis) par Dominique Defert

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Je n’aime pas le sport, enfin disons plus positivement que je n’y vois pas beaucoup d’intérêt.

Je ne comprenais rien au baseball avant de commencer ce livre (et j’ai déjà essayé plusieurs fois auparavant de comprendre), je n’y comprends toujours rien après avoir terminé ce livre, et cependant…j’ai adoré ce livre, dont l’action se situe presque exclusivement au sein d’une équipe de baseball.

 

Un jeune homme va devenir le joueur vedette de l’équipe de baseball de Westish college, petite université du Wisconsin, soutenu par son mentor, un joueur plus âgé de l’équipe. D’autres personnages auront un rôle important dans le roman, mais je ne veux vraiment pas trop en dire pour ne pas empiéter sur le plaisir de les découvrir, je m’arrêterai donc là.

 

Peinture de mœurs, histoires d’amour et d’amitié, compétition et ambition, il est question de tout cela et bien plus encore. La vie et l’atmosphère de ce College sont si bien évoquées qu’on a l’impression de le connaître. Les rapports entre les personnages sont justes. Les personnages sont entiers et extrêmement humains.

 

Ce premier roman m’a fait penser au Maître des illusions de Dona Tartt mais aussi aux premiers romans de John Irving. Une très belle réussite et un plaisir de lecture de bout en bout.

 

Les règles du jeu

Amor Towles – A1lbin Michel – mars 2012

Traduit de l’anglais (Ếtats-Unis) par Nathalie Cunnington

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Encore les années folles mais ici, nous sommes à la fin des années 30 à New York et nous suivons les tribulations de Katey Kontent, qui rêve d’une place au soleil, parmi les WASP locaux. Je ne vous dirai pas si elle y parvient.

 

Sachez seulement que vous prendrez beaucoup de plaisir à la suivre. L’évocation de cette époque est parfaite, renforcée par les portraits en noir et blanc d’époque de Walker Evans qui ouvrent les quatre parties.

http://www.metmuseum.org/toah/works-of-art/1971.646.18

 

Jazz, bars enfumés, voitures décapotables, tout le decorum est là, mais aussi les pool de dactylos surveillées de très près, les frémissements de l’émancipation des femmes : car cette jeune femme incarne toutes celles qui ont bataillé pour se faire accepter, au travail ou ailleurs et pour vivre leur vie comme elles l’entendaient.

 

Ce premier roman est aussi une belle réussite. Il a déjà quelques mois, mais je n’avais pas eu le temps de le lire : il attendait patiemment l’été que son tour vienne. Je ne regrette vraiment pas cette lecture. J’ai dévoré cette histoire et j’ai adoré son héroïne.

 

Mr Monster

Dan Wells – Sonatine – juin 2012

Traduit de l’anglais (Ếtats-Unis) par Ếlodie Leplat

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Si vous avez-lu « Je ne suis pas un serial killer », du même Dan Wells, vous retrouverez John Wayne Cleaver, jeune sociopathe qui partage sa peau avec Mr Monster, personnage dangereux et toujours sur le qui-vive pour lui faire commettre les pires méfaits. Seule sa mère est au courant des pulsions dévastatrices qui le traversent. Comme dans le premier, il va lutter pour ne pas se laisser submerger, d’autant que des cadavres commencent à joncher la ville et que certains habitants mériteraient volontiers que l’on s’occupe d’eux.

 

Le héros a grandi, mûri et a pris le temps d’analyser et de connaître ses ravageuses pulsions : c’est extrêmement bien rendu dans le roman et ce personnage de serial killer en puissance est très sympathique. Ce thriller ne ressemble vraiment à aucun autre, et vous passerez un vrai bon moment à redouter que Mr Monster ne s’éveille…

 

Vivement le troisième et dernier volet de cette trilogie consacré à John Wayne Cleaver…

D’autres livres m’ont plu, mais je vous en parlerai plus tard, des nouveautés de la rentrée et aussi de quelques auteurs…bref plein d’articles à venir 😉 !

 

Pour qui ?

 Les trois premiers raviront tous les amateurs de grands romans, que l’on dévore avec bonheur.

Le dernier plaira aux amateurs de polars aux  personnages atypiques.

 

Belles lectures et bel été à tous.

Valérie

 

Rencontre avec Kim Thuy au Divan

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 Avec un sourire éclatant, Kim thuy est arrivée à la librairie et m’a offert des abricots, s’excusant par avance qu’ils ne soient pas suffisamment mûrs. Le ton était donné. Cette jeune femme est aussi souriante qu’elle est généreuse, et s’est révélée au fil des heures passionnée et passionnante, avide de vie et de rencontres, de saveurs et de découvertes.

Elle est née à Saïgon et a quitté le Vietnam dans la soute d’un bateau, à l’âge de 10 ans, parmi d’autres boat people, avec ses parents et ses deux frères, bateau qui l’a menée en Malaisie, où elle a vécu quelques mois dans un camp de réfugiés, puis au Québec à Granby, une ville à 80km de Montréal. C’est ce qu’elle raconte (entre autre) dans son premier livre Ru. Elle apprend le français, grâce notamment à Marguerite Duras comme vous le verrez, étudie la linguistique et la traduction à L’Université de Montréal, et enfin le droit, pour faire plaisir à ses parents. Elle, voulait étudier la littérature pour être « littéraire française », mais comme son entourage lui a assuré que ce n’était pas un métier, elle a renoncé à contrecœur et est devenue avocate, ce qui l’a menée à Hanoï où elle a vécu quatre ans. Puis elle a ouvert un restaurant à Montréal, pensant que ce serait plus pratique pour élever ses deux enfants, ce qui s’est révélé une erreur « de jeunesse et de jugement », dit-elle. L’expérience a néanmoins duré 5 ans et a alimenté en partie son second livre, Mãn. Ru est né à un feu rouge et a petit à petit pris forme dans la voiture aux feux rouges suivants, qu’elle choisissait pour leur longueur. Le secret de la forme de ses textes découpés en paragraphes réside peut-être là…

Un ami l’a soumis à la maison d’édition canadienne Libre Expression qui l’a accepté et publié en 2009. «  Je n’ai même pas eu à coller un timbre,  ce qui est dommage car la colle des timbres me fait agréablement tourner la tête », dit-elle. Ce livre a connu très vite un vif succès et s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires uniquement au Canada (un des plus gros succès de l’édition québécoise contemporaine). Il est publié en France en 2010 par Liana Lévi où il rencontre très vite ses lecteurs. Il a reçu le prix RTL-Lire, a été traduit dans une vingtaine de langues. Kim nous raconte qu’il ne peut toujours pas être édité au Vietnam, car le gouvernement refuse encore de reconnaître que les boat people ont existé, donc aucun livre édité dans ce pays ne doit en parler. Elle a écrit en 2011 avec Pascal Janovjak un recueil de correspondances, À toi, paru également chez Liana levi. Enfin, le 7 mai, un mois après le Canada, est sorti en France le livre Mãn, dont elle est venue nous parler ce soir.

 

Il était une fois une jeune fille vietnamienne, Mãn, qui « grandit sans rêver » auprès de sa troisième mère, qui devient sa Maman, et c’est aussi l’histoire de cette maman. Mãn vit donc au Vietnam auprès de sa mère qui est enseignante. Jeune fille, elle part à Montréal rejoindre son mari, qui vit là-bas et qui est venue la choisir au Vietnam. Elle fait la cuisine dans le restaurant de son mari et vit entre son appartement et la cuisine du restaurant, jusqu’à sa rencontre avec Julie, une jeune femme dynamique et vivante qui s’occupe d’une association qui aide à la venue et à l’installation d’enfants vietnamiens adoptés. A son contact, beaucoup de choses vont changer.

 

Histoire de mots et de livres, d’amitié et d’amour, histoire de vie, ce livre foisonne de sensations, d’émotions.

Chaque page du livre comporte en marge un mot vietnamien et sa traduction en français. Elle m’explique qu’au départ ce n’était pas intentionnel, elle voulait juste placer des mots-clés pour que son éditrice s’y retrouve. Puis elle a décidé de les laisser pour faire résonner entre elles ses deux langues. Ce lexique, déroutant au premier abord, puis que l’on attend au fil des pages, m’est apparu comme un point d’ancrage de son texte dans ses deux langues et une passerelle entre ses deux cultures.

« Au fond de la salle, elle avait construit une grande bibliothèque. Des livres de cuisine et de photographies étaient rangés sur les étagères, obéissants et droits comme les écoliers dans la cour qui, au garde-à-vous, chantaient l’hymne national chaque matin devant notre appartement, à maman et à moi. Julie m’a tenu la main pour longer ce mur. Autrement, je serais tombée à genoux lorsque j’ai vu la dernière étagère, sur laquelle elle avait placé une rangée de romans dont je n’avais lu qu’une page ou deux et parfois un chapitre, mais jamais la totalité. » p.57

Ce livre nous dit beaucoup de son amour de la littérature et des livres. Kim a vécu entourée de livres au Vietnam, mais lorsque les communistes sont arrivés au pouvoir, dix soldats ont pris pension dans leur maison, et l’un d’eux était chargé de recenser tous les titres des livres, afin d’y traquer les « subversifs ». Les enfants, dont elle faisait partie, avaient pour mission de soustraire certains à la vigilance des soldats. Arrivée à Montréal, ses parents, soucieux de la voir apprendre parfaitement le français, ont acheté l’Amant de Marguerite Duras, ce qui représentait un sacrifice pour eux, car cet argent ne serait pas envoyé au Vietnam pour nourrir la famille restée là-bas. Et chaque soir pendant des mois, elle l’a lu jusqu’à l’apprendre par cœur, a fait des dictées de ce texte, et même des analyses grammaticales de ses phrases ! Loin de l’écœurer, il lui a donné le goût de la littérature qu’elle a voulu étudier ensuite.

