Du Rouge au Noir, Polars & Vins – Lunel – mars 2016

Delphine,

Je retourne dans notre Caverne pour te dire.
Te dire les livres, comme toujours mais surtout toi, la passeuse, la libraire, l’organisatrice, la fédératrice.
Te dire l’admiration que j’ai de ton travail, te dire combien tes efforts et ces milliers d’heures de travail ont éclaté au grand jour et donné tant de chaleur et de bonheur, de partage et de rencontres.
Te dire ton hallucinante organisation, ton travail encore, mais aussi ta passion et ton sens du don et du partage qui t’a fait se côtoyer auteurs et vignerons, amis et inconnus, lecteurs et auteurs.
Dire à tous que la librairie qui bouge et qui compte c’est aussi à Lunel, la Librairie AB, la tienne.
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vitrine librairie AB du rouge au noir
Dire au monde comment tu as su fédérer et faire venir tout ce monde, combien ton travail est précieux pour le livre et la vie culturelle de ta région.
Dire le plaisir de retrouver Grégory à l’aller au wagon-bar du TGV et d’anticiper ensemble les heures à venir, celui d’y partager au retour avec Gilles et Éric nos déjà souvenirs de ces 48h.
Le premier sourire de ton Julien à la gare, sa gentillesse et son incroyable disponibilité, notre super chauffeur à la disponibilité infinie, qui te dit, toujours avec le sourire, après le 47e voyage de la journée que non, vraiment ça ne le dérange pas. Te dit aussi que vous avez loué une voiture, juste pour cela. Un des milliers de petits détails que vous avez imaginé pour que nous soyons heureux.
Puis te dire notre arrivée sur la si jolie place Fruiterie devant ta si jolie librairie, la musique et les sourires, ceux des amis que l’on retrouve, ceux qui ne le sont pas encore, mais avec qui la connivence sera évidente au fil de ces 48h et le bonheur de te retrouver, radieuse.
Te dire le bonheur de faire la libraire pour toi, de vendre tes livres et de conseiller les centaines de gens, tous différents qui regardaient les yeux plein d’étoiles les belles tables que tu leur avais préparées. Te dire le formidable assortiment de polars que tu avais fait, le plaisir de découvrir comme des gosses samedi matin avec David, oh t’as vu il y a celui-ci, et celui-là, et encore, et encore, le plaisir de les conseiller, le plaisir de les vendre. Te dire le plaisir que nous avons eu à partager cela, nos fous rires, nos sourires de connivence et nos petits triomphes, nos échanges sur les livres, et repartir avec le conseil de l’autre dans sa valise.
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Rencontrer Sabine, Brigitte et Zohra et travailler avec elles, avec bonheur, et avec tous les autres, ces bénévoles si heureux d’être là juste pour toi, si attentifs à donner leur meilleur car tu leur as communiqué ta passion.
Rencontrer l’infatigable et adorable Dodo, ta maman, qui a une fille à son image.
Rencontrer Brigitte et Philippe, nos adorables hôtes qui nous ont ouvert leur maison et si gentiment accueillis.
Savoir qu’on va les revoir.
Rencontrer les auteurs et les vignerons.
Parler, découvrir, rire.
Te dire les repas et les verres partagés.
Te dire ces rencontres auxquelles je n’ai pas assisté mais que je savais passionnantes au vu des lecteurs qui se pressaient ensuite pour parler aux auteurs et acheter leurs livres, des retours que j’en ai eu. Bravo aux deux intervenants, Encore du Noir Yann et Jérôme Dejean.
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Te dire cette déco magnifique, rouge et noire, jusque dans les moindres détails. Je n’ai jamais vu ça, nulle part dans aucun salon.
Te dire la musique.
Se rappeler longtemps.
Revenir l’an prochain pour la seconde édition de Du Rouge au Noir. Revenir aussi souvent que je le pourrai.

Te dire mon admiration et mon amitié.
Te dire combien je suis heureuse de tout cela. Heureuse d’avancer avec toi, de travailler avec toi. Heureuse de la suite.
Te dire Bravo et merci.
Te dire à très vite.
T’embrasser très fort.
Valérie

Une rencontre au Divan : Victor del Arbol

vagues de l'océan« Javier regarda son père avec tristesse. On ne pouvait maintenir la marmite fermée en s’asseyant éternellement sur le couvercle. Le silence et les mensonges n’étaient supportables que jusqu’à un certain point. Javier n’était pas un surplus dans la vie des autres, et il ne voulait pas subir la même chose que ses parents, il n’avait pas l’intention de payer les servitudes de ce silence jusqu’à la fin de ses jours, attendant que quelqu’un vienne toucher les fruits de ce service. »

J’ai adoré ce livre. Il mêle grande et petite histoire avec brio, à travers des personnages qui ont une trempe indéniable, et prennent vie au fil des pages.

Rencontrer l’auteur fut un beau moment de partage, c’est un homme passionné et généreux. De ses personnages, il dit les écouter et n’écrire que lorsqu’il les croit.

Gonzalo Gil, le personnage principal de ce troisième livre traduit en France, avocat qui ne réussit pas trop, est écrasé par deux figures paternelles et le poids de son histoire familiale: D’une part son père, héros communiste qui a connu la déportation dans un goulag en Urss en allant servir la révolution stalinienne, puis a été agent de l’URSS en Espagne, qui est mort dans des circonstances troubles et dont le passé connait de nombreuses zones d’ombre et de secrets et de l’autre, son beau-père, avocat prospère et corrompu, dont le cabinet est situé dans le même immeuble et dont le cœur et les intérêts penchent du côté des franquistes.
Au début du roman, Gonzalo apprend le suicide de sa sœur, qu’il ne voyait plus depuis quelques années, accusée d’avoir tué le mafieux russe qui avait assassiné son fils.
Voilà, c’est juste le point de départ car pour comprendre ce suicide, il va découvrir l’histoire de sa sœur et de ses parents, tous ces blancs laissés dans l’histoire de la famille  et à travers eux, il nous raconte l’histoire de l’Espagne et de l’Europe de 1933 à 2002.

Victor Del Arbol dédicace son livre ainsi : A mon père et à nos murs de silence.

Nous avons beaucoup parlé de ces silences.

Les silences qui s’installent entre les générations, le fils se construisant en opposition au père.

Les silences face à l’Histoire aussi : né en 1968, Victor dit faire partie de la génération du silence, celles des enfants des franquistes, des anarchistes et des communistes, qui se taisent sous peine de rouvrir les conflits anciens. Cette fracture est encore très présente dans la société espagnole d’aujourd’hui et renaît régulièrement. Ce n’est pas un hasard si la littérature contemporaine hispanique s’empare régulièrement de ce thème, d’Antonio Muñoz Molina à Jaume Cabré, – auteur pour lequel nous avons la même admiration – : Ils font partie de la génération post-Franco.

