L’invention de nos vies

Karine Tuil – Grassetnouvautes0

493 pages – En librairie depuis le 21 août 2013

l'invention de nos vies.jpg« C’était dans cet espace-là, cette zone ronceuse, hérissée d’épines, où chaque mouvement vous expose à la blessure, aux réactions révulsées, à l’infection généralisée, où à chaque avancée s’érige une opposition, où chaque tentative d’évolution se solde par une chute, une fois, deux fois, cent fois à terre, dans la fange, c’était là et pas ailleurs que s’enclenchait le mécanisme de l’écriture, avec ses risques d’explosion, de fragmentation et de destruction, sans déminage possible. Au-delà, dans les étendues parfaitement balisées, taillées à la serpe, on vivait bien –mais sans se salir les mains. Écrire, c’était avoir les mains sales. »

Celui qui exprime ainsi les affres dans lesquelles le plonge l’écriture c’est Samuel, éducateur spécialisé dans une association d’entraide, dont le rêve de toujours est de voir ses textes publiés. En attendant, il vivote en banlieue avec Nina, superbe mannequin qui travaille pour le catalogue de la Redoute et les affiches de promotions de Carrefour, dont il est très amoureux. Il se dénigre à longueur de vie et comprend peu l’amour que Nina lui voue, en devient maladivement jaloux. Nina, elle, est une jeune femme perdue dans son image de belle femme, prisonnière de ce carcan et soumise aux désirs d’autrui, et en particulier ceux des hommes. Le troisième protagoniste est Samir Tahar, français d’origine maghrébine qui a fait de brillantes études de droit, est devenu l’associé d’un grand cabinet parisien avant d’aller épanouir son besoin de reconnaissance sociale aux Etats Unis. Ajoutons que Samir et Nina se sont aimés dans leur jeunesse et que Nina a finalement choisi Samuel dans des circonstances que je vous laisse découvrir. Ils abordent la quarantaine quand débute cette histoire. D’autres personnages (plus ou moins) secondaires gravitent autour d’eux.

 

Alors un trio amoureux de plus, me direz-vous ? Je comprends, cela m’a traversé l’esprit au début du livre, qui commence doucement et monte en puissance petit à petit jusqu’au dénouement final. Il a l’air d’une romance, puis d’un drame, pour se révéler être une tragédie dont les différents éléments et personnages se mettent petit à petit en place. La construction est parfaite, qui alterne les chapitres racontant leurs vies et leurs points de vue.

 

C’est un drame amoureux derrière lequel se dévoileraient d’autres aspects fort intelligemment abordés : il y est question de reconnaissance sociale et de la démolition de ce fragile édifice, du « paraître » omniprésent qui empoisonne lentement mais sûrement dans sa nasse d’obligations et de conventions. Mais aussi de problèmes d’identité masculine et féminine, religieuse et familiale.

 

Attardons-nous un peu sur ce personnage féminin….Nina est celle qui fait le moins de bruit dans ce roman, mais d’après moi celle qui souffre le plus. Professionnellement elle ne s’épanouit pas à incarner de sa belle plastique la française moyenne heureuse et dans sa vie privée, ce n’est guère mieux : elle subit plus qu’elle ne choisit, ballotée par les sentiments qu’elle éprouve pour ces deux hommes mais surtout par les leurs. Affamée d’affection, elle choisit l’homme qui l’aime le plus, aime qui l’aime, mais aucun des deux n’est capable de l’aimer vraiment. Cependant, elle leur sacrifie malgré tout sa vie et ses aspirations.

 

Choisir une voie ou une vie, c’est parfois abandonner au passage, laisser de côté ce que l’on est, ce que l’on possède ou ce en quoi l’on croit, pour répondre aux exigences des codes de notre société. Les choix dans ce roman sont douloureux.

 

Ses personnages se débattent dans leurs difficultés à parvenir à vivre harmonieusement, ou tout simplement à se maintenir la tête hors de l’eau.

 

Karine Tuil interroge et égratigne notre monde, sans concessions. Son histoire dépasse largement le cadre de ce trio amoureux pour englober la société toute entière.

 

C’est un roman extrêmement touffu par la pluralité des thèmes abordés mais aussi dans le style. Karine Tuil n’hésite pas -trop parfois- à juxtaposer les adjectifs, les substantifs ou les verbes, à imbriquer les propos dans une même phrase, mais cela apporte une musique singulière à son texte, un peu déroutante au départ mais au final agréable et efficace.

 

L’écriture est l’un des thèmes de ce roman, l’un des trois personnages principaux rêvant d’être un romancier reconnu, mais ce processus est pour lui douloureux et incertain, le plonge dans le doute et l’insécurité. « Ecrire c’est accepter de déplaire » lui fait dire Karine Tuil.

 

Moi, en l’occurrence, elle ne m’a pas déplu, bien au contraire : j’ai dévoré et aimé son roman.

 

 

Pour qui ?

 

Pour les amateurs de tragédies modernes.

 

Pour ceux qui aiment les histoires d’amour et leurs tourments.

 

Pour ceux qui apprécient les romans amples où l’on s’installe petit à petit dans l’histoire, où l’on prend le temps de raconter -et d’analyser- la vie des personnages.

 

 

Bonnes lectures à tous !

 

Valérie

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *