22/11/63

Stephen King – Traduit de l’anglais par Nadine Gassienouvautes0

Editions Albin Michel – 931 pages

 

roman, romans étrangers, mondes imaginaires« -Et quid du Vietnam ? C’est Johnson qui est à l’origine de toute cette escalade insensée. Kennedy était un guerrier à sang-froid, aucun doute là-dessus, mais Johnson a poussé la guerre à son paroxysme. Il avait le même complexe j’ai-de-plus-grosses-couilles-que-toi que Dabeulyou quand il a lancé son « Qu’il y vienne » devant les caméras. Kennedy aurait peut-être changé d’avis. Johnson et Nixon en ont été incapables. Grâce à eux, nous avons perdu près de soixante mille américains au Vietnam. Les Vietnamiens, du Nord et du Sud, en ont perdu des millions. Est-ce que la note du boucher aurait été aussi salée si Kennedy n’était pas mort à Dallas ?

-Je n’en sais rien. Et toi non plus, Al. »

 

Etats-Unis, de nos jours. Jake Epping est professeur d’anglais. Un jour, Al, le propriétaire de la gargotte à burgers où il va fréquemment manger, lui demande de venir en urgence car il a un service à lui demander.  Dès son arrivée, Jake est stupéfait : Al semble en stade terminal d’un cancer, alors que la veille encore, il allait parfaitement bien. Il le sera encore plus en entendant la faveur du mourant : aller dans sa réserve, et ne pas paniquer quoi qu’il arrive. N’osant pas refuser, il se retrouve donc… en 1958 ! Revenu à bon port grâce aux explications d’Al, il sera bien obligé d’en convenir : le restaurant cache une faille spatio-temporelle, qui ramène systématiquement au 9 septembre 1958 à 11h58 du matin.

Particularités du phénomène : 1) chaque voyage est toujours le premier pour les habitants du passé : on peut donc y aller 100 fois et rester un parfait inconnu. 2) chaque nouvelle incursion dans le passé remet les compteurs à zéro : tout changement apporté précédemment est donc invalidé. 3) qu’on reste dans le passé trois minutes ou trois ans, le temps de voyage aujourd’hui est toujours de deux minutes.

Ce qui explique l’état d’Al, son dernier voyage en 1958 ayant duré près de cinq ans… Largement de quoi développer un cancer en donnant l’impression de ne jamais s’être absenté.

Al en arrive donc au dit service : que Jake prenne son relais et aille dans le passé de 1958 jusqu’à 1963 pour empêcher Lee Harvey Oswald d’assassiner Kennedy. Lui-même à profité de son dernier voyage pour noter obsessionnellement les faits et gestes d’Oswald pendant ces cinq années, afin de s’assurer que, nonobstant les théories du complot, le meurtrier du président était bien un homme isolé. Jake accepte, pour différentes raisons, de reprendre le flambeau, mais décide de se donner une mission supplémentaire : sauver un de ses élèves, dont le père a assassiné toute sa famille un soir d’Halloween. Pour tester, entre autres, l’impact de l’effet-papillon qu’entraîne un changement aussi drastique dans l’ordre des choses. Et de tester également la capacité d’un passé à ne pas vouloir changer et à semer toutes sortes d’embuches à ceux qui veulent modifier son cours inexorable.

Et si vous trouvez que ce résumé est un peu long et que je vous en donne trop, sachez qu’il ne s’agit que d’un aperçu du début, car le centre du roman, plus qu’Oswald et Kennedy, est l’histoire de cet homme des années 2000 qui va vivre cinq années dans divers endroits des USA à la fifties, avec son rock’n’roll naissant, ses expressions surannées, sa douceur de vivre et son racisme à ciel ouvert. Et que la plus belle partie du roman est l’incroyable histoire d’amour qu’il va vivre avec Saddie, bibliothécaire du lycée où il officiera de 59 à 62… Et plus encore…

 

 

Bien que n’ayant pas lu de Stephen King depuis une grosse dizaine d’années, j’ai eu comme beaucoup de monde une réelle fascination pour cet auteur à un moment donné de ma vie, engouffrant ces pavés comme d’autres les carrés de chocolat. Celui là m’a attiré assez rapidement, et je me suis dit que j’allais m’offrir une petite lecture nostalgique qui fleurerait bon la madeleine.

 

Et bien waouuuuuh !

 

Déjà, il y a l’écriture reconnaissable entre mille de l’auteur, pas particulièrement travaillée, avec certaines images et trouvailles qui fleurent bon le déjà-lu-mille-fois, mais qui est redoutablement efficace et qui vous fait plonger la tête la première dans 900 pages sans même que vous preniez conscience de l’addiction galopante –à moins d’être obligé de vous arrêter pour dormir ou bosser s’entend…

 

Si Stephen King est fort sur un point, c’est les histoires, et force est d’admettre que celle là a tout bon sur toute la ligne. En moins de cent pages de mise-en-place, King jalonne l’univers et les codes de son roman, posant directement toutes les futures complications que son personnage principal devra affronter. Et ça marche : le voyage dans le temps n’a pas commencé qu’on jubile déjà de tout ce qui va bien pouvoir tomber sur le pauvre bougre dans sa mission suicide.

 

Mais c’est là qu’est toute la surprise de 22/11/63. Car ce qu’on n’attend pas, c’est le quotidien de ces cinq années du héros qui attend son rendez vous fatal à Dallas. C’est la vie dans la petite bourgade de Jodie, le lycée et les collègues de Jake, la transformation d’un bœuf de l’équipe de foot en acteur de théâtre, et puis Saddie, la bibliothécaire au lourd passé qui va à bien des égards changer toute la donne pour Jake.  Car c’est dans cette partie que tout le talent de Stephen King ressort. Il a toujours été un spécialiste de l’horreur ou du fantastique prenant naissance dans le quotidien le plus identifiable, et sa version nostalgique mais jamais édulcorée de l’Amérique de l’époque est une vraie réussite. En fait, c’est un roman de SF qui n’en est pas un, et qui pourra plaire aux non-initiés comme aux lecteurs du genre.

 

Est-ce parce que je ne suis pas américain ? mais je n’ai jamais été très obnubilé par ce jour de 63 où le pays a eu l’impression que le ciel lui tombait sur la tête. Moi, mon 22/11 fut un 11/09, et je ne connaissais très peu que les thèses conspirationnistes et la personnalité d’Oswald. Pourtant, toute cette partie ultra-documentée est très intéressante, et le portrait quasi implacable que fait King d’Oswald est saisissant.

 

Bref, de l’action, beaucoup d’émotion, des rebondissements en cascade, de l’Histoire, de l’uchronie… Offrez vous une petite madeleine, vous ne le regretterez pas !

 

Pour qui ?

Pour les lecteurs de Stephen King, d’hier ou d’aujourd‘hui.

Pour les amateurs d’action, d’émotion, de rebondissements en cascade, d’Histoire et d’uchronie (oui, j’ai bien conscience de ne pas m’être cassée pour cette ligne là…)

Pour les lecteurs qui aiment qu’un roman leur fasse revivre une époque, avec ses bons comme ses mauvais côtés, ses odeurs, ses musiques, et ses aliments qui ne sentent ni le plastique ni les produits de synthèse.

Pour les amateurs de belles histoires d’amour qui transcendent le temps et l’espace (littéralement parlant ce coup ci).

 

Bonnes lectures à toutes et tous

 

Yvain

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