Culpabilité, poids de l’hérédité familiale, et collective, tous ces thèmes traversent ce roman noir, cette fresque du XXe siècle, et l’intrigue de départ – qui a tué le mafieux russe et pourquoi sa sœur s’est-elle suicidée – se révèle finalement accessoire, mais rassurez-vous, nous finirons par le savoir.

Entremêlant avec une grande maîtrise au fil des chapitres les récits du père et du fils, l’auteur tisse sa toile pour notre plus grand plaisir et éclaire le monde de sa plume.

Un très bon livre, important, universel et intelligent.

Merci Victor de ta venue au Divan, c’était une très belle rencontre. A la prochaine.

Valérie

Ça sent le sapin.

Cet article sera le moins bavard de l’histoire des articles, mais tout est dit : Voici les polars qui m’ont le plus remuée, émue, surprise, voire bouleversée cette année, ceux que j’ai aimés, vraiment. Les 14 indispensables à faire livrer sous le sapin.

Dans l’ordre alphabétique – car il sont difficilement classables entre eux, et puis je n’aime pas les classements, – avec couverture et incipit.

Grossir le ciel – Franck Bouysse –grossir-le-ciel

La Manufacture de livres  2014

« C’était une drôle de journée, une de celles qui vous font quitter l’endroit où vous étiez assis depuis toujours sans vous demander votre avis. »

 

 

 

 

chiens enragésChiens enragés – Marc Charuel – Albin Michel – 2014

« Quelque part dans la plaine de Surobi, en Afghanistan, le pick-up Toyota se gara et la porte arrière s’ouvrit. »

 

 

 

 

 

Radioactif – Vincent Crouzet – Belfond 2014radioactif

« Tailleur gris, jambes moins sages, escarpins pressés mais pas trop, chignon pas encore délié, yeux noirs sur visage tanné sous un soleil d’Afrique, encore plus brune, Rachel Rachminov suit la ligne jaune qui conduit inexorablement au premier poste de contrôle. »

 

 

 

 

 

neuf cerclesLes neuf cercles -RJ Ellory – Sonatine – 2014

« Quand la pluie arriva, elle rencontra le visage de la jeune fille. »

 

 

 

 

 

Le paradoxe du cerf volant – Philippe Georget –paradoxe cerf volant

Jigal 2011 et Jigal poche   2014

« Tout va bien, fils, ne te fais pas de mouron. »

 

 

 

 

 

balancé-dans-les-cordes 2Balancé dans les cordes – Jérémie Guez – La Tengo 2012 et J’ai lu 2013

« Bouge, allez bouge, putain. »

 

 

 

 

 

Black cocaïne – Laurent Guillaume – Denoël 2013black cocaine

« Elle est là, carcasse inerte gisant sur le pont hydraulique de ce garage clandestin de la banlieue lyonnaise ; un monstre de métal et de plastique aux flancs lourds et au moteur trafiqué. »

 

 

 

 

Le jour des morts – Nicolas Lebel – Marabout 2014jour des morts

« La pluie continuait de tomber, un peu plus fort que la veille au soir, mais le temps restait raisonnable pour la saison : c’est ce qu’avait dit la télé. »

 

 

 

 

 

visages écrases 2jpgLes visages écrasés – Marin Ledun – Seuil 2011 et Points 2012

« Vincent Fournier lève sur moi un visage cadavérique. »

 

 

 

faux soyeuseLa Faux soyeuse – Eric Maravélias

Gallimard – 2014

« Mes réveils se ressemblent tous, désormais. »

 

 

 

 

 

Les rêves de guerre – François Médéline –rêves de guerre

La Manufacture de livres – 2014

« C’était depuis Mathausen. »

 

 

 

 

territoires norekTerritoires – Olivier Norek – Michel Lafon  2014

« Au centre du viseur, un visage apparaît. »

 

 

 

Trois mille chevaux vapeur – Antonin Varenne –3000 chevaux vapeur

Albin Michel 2014

« – Rooney ! Putain de fainéant d’Irlandais !  »

 

 

 

 

seuls les vautoursSeuls les vautours – Nicolas Zeimet – Editions du Toucan 2014

« Shawna Twitchell, 5 ans, fut portée disparue le mardi 18 juin 1985 à 20h54. »

 

Bonnes fêtes en lectures !

Valérie

PS : Merci à Vincent Garcia pour son aide précieuse et décisive.

Voyageur malgré lui

Voyageur malgré lui – Minh Tran Huy – Flammarion – 231 pages
voyageur-malgre-lui« Ouvrier gazier français, Albert dadas (1860-1907) est né à Bordeaux, mais a passé la majeure partie de sa vie loin de chez lui. (…) Souffrant de dromomanie ou « folie du fugueur », il entrait dans des états de transe semi-somnambulique qui lui faisaient tout quitter pour voyager avec frénésie, généralement à pied. Il se retrouvait régulièrement dépouillé de tout et emprisonné dans des cités lointaines, sans jamais pouvoir expliquer comment il était arrivé là. Il a été le premier cas officiel de « tourisme pathologique », maladie qui a fleuri en épidémie dans toute la France à la fin du XIX° siècle, puis qui s’est propagée en Italie et en Allemagne, avant de s’éteindre après une vingtaine d’années. »

C’est lors de vacances à New-York que Line entend parler pour la première fois d’Albert Dadas. Se passionnant d’emblée pour ce personnage hors-norme, elle se plonge dans un mémoire du médecin d’Albert, datant de 1887, Les Aliénés Voyageurs. Au cours de sa lecture, lui reviennent alors des figures intimes ou inconnues qui ont également été des « voyageurs malgré eux » : Thinh, l’oncle bizarre, que l’exil a enfermé dans un silence mélancolique ; Samia Yusuf Omar, jeune athlète olympique somalienne qui mourut dans le naufrage d’un bateau clandestin en direction de l’Italie ; et la figure omniprésente du père de Line, dont le silence s’effritera très doucement et qui lui racontera le Vietnam d’avant l’exil.

L’avis d’Yvain

De Minh Tran Huy, j’avais lu La double vie d’Anna Song, qui m’avait beaucoup touché. Forcément, quand on cumule roman sur la musique et (magnifique) histoire d’amour, la midinette musicophile en moi se réveille et se pâme à tout bout de champ (chant…). J’étais donc tout pressé et anxieux de lire le nouveau roman de l’auteur.
Roman, effectivement, puisque cadre narratif il y a, bien que ténu (le voyage du personnage principal aux Etats-Unis). Mais même s’il n’y avait pas eu cette fine trame, je sais que j’aurais dévoré le livre sans même m’en rendre compte. Bien sûr, le dit cadre permet d’aborder le thème important de la relation au père et l’histoire de celui-ci, dont pour le coup, je n’aurais pas voulu me passer, mais je me serai tout aussi bien contenté des pensées d’un personnage principal sans contexte aucun, tant l’important n’est pas là.

Déjà, il y a Albert Dadas, et on comprend que l’auteur (et le personnage principal) se soit passionnée pour ce type hors-norme, dont la folie (terme à prendre avec des pincettes) est fascinante. Qu’est-ce qui peut pousser un homme jugé bon fils, bon ami, bon collègue, à rentrer ainsi en transe à la moindre mention d’un ailleurs lointain, pour se réveiller quelques jours ou semaines plus tard, dans le dit lieu et sans souvenir aucun du chemin parcouru ? Nous explorons avec le médecin d’Albert cette pathologie unique, celle d’un voyageur involontaire qui cherche à faire sens de ses impensables aventures.
Les allers-retours entre la France d’Albert et le Vietnam de la famille de Line sont alors presque des évidences, tout comme les destins de ces gens jetés sur les routes contre leur gré. Un oncle, un père, une coureuse olympique, autant de visages et de vies différentes pour un même combat impossible, avec lequel il faut savoir composer si on a su –ou pu- survivre.
L’exil est un thème sur-abordé dans les romans, mais le livre de Minh Tran Huy m’a donné une impression de nouveauté dans le traitement comme dans le propos. Albert Dadas nous convie à une idée de l’exil auquel nous ne sommes pas habitués, tant le caractère de sa pathologie mélange l’inattendu et l’invraisemblable. De là, les raisons de l’exil, au Vietnam comme au Rwanda, semblent moins instantanément acquis, et on les réfléchit différemment.
Minh Tran Huy parvient au petit miracle d’aborder des sujets parfois graves ou touchants sans jamais distiller la moindre touche de pathos. D’une pudeur exemplaire, l’écriture limpide de ce livre est d’une justesse confondante quels que soient les sujets abordés ou les portraits esquissés. On sourit parfois, on s’interroge souvent, on a le cœur serré régulièrement, mais on remercie toujours l’auteur de nous offrir ces pages, quoi qu’elles recèlent. Bref, un énorme coup de cœur que je ne peux que conseiller à tout le monde.

NB : Je recommande à quiconque ne la connaitrait pas d’aller sur le champ écouter « Aller sans retour » de Juliette, chanson sur l’exil auquel « Voyageur malgré lui » m’a fait souvent penser. Peut-être à cause de la mélancolie sans pathos qui se dégage des deux œuvre
s.

L’avis de Valérie

Retrouver Min Tran Huy est un vrai bonheur : J’avais beaucoup aimé La double vie d’Anna Song, roman original et sensible sur l’amour et (de) la musique.

Ici elle s’intéresse à un sujet très différent, car il s’agit de redonner vie à la mémoire de son père, qui l’a perdu en fin de vie, évoquer ses souvenirs du Vietnam qu’il a quitté pour venir faire ses études à Paris et qu’il n’a jamais retrouvé et ses souvenirs de lui : mémoires en abîme et récit à deux voix.

Magnifique hommage aussi à son père et à l’amour qu’elle lui porte, à tout ce qu’il lui a apporté.

Roman du déracinement et de l’éternel quête de l’ailleurs, elle met en parallèle et en lumière ses « fous voyageurs », qui ne peuvent s’empêcher de partir, encore et toujours, dans un besoin irrépressible, avec ses déracinés qui ont quitté leur pays et ne se sentent plus chez eux nulle part.

D’une plume sobre et limpide, Min Tran Huy nous emmène dans ce très beau roman sur les pas de ces éternels voyageurs malgré eux, en quête perpétuelle de leur identité.

L’avis de Sonia

Comme mes deux comparses, j’avais adoré La double vie d’Anna Song, alors bien évidemment, j’ai été ravie de retrouver Minh Tran Huy. J’ai commencé Voyageur malgré lui avec une pointe d’appréhension, la peur d’être déçue après avoir été aussi enthousiaste pour le précédent. Elle a disparu rapidement. J’ai voyagé avec Line immédiatement, je me suis sentie aussi intéressée qu’elle par Albert Dadas. Comment ne pas l’être ? Ce besoin de partir, au point de quitter tout ce qui a un sens, est le moteur de sa vie, mais aussi la cause de son malheur. Ensuite, comme Line, je me suis revue voir la course de Samia, faire l’éloge de son courage et comme tant d’autres l’oublier aussitôt les Jeux terminés. Ce fut bizarre d’ailleurs de m’en souvenir, car ceux qui me connaissent savent à quel point regarder les JO ne fait pas partie de mes hobbies.

Puis, Line nous raconte sa famille, le choix de partir, de ne pas revenir, choix jamais motivé par l’envie mais par la nécessité. Avec simplicité, sans jamais au grand jamais manquer d’intensité, on vit le déracinement, la difficulté de s’intégrer, le désir de rentrer, et pour finir ne plus savoir où rentrer pour se sentir chez soi.

Le parallèle du voyage de Line, par envie, avec celles d’Albert, Samia, de ses oncles, son père, renforce encore la notion de nécessité dans ces voyages ci pour vivre, mieux vivre, survivre. Line nous offre une magnifique déclaration d’amour à son père, à ses silences, comblés par l’histoire qu’il lui raconte finalement au moment même où les mots lui manquent.

Ce roman trouvera forcément un écho en vous, alors ne le ratez pas. Attention, vous aurez envie d’aller au Vietnam après ça !

Pour qui ?
Pour tous ceux qui aiment le voyage, volontaire ou non.
Pour les amoureux du Vietnam.
Pour ceux qui aiment qu’un texte les fasse vibrer et les pousse à réfléchir.

Yvain, Valérie et Sonia.

Imagine le reste

imagine le resteImagine le reste – Hervé Commère – Fleuve Éditions – En librairie le 12 juin 2014

 » La route était belle et il plissait les yeux. Une vie peut-elle être plus dans le vrai qu’une autre, plus près d’une vérité ? Il n’en savait rien. Nous sommes en route et nous attendons quelque chose, un peu d’amour ou un sourire, et l’illusion suffit parfois. L’unique chose à faire était de continuer, de chercher, d’avancer, de ressentir et de vivre, on ne saura jamais à côté de quoi on passe, il se disait tout ça et les virages s’enchaînaient parfois sans qu’il s’en rende vraiment compte, le sourire de Carole Sauvage l’accompagnait le lon de la falaise, le soleil lui faisait de l’œil. Il suffit parfois d’un regard pour faire ou défaire une vie, il s’est dit ça et un hôtel s’est dressé face à lui dans un virage, il a baillé en l’apercevant et a soudain rêvé d’un lit, il s’est garé. »

Les frontières entre polar, roman noir et roman sont parfois très minces. Déjà dans le précédent, Le Deuxième homme, on était plus proche d’un roman noir ou d’un roman. Et c’est encore le cas ici avec son dernier. On n’est plus dans le polar, aucune enquête, ni  policier en vue.