Lorsque l’on voit Kim Thuy, on peine à imaginer qu’elle peut être issue d’une culture où la femme est en retrait, ne s’exprime pas avec son corps : elle est volubile et ses mains dansent en même temps que ses mots. Elle nous explique que les mariages arrangés existent toujours au Vietnam, malgré le fait que les femmes travaillent aujourd’hui, « grâce » aux communistes. Les femmes, même si elles occupent des postes à responsabilité, se tiennent encore à l’ombre de leur mari, à la maison et en public. Ce n’est pas mon cas, nous dit-elle, car je suis arrivée très jeune au Québec et de toute manière les femmes de ma famille ont toujours pris de la place…

Lorsqu’elle parle de son intégration, elle dit être arrivée à l’âge idéal pour s’intégrer. Elle écrivait dans  À Toi : « Je me sens à ma place partout. Je suis comme l’eau ; j’épouse la forme du contenant, sans savoir comment résister. »

Impossible de parler de ce livre sans évoquer ce bel amour que découvre Mãn à Paris lors d’un voyage. Ses mots sont légers et doux, magnifiques et passionnés pour décrire ce qui pour Mãn est une découverte, le frisson de deux peaux en contact, l’attente et le manque de l’autre. D’après Kim, elle a choisi un amant français car la France représente le chaînon manquant indispensable dans sa géographie intérieure. Je ne peux m’empêcher d’y voir une forme d’hommage -volontaire ou inconscient- à l’Amant de Duras. Kim, si tu me lis, qu’en penses-tu ?

« Il avait ainsi marié l’Est et l’Ouest, comme pour ce gâteau dans lequel les bananes s’inséraient tout entières dans la pâte de baguettes de pain imbibées de lait de coco et de lait de vache. Les cinq heures de cuisson à feu doux obligeaient le pain à jouer un rôle de protecteur envers les bananes et, inversement, ces dernières lui livraient le sucre de leur chair. Si l’on avait la chance de manger ce gâteau fraîchement sorti du four, on pouvait apercevoir, en le coupant, le pourpre des bananes gênées d’être ainsi surprises en pleine intimité. »

Omniprésents dans ce live, la nourriture, les aliments, leurs saveurs et leurs parfums mettent tous nos sens en émoi. Kim nous raconte qu’elle ne savait pas cuisiner lorsqu’elle a ouvert son restaurant, dans lequel elle était pourtant la cuisinière… Chaque soir, elle appelait sa mère à qui elle demandait une nouvelle recette qu’elle réalisait le lendemain. Sa carte se composait de ce plat unique et beaucoup de gens trouvaient ce « concept » formidable et innovant. Mais c’est avec son fils aîné, qui est autiste, qu’elle dit avoir expérimenté les saveurs et les associations heureuses de goûts, de textures et de couleurs, en observant et cherchant ce qu’il aimait et rejetait, et pourquoi, afin de trouver ce qui lui plaisait. C’est à travers  lui qu’elle a développé et aiguisé ses sens. Elle nous conseille avec chaleur son restaurant préféré à Paris  et ses fraises à la glace au persil… c’est ici…

Je pourrais vous parler aussi de cette belle amitié entre Mãn et Julie, cette « grande sœur» dont elle a appris « que le bonheur se multiplie, se partage et s’adapte à chacun d’entre nous », ou de ses mille et une pépites où Kim nous ouvre le chemin de son Vietnam, tout au long du livre, comme un collier de présents.

Kim Thuy nous offre dans ce livre avec une infinie sensibilité et une profonde générosité, ce qu’elle est et ce qu’elle aime, et son écriture tout en finesse distille un texte limpide et beau, un roman aux multiples parfums et facettes. Ru représentait le roman de la séparation, de la déchirure et de la perte tandis que Mãn respire la découverte, l’ouverture, l’harmonie et une certaine forme de plénitude.

Elle a commencé l’écriture d’un nouveau roman qui cette fois prend forme dans les aéroports. « On attend beaucoup dans les aéroports, alors j’écris, nous confie-t-elle, je me sens encore coupable d’écrire, je ne peux pas écrire chez moi, à mon bureau. » Ici ou là, souhaitons nous qu’elle continue à le faire, pour la revoir, bientôt.

Mille mercis à Kim Thuy, Liana Levi et Élodie Pajot pour cette très belle rencontre.

 

Valérie

Mãn – Kim Thuy

Editions Liana Levi – 142 pages – 2013