Il y a Karl et Fred, deux loulous de banlieue, petits caïds sans grande envergure, amis de toujours, qui impressionnent par leurs muscles et leurs tatouages, amoureux d’une même femme qui a un jour pris le large. Il y a ce sac de billets qu’ils volent un jour à celui pour qui ils convoient des substances pas très légales.

Et puis il y a Nino, chanteur de karaoké devenu star nationale, qui disparaît un jour après un disque au succès immédiat et une tournée à guichets fermés.

Enfin il y a une multitude de personnages autour de ces trois-là, des musiciens, une acrobate, un producteur, une serveuse.

Impossible de vous en dire plus sans révéler les nœuds qui se croisent et se défont entre tous ceux-là. Imaginez le reste ou lisez-le. Laissez-vous porter par cette histoire, c’est si bon. J’aime l’univers d’Hervé commère, il est fait de demi-teintes et de doutes. J’aime ses personnages cabossés par la vie et j’aime l’empathie qu’il met à les suivre.

Que connait-on de la vie des gens que l’on croise, si ce n’est quelques faits, ce qu’ils nous montrent ou ce que l’on croit connaitre d’eux. Quelles blessures, quelles fêlures, quelles victoires sur la vie, quelles joies gagnées ou conquises se cachent derrière chacun, que l’on croisent et croient connaître ou comprendre ? Les vies se croisent et parfois les trajectoires s’alignent, suivent un même chemin et la compréhension s’installe.

La vie est faite de choix, plus ou moins subis, plus ou moins décidés mais ce sont les nôtres.

J’ai aimé me balader au fil de ces vies que nous conte Hervé Commère, comme un long voyage au bout de soi-même, en compagnie de beaucoup d’autres. C’est ça un bon roman, non ?

Voir l’évolution d’un auteur est passionnant, découvrir les chemins qu’il emprunte, le suivre au fil des livres. J’ai découvert Hervé Commère en 2009 avec J’attraperai ta mort, sorti aux éditions Bernard Pascuito, et en Pocket en 2012 puis avec Des ronds dans l’eau (Fleuve noir 2011 et Pocket 2014) et enfin avec Le deuxième homme qui m’avait bien scotchée et dont j’avais dit tout le bien que j’en pensais, ici.

Alors maintenant il me reste à attendre le prochain et à me demander où il m’emmènera.

A bientôt Hervé et merci.

Belles lectures à tous !

Valérie

 

Les rêves de guerre

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Les Rêves de guerre – François Médéline – La Manufacture de Livres – 20.90€ -En librairie depuis le 5 mai 2014

 » Des pauvres, il en tombe tous les jours à la carrière, au revier, dans les baraques, les wagons, dans les tunnels, sur la route, à l’appel. Des numéros, des riches aussi, les riches tombaient vite, tous pauvres. Des centaines : chaque jour, tous les jours, depuis le premier et jusqu’au dernier, jusqu’aux volutes qui s’échappaient de la cheminée pour le firmament de nos peines. Un riche pèse lourd, un pauvre pèse lourd, un Juif pèse lourd, un pédé pèse lourd, les Russes étaient grands, les Russes pesaient lourds.  » Page 15

 » Elle n’était pas là, elle n’était pas en bas, elle ne boit pas l’eau claire, elle n’est pas pieds nus, elle n’a pas de longue robe rose.

Les boules de gui flottaient, suçaient la vie, tachaient le ciel, enveloppées d’écume, elles dansaient avec le vent vers nulle part, la clameur, mes pas, les forces autour, le frottement de la croûte terrestre, l’écho qui obstruait mes tympans, clapotait, le flux sanguin dans ma poitrine, et puis l’eau, elle s’approche, elle rince la grève.

Il fallait y aller, marcher. » – Page 303

Michel Molina, inspecteur principal au SRPJ de Lyon, retourne dans la petite ville où il a grandi, au bord du lac Léman, suite au meurtre d’un homme qu’il a connu et dont le frère a déjà été assassiné vingt ans auparavant. Officiellement en vacances, il va enquêter sur ce meurtre et remonter les traces de son histoire personnelle, histoire qui le conduira à remonter plus loin encore, au camps de Mauthausen.

Émue, retournée, chavirée, écœurée aussi jusqu’à la nausée à la lecture de certaines pages. Rarement un livre ne m’aura produit autant de sensations réellement physiques.

Mettre des mots sur les sensations produites par d’autres mots, je trouve ça si difficile, et cela l’est d’autant lorsque que j’ai aimé ses mots. Souvent je ne parle pas des livres qui m’ont le plus marquée car je n’y arrive pas. Mais ce n’est pas juste, pour ceux qui ont mis, comme François Médéline dans ce livre, leur âme à nu pour dire l’indicible, l’impensable, le pire de l’homme et la difficulté de vivre avec son histoire.

J’ai lu ce livre presque en apnée, la respiration suspendue à chaque mot, attendant et redoutant tout à la fois le prochain.

Une plume acérée, tranchante, parfois poétique et souvent meurtrière donne à ce roman une musique très puissante.

Que vous dire d’autre pour que que vous couriez l’acheter chez votre libraire préféré ?

L’intrigue vous tiendra jusqu’au bout, jusqu’au dernier mot et ensuite, peut-être, comme moi, vous aurez envie de le relire, encore, pour entendre à nouveau cette symphonie.

Vous allez prendre une claque magistrale et vous allez aimer ça.

En 2013, il y a eu Jaume Cabré et son Confiteor. Pour l’instant en 2014, il y a François Médéline et ses Rêves de guerre. Il ont de nombreux points communs ses deux livres. Et leurs auteurs en ont au moins un, le talent.

Merci à François Médéline, pour ce livre. Merci à Pierre Fourniaud, éditeur courageux et intransigeant, pour ce livre et merci à Sébastien Wespieser, formidable libraire, pour m’avoir transmis son indéfectible engouement pour cet auteur et donc pour ce livre aussi.

Son premier livre  La Politique du tumulte, paru à la Manufacture de livres en 2012, sort cette semaine en poche.

politique du tumulte pointsSi vous êtes parisien, venez rencontrer François Médéline vendredi 9 mai à partir de 19h30 à la librairie le Thé des écrivains, 16 rue des minimes, 75003 Paris, là.

Belles lectures à tous.

Valérie

Gary tout seul

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nouvautes0Gary tout seul – Sophie Simon – JC Lattès –

350 pages – 18 € – En librairie depuis le 9 avril 2014

« Je traversais l’une de ses journées.

Je n’en étais qu’à la toute première étape, celle où vous avez envie de vous jeter dans l’Hudson.

Je me trouvais lâche et j’étais las de me trouver lâche.

Las de mon impuissance, de ma faiblesse face à un type comme Brad et déprimé en songeant à mon avenir de sous-fifre […]

Quand j’ai rallumé mon portable, dans la voiture, j’avais trois longs messages de Vern.

Dans le premier, il m’engueulait. Dans le deuxième, qui me fit beaucoup rire, il s’excusait de m’avoir engueulé, et dans le dernier, il me donnait rendez-vous dans un café, d’ici une demi-heure.

Je lui étais presque reconnaissant de m’avoir distrait un instant.

J’ai regardé ma montre.

J’ai mis le moteur en marche…

J’allais déjà mieux. J’avais même le sourire aux lèvres.

Mais il me vient toujours cette gaieté étrange quand je me sens au fond du trou. Une sorte d’ivresse des profondeurs. De celle qui donne toutes les audaces, même les plus traîtresses. »

Voici un roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir.

C’est le second roman de Sophie Simon, après American Clichés en 2011 (chez JC Lattès aussi), que j’ai très envie de lire, maintenant.

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Elle nous raconte l’histoire de Gary, jeune homme passablement paumé. Il est pourtant doté d’une femme qu’il aime et qui l’aime mais avec laquelle il ne partage aucune complicité et d’un boulot, comptable dans une boîte de traders, qu’il déteste car il n’y est pas valorisé. Un homme pas vraiment malheureux mais pas vraiment heureux non plus, qui cache sous des dehors de bien vêtu, une blessure qui remonte à loin, et qui lui fait traîner comme des chaînes, un manque complet de confiance en lui et un besoin de reconnaissance démesuré.

Il est incapable d’aimer, incapable de se réjouir de quoi que ce soit, incapable de donner autre chose que du faux et du superficiel, pas bien le Gary et tout seul, oui.

Le décor, c’est New York où il vit. Cleveland d’où il vient et la Colombie britannique (tout à fait à l’ouest du Canada, dans les Rocheuses)où il tentera de se (re)trouver.

Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser le bonheur de tourner les pages et de découvrir petit à petit les affres de Gary avec la vie.

Un regard réaliste mais optimiste, une jolie plume, des personnages bien campés, une histoire qui tient la route et un univers très personnel.

J’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien et redonné le goût et l’envie de tourner les pages, momentanément envolés.

Je vous la recommande aussi et retenez ce nom, Sophie Simon.

Merci Alexandra pour le conseil, tu avais raison, c’était super, je me suis régalée.

Belles lectures à tous !

Valérie

Chiens enragés

chiens enragésnouvautes0Chiens enragés – Marc Charuel – Albin Michel – 556 pages – 22 euros – En librairie depuis le 26 février 2014

Si vous souhaitez rencontrer Marc Charuel, il sera sur le stand Albin Michel  du Salon du livre de Paris dimanche 23 mars après midi.

« Tu vas leur expliquer que tu travailles à l’alphabétisation des enfants d’immigrés. Karim t’en a déjà parlé. Tu commenceras bientôt. Il te donnera tout à l’heure toutes les informations nécessaires. C’est dans une cité que tu connais. Tu n’auras qu’à y emmener ta femme et tes gosses un de ces quatre. Ils verront que tu gagnes honnêtement ta vie. Montre-leur ça et laisse-les tranquilles. Une fois que ta mission avec les frères du Pakistan aura été remplie, tu pourras les reprendre en main. Nous avons le temps. Le plus important, c’est de recevoir nos envoyés avec le message de l’émir. C’est la seule chose qui doit guider tes pas. On a la pression, en Afghanistan. Nos moudjahidin tuent beaucoup de croisés, mais eux, ils meurent par centaines. Lorsque nous aurons accompli ses dernières volontés, nous serons enfin sur la voie de la libération. Nous pourrons alors penser à l’instauration du califat. Des temps meilleurs viendront, mon frère. Grâce à toi. Ce que tu vas faire, c’est peu au regard de ce que nous obtiendrons. Nous interdirons les piscines, l’union libre, l’homosexualité, le jeu, la musique, le tabac, le maquillage, l’alcool, les films et les photos… Nous interdirons tout. Tout ! » (p.185)

Certains livres marquent durablement et certains auteurs persistent à me produire cet effet-là : rester longtemps en moi à travers des mots, des images, des sensations, des impressions. Lire n’est pas anodin, c’est aussi de ces mots et ces histoires que nous sommes faits. J’ai découvert Marc Charuel en 2011 avec son premier roman chez Albin Michel ; il avait écrit d’autres livres chez d’autres éditeurs auparavant dont certains sont épuisés, en lien avec son métier, photographe de guerre et journaliste. Il s’est beaucoup frotté au pire du pire de l’invention humaine, la guerre, et à travers ses livres, c’est encore le pire du pire qu’il nous donne à voir dans ses romans qui font partie des meilleurs thrillers que j’ai lus.

Le jour où tu dois mourir,  qui vient (enfin!) de sortir  en poche chez Pocket, nous immergeait dans la fabrication et le trafic des snuff movies en Asie et de ses consommateurs en Europe, à partir du meurtre d’une jeune fille à Arcachon. La claque, vraiment. Le genre de livre qui ne vous laisse pas indifférent, ce n’est pas un de plus, c’est un autre, différent, dérangeant et impossible à lâcher.

Au second, sorti en 2012, il a choisi l’armée française et la chape de plomb qui s’abat sur elle de l’intérieur lorsque survient une perturbation dans le fonctionnement de ses rouages, même si ces perturbations sont en l’occurrence des meurtres commis en son sein. Seconde réussite.

C’est la marque de fabrique de Marc Charuel, frapper fort sur des sujets sensibles, et nous embarquer coûte que coûte, contraint par sa plume à le suivre, et cela fonctionne à nouveau avec ce troisième roman, ces Chiens enragés, qui en l’occurrence vont probablement déranger.

Car ces chiens enragés ne sont autres que des soldats d’Allah, ces hommes au cerveau lessivé par les imams et prêts à tout et entre autre à tuer pour la grandeur du prophète. Et ces hommes, ils vivent dans le roman à Nanterre, en banlieue parisienne. L’histoire alterne fort habilement, entre 2001 et 2011, et nous raconte à travers l’histoire d’un homme, Sébastien Verdier, celles des milieux islamistes terroristes en France et en Afghanistan mais aussi celles du travail des services secrets français et américains pour infiltrer et démanteler ces réseaux.

Et le résultat est là, passionnant mais qui fait frémir. Rien ne nous est épargné des atermoiements et bassesses des uns et des autres, car on a beau chercher, il est difficile de trouver quelqu’un à sauver dans cette histoire. Les hommes sont veules et lâches, cupides, égoïstes et violents. Le seul qui force notre empathie est Sébastien Verdier, embarqué dans cette galère par appât du gain certes, mais dans le but de gâter ses enfants. Alors…

Un livre à lire absolument et, des heures de lecture compulsive plus tard, un malaise palpable et une certaine frayeur. Je vous l’ai dit, c’est la marque de cet auteur, nous  faire frémir des pires réalités qui nous entourent, nous faire gamberger.

Pourquoi ? J’ai eu envie de connaître un peu mieux cet auteur et ses motivations et lui ai posé ces questions.

CHARUEL-3-200x200Marc Charuel pouvez-vous vous présenter en quelques  phrases ?

M.C : Indépendant et assez solitaire depuis mon plus jeune âge. Davantage tourné vers les arts que vers les sciences. Amoureux des livres dès cinq ou six ans. Et une nette tendance à me raconter des histoires. Donc pour me calmer, j’ai pris, l’année de mon baccalauréat, la décision d’aller me frotter à celles des autres. Ce fut d’abord l’Irlande du Nord, puis très vite le Sud-Viêtnam et ensuite, pendant des années, toutes les guérillas qui sévissaient de l’Asie du Sud-Est au Pacifique. Et plus tard, les guerres de Croatie et de Bosnie après que je fus rentré en Europe. Enfin, il y aura eu également l’Afghanistan et l’Afrique. Si j’y retourne encore parfois, alors que j’ai soixante ans depuis ce matin, c’est pour garder la forme. Mais d’une façon générale, cette maladie de la guerre qui me collait à la peau depuis ma jeunesse m’a quitté il y a fort longtemps. Heureusement! J’ai réintégré le monde normal pour vivre une passion qui me dévore chaque jour: l’amour de mes enfants. Ça peut paraître être une banalité affligeante, mais c’est comme ça. J’assume.

Il est écrit sur la couverture de vos trois livres parus chez Albin Michel: roman. Pourtant, ce sont davantage des polars, des romans noirs que des romans. Est-ce un choix induit par vos goûts personnels en matière de lecture ou une nécessité au regard de ce que vous voulez raconter?

M.C : C’est surtout le choix de l’éditeur. À l’exception de sa collection “suspense”, il ne précise pas s’il s’agit de romans noirs, de polars ou de thrillers. Mais on ne trompe personne dans la mesure où la quatre de couverture est toujours très explicite. Quand on achète mes livres en se donnant la peine d’en lire le résumé, on sait qu’on ne va pas lire un roman à l’eau de rose…

Je sens à travers vos romans le regard du photographe, du journaliste, du témoin. En quoi pensez-vous que votre travail influe sur vos romans ?

M.C : Ma vie de photographe marque mes romans parce qu’elle m’a marqué moi-même. Au fer rouge… Ce n’est jamais anodin d’aller voir les gens mourir. Encore moins lorsqu’on réalise que beaucoup ont certainement perdu la vie à cause de vous. À cause de votre entêtement à vous trouver là où il ne fallait pas être…

Vos romans sont parfaitement construits et réellement impossibles à lâcher. Quelle est votre méthode de travail? Vous construisez chaque étape, chaque rebondissement? Vous planifiez tout avant de commencer à écrire ou vous vous lancez avec certains éléments et vous vous laissez le loisir d’inventer au fil de l’écriture? Connaissez-vous la fin avant de commencer à écrire?

M.C : Je réfléchis d’abord grossièrement au genre d’histoire que j’ai envie d’écrire: un fait divers, une manipulation politique… Ensuite, je cherche quels seront les personnages de cette histoire, puis j’en établis les fiches. Très précises. Après seulement, je bâtis le plan de roman. De manière très rigoureuse, comme un scenario cinématographique. Chapitre par chapitre. Scène par scène. Ça me prend parfois trois ou quatre mois.  Puis je me mets à écrire. Si je connais très exactement la fin de mon histoire avant même d’en avoir rédigé le début, je m’autorise quelques changements, bien sûr. Rien n’est jamais gravé dans le marbre.

Ce dernier roman, Chiens enragés, plonge au cœur des mouvements terroristes, en Afghanistan et aussi en France. Pensez-vous que cette mine de jeunes gens fanatisés par les imams puis entraînés en Afghanistan est une spécificité française ou une situation qu’on retrouve aussi dans d’autres pays européens ? Pensez-vous que cette menace d’attentats soit toujours réelle ?

M.C : Cela va sans dire. J’ajouterais même: plus qu’hier et moins que demain! Les groupes terroristes se multiplient en Europe et donc en France. Nos services de police travaillent très bien, mais ce n’est pas sûr qu’ils aient encore longtemps les moyens de faire face à cette mouvance qui se renforce chaque jour. Et déteste notre société un peu plus aussi chaque jour… Il ne faut pas l’oublier.

C’est un roman qui traite également des services secrets français et américains qui ne semblent coopérer que pour mieux tirer la couverture à eux. Est-ce romancé?

M.C : Il y a malheureusement du vrai là-dedans, bien sûr. Les services du monde libre ont appris à collaborer ensemble, mais vous avez affaire à des hommes, donc rien n’est jamais parfait.

Le seul à s’en tirer avec honneur dans ce livre est le journaliste. Les journalistes sont-ils toujours aussi honnêtes et avides de vérité…?

M.C : La bonne blague! Non évidemment. Malheureusement, j’ajouterais que beaucoup confondent militantisme et journalisme. Mais que peut-on y faire? Là aussi on a affaire à des hommes. Et puis une vérité d’un côté de la planète n’en est plus une de l’autre côté!

Avez-vous été confronté dans le cadre de votre travail de journaliste à cette raison d’état qui vous aurait empêché de publier? L’information est-elle muselée en France?

M.C : Oui. Il y a une vingtaine d’année, dans le cadre d’une enquête que j’ai menée sur Giat et un contrat de vente de nos chars de combat Leclerc. Ça a été très compliqué pour ne pas dire autre chose. J’en glisse d’ailleurs deux mots dans mon dernier livre.

J’ai lu que, jeune homme, vous vouliez être dessinateur de bandes dessinées. Cela ne vous a plus jamais tenté? Êtes-vous encore un lecteur de bandes dessinées?

M.C : Mon côté artiste… J’ai rapidement laissé tomber parce que je voulais vivre moi-même l’aventure. Pas la faire vivre à des personnages. Et cela fait des années que je n’ai plus ouvert une BD.

Quels sont vos trois auteurs préférés ?

M.C : Comment répondre à cette question? J’ai envie de vous dire: Jonathan Coe, Jean Giono et Jean Hougron (auteur de La nuit indochinoise qui lui vaudra le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1953) mais ce sera vrai et faux à la fois. Il y a tellement d’autres auteurs qui ont écrit parfois un seul livre qui m’a vraiment passionné, que cela me gêne de ne pas les citer tous.

Et vos auteurs de polar préférés ?

Edward Bunker, James Ellroy, Philip Kerr, Patrick Graham, Ian Rankin, Maud Tabachnik, Jean-Christophe Grangé, Mo Hayder, Dennis Lehane, Jim Nisbet, Jim Harrison, Russel Banks, Donald Ray Pollock, Michael Crichton, Stewart O’Nan, Donald Westlake, John Grisham et le très grand Gérard de Villiers.

Que lisez-vous en ce moment ?

M.C : Je lis en ce moment Les hommes de Diên Biên Phù de Roger Bruge,  Diên Biên Phù vu d’en face, paroles de bô dôi, et Dépêches du Vietnam de John Steinbeck. Vous voyez, c’est très asiatique! Mais je vais ouvrir prochainement Prières pour la pluie de Dennis Lehane.

Mille mercis pour ses réponses et joyeux anniversaire Marc.

Je vous souhaite d’écrire encore d’aussi bons livres et qu’ils rencontrent de nombreux lecteurs.

Belles lectures à tous,

Valérie

PS : Veuillez excuser le bug de mise en page qui interdit à ma tranquillité d’esprit d’avoir les mêmes espaces entre chaque paragraphe…impossible à corriger….je capitule et puis l’essentiel est ailleurs, n’est-ce pas, dans le contenu par exemple…

Un ciel rouge, le matin

un ciel rouge, le matinnouvautes0« D’abord, il n’y a que du noir dans le ciel, et ensuite vient le sang, la brèche de lumière matinale à l’extrémité du monde. Cette rougeur qui se répand fait pâlir la clarté des étoiles, les collines émergent de l’ombre et les nuages prennent consistance. La première averse de la journée descend d’un ciel taciturne et tire une mélodie de la terre. Les arbres se dépouillent de leur vêture d’obscurité, il s’étirent, leurs doigts feuillus frémissant sous le vent, des flèches de lumière se propagent ici et là, cramoisies puis dorées. La pluie s’arrête, il entend les oiseaux s’éveiller. Ils clignent des yeux en secouant la tête, éparpillent leurs chants à travers le ciel. La vieille terre frissonnante se tourne lentement vers le soleil levant. »

C’est l’ouverture de ce roman, le premier paragraphe, la naissance du jour et celle d’un grand écrivain, dont voici le premier roman.

J’aurais pu vous choisir tant de passages que j’aurais recopié le livre, j’ai truffé le livre de post-it tant la langue de Paul Lynch est belle. Ce livre fera indéniablement partie de mes préférés de 2014, car un livre de cette ampleur, de cette épaisseur et de cette beauté ne se rencontre pas tous les jours. Tant mieux, on en serait lassé, peut-être. La rareté permet d’apprécier à sa juste valeur ce Ciel rouge, le matin. Francis Geffard, éditeur génial de ce livre, dit de lui qu’il a « du coffre et de l’âme ». Indéniablement.

Mais je m’envole et ne vous dis point de quoi il retourne.

Nous sommes en 1832, dans la campagne d’Inishowen,  sur la péninsule la plus au nord de l’Irlande, dans le comté du Donegal, d’où est natif Paul Lynch. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il va être expulsé avec sa femme enceinte et sa petite fille. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller parler à l’héritier du domaine, mais la confrontation vire au drame et Coll n’a pas d’autre choix que de fuir, seul. Cette raison, nous ne la connaîtrons que beaucoup plus tard dans le livre, mais Coll, lui, ne la saura jamais. Il embarque à Londonderry sur un bateau avec d’autres émigrants pour l’Amérique.

Embauché dès la descente du bateau, Coll va s’user à creuser la voie du futur chemin de fer, près de Philadelphie, avec la volonté tenace sans cesse vrillée au corps de retourner en Irlande retrouver sa famille.

Comme souvent chez les irlandais, la réalité sociale est peinte sans fioritures, dans sa cruelle vérité. Qu’il parle des métayers d’Irlande ou de ses hommes transformés en bêtes de somme en Amérique pour creuser la voie du chemin de fer, Paul Lynch sait trouver les mots pour dépeindre la difficulté de leur travail et la misère qui l’accompagne.

Ce livre a la beauté d’un long poème, on en déguste chaque mot, heureux de découvrir le suivant, émerveillé de le trouver encore si savoureux. Pas un mot de trop et je voudrais saluer ici le travail de la traductrice Marina Boraso, qui a su traduire toute la beauté, la chaleur mais aussi l’âpreté de la langue de l’auteur. Elle contribue à faire de ce livre un bijou.

C’est un somptueux roman à la beauté sombre, digne des meilleurs livres de l’ouest américain. La nature et les espaces y ont une grandeur, une densité et une proximité palpables : on sent la terre qui crisse sous les chaussures, les reliefs se dessinent et les couleurs prennent vie. Les hommes y ont une profondeur et une humanité rares et justes. L’amour, l’amitié sont traduits avec une infinie pudeur et une forme de grâce. La seule touche féminine apparaît à travers la voix de Sarah, qui émaille le récit de Coll pour dire combien elle attend le retour de son homme. Il y a quelque chose d’envoûtant à lire ce roman. Les premiers mots nous captent et on se laisse porter sur les phrases.

Tout est parfaitement calibré et maîtrisé dans ce livre à l’alchimie parfaite.

Souvenez-vous du nom de ce nouveau venu : Paul Lynch. J’ai hâte de lire son second roman qu’il a déjà écrit et que Francis Geffard publiera en 2015. Son livre a reçu un très bel accueil en Irlande, en Grande Bretagne et aux États-Unis et il a décidé de se consacrer uniquement à l’écriture, pour notre plus grand bonheur à venir.

J’ai eu la chance de rencontrer cet auteur aussi lumineux que son livre est sombre.  Il a l’humour, la jovialité et ce mélange de poésie et de réalisme qui caractérisent les irlandais, et l’envie de raconter des dizaines d’histoires. Pour ce livre-ci, il s’est inspiré d’un fait divers : il y a 5 ans, 57 corps d’ouvriers du rail, originaires du même village irlandais du Donegal ont été retrouvés dans une tranchée, près de Philadelphie. Certains étaient morts du choléra, d’autres avaient été assassinés. De là est né l’histoire de Coll.

Merci aux éditions Albin Michel pour cette rencontre. Merci à Paul Lynch pour ce livre.

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J’espère avoir réussi à vous transmettre l’enthousiasme de cette belle découverte. Courez l’acheter dans votre librairie préférée !

Belles lectures à tous,

Valérie

Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso- Albin Michel

En librairie depuis le 26 février 2014

286 pages – 20 €

S’abandonner à rencontrer Sylvain Tesson

tesson valouDimanche 12 janvier, j’ai eu le grand bonheur d’accueillir et de converser avec l’homme des forêts de Sibérie, à la librairie le Divan, à l’occasion de la sortie de son dernier livre.

sabandonneràvivreLa foule des grands jours et des lecteurs conquis : c’était beau de voir dans les yeux des lecteurs, captifs de ses paroles, tout le respect qu’ils lui portent. Dire que Sylvain Tesson est aimé est encore loin de la réalité. Il a d’ailleurs cru Noël revenu en recevant, très ému, les cadeaux de ses lecteurs.

Géographe de formation, il a écrit ou co-écrit avec ses compagnons de route, 22 livres : des récits de ses voyages (L’axe du loup, La chevauchée des steppes, La marche dans le ciel…), des essais (Dans les forêts de Sibérie, Petit traité sur l’immensité du monde), et des nouvelles (Une vie à coucher dehors et depuis quelques jours S’abandonner à vivre).

Un titre magnifique, S’abandonner à vivre, et une philosophie de vie, pour celui qui nous explique qu’il est plus facile de frétiller comme la carpe mais cependant nécessaire de remonter le courant tel le saumon et nécessaire de croire au hasard : laisser la vie venir à soi, en pleine volonté, vigilant sur ce qui nous arrive et prêt à saisir les opportunités qu’elle nous offre.

Sylvain Tesson n’aime pas être emprisonné dans une case ou par une étiquette. A la question de savoir s’il se considère comme un écrivain-voyageur, il se rebiffe et fustige les français qui ne peuvent s’empêcher de cataloguer chacun. C’est donc un homme, un écrivain qui voyage, sans cesse sur le départ et fourmillant de mille projets, mais qui ne considère son voyage terminé que lorsqu’il l’a couché sur le papier.

Mais pourquoi partir ainsi et toujours ? Pour de multiples raisons, la beauté du voyage et des paysages, des rencontres, mais aussi et surtout pour fuir le quotidien.

Autant ces récits de voyage font la part belle à la nature, aux saisons, aux paysages, autant ses nouvelles sont centrés sur les hommes. De Paris en Sibérie, via l’Afghanistan ou le Texas -bien que ce ne soit pas le chemin le plus court…-, il raconte avec beaucoup d’affection ces femmes et ces hommes qui tentent maladroitement de vivre ou juste de survivre, comme dans la très belle nouvelle L’exil, qui raconte celui d’un jeune qui quitte le Niger et sa famille pour se retrouver à Paris.

N’espérez pas un jour lire un roman de Sylvain Tesson, il aime ce format de la nouvelle, comme autant de séquences, de chapitres d’une vie. De plus il est sans cesse en mouvement, la brièveté de la nouvelle lui convient donc. Enfin, il n’a aucune imagination dit-il, alors… Mais revenons à ses nouvelles… il n’est pas toujours tendre avec nos travers d’occidentaux. Ainsi dans la nouvelle La Promenade s’en prend-il avec humour aux joggers, dont il nous dit faire partie.

« Le monde changeait, mais Paris recevait toujours la lumière comme une bénédiction et les Parisiens tenaient bon dans cette certitude : rien ne vaut une heure de marche sur les quais de leur fleuve. Des joggers accumulaient le crédit de quelques kilomètres dans l’objectif de se taper, le soir, des andouillettes spongieuses en toute bonne conscience.Certains avaient le rictus christique, la foulée désarticulée. Le jogging était la névrose d’une société qui n’avançait plus. »

L’une de mes préférées s’appelle L’ennui et raconte celui, ferme et tenace de Tatiana dans sa barre d’HLM sibérien :

« Tatiana s’allongea sur le canapé, composa le numéro d’Igor mais ne l’appela pas. Elle fixa le plafond. Une tache marron s’épanouissait sur la tenture, trace d’une fuite du ballon d’eau chaude des voisins, vingt ans auparavant. Enfant, elle fixait les motifs des auréoles et y voyait des têtes d’hippocampes surgissant d’anémones. Aujourd’hui, la tache restait une tache. Une odeur de chou montait de l’appartement du dessous, imprégnait tout. C’était l’odeur de l’ennui russe. »

Je vous conseille aussi très très très vivement ce livre-là, paru en 2011, également disponible en Folio.

dans forets siberieSylvain Tesson y raconte sa retraite en ermite, pendant six mois, dans une cabane au bord du lac Baïkal en Sibérie. Il y est parti avec des vivres et soixante sept livres, car dit-il en introduction, j’avais de la lecture en retard….(j’en ai rêvé tant de fois…)…mais ce n’est évidemment pas la seule raison. Il raconte jour après jour, les gestes de survie – couper du bois, pêcher, se nourrir mais aussi entretenir la cabane -, les promenades pour découvrir les environs, et lorsque Sylvain Tesson se promène, c’est souvent plusieurs dizaines de kilomètres parcourus dans la neige, sur ou au bord du lac, ou dans les montagnes, car il est aussi alpiniste…, ses contemplations du paysage dans la nature ou derrière sa fenêtre, ses lectures, les visites de ou à ses quelques amis sibériens et puis ses réflexions, ce que lui inspire jour après jour, cette solitude, ce temps qui s’écoule et qui n’appartient qu’à lui.

« Dans la cabane, le temps se calme. il se couche à vos pieds en vieux chien gentil, et soudain on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. »

Je pourrais vous raconter encore qu’il aime la musique classique romantique, qu’il joue de la flûte à bec et de la cornemuse, qu’il aime Bruce Chatwin et Nicolas Bouvier, qu’il parle un russe de charretier et s’amuse à recenser dans cette langue les mots français. Un exemple : « un chantrapas  » est en russe un raté et provient des maîtres de chorale de l’ancienne Russie qui choisissait les chanteurs : « chantra »… « chantrapa ». Je pourrais vous raconter aussi que son dernier voyage s’est fait sur un bateau appelé « L’Imaginaire », pour suivre la petite transat de Galicie aux Antilles. Qu’il y a découvert la mer et qu’il y a pris goût. Qu’il projette aussi d’aller escalader des falaises de grès en Éthiopie….

Mais le mieux, c’est de venir la prochaine fois, car rien ne vaut une rencontre en librairie avec un écrivain de talent et un homme de bien.

Un immense merci à vous, Sylvain Tesson, pour cette généreuse et passionnante rencontre. et à tous les lecteurs qui sont venus y assister, car avec vous tout est possible.

Très belles lectures à tous !

Valérie

« L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années vous échappent.

Elles coulent dans la plaie du temps blessé.

Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil, et soudain on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. »